Introduction
Cette conférence est pour moi l’occasion de revenir sur une situation clinique maintenant ancienne, que la patiente m’avait autorisé à décrire avec un minimum d’aménagement, pour lui garantir l’anonymat sans toutefois dénaturer le processus de ce traitement analytique. Je ne prétends pas que toutes les histoires incestueuses traversent une crise maniaque en tant que pallier thérapeutique bien sûr que non, mais je ne connais pas d’épidémiologie qui pourrait nous en indiquer ne serait-ce qu’une tendance. Je peux simplement imaginer qu’il y en aurait peut-être plus que le seul cas de Charlotte.
Nous allons d’abord nous approcher de la question de l’inceste, ou de pédophilie intra-familiale, selon l’heureuse expression d’André Ciavaldini, éminent spécialiste des violences sexuelles en France, héritier de la pensée de Claude Balier bien connu quant à lui pour sa contribution de 2002 titrée : « Psychanalyse des comportements violents ».
Définitions et épidémiologie
L’inceste dans l’histoire…
Selon les époques et l'histoire de chaque civilisation, il existe des variations quant au degré de prohibition de l'inceste. Nous retrouvons par contre une constance de l'interdit, hormis pour certaines sociétés, qui à l’image des Egyptiens, tout en prohibant l'inceste, toléraient, voire même imposaient l'union incestueuse des membres de certaines classes sociales. Il s'agissait généralement d'unions à l'intérieur de familles princières ou aristocratiques, où le rang social dépendait de la transmission d'un sang « non abâtardi », nécessitant une pureté préservée dans un mythe de l’« identique »[1].
Historiquement, les lois sur l'inceste concernaient davantage l'interdit du mariage pour les personnes liées par le sang ou la parenté que la prohibition des rapports sexuels en tant que tels[2]. A la fin de l'époque romaine, sous le règne de Liutprand, roi des Lombards, la loi de 723 portait sur l'interdiction religieuse des mariages incestueux, parmi lesquels figurait, au premier rang, le mariage d'un veuf avec sa belle-sœur[3]. Au Moyen-âge, les relations d'amour proscrites s'étendaient jusqu'aux cousins de 7ème degré de parenté. Nous voyons là à quel point la menace d’une quelconque proximité de sang représentait une menace fantasmatique dans l’organisation sociale de la descendance.
Nous ne parlerons pas de la présence de l’inceste dans les grandes traditions religieuses (Loth), dans le domaine passionnant du mythe grecque, des autres traditions mythologiques, de la littérature, du cinéma (K. Kieslowski, « Décalogue » 4ème volet); des points de vues anthropologiques, nous n’aurions pas assez d’un congrès. Preuve en est qu’il est bien question d’une problématique constante du psychisme, d’hier et d’aujourd´hui, avec des figures renouvelées, mais toujours en arrière plan de nos activités humaines…
Deux définitions actuelles :
Dans le dossier technique du Ministère de la Solidarité, de la Santé et de la Protection Sociale[4], se trouvent des définitions complémentaires d’abus sexuels posant principalement le problème en lien avec l’âge de l’agressé (adolescent, adulte, abus d’enfant ou d’adolescent sur d’autres enfants), l’âge de l’agresseur et la description technique de l’acte. Voici deux définitions qui témoignent chacune de la difficulté de situer la problématique de l’abus sexuel pédophile en perspective de l’inceste, mais aussi de l’âge et de la maturité des protagonistes de cette scène :
- « L'abus sexuel se définit comme la participation d'un enfant ou d'un adolescent mineur à des activités sexuelles qu'il n'est pas en mesure de comprendre, qui sont inappropriées à son développement psychosexuel, qu'il subit sous la contrainte, par violence ou séduction, ou qui transgressent les tabous sociaux ». (Henry Kempe, 1962). Notons la violence et la séduction qui sont situés sur un même plan, rappelant à qui voudrait l’oublier la nature ambigüe d’une séduction sexuelle, où la victime peut se prendre à un jeux lequel au moment de la déborder ne peut plus être arrêté à sa demande.
La seconde définition situe l’inceste au sein des autres actes de maltraitance infantile :
- « Abus ou violences sexuels, dont il faut désormais distinguer les abus sexuels intra-familiaux : viols entre conjoints, incestes, attouchements, prostitution ; des abus sexuels extra-familiaux : exhibitionnisme, pédophilie, pornographie. Il s'agit essentiellement de la participation d'un enfant ou d'un adolescent mineur et de moins de 15 ans, à des activités sexuelles qu'il n'est pas en mesure de comprendre, de la part de ses parents ou de tout adulte ayant autorité sur lui (famille, éducateurs, thérapeutes...). » (Marceline Gabel)[5]. Nous percevons entre les lignes que tout abus prend aux yeux de l’enfant une valeur d’inceste, tant il a l’habitude d’une sorte de délégation universelle que ses parents ont fait depuis toujours à des substituts ayant autorité : puéricultrices de la crèche, nounous, baby setters, enseignants, animateurs de centres aérés, entraineurs de sports.
