GASPP, Centenaire de la SPP
Organisateurs : Claude Etienne, Julien Muzard, Jean Picard
Histoire et avenir de la psychanalyse
6 Juin 2026 Bordeaux
L’AVENIR DE LA PSYCHANALYSE
Pascale Navarri
Il s’allonge pour sa séance et sur un ton mi amusé mi provocateur me dit qu’il a enfin envoyé le courrier qu’il n’arrivait pas à écrire à sa mère : il a demandé à ChatGpt de lui faire cette lettre en lui donnant de bonnes directives sur le ton et le contenu. ChatGpt lui a écrit la lettre parfaite et hop !
Aurais-je pu imaginer il y a quelques années à peine que cette scène se produise sur mon divan ? Il n’y a pas 3 ans c’était encore inconcevable.
Bien que penser le futur nous dépasse évidemment toujours, il nous est nécessaire de comprendre les modalités inédites de l’inconscient telles qu’elles surviennent dans chaque époque. S’ils travaillent avec l’intemporalité radicale de l’inconscient, les psychanalystes ne peuvent pas s’extraire du champ socio-historique dans lesquels ils exercent. Ils ont à l’explorer pour en suivre les articulations avec ce qui s’exprime sur leurs divans.
Le vertige qui pourrait me saisir devant un tel titre va donc m’amener à essayer de réfléchir avec vous sur la nature des questions concernant l’avenir de la psychanalyse à partir de ce que nous arrivons à décrypter de sa situation actuelle et de ses enjeux.
Pour la clarté de mon exposé, je vous propose de choisir de façon un peu artificielle deux axes qui nous concernent tous, non seulement en tant que psychanalystes, mais encore en tant que membres de la plus ancienne et la plus dynamique des sociétés de psychanalyse française, la Spp qui fête cette année ses 100 ans.
1 La Psychanalyse est-elle bousculée par le développement fulgurant des nouvelles technologies et les changements qui vont affecter l’économie et la politique ?
2 Si on considère la psychanalyse comme un métier, nous constatons que « pouvoir faire une analyse, devenir analyste, exercer la psychanalyse » rencontrent de nouvelles difficultés. Ces difficultés annoncent-elles une impossibilité future ?
1 Temporalité, regard et nouvelles technologies.
La psychanalyse comme découverte du fonctionnement psychosexuel de l’être humain est basée sur un dispositif qui modifie -entre autres paramètres-le vécu du temps et le rôle des regards.
L’invention par Freud, à la fin du 19ème siècle, de ce dispositif matériel inédit lui a permis d’entendre qu’une dissymétrie de la circulation de la parole (association libre, écoute flottante, interprétation) peut laisser venir l’hétérogène du langage dans l’écoutable.
C’est cette position du divan-fauteuil et la pratique qui en a résulté qui ont rendu possible la découverte de l’inconscient, de la sexualité infantile et du transfert. Ce dispositif suppose que- pour un temps, le temps de la séance d’analyse- le temps soit mis « hors temps ». Cette mise hors-temps de la séance est absolument spécifique de la psychanalyse et son pouvoir transformationnel est unique.
Regard, temporalité et langage sont au cœur du processus. Leurs effets sont liés et analysables à partir d’une acceptation de la perte de maitrise face à un objet lui aussi radicalement inconnu qui est l’objet du transfert.
Mais si je pointe ici temporalité et regard, c’est que dans notre pratique ils fonctionnent à l’opposé de ce qui se passe avec les nouvelles technologies dans notre vie quotidienne.
-Le regard : à chaque séance est renouvelée l’expérience de s’y dérober et un des enjeux de la proposition d’analyse est de pouvoir évaluer la capacité des analysants à pouvoir supporter l’absence du regard de l’analyste et la frustration qui en résulte.
-La temporalité classique est elle aussi bouleversée radicalement. D’une part le temps déterminé du cadre analytique (le nombre et la durée des séances) convoque l’intemporel de la régression et d’autre part la règle fondamentale de l’immédiateté de ce qui vient à l’esprit ébranle les propos préparés d’avance, ouvre vers l’inconnu en soi.
