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La Lettre et la Mort. Promenade d’un psychanalyste à travers la littérature : Proust, Shakespeare, Conrad, Borges, Entretiens avec Dominique Eddé

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Dans ces entretiens menés au cours des années 2000 et 2001, André Green nous propose ses allées et venues associatives autour d’œuvres littéraires essentielles. Son interlocutrice est Dominique Eddé, elle-même romancière née dans une grande famille chrétienne du Liban, sensible aux “folies de la mémoire” (Pourquoi il fait si sombre, 1999) comme aux paroles issues du Moyen Orient : regard d’un vieil homme sur le Liban (Lettre posthume, 1989), conversations entre Louwla l’égyptienne et Mali, libanaise d’origine française (Cerf-volant, l’Arpenteur, 2003). Dans ce dernier livre se fait jour son intérêt pour la langue dans ses rapports sérieux et cocasses avec le réel et avec l’amour.

Parmi les œuvres qu’André Green choisit de commenter, trois auteurs sont contemporains de Freud : Proust, Conrad et Henry James. Pour tous trois la conscience, psychique ou morale, est un défi, dans l’effort pour être aussi présent à soi-même que possible. André Green y mène la navigation au plus près de la lettre comme au large, aux abords de l’inconscient dans son mouvement pulsionnel, à la façon d’un “homme seul qui pense en présence de quelqu’un” comme en témoigne Dominique Eddé (p.11).

Pour A. Green, la critique littéraire psychanalytique est avant tout la mise en évidence dans l’œuvre des ressorts que l’on peut rattacher à l’inconscient, celui du lecteur surtout, ce qui éclaire certains des aspects du pouvoir que ces œuvres ont sur le public. Cette position est polémique face aux méfiances tant psychanalytiques que littéraires envers la prétention pour l’analyste de parler à sa façon d’une œuvre littéraire. Pourtant la psychanalyse s’enracine aussi dans la littérature, et dans sa lecture, l’analysant potentiel, c’est l’analyste lui-même.

Les créateurs peuvent être en proie à des conflits psychiques très forts ; André Green va jusqu’à dire que pour nombre de très grands écrivains, la littérature comme transmission littéraire importe moins que d’essayer de faire passer quelque chose de leur réalité psychique interne. C’est évidemment le cas d’Artaud – mais aussi celui de Proust. L’entrelacs entre vie psychique et écriture est le plus souvent impossible à démêler. L’art a pour objet la réalité psychique ; le chercheur et l’objet de sa recherche n’y font qu’un.

L’étude s’attache à l’omniprésence de l’attente dans l’œuvre d’Henry James et au “fantôme” – condensation du père et du grand-père – qu’elle comporte, dans une écriture où James, au contraire de Proust, s’extrait de son œuvre.

Paradoxalement, des remarques sur la façon dont Proust traite l’homosexualité de Charlus, notamment ce moment de passion qui saisit l’individu à l’idée que ce qui lui a été offert puisse maintenant appartenir à un autre, conduisent André Green à évoquer les autoportraits de Rembrandt, jusqu’à la plus tardive et bouleversante de ces communications avec les modifications de l’âme. Peut-être la puissance de ces entretiens réside-t-elle dans la force de ses enchaînements parfois abrupts, faisant ressortir des liens non apparents dans les textes et entre les textes ; ces rapprochements inattendus font sentir la singularité d’une lecture et l’ouverture d’une interrogation sur la littérature ouverte sur les ancrages inconscients de la subjectivité. A. Green s’y définit comme l’homme du pulsionnel ; la présence de l’affect est d’autant plus forte qu’elle exclut la sentimentalité. Borges travaille à mêler connaissances innombrables et éléments fictifs : quand le savoir et l’invention arrivent à un certain sommet, le réel s’invente. La musique, elle, est peut-être sans équivalent.

Nous ne pouvons suivre ici le détail des analyses qui éclairent ou renouvellent la lecture de certaines œuvres (Hamlet serait-il le fils de Claudius ?). Parmi nombre d’aperçus, nous mentionnerons seulement des considérations sur la mémoire involontaire chez Proust ; comme Freud, Proust a compris que sur la mémoire inconsciente, le temps n’a pas de prise. André Green mentionne l’interposition de la mère entre le père et le fils, mais aussi l’importance de l’oubli : Albertine est perdue, vouée à l’oubli ; l’oubli est inéluctable et le souvenir ne peut faire revivre le passé, ce qui s’est passé par rapport au désir de l’autre.

A propos de Michel Foucault, et de quelques autres, l’auteur évoque la cohérence et les clivages dans le rapport entre un auteur et son œuvre. Toujours, nous sommes invités à remarquer la chasse au trésor par laquelle l’écrivain va à la recherche du non-langagier dont le langage a besoin pour se nourrir. Le travail psychique est la condition de possibilité du travail de l’écriture, et chaque écrivain entretient des rapports conflictuels avec son écriture. La contrepartie de la sublimation, par la désexualisation qu’elle comporte, reste son rapport à la pulsion de mort et même les œuvres qui chantent la vie comportent une dimension mortifère. Certaines activités sublimées deviennent ainsi plus importantes que la vie. Le Prospero de La Tempête, est dans l’œuvre shakespearienne la figure par excellence de la sublimation. Tyrannie de l’idéal, morale du devoir (en mer) et questionnement éthique conduisent alors à évoquer l’œuvre de Conrad. Il aime les bateaux, fragment de terre ; avec la mer, il lutte et il vit des délivrances : la mer et la Sibérie sont prétextes à l’épreuve du courage. Ce qui ramène à l’expérience de la trahison mais aussi aux situations (comme chez James) où l’on échoue à être responsable devant l’imprévisible – qui n’est pas tant le destin que le désir et l’impondérable.

La pulsion de mort est omniprésente dans l’imaginaire ; il importe de maintenir la distinction entre le sadisme et le destructivité, qui dépouille l’autre de la qualité de semblable (c’est la fonction désobjectalisante).

Lorsqu’il est question des Tragiques grecs, on ne sera pas surpris de voir André Green privilégier Eschyle ; ses réflexions se terminent sur le sentiment de l’horreur qui guette, et sur la proximité de la destruction absolue : pour Green comme pour Rilke, “le Beau n’est que l’amorce du Terrible”.

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