Et donc l’épidémiologie
Entre 2018 et 2020, 4280 victimes de violences sexuelles incestueuses ont été enregistrées dans les commissariats donc plus de 2000/an (taux moyen de 2,3 pour 100 000 habitants). Mais d’autres sources fiables surtout celles de l'ODAS (Observatoire National de l'Enfance en Danger) ainsi que du Service National d'Accueil Téléphonique pour l'Enfance Maltraitée (le 119), sont les seules à offrir un panorama national du problème. Ainsi près de 10.000 enfants par an se signalent en tant que victimes d’agressions sexuelles dont 6000 sont violés (20 par jour). Il y a plus de viols sur mineurs en France que de viols sur les adultes. Mais nous voyons surtout l’infime partie qui fait l’objet de poursuites, à peu près 10%. Certaines enquêtes s’appuyant sur des questionnaires anonymes auprès d’adultes, montrent encore une autre ampleur du problème : 10% de la population dans une proportion 2/3 femmes et 1/3 d’hommes déclare avoir été concerné par une ou plusieurs formes d’inceste et nous ne parlons là que des atteintes pédophilliques intra-familiales. Ce pourcentage ramené à la population générale glace le sang puisqu’il s’agirait d’un véritable changement d’échelle atteignant plus de 6 millions de personnes, ce qui pose de fait assez sérieusement la question du destin psychopathologique de ses traumas d’enfance. Quels sont les troubles adultes dont les racines plongent dans l’histoire précoce, celle dont la voix semble avoir toutes le peines à se faire entendre.
J’ai tenté de rendre compte ici de l’ampleur souvent méconnue du phénomène pédocriminel, dont les causes sont certainement multiples, comme dans tout processus de masse. Du point de vue psychanalytique, nous pouvons formuler quelques hypothèses qui pourraient être davantage creusées par la recherche dans notre discipline. Mais commençons par souligner une évidence anthropologique qui n’est pas sans incidence sur notre contre-transfert engagé avec des patients victimes d’abus sexuels. Nous avons tous été en contact avec une version particulière du fantasme d’inceste, celui de la période classiquement appelée œdipienne. S’il n’y avait pas une activité fantasmatique psychiques de l’enfant et du parent du côté du pôle incestueux, il n’y aurait pas besoin du processus oedipien pour justement l’aménager avec ses moyens défensif tels que la menace de castration et le refoulement. Et puis, nous avons tous été en quelques sortes exposés à des mères « pédophiles », mais bien sûr au sens grec de philia. Freud décrit ainsi dans les 3 essais le comportement maternel nécessaire pour inaugurer la vie psychique du bébé : « Le commerce de l’enfant avec la personne qui le soigne est pour lui une source continuelle d’excitation sexuelle (…) la mère-fait don à l’enfant de sentiments issus de sa propre vie sexuelle, le caresse, l’embrasse et le berce, et le prend tout à fait clairement comme substitut d’un objet sexuel (…) ». Enfin, nous avons été pédophiles de part nos émois amoureux infantiles, qui ont eu pour objet un autre enfant, pulsionellement investi et psychiquement inscrit. Les théories sexuelles infantiles ainsi que les jeux sexuels de cette période témoignent des explorations nécessaires pour constituer une sexualité promise à maturation et déploiement.