C’est ce dispositif qui a permis de révéler que les êtres humains ne sont pas maitres chez eux et qu’ils sont régis par des fonctionnements liés à la vie sexuelle infantile mais aussi par la dépendance à l’objet, l’autre humain, celui qui met ou pas des limites à notre toute puissance.
Ce dispositif par son organisation, sa lenteur, son dérobement est à l’opposé de ce qui se passe avec les technologies dans la vie quotidienne : elles paraissent au service du narcissisme. C’est ce qui a amené au concept de « narcissisme numérique », concept qui apparait vers 2007 (note 1). Il faut aller vite et voir vite, voir et avoir les informations pour être tout de suite au courant de ce qui se passe et le plus performant possible. Il faut ne pas être passif et surtout, ne pas être confronté à la séparation. La crainte de manquer- comme le propose Christina Lindenmayer lors du dernier Congrès des Psychanalystes de Langue francaise (note 2) est au centre du processus, manquer à être, être vu, être regardé, ce qui rend selon elle la création d’un « double narcissique numérique » indispensable pour supporter les béances du narcissisme primaire.
Le plus grave peut-être : il s’agit moins de parler que de voir des actes comme pour combler et réprimer à la fois une excitation sans représentation psychique. Cette évolution des technologies vers le tout visible est très facile à repérer par exemple dans le passage de Twitter à X. Au début sur Twitter on écrivait et on lisait un texte au nombre de caractères définis (150). Cela permettait l’expression écrite et concise d’auteurs comme Bernard Pivot qui y poste par exemple le 7 janv.2017 « Il est à craindre qu’un fâcheux tweet de Trump ne prenne la relève de la funeste dépêche d’Ems » (note 3). Cette prédiction s’est bien produite et plusieurs fois par semaine, les guerres sont bien annoncées, mais c’est maintenant X qui déverse tout et n’importe quoi en vidéos tonitruantes et majuscules associées. La même chose pour les prises de positions politiques sur Tik-Tok ou Instagram, qui se déroulent indéfiniment en sons et images.
Cependant depuis ses débuts, nous pouvons constater que la psychanalyse a connu un essor et un succès majeur et qu’elle est entrée dans la culture et la société d’une façon telle que peu d’autres sciences ont pu le faire. Elle a connu une croissance constante dans toutes les sciences concernant le développement de la vie humaine, de la naissance à l’enfance et l’adolescence et permis de faire un pont décisif entre ce qui était considéré comme la pathologie mentale et la vie psychique normale... Mais c’est un autre aspect de son rayonnement que je voudrais aborder.
Depuis sa découverte et maintenant encore, elle s’est diffusée dans le langage commun souvent par le biais de l’humour dont Freud soulignait que c’était un apport précieux du Surmoi protecteur, un moyen d’appréhender ce qui fait peur en le rendant accessible … On dit par exemple couramment : faire son Œdipe, régresser, être masochiste. Les actes manqués sont passés dans le langage courant et ceci en partie grâce aux patients analysés qui ont rendu compte de leur expérience. Rappelons-nous le succès en 1977 du livre de Marie Cardinal « Les mots pour le dire » (note 4). Il y a depuis longtemps une diffusion par les psychanalysés et les psychanalystes eux-mêmes des concepts psychanalytiques sur les grands médias, Ménie Grégoire et son émission « Allo Ménie » sur RTL, commencée en 1967 et poursuivie jusqu’en 1981, Françoise Dolto sur France Inter « Lorsque l’enfant paraît », diffusé surtout à partir de 1976-1977. Toutes les deux sont d’anciennes analysées de René Laforgue, cofondateur de la SPP.
L’intégration de la psychanalyse dans le cursus scolaire du second degré en France avait permis à de nombreux jeunes gens d’avoir une première approche de la lecture de Freud en classe de Philo. J’ai interrogé ChatGpt au sujet de la place de la psychanalyse en classe Terminale actuellement. Il m’a indiqué que la psychanalyse était retirée des programmes depuis la réforme des lycées en 2019, ce que j’ai vérifié, mais que la notion d’inconscient est restée au programme sans qu’aucun auteur particulier ne soit imposé. Puis ChatGpt a insisté pour continuer la conversation et il a proposé de me dire s’il faut encore citer Freud au Bac : c’est oui et même plus : Freud = Bonus intelligent ).
