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Le contre-investissement comme butée contre la désintrication

Auteur(s) : Jean Cournut
Mots clés : contre-investissement – désintrication pulsionnelle – pulsion de mort

Si l’on considère que la vie psychique est en perpétuel mouvements d’intrication et de désintrication qui s’effectuent par des investissements et des désinvestissements, alors convient-il de rappeler le relai économique que constitue le contre-investissement, notion maintes fois repérable en clinique et constamment présente dans la métapsychologie.

Le contre-investissement est un investissement en contre, à la place et à côté. Dans l’énergétique freudienne, le modèle d’une énergie qui est « placée », au sens par exemple d’un placement bancaire, est présente dès l’Esquisse et les lettres à Fliess. D’avantage que d’un déplacement ou d’un simple évitement, il s’agit d’un mouvement aboutissant à investir ici pour ne pas investir ailleurs, ou si, l’on veut, de la récupération d’une quantité libérée par un désinvestissement. En d’autres termes, on ne saurait réduire la vie psychique à des alternances ou à l’alternative intrication-désintrication. Des pôles, plus ou moins mobiles, fixes ou solides viennent opposer des butées énergétiques, des relais pour « contrer » les mouvements d’énergie.

Depuis la première topique, le schéma est resté bien classique : quand une représentation « inconciliable » est refoulée dans l’inconscient, l’énergie libérée dans le préconscient est placée sur une autre représentation, plus ou moins voisine : c’est le schéma de la phobie. L’énergie en « contre » investit l’objet phobogène ; le contre investissement renforce ainsi le refoulement : le système, comme le dit Freud, est maintenu des deux côtés à la fois. Le schéma est identique quand l’énergie se place sur un ensemble fixe de représentations et d’affects, c’est à dire une formation de caractère, elle aussi maintenue et précisément fixée par un refoulement et un ou des contre-investissements.

Ce schéma classique garde sa validité, mais on remarque en plus que dans la pensée freudienne l’idée selon laquelle la vie psychique est parcourue et animée par de grands courants d’énergie est constamment présente : c’est l’essentiel du point de vue économique, ou encore de l’importance du facteur quantitatif dont Freud, à de nombreuses reprises, et encore en 1937, regrette qu’il soit à tort négligé dans la théorie comme dans la pratique de l’analyse. Déjà en 1915, le contre-investissement est reconnu “comme étant le seul et unique mécanisme du refoulement originaire”. (S. Freud (1915), Le refoulement, OCP, Tome XIII, 1988, Paris, Puf). En 1917 Freud remarque qu’un “certain quantum d’énergie de contre-investissement est maintenu dans le sommeil” (S. Freud (1915), Complément psychologique à la doctrine du rêve, (OCP, Tome XIII, 1988, Paris, Puf) En somme, si le rêve est le gardien du sommeil, le contre-investissement est le gardien du rêve !

On se trouve bien là dans le jeu des intrications et désintrications pulsionnelles. Quelles que soient les positions théoriques adoptées concernant l’action de la pulsion de mort, on ne peut pas « négliger » ce relais ou plutôt : ces relais d’investissements auxquels “le moi se cramponne” (S. Freud (1932), Nouvelles suites des leçons d’introduction à la psychanalyse, OCP, Tome XIX,1995, Paris, Puf.) et qui servent en quelque sorte de bastions défensifs contre les poussées de la pulsion désintricante. Ajoutons que ces contre-investissements ne sont pas forcément rigidifiés ; ils le sont certes dans les formations du caractère, mais beaucoup moins dans le système phobique au cours duquel le symptôme est évolutif. Encore à propos de la phobie, et dans une perspective métapsychologique plus large, on n’oubliera pas que le complexe de castration fonctionne comme une phobie et, plus précisément, comme un contre-investissement sur un scénario phobogène, avec les caractéristiques d’être permanent, préventif, structurant et universel. La “position phobique centrale” décrite par André Green, illustre bien cette stratégie contre-investissante : la phobie est au centre de l’organisation psychique surveillant les entrées et les sorties, parce que sinon le sujet serait “débordé par des excitations sans fin” (A. Green (2000), La position phobique centrale avec un modèle de l’association libre, Revue française de psychanalyse, 64, 3, p 743-771). Cependant à insister sur leur valeur défensive, il ne faudrait pas oublier que, contrairement aux placements bancaires, qui en principe rapportent des bénéfices, les contre-investissements sont onéreux. A plusieurs reprises, Freud utilise la métaphore de la blessure aux bords de laquelle (c’est l’effraction traumatique) se rameutent les énergies de contre-investissements, “appauvrissant ainsi l’appareil psychique”. C’est là un des motifs les plus fréquents des états de vide voir de “névrose du vide” (J. Cournut (1991), L’ordinaire de la passion. Névroses du trop, névroses du vide, Paris, Puf. 2002, surtout le chapitre 5 : la violence affective). De son côté, André Green à propos de la position phobique centrale, précise bien que cette défense peut aller jusqu’au déni par le sujet de sa réalité psychique et à “l’hallucination négative du sujet par lui-même” (ibid, page 2).

Lorsque D. Ribas (Ribas, 2001, Chroniques de l’intrication et de la désintrication pulsionnelle. Rapport au 62° congrès des psychanalystes de langue française. Bulletin de la Société Psychanalytique de Paris, N°62, p. 133-212) avec B. Rosenberg (B. Rosenberg, Intervention au Congrès Des Psychanalystes de Langue Française, à paraître dans la Revue Française de Psychanalyse, numéro spécial du Congrès, 2002) évoque l’angoisse comme signal d’angoisse au service de la réintrication, mobilisant ainsi les défenses, il convient d’ajouter en bonne métapsychologie freudienne que c’est la douleur morale qui est le signal d’alarme des contre-investissements et de la mobilisation générale des défenses, pour contrer les revendications pulsionnelles qui provoquent la désintrication. On ne saurait manœuvrer dans ces mouvements d’intrication désintrication, sans pointer ce relais économique, et plus précisément cette butée contre la désintrication qu’est le contre-investissement. Entre la pulsion de vie et la pulsion de mort, nous survivons en contre.

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