Comment cette inscription psychique devient fixation, pourquoi cette psychosexualité infantile s’entrave dans son évolution pour devenir le point d’appel d’un régime érotique pédocriminel stricte ou mixte, est affaire d’hypothèses et constitue un débat à part entière, même si nous pouvons avoir l’intuition que le traumatique est fondamental dans ce processus (par exemple en ce qui concerne les enfants abusés devenant à leur tour abuseurs, 60% d’après la plupart des donnés). Nous nous intéresserons ici plutôt aux conséquences de l’inceste et la manière dont ces patients mobilisent avec force le terrain analytique, dévoilant comme rarement, une proximité entre l’intensité voir l’urgence de la demande thérapeutique et son potentiel d’échec. Du côté de l’analyste, le pivot permettant cette oscillation apparait être essentiellement l’abstinence, propre à la méthode de l’analyste, un principe de retenue, qui fonde en partie l’éthique du psychanalyste dont le versant le plus visible en séance est assurément la neutralité, ou plutôt « l’attention en égale suspens », l’expression utilisée par Freud en 1912 dans Conseils aux médecins (« Die gleishchwebende Aufmersamkeit »). Cette disposition interne permet de naviguer en eaux troubles de la psychée et accueillir les fantasmes, meurtriers, agressifs ou encore incestueux - incestueux puisque tout fantasme sexuel en séance prend inexorablement cette valeur de subversion générationnelle avec un patient qui est infantilisé sur le divan de part sa régression. L’ensemble de ces manifestations fantasmatiques est considéré comme de possibles résistances quand elles sont saturantes, tout en étant par principe le moteur de toutes cures. Pour que la Psychanalyse soit ce qu’elle ambitionne d’être, il ne peut y avoir de censure sur la nature même des pensées, matériau indispensable au processus associatif, lequel représentait pour André Green au premier lieu, l’épistémologie psychanalytique.
Louise De Urtubey parle des transgressions de cadre dans son livre de 2006 « Si l’analyste passe à l’acte », nous avertissant de la ligne de crête sur laquelle le psychanalyste se situe et d’une certaine façon sur laquelle il doit quand-même se situer pour qu’il puisse tout simplement y avoir psychanalyse. Bien souvent, nos patients sont déjà passés par d’autres horizons thérapeutiques ce qui questionne discrètement notre capacité à réussir là où nos prédécesseurs ont échoué. Il y a bien quelques singularités dans notre méthode, nous venons d’en évoquer certaines (abstinence, neutralité) mais celles-ci après tout peuvent-être partagées avec d’autres approches psychothérapiques. Ce qui est spécifique à la Psychanalyse est assurément l’attention que nous portons au contre-transfert, notre clé de voûte identitaire en quelques sortes.
Pour résumer cette question très compliquée qui sera d’ailleurs à l’honneur du CPLF de 2027, le travail de contre-transfert, consiste en une fonction de mise en contacte avec le patient au travers de notre capacité à nous laisser porter par ce qui advient dans la séance, globalement par le transfert. Notre propre travail psychanalytique, est censé nous permettre de ne pas interférer dans cet écoulement transférentiel, jusque’à ce que des éléments de sens émergent en nous sous divers formes, telles que des figurations (images, fantasmes), formations affectives plus ou moins marquées, en somme une réaction au matériau du patient permettant de formuler une interprétation. Par exemple, un analyste qui ressent de la culpabilité et de l’agacement de ne pas pouvoir aider son patient obsessionnel qui tergiverse entre deux possibilités depuis des semaines, pense incidemment à rentrer à la maison pour se promener avec son fils en le tenant par la main. Il pourrait alors dire à son patient quelque chose comme ceci : « vos incessantes hésitations appellent que je vous parle comme un père qui vous prenne par la main pour vous aider à faire votre chemin ». Le contre-transfert est notre expérience de vérité, nourriture du psychisme, qui nous demande un certain courage, comme aimait à le rappeler Bion. À propos d’un principe de vérité dans la cure, l’ouvrage de Charles Hanly intitulé Le problème de la vérité en psychanalyse appliquée (1992), traite cette question en la précisant à l’intérieur du champ de la philosophie et en l’inscrivant dans la pratique analytique quotidienne.
Le contre-transfert donc, semble éminemment mis à mal dans l’épreuve des cures avec des patients sexuellement traumatisés dans l’enfance. Le traumatique tire littéralement vers le réel et oriente l’analyse vers des positions de « sauveur », de juge aussi mais peut-être et surtout, il pousse au sentiment de découragement face à une massivité irreprésentable pour notre psyché. Nous passons ainsi par un spectre de divers tentations « réparatrices » comme de faire cadeau d’une séance manquée, ou encore de faire preuve d’une chaleur affective tout à coup jugée indispensable, comme pour tenter une soudure ou une souture sur une plaie toujours ouverte. Toutes ces variantes apportées au cadre se montrent souvent illusoires voire inutiles, ne faisant paradoxalement qu’accroître une des réalités de ces patients, qui est de retrouver de l’inceste un peu partout au long de leur vie, surtout dans les relations d’autorité, y compris dans les différents parcours de soin, l’inceste faisant retour compulsivement sans relâche comme pour tenter de s’élaborer - au mieux - au pire pour tenter de s’expulser. Et c’est de cela dont il sera essentiellement question dans mon propos.
Je vous propose ici le fragment de la cure de Charlotte, victime d’inceste ayant subitement présenté un épisode maniaque inattendu.