S’il était encore besoin de convaincre de l’importance de la place de la psychanalyse dans les productions des technologies actuelles où le visuel acquiert de nouveaux outils et décuple sa puissance mimétique, ce sont les nombreux fims et séries qui la mettent en scène, allant du clin d’œil à tout un scénario qui peuvent le montrer. C’est comme la suite d’une longue histoire parallèle : on sait que le cinéma est né en même temps que la psychanalyse (la première séance publique payante de l'histoire du cinéma a eu lieu en 1895 à Lyon). Le premier film qui met en scène une phobie, « Geheimnisse einer Seele — Les Mystères d’une âme » est un film muet allemand, sorti à Berlin le 24 mars 1926. Il est réalisé par Georg Wilhelm Pabst, avec une « consultation scientifique » de Karl Abraham et Hanns Sachs. Freud n’a pas approuvé le film. Il se méfiait beaucoup du cinéma comme moyen de vulgariser la psychanalyse (note 5). On notera que dans ces premiers films, ce qui est mis hors circuit, c’est la parole : le film étant muet comme tous ceux de cette période, toute l’explication de la phobie sera donc déjà confiée à la pulsion scopique. Du coté des idées, on sait que dès les années 1927 Walter Benjamin avait souligné une partie des problèmes que nous nous posons (note 6). Il essaie de penser la transformation de la perception sous l’effet des évolutions des techniques. Il le fait à partir de quelques figures centrales comme Le cuirassé Potemkine, Chaplin, Mickey.
Viendra la grande période des films Hitchcockiens, puis les films de Woody Allen. Plus récemment, pour ne citer qu’eux, A Dangerous Method en 2011, Jimmy P. en 2013, Freud la dernière confession 2023, Dora 2026. Dans tous ces films Il y a une référence au cadre analytique qui est presque toujours représenté par la présence d’un divan, qui fonctionne alors comme son symbole.
Aujourd’hui ce sont les séries depuis Les Soprano (note7), la première série emblématique, qui utilisent quelques aspects du travail inspiré de la psychanalyse. Rappelons-nous l’engouement pour la série « En thérapie » qui de « petite » série israélienne « Be Tipul » (note 8) est devenue une série adaptée dans plus de dix pays au monde. Ce n’est pas par hasard que la série « En Thérapie » a eu un tel succès et a amené probablement beaucoup de patients à consulter : elle mettait le fonctionnement de la séance à la portée de tous, avec la question du symptôme, celle du silence et de l’interprétation, l’évolution lente, les résistances, la relation qui se construit dans le temps, le cadre, le thérapeute pas omniscient, ses échecs, etc… On aurait pu imaginer que cette lenteur à l’époque des IA soit insupportable mais il semble bien que l’attrait vers le voyeurisme sublimé, que de voir ce qui se passe dans le cabinet du psychanalyste pour les deux êtres humains qui s’y trouvent, fonctionne encore. On pourrait dire que les fantasmes originaires n’ont pas disparu au seul profit d’une IA, donneuse de conseils et de réponses.
Ajoutons que nous pouvons écouter et voir maintenant beaucoup de podcasts et des vidéos réalisées par les Sociétés de Psychanalyse (note 9) qui ainsi continuent de diffuser la pensée psychanalytique et son évolution. Certains rencontrent un large public.
Intermède en forme de Clin d’œil
À Noël 2025 lors de la finale du Superbowl américain, évènement majeur de la vie sportive et sociale américaine une publicité de Pepsi Cola a fait un énorme buzz. Dans cette publicité l’Ours de Coca-cola après une épreuve de consommation en double aveugle avait le « traumatisme » d’avoir choisi Pepsi et se retrouvait sur le divan de son psychanalyste qui craquait sous son poids pendant que son psychanalyste lui demandait de parler de sa mère… Mais en sortant songeur de sa séance d’analyse il rencontrait une jeune ourse avec laquelle un flirt commençait … ( note 10 ). Dans le moment d’histoire que nous traversons la psychanalyse est encore largement diffusée par la Publicité, et elle ne semble pas en voie de disparition dans sa représentation sociale et culturelle et cette présence dans le public à tous les niveaux est et sera une nécessité dans l’avenir (note 11). Cette diffusion à support visuel utilise évidemment la force et l’importance que Freud reconnait à la pulsion scopique, composante essentielle de l’identification à partir de l’imitation.
