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L’intraduisible. Deuil, mémoire, transmission

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Une vingtaine d’années après avoir fait traduire le journal, «manuscrit-relique» rédigé par son père, Vahram Altounian, rescapé du génocide arménien de 1915, Janine Altounian poursuit une élaboration entreprise dès les années 75 sur la transmission de traumatismes collectifs provoqués par l’exercice d’une infinie violence où il était possible de rencontrer la mort à tout instant.

Les deux extraits cités de ce journal qui fournissent le matériel de réflexion autour duquel est bâti ce livre présentent deux thèmes qui en constituent la trame :

– survivre est le «fruit d’un travail obstiné », d’un « savoir-faire avec des restes », lequel requiert des qualités artisanales;

– survivre « impose une recherche désespérée du recours au tiers à rencontrer ou à inventer ».

Nous pouvons penser que l’écriture de ce journal fut inconsciemment le moyen qui permit à son auteur de transmettre à sa fille l’expérience traumatique impensable qu’il a traversée. Il n’en a par ailleurs jamais été question entre eux. Les gestes des survivants, enfermés dans le mutisme, sous l’emprise d’affects indicibles, assurent seuls une transmission qui est paradoxale, dans la mesure où ils témoignent de l’«anéantissement des vivants et de l’affirmation de la vie », de la détresse de survivre et de la «douloureuse joie de vivre».

Les messages ainsi transmis sans paroles, sans tiers, se sont gravés sous forme de traces sensorielles, encryptées, chez leurs enfants et constituent le « tenant-lieu d’un héritage apparemment éteint, mais agissant», héritage que ceux-ci auront à psychiser et historiciser. Parmi les valeurs transmises, citons la valeur de «résistance à l’oppression» et celle de la «transmission d’expériences constitutives».

Janine Altounian distingue, dans le manuscrit paternel :

– « Des gestes qui transmettent une sagesse » :

. savoir faire avec les restes – avec des « gestes silencieux », industrieux qui promeuvent la subjectivation,

. inhumer les restes – donner une sépulture au père de Vahram, mort en déportation, sépulture dont sont privés l’ensemble des victimes;

. inscrire les restes – par le travail d’écriture, ce qu’ont fait respectivement le père et la fille.

– « Des gestes qui transmettent un enfant » :

. confier au tiers ce qui reste, – abandonner son enfant, destiné sinon à la mort,

. traduire au tiers ce qui reste – transmettre ce qui reste d’une culture détruite.

L’auteur explique en quoi cette «traduction» consiste à faire advenir une expérience jusqu’alors non dite à la parole qui, plus est, dans une langue étrangère. En effet, le plus souvent, une des conséquences du génocide est que la transmission ne peut se faire que dans la langue d’une autre culture, celle du pays d’accueil. Paradoxalement, les « pays d’accueil» qui sont censés jouer le rôle d’instance tierce, ont été nécessairement « compromis, délibérément ou par impuissance », dans la violence exercée, ne serait ce que par leur silence complice.

Aussi existe-t-il un écart, de l’intraduisible, un reste inhérent à la mise en représentations et en mots de ces traumatismes impensables, pour ceux qui les ont subis et un écart, un reste, inhérent au passage d’une culture à une autre. Le travail d’écriture permet que se mette en place un refoulement et que commence un travail de deuil.

Janine Altounian nous fait part, dans ce remarquable livre, de son expérience personnelle, historique, affective et analytique. Mais là ne s’arrête pas sa pensée qui est en somme l’expression d’une lutte contre le « sentiment d’inexistence», de « désobjectalisation » auquel sont renvoyés les survivants, en l’absence de la reconnaissance du génocide par le pays qui l’a commis, en l’occurrence la Turquie.

Ce livre est d’une particulière actualité, compte tenu des génocides qui se répètent et dont nous sommes spectateurs impuissants ; dans la continuité de ses interrogations, Janine Altounian pense aux problèmes d’identité, notamment à l’effacement apparent des différenciations auxquels les phénomènes de mondialisation nous confronteront inéluctablement.

L’auteur interroge le rôle et l’efficacité des instances tierces internationales.

Ce livre est un hommage de l’auteur au travail analytique dont elle souligne le caractère « artisanal » ; c’est aussi un hommage aux survivants, car il est l’expression au nom de leurs enfants d’une profonde tendresse à leur endroit.

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