« Coup de tonnerre, au dessus d’un divan serein… »
Rencontre
Charlotte, dont la thérapie a débutée il y a plus d’une quinzaine d’années, est venue me voir à ses 19 ans, elle en paraissait physiquement 12, fluette, ses cheveux et vêtements tout en couleurs. Elle ne se plaignait de rien d’autre que de moments d’angoisses profondes et de coups de déprimes qu’elle mettait sur le compte de son passé d’enfant violée presque quotidiennement par son père pendant 4 ans, de 7 à 11 ans. Par ailleurs sa vie semblait étonnamment normale, avec un petit ami qu’elle fréquentait depuis plusieurs années et dont la famille lui a servi de refuge-nous y reviendrons.
Encore étudiante, nous avons eu recours à un réseau territorial en santé mentale, qui nous a permis d’accéder à un complément d’aide pour financer une cure à trois séances. Hasard de l’agenda, nous avons débuté notre travail, au moment de ses 20 ans et de l’obtention de son permis de conduire. J’avais posé l’indication du divan du fait de ses attitudes phobo-obcessionnelles ainsi que d’une solide capacité associative.
Le travail, en effet avançait chaussé des « bottes de 7 lieues », comme elle disait. Selon moi, les progrès qu’elle notait se produisaient exagérément vite : elle réussissait à investir beaucoup mieux le travail intellectuel dans le rapport à sa scolarité et par ailleurs renonçait à des projets de tatouages qui l’obsédaient depuis des années et dont l’ampleur, ressemblait beaucoup à une forme déguisée d’auto-mutilation. Elle s’est aussi réconciliée avec une partie de la famille, dont sa mère à qui elle ne parlait plus après l’avoir questionnée sur sa complicité passive, ce, quasiment dès le début de l’analyse. Tout cela donc, avec un semblant de facilité, où rien ne faisait obstacle à l’abondance du matériel entre récits et rêves, apparences d’une règle fondamentale bien intériorisée, mais dont le rendu d’ensemble renvoyait plutôt à un système défensif clivé, particulièrement dans le rapport à son histoire infantile, qu’elle semblait toujours vivre comme de l’extérieur. J’étais tout aussi extérieur qu’elle, incapable d’imaginer cette jeune femme, autrement qu’allongée sur le divan, désincarnée de tout autre situation que la séance, une coupure en elle et une coupure entre elle et moi, absorbait progressivement le transfert. Quand une telle configuration se présente, nous nous demandons combien de temps cela pourra durer, cependant, nous n’étions pas prêts, ni Charlotte, ni moi, à accueillir les représentations de ce passé, encore incapables de ressentir la profondeur de ses atteintes.
Dans une séance, Charlotte parlait de façon étrangement infantile pour décrire les caresses de son copain sur ses « nénés », « son popotin », ses « gambettes », et malgré l’entrain de son compagnon, elle ne ressentait rien! Elle parlait de la façon dont un adulte maladroit s’adresse parfois aux enfants, pour évoquer leur corps par des diminutifs (gambettes) et de légères vulgarités sexualisées. Je voyais là un écho aux identifications paternelles. C’était assez certainement l’un des récits les moins érotiques qu’il m’ait été donné d’entendre et pourtant, à ma grande surprise, je ressentais une tension sexualisée partagée, comme celle des jeux sexuels infantiles. Etre réceptif à ce qui justement a pu manquer aux origines de sa sexualité m’a permis de pointer ces mots infantiles et leur rapport à son histoire, sans pouvoir lui dire qu’enfin, elle acceptait de me faire jouer un rôle dans son registre du manque où je pouvais prétendre incarner un rôle de une rivalité oedipienne triangulée.
Autrement dit, jouer dans le transfert celui qui aurait été sexuellement plus performant, capable de mieux la satisfaire que son amoureux, me retrouvant ainsi en miroir avec le discours de son père qui justifiait ses passages à l’acte par une sorte de « pédagogisation » de sa pédophilie, sorte d’éducation sexuelle pour qu’elle puisse mieux s’épanouir sur ce plan plus tard.
De manière plus générale, ce ne sont pas tant les éprouvés d’excitation sexuelle qui posent le plus de difficultés à l’analyste qui a toute capacité pour les contenir, mais bien la manière dont les éléments négatifs, détruits, sont évacués dans l’analyste qui n’a pas toujours la capacité de les transformer au pied levé, pour les rendre propres à la « consommation psychanalytique ». Il faut donc, comme souvent, savoir attendre.