Mais pour être réaliste et même si les attaques dont elle fait l’objet prouvent son dynamisme, ceci ne doit pas nous aveugler sur les graves dispositions qui ont un impact sur sa place dans la vie sociale. Elles sont aujourd’hui relayées par des instruments beaucoup plus puissants qu’auparavant. Nous ne pouvons pas les négliger, d’autant que leurs conséquences sont elles aussi plus grandes en terme de perte de pouvoir éducatif et social mais surtout de présence dans le monde du soin.Des attaques qui ne viennent pas toutes d’une réfutation directe de la psychanalyse car dans le court extrait de séance avec mon patient il y a aussi cette idée nouvelle : l’IA pourrait devenir ( grâce à tout ce que nous avons mis sur l’Internet dont elle s’est nourrie) un psychanalyste sans chair, sans os et sans divan, sans rivalité et avec une promesse d’un monde sans conflictualité.
En ce qui concerne la place de la psychanalyse dans la vie sociale et historique un invité récent de la Spp (note 12), Richard Rechtmann, Psychiatre et anthropologue, nous faisait remarquer que nous avons raté quelques tournants historiques par des prises de position qui ont été mal comprises. Il ajoute quelques autres facteurs : l’activité des lobbies anti-psychanalyse et le manque de langage commun... Il insiste sur le fait que maintenant nous n’occupons plus de position de pouvoir et propose que nous retournions avant tout dans nos cabinets sans nous mêler trop des débats actuels puisque notre terminologie ne recouvre pas (ou plus) ce qui passe dans le discours social. »
Il me parait exact de constater qu’actuellement la psychanalyse n’occupe plus de place aussi importante qu’il y a quelques années dans le champ du pouvoir, dans le domaine politique, de la notoriété sociale (Lacan, Dolto, Pontalis, Green ) dans le domaine du soin psychique, dans le domaine du dialogue des sciences entre elles, même si la célébration cette année des cent ans de la Spp est l’occasion de reconnaitre la place de notre société, son importance et son dynamisme. Cependant je ne partage pas sa position nous amenant au retour à nos cabinets de psychanalyse. II est probable qu’il y a pour nous un défi particulier à relever, c’est de ne pas nous laisser prendre par le piège de la médiatisation actuelle et de maintenir très spécifiquement notre langue et nos pratiques.
Et comme notre discipline transgresse radicalement les impératifs de lisibilité, de norme qui régissent le champ du soin classique et de la vie quotidienne telle qu’elle apparait, cela exige de notre part beaucoup plus d’explications et de travail en amont pour pouvoir rendre compte de notre domaine de façon audible et accessible.
2 La psychanalyse comme métier
Nous disposons grâce à la technologie d’une capacité à avoir des contacts et des informations immédiats. Cette capacité a débuté il y a une cinquantaine d’années et s’est développé d’une façon exponentielle depuis.
Les plus anciens d’entre nous ont vécu leur enfance sans téléphone, le smartphone s’est démocratisé à partir des années 1990, l’iPhone est apparu en 2007, les ordinateurs sont devenus portables, la mise en réseaux d’utilisateurs s’est généralisée depuis 2004 Facebook, 2006 Twitter, 2010 Instagram, LinkedIn, informations en temps réel etc…
Nul ne viendrait aujourd’hui se plaindre du smartphone ! Au niveau de nos échanges scientifiques à l’intérieur de notre discipline nous avons déjà saisi l’opportunité que nous a offert la technologie et de nombreux échanges, même s’ils ne sont pas aisés, peuvent avoir lieu pour parler de l’évolution des concepts de notre discipline.
Ceci demande que les futurs analystes aient une connaissance suffisante des outils qu’ils utilisent en particulier qu’ils ne minimisent pas comme nous avons tous tendance à le faire tout ce qui concerne la confidentialité dès que des données sont numérisées et mises en circulation. Cette confidentialité sera de plus en plus malmenée et il me semble que nos niveaux d’exigence sur cette question restent singulièrement bas au regard des évolutions technologiques actuelles et dans la formation des futurs analystes.