La mère de Charlotte, une facette complexe du transfert
Dans les premiers temps de notre travail, lorsque nous avons pu créer les conditions suffisantes de communication en séance, j’ai pu davantage m’engager interprétativement, en particulier par rapport à son manque de prise de position dans un conflit entre deux collègues dont l’une semblait coupable de petite « trahison » professionnelle envers l’autre. Je l’avais formulé dans ces termes : « vous avez préféré fermer les yeux, comme votre mère », Charlotte a alors protesté énergiquement, alors que de mon côté, j’étais sûr qu’elle était tout à fait lucide quant à l’évidente ambiguïté de la position de sa mère. Je n’avais pas envisagé la citadelle d’infortune dont elle s’était munie, ainsi que la manière dont elle l’avait toujours défendu pour maintenir en vie un objet interne sinon fiable, du moins acceptable. La réaction de Charlotte à cette intervention a été de mettre brutalement fin à la relation avec sa mère, avant de revenir vers elle un an plus tard. L’immédiateté de sa réaction, m’avait alors appris avec quelle prudence fallait-il avancer avec elle. La tendance à ne plus interpréter, ou éventuellement n’interpréter qu’un niveau superficiel du transfert, toujours acceptable parce qu’affleurant à la conscience du patient, se serait probablement soldé par une alliance narcissique, une communauté de déni dont nous savons qu’il est difficile d’en rompre le pacte, nous aurions été tous les deux à détourner les yeux, comme la mère.
Des années de tranquillité
Suite à l’incarcération du père, condamné à huit ans de prison, Charlotte s’est rapidement liée avec un garçon de son âge-elle avait 13 ans, prenant une place d’enfant au sein de cette nouvelle famille de substitution où elle s’est quasiment mise à vivre au quotidien. Bien sûr, lorsque j’ai évoquée sur « la pointe des pieds », la dimension fraternelle incestueuse, celle-ci ne lui avait pas du tout sauté aux yeux. L’inceste se présentait ainsi sous différentes occurrences, dans beaucoup de ses liens amicaux et professionnels. 7 ans plus tard, le couple, achète un appartement et s’endette pour 25 ans. Manifestement prévoyaient-ils un long avenir ensemble. Puis Charlotte tombe enceinte, se disant submergée par son désir d’avoir un enfant. Elle aura une fille et une dépression post-partum assez sévère. Le couple semble alors prendre la mesure de la charge psychique imposée par ce nouveau statut parental et décide de se « réparer » en voyageant. Ils visiteront quelques destinations lointaines, notamment New York, ce dont elle sera très fière en se félicitant de ne pas être une « cassosse » comme sa famille… Un an plus tard, refait surface le désir d’avoir un autre bébé, tout aussi irrépressible et imprécis que la première fois, en dépit d’élaborations en séance concernant sa voracité orale, son importante prise de poids, sa passivation/saturation par des séries télés. Cette insatiabilité mobilisait ses ressources transformationelles oraux-anales sur le modèle de ce qui rentrant par le haut doit sortir par le bas, pour finalement « chier un enfant », seule possibilité pour faire à nouveau de la place dans la tête, comme elle disait. Ce bébé, entité indifférentiée, pas plus garçon que fille, informe dans ses fantasmes anticipatoires, correspondait bien à un produit anal, qu’il s’agit de pousser dehors pour percevoir au moins sa forme intestinale. Nous pourrons discuter du caractère impérieux de ces deux « accès » de bébés, survenus comme un accès de fièvre sans prévenir. Lors d’une discussion avec André Ciavaldini, celiu-ci me proposait qu’il puisse s’agir là d’une mise en figuration du trauma infantile, de concevoir des bébés issus des relations anales imposées par le père, suivant une logique de théories sexuelles infantiles. À l’époque, je comprenais tout cela plutôt en lien avec un aspect de vide dont elle se plaignait : « je n’ai jamais rien à dire d’intéressant, je parle beaucoup mais c’est plat, je m’ennuie moi-même »… J’interprétais ce sentiment d’ennuie par un contre investissement de toute montée possible d’excitation, l’ennuie, plutôt que risquer de me séduire, me coexciter par sa pensée et me rendre incapable de freiner mes tentations incestueuses comme son père. Je lui avais proposé d’ailleurs d’entendre sa précipitation à constituer une famille idéale, comme un objet à visée contre-incestueuse. Le processus s’éteignait littéralement, éclairant ce qui restait de son impératif d’inscription comme l’entend Bernard Chervet, ici sous forme du sentiment de parler pour ne rien dire. Charlotte pouvait m’engourdir dans une forme de ralentissement partagé, quand elle se laissait aller à de profondes régressions dans le silence d’où elle ne sortait que pour dire le sentiment d’accomplissement de sa vie, un inventaire ritualisé : « un appartement, un mari, deux enfants, je peux mourir maintenant… » Elle avait fini de vivre à 25 ans…
Quand elle remontait de ses états régressifs, elle envisageait de nouveaux projets, toujours grandioses, comme fonder une chaine de magasins, achats d’appartements pour vivre des loyers, propos répétitifs et annonciateurs d’une inflation narcissique devenu surenchère.
La décompensation comme tournant
Au retour de courtes vacances d’une semaine, Charlotte m’annonce s’être mise en couple avec une jeune femme, rencontrée lors d’une soirée. Elle a décidé dans la foulée de partir de la maison, en laissant à son mari la gestion entière des enfants - elle qui habituellement était de nature surprotectrice. Au plan clinique, elle présentait une accélération des idées, une logorrhée, une fuite en avant, un sentiment de révélation d’une vérité cachée, une puissance illimitée à disposition pour changer sa vie d’avant dont elle ne parlait plus qu’au passé. Je ne la reconnaissais pas et cependant, j’avais enfin l’impression de rencontrer l’enfant de cette histoire impensable dont elle ne m’avait jamais vraiment montré le visage. Je n’étais plus ralenti mais bien sidéré d’inquiétude et malgré quelques protestations, elle finit par accepter de se rendre chez sa psychiatre le jour même.
Bien sûr, mes automatismes analytiques m’amenaient à me poser la question de la relation entre mon absence pendant les vacnces mais aussi mon absence psychique que je constatais et la survenue de cette décompensation, en même temps que me revenaient en mémoire les mots de mon superviseur que je cite : « ce qui est vraisemblable n’est pas forcément vrai, et inversement, surtout en psychanalyse, monde complexe des processus, qui organisent jour et nuit des registres de niveaux différents ».
À ce moment de la cure, je pensais plutôt à la culpabilité de Charlotte d’avoir dénoncé les actes de son père, d’avoir été accusée à bas bruit par la famille d’être la cause de leur humiliation publique, mais je percevais surtout la mise à nue d’un traumatique psycho-corporel clivé. L’actualisation ne pouvait qu’en être violente, dans un acte dont elle serait agent et victime, où elle pourrait tenir tous les rôles, excepté celui de l’enfant en sécurité qu’elle na jamais été. Comme si elle crachait sa vérité traumatique sans le savoir, induisant une autre vérité contre-transférentielle, celle de ma confusion face à cet évènement, alors que ses idées à elle, s’énonçaient à l’impératif et à l’affirmatif, jamais éclairées par un doute raisonnable.
A bien y réfléchir, quoi de plus approprié qu’une déflagration maniaque pouvait servir la compulsion de répétition, avec le potentiel d’ouverture et d’intrication qu’apportent les crises. Charlotte a réinstallé les conditions traumatiques, pour s’extraire du château de la belle au bois dormant. Sandor Ferenczi décrivait des traumatismes-antitraumatiques et c’est tout le registre des processus traumatolitiques qu’il engageait dans ce concept. Le trauma est ainsi vu comme une atteinte conduisant à l’éclatement de la personnalité. Pour éviter ce collapsus, Ferenczi décrit le recours au clivage d'une partie morte, tuée par la violence du choc et c’est du fait d’un clivage protecteur, qu’une vie « normale » peut-être tentée dans la partie vivante. Nous comprenons comment chez Charlotte un morceau de la personnalité manque du fait de cette reconstruction artificielle, une partie éloignée qui reste extérieure au potentiel travail de liaison/re-liaison. C’est donc au prix d’une déflagration maniaque, un traumatisme-antitraumatique peut-être, que Charlotte a pu investir un scénario avec une portée identificatoire subversive pour sortir brutalement de ses identifications aliénantes au compte de fée moderne (la maison, le chien et New York). Elle a en partie puisé son model dans celui d’une mère aux comportements bisexuels, excentriques avec de graves épisodes mélancoliques, dont elle remontait par des sortes de pirouettes, en s’interessant tout à coup à l’ornithologie par exemple. L’affirmation de cette figure jusque-là mise en latence, a permis de mener à une confrontation des modèles identificatoires au sein d’une dynamique conflictuelle entre un moi mutilé par le traumatique faisant difficilement face à un idéal du moi, par définition exigeant, un peu extérieur, factice et romancé, surtout chez Charlotte.