Nous le savons tous, pour que la pratique de la psychanalyse soit possible, il faut que le régime politique reste suffisamment démocratique :
Des auteurs de Science-Fiction, Ph.K. Dick en particulier ont mis en scène dans plusieurs ouvrages la fin de la psychanalyse dans les systèmes totalitaires. Son livre « Simulacres » met en scène, entre autres symboles, la dernière séance du dernier psychanalyste (note 13). Nous savons tous ce qui est arrivé à la psychanalyse avec le nazisme. Une nouvelle fois ces jours-ci cette histoire est réinterrogée dans le numéro 2 de 2026 de la Revue « Psyché » allemande par exemple (note 14). Nous savons aussi que dès mai 1933 les œuvres de Freud sont brulées. Mais il y a aujourd’hui d’autres moyens technologiques de faire disparaitre un corpus théorique, en particulier la falsification radicale : il n’y a pas si longtemps lors d’une recherche sur ChatGpt l’IA m’a proposé des citations freudiennes totalement ou en partie fausses. Qui empêcherait une IA sous la maitrise d’une dictature -qu’elle soit politique ou économique - de faire disparaitre par la falsification ou tout autre procédé les œuvres de Freud et de ses successeurs par exemple ? A ce moment de mon exposé, je veux saluer le travail très constant qui a abouti à l’état actuel de notre Bibliothèque Sigmund Freud (note 15). En cas de fascisme installé avec une éventuelle fermeture de l’Internet (ce qui existe déjà aujourd’hui dans certains endroits de la planète) son existence matérielle de livres en papier permettra de la conserver : il suffira de la déménager tout de suite à la campagne (genre… une grotte à Lascaux) !
En ce qui concerne le travail avec les patients nous avons tendance à faire le constat que la société actuelle valorise le narcissisme et Catherine Ducarre ajoute lors du Congrès des Psychanalystes de langue française de 2026 que la névrose et son cortège de symptômes résultant d’une conflictualité intériorisée n’entrent plus dans le schéma de la glorification de soi et de la performance qui sont l’apanage de nos sociétés contemporaines alors que la société au temps de Freud était névrotique. Elle ajoute -et son opinion est assez largement partagée dans la communauté analytique- qu’il semblerait que la triangulation œdipienne fonctionne beaucoup moins bien. Pour combler le manque à être, prendraient place l’hyperactivité, l’addiction, les processus auto-calmant ou bien l’omnipotence et l’idéalisation. (Note 16)
Peut-on vraiment dire que la névrose a disparu ? Elle, qui se cache par ses symptômes ? Tout d’abord on peut remarquer qu’elle continue à s’exposer sur les réseaux. On se rappelle il y a quelques années de l’épidémie de Syndrome de Gilles de la Tourette chez les adolescents, parfaitement bien mimé, qui avait fortement intrigué les neurologues et qui avait tout de l’identification hystérique groupale. Le diagnostic différentiel doit encore aujourd’hui se faire régulièrement… Lors des dernières Journées de Neurologie de Langue Française d’avril 2026 une des tables rondes des controverses en neurologie portait sur les troubles neurologiques fonctionnels, (nouvelle terminologie pour les anciens symptômes conversifs) « sont-ils des maladies neurologiques ou pas ? » (note 17). Dans tous les champs médicaux et psychologiques les praticiens rencontrent probablement autant de névroses hystériques, obsessionnelles et phobiques qu’auparavant. La névrose existe toujours de même que la pathologie narcissique a toujours existé et je ne suis pas convaincue pour ma part qu’elle existait moins dans le passé. Dans le champ de l’histoire (Néron, Hitler, Pol Pot etc. etc. addictions, hyperactivité, idéalisation menant à des massacres et des guerres folles) comme de la culture (du Richard III de Shakespeare, en passant par Sade, Mishima ou au héros des Bienveillantes de Little) le narcissisme et les pulsions non représentées et non liées se déployaient déjà sans limites.
Autrement dit, je proposerais plutôt un renversement dans notre façon de nous représenter la situation actuelle et l’avenir. Si la triangulation œdipienne est depuis toujours une étape à laquelle seul un certain nombre d’individus parviennent à se confronter, comment faire notre travail lorsque des outils technologiques avantagent encore plus les courts-circuits psychiques ?