Le dialogue s’est ainsi engagé entre ces deux parties distanciées, permettant de se retrouver au sein d’un même mouvement du désir à l’encontre de la nouvelle compagne, tout en retrouvant une part d’attraction traumatique actualisée par l’effondrement de son mariage. A priori, cette nouvelle donne relevait chez Charlotte d’une économie cherchant une voie d’apaisement aux possibles débordements pulsionnels par trop violemment expérimentés.
Solution maniaque transitionnelle …
La figure de la manie, n’a-t-elle pas une tendance expulsive naturelle rejoignant celle de la catharsis : purge par la parole ou par des actings? Je crois que nous sommes assez souvent en présence de ce type de fonctions évacuatrices quand il s’agit de manies à épisode unique (10% de l’ensemble des épisodes initiaux sont sans lendemain et sans traitement - nous y reviendrons).
Charlotte a travaillé cet évènement, à la façon de deux alpinistes encordés par le contrat analytique et engagés sur une voie exposée à une météorologie incertaine. Il a donc fallu souvent adapter le cadre, se voir en face à face, puis réessayer le divan devenu insupportable, enfin se parler au téléphone, quand plus rien n’était tolérable. Pendant quelques années, Charlotte est restée terrorisée par la possibilité que du jour au lendemain une autre crise ne survienne à son insu et redéfinisse à nouveau sa vie de manière imprévisible. Mais il faut souligner que cette hypothèse s’est éloignée avec le temps de manière très sécurisante pour permettre une fin d’analyse au nom d’un réaménagement au long cours, puisque Charlotte a vécu pendant des années avec la compagne rencontrée lors de cette soirée inaugurale de la crise, a finit par se marier et habiter avec elle jusqu’à aujourd´hui, une dizaine d’années après.
J’ai par ailleurs voulu insister sur les enjeux de sentiment de vérité dans le contre-transfert, sans vraiment y parvenir. Comment traduire de façon partageable le recours nécessaire à une authenticité qui s’opposerait à une position compassionelle, emphatique et courtoise, en refusant d’être effrayé par une abime d’inconnue. Il s’agissait à mon sens, de fournir ce qui devait s’opposer au mensonge premier de l’inceste, une trahison fondamentale suivie d’années d’emprise. Je me devais assurément de toucher d’aussi près que possible, cet « unisson », at-one-ment, dont Bion parle à propos des rares moment de transformations perceptibles advenant dans la séance. Ce besoin de vérité, nourriture de la psyché pour Freud, nous poussait à questionner la possibilité même d’analyser, tant l’excès du réel traumatique pouvait éclipser l’objet classique de la cure, c’est à dire le passé avec ses multiples retours et traductions en tant que causalité psychique. Il y a une vérité dans le doute raisonnable de part et d’autre du divan, qu’une telle entreprise puisse échouer ou s’échouer sur une rive de la folie, espérant un possible voyage retour.
Conclusion
Voilà parmi beaucoup de questions périlleuses, une qui se pose : comment intervenir pour ne pas effracter ou remobiliser trop brusquement la destructivité, mais permettre toutefois au processus de cheminer vers ce point de répétition absolument inéluctable, car surdétérminée par la fixation traumatique elle-même, je veux parler de l’impact de la modalité incestueuse sur la cure. Dans Cogitations, je rappelle une célèbre note ajoutée en 1969, où Bion écrit « Le potentiel psychique dépend de la capacité négative inconsciente. » Celle-ci figure pour lui « la tolérance à l’ignorance, à l’inconnue et au doute (…) l’incapacité à tolérer les espaces d’inconnue, limite la quantité d’espaces disponibles. » Interpréter donc à partir d’une position dépressive suffisamment dépulsionnalisée, sortes d’espaces suffisamment dévitalisés, était souvent mon mode d’accès à le sensibilité de Charlotte, qui pouvait alors s’orienter vers des espaces disponibles, les miens et les siens, espaces vivants selon notre façon de les rendre vivants, ce qui incluait des éruptions psychiques jusqu’au plus radicales.