Nous sommes souvent amenés à recevoir la demande de patients pour lesquels il s’agit de se confronter à leur omnipotence, leur violence pulsionnelle, la force des imagos qui les écrasent ou des idéalisations addictives. Parfois capturés par ce désir qui devient insistant de ne plus jamais perdre rien, ni le soi qui maitrise, ni personne, ils peuvent néanmoins trouver de l’aide avec un travail analytique.
À partir du moment où nous les considérons comme ce qu’ils sont, à la fois comme habités par des mécanismes de défense contre la peur de la rencontre avec l’objet et par des tentatives de supporter le manque de l’objet, notre travail certes difficile garde toute sa pertinence...
C’est ce que beaucoup d’analystes actuels travaillent depuis longtemps, comment amener un patient dont la souffrance narcissique domine et dont le langage est empreint des fonctionnements actuels de la société dans laquelle il baigne (demande de réponse rapide, pas de douleur, pas de contrainte) à pouvoir entreprendre une analyse.
Une des premières questions qui surgit du côté de l’analyste est celle de l’analyse sur le divan : vais-je pouvoir travailler avec ce patient les vicissitudes de sa vie psychosexuelle, va-t-il le supporter en dérobant nos regards ? Autre question : trois séances de trois quart d’heure qui était le modèle consensuel du minimum permettant que la régression formelle topique et dynamique s’installent paraissent aujourd’hui une quantité absolument considérable de temps. Ce sont donc différentes étapes préalables qui seront nécessaires, pour permettre au patient d’expérimenter à travers les évolutions du transfert-contre-transfert les deux questions principales : s’il peut s’allonger ou non et comment fixer le nombre des séances. Tout un travail préliminaire d’approche face à la peur de ce mode de présence et du corps érotique.
Ensuite le travail analytique est souvent moins l’analyse des défenses et de la conflictualité que le fait de faciliter la mise en lien, la recherche d’un sens et la construction d’un accès d’un espace interne. Ceci implique encore davantage de la part de l’analyste que son processus analytique interne soit permanent, avec un degré de confiance suffisant en la méthode lié à son propre travail. Il faudrait que- plus que jamais- l’analyste soit capable de supporter l’incertain du contre-transfert et l’incertain de la désorganisation psychique.
C’est ce point qui me parait crucial pour l’avenir de la psychanalyse : qu’il existe des psychanalystes qui aient eu la possibilité de faire une cure « divan fauteuil » avec ses effets transformationnels. C’est cela qui va leur donner la disponibilité à accueillir ces souffrances psychiques souvent peu élaborées, en utilisant une forme d’attention flottante plus ajustée à l‘autre et un temps suffisant pour que le travail psychique s’installe.
L’objet en chair et en os
Depuis l’apparition du téléphone puis des visio et en raison du peu d’analystes par rapport au nombre de personnes décidées à engager une psychanalyse, la question de la présence de l’analyste et du patient dans la même pièce en chair et en os se pose. Jusqu’ à récemment elle était réservée surtout à quelques personnes très éloignées et cela répondait à une logique d’extension de la psychanalyse sur la planète.
Aujourd’hui cette question se pose de façon particulière alors que se développent les psychothérapies à distance avec les systèmes de communication visio.Un certain nombre d’arguments semblent assez pertinents et surtout liés à la situation socio-économique … Mais de quelle nature est l’échange transfero-contre-transférentiel en absence des corps physiques des deux protagonistes dans une même pièce ? Le dispositif analytique fonctionne-t-il en l’absence du corps et du langage corporel ?
Cela rejoint par un autre chemin la question de l’IA psychanalyste car quoi de plus « a corporel » qu’une IA qui répond au langage par le langage ? qu’en est -il de l’après -coup ? de la haine dans le transfert par exemple ?
Évidemment le traumatisme majeur de l’arrêt de la planète en 2020 par le Covid a accéléré nos réflexions. Qu’allons-nous supporter dans l’avenir par rapport à ces points fondamentaux qui concernent tous la limite :
Serons-nous capables d’une part d’avoir la force de réserver le terme de psychanalyse à la présence des deux protagonistes, en prenant le risque de diminuer notre champ si nous conditionnons l’analyse au temps passé ensemble avec le dispositif divan- fauteuil ?