Cet extrait de cure, n’a bien entendue qu’une valeur illustrative de ce qu’est un analyste au travail avec une clinique surchargée d’un réel traumatique, sachant qu’il y a sans doute bien d’autres façons d’y répondre analytiquement. Surtout qu’aucune cure ne peut véritablement prétendre échapper à la question de l’élaboration des proximités incestueuses, ou d’un incestuel destructeur comme en parlait P.C. Racamier. La mise au travail du registre Œdipien, qui comme nous le dit très justement Hélène Parat n’est pas l’inceste, mais exactement son inverse, charrie néanmoins un potentiel d’action archaïque suffisamment ambivalent pour contaminer le transfert et pousser le travail analytique dans ses retranchements, pour aboutir « en fin de compte et malgré tout » à une trajectoire plus heureuse. Je mentionnais plus haut les 10% de crises maniaques uniques (selon les méta-analyses de l’Association Psychiatrique Américaine) celles qui ne récidivent pas avant 4 ans. Cette population est peu étudiée, probablement parce qu’elle va bien. Néanmoins, nous pourrions nous interroger sur la constitution de ce groupe tout de même non négligeable : s’agirait-il de patients ayant suivi un travail de psychothérapie, antérieur ou/et consécutif à l’expérience d’un traumatisme réel majeur ? Nous pourrions également poser la question si l’élaboration thérapeutique ne pourrait trouver une étape, un pallier dans un épisode maniaque unique. À l’image d’un complément dynamique, faute d’un espace interne suffisamment efficient pour digérer un réel lequel ne pourrait se psychiser qu’en partie, l’autre partie devant être expulsée pour être transformée à son tour. D’ailleurs, pour d’autres patients, un épisode unique ne suffit-il peut-être pas et le recours à une manie plus systématisée témoignerait de la puissance de recherche du sens à construire, selon des après-coups qui peinent à s’installer malgré la répétition, comme des tentatives d’expériences transitionnelles si on prend les choses par un versant winnicottien (1971, Playing and reality), ou encore comme si des éléments beta (archaïques) projetés par la crise cherchaient la fonction alpha pour les restituer sous forme alphabétisée, enfin intégrable (Bion, 1962, LFE). Ces deux mouvements psychiques semblent dans le cas de crises de désorganisation psychotiques naturellement complémentaires, sans oublier les soins psychiques institutionnels, garants d’un espace contenant quand les capacités de contenance des autres espaces sont mis en défaut.
Avec Charlotte, à partir de son « tournant maniaque », nous avons pu dépasser l’évènement inceste qui saturait le champ et répondait aux moindres coexcitations toujours dans le même contre-sens de la boussole œdipienne. Elle s’est emparé d’une « nouvelle vérité » comme elle disait, celle de ne plus être réduite à son statut d’éternelle victime, mais de pouvoir enfin prétendre à être une enfant légitime des générations et de la culture.
Notes bibliographiques
- Balier C., (2002), Psychanalyse des comportements violents, File rouge, Paris, puf.
- Bion W.R., (1967), Cogitations, Karnac, 1992, p.304
- De Urtubey L., (2006), Si l’analyste passe à l’acte, PUF
- Dorey R., (1982) « La relation d’emprise », Nouvelle Revue de psychanalyse, n˚ 24, 1981, p. 117-140
- Ferenczi S. (1929), L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort, Op. cit. pp. 76-81.
- - 1931, Analyses d'enfant avec des adultes, Op.cit. pp. 98-112.
- - 1932, Confusion de langue entre les adultes et l'enfant, Op. cit. pp. 125-138.
- - 1931-32, Réflexions sur le traumatisme, Op.cit., pp. 139-147.
- - 1932, Journal clinique, Payot, Paris, 1985.
- Freud S. (1905), Trois essaies sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987, p. 166
- - 1915 e, L’inconscient, in Métapsychologie, OCF.P, XIII, Paris, PUF, p. 205-244.
- - 1914 g, Remémoration, répétition et perlaboration, Paris, PUF, 1981 ; OCF.P, XII, 2005.
- - 1920 g, Au-delà du principe de plaisir, OCF-P, XV, Paris, Puf, 1996.
- - 1924 c, Le problème économique du masochisme, Paris, PUF, ….; OCF.P,
- Hanly C. (1992), The problem of truth in applied psychoanalysis, The Guilford Press, New-York.
- Kempe, C. H., Silverman, F. N., Steele, B. F., Droegemueller, W., & Silver, H. K. (1962). The battered-child syndrome. Journal of the American Medical Association, 181(1), 17-24.
- Racamier P.C. (1995), L’inceste et l’incestuel, Dunod.
[1] Razon L., Enigme de l’inceste : du fantasme à la réalité, Paris, Denoël, Collection « Espace analytique », 1996.
[2] Richard-Bessette S., L’inceste, dans Cohen H., L’agression sexuelle : perspectives contemporaines, «Méridien » (Canada : Quebec), 1991, p. 107-144.
[3] Ibid.
[4] Collectif d’Auteurs, Les abus sexuels à l’égard des enfants : comment en parler ?, Dossier technique du Ministère de la Solidartité, de la Santé et de la Protection Sociale, 1988.
[5] Gabel M., Définir la maltraitance, dans Lebovoci S., Diatkine R., Soulé M., Le Nouveau traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Paris, PUF, (1985//1995), p. 2389.