D’autre part : serons-nous capables de travailler à côté sur les variations induites par les adaptations de la cure -type dans les cas où ces adaptations seraient devenues incontournables ?
Il me semble que cette position nous permet d’affirmer notre identité et nous permet de proposer un dispositif d’écoute de la vie psychosexuelle qui tienne compte de ce que deviennent nos psychanalysants potentiels. C’est une position qui -par exemple-a bien compris que le recours aux technologies de la vitesse par les plus jeunes générations en particulier est un moyen d’évitement de la rencontre avec l’objet et au sexuel lié à l’objet. L’excitation déborde, la frustration est insupportable et nécessite la maitrise du lien et du plaisir avec un outil à disposition, un tel outil risquant de n’être plus qu’un fétiche.
Cette position tient compte -dans un autre champ et sans présager de l’avenir de l’organisation sociale - du fait que beaucoup de gens sont amenés à rester chez eux pour travailler et sont confrontés au manque de rythme pour rencontrer les autres humains dans la réalité corporelle : je pense que ce n’est pas sans lien avec les nouvelles pratiques corporelles type Hyrox (note 18) où les rencontres se font dans des salles de sport pour pallier le manque de corporéité…La rivalité et la pratique sportive pour pallier le défaut de contact psychique humain l’emportent souvent dans un climat d’excitation mais c’est aussi un apport libidinal non négligeable du point de vue des pulsions partielles, vue, odeur des autres corps…
Toutes ces réflexions partent de notre aujourd’hui et ne questionnent pas d’autres problèmes de fond qui vont surgir concernant le langage et la mémoire par exemple : il sera extrêmement important d’étudier si le fait que les modes d’apprentissage et les modes de mémorisation étant en train de se transformer quel en sera l’impact sur la vie psychique et sa partageabilité dans la relation transfèro-contre-transférentielle. De quel patrimoine commun disposerons nous en propre sans recours à différents types d’appendice techniques par exemple pour les échanges verbaux ? L’IA fonctionnera-t-elle comme recours à un tiers issu de la collecte de données de la planète ou bien empêchera -telle toute tiercéité par sa fonction d’appendice non séparé ? Mille autres questions vont se poser pour les chercheurs analystes !
Sans aller jusqu’à l’avenir, la réalité d’aujourd’hui est qu’ il y a de moins en moins de personnes susceptibles d’entreprendre une psychanalyse, condition première pour pouvoir ensuite engager une formation en vue de devenir psychanalyste : outre le fait qu’il y a de moins en moins d’analystes formateurs pour les supervisions des futurs analystes en raison du niveau d’exigence au sein des sociétés analytiques, iI y a aussi moins de gens susceptibles de s’intéresser à la psychanalyse comme métier : là encore un biais : je ne suis pas certaine que depuis ses débuts il y ait eu tant de psychanalystes qui exerçaient uniquement le métier de psychanalyste. Beaucoup d’entre nous bénéficiaient de postes universitaires ou médicaux qui leur permettaient d’envisager une analyse puis une formation analytique voire même la psychanalyse comme second métier. Ceci est pour aborder un point essentiel pour l’avenir de la psychanalyse que je n’ai pas encore développé :
Comme je l’ai dit précédemment, il faut une société démocratique où la liberté d’expression des citoyens est garantie pour que la psychanalyse dure mais aussi des conditions économiques lui permettant d’exister. En cela la psychanalyse subit comme les arts et les sciences les aléas de la vie économique et si dans un pays il n’y a plus de perspectives de gagner correctement sa vie en pratiquant un métier qui s’y engagerait ?
L’excitation de la découverte animait Freud et ses successeurs et nous sommes heureusement tous des chercheurs très soutenus par le bonheur d’exercer notre métier, passionnant malgré ses difficultés.
Là où - au siècle dernier - un masochisme plus ou moins tempéré nous amenait à faire beaucoup de sacrifices financiers et en temps pour nous former et acquérir à la fois une compétence mais aussi un métier très valorisé intellectuellement il est certain que beaucoup de personnes assez jeunes préfèrent actuellement privilégier leur temps personnel et familial : qui pourrait le leur reprocher même si les conséquences n’en sont pas toujours si favorables qu’elles le pensent ?
Les questions de formation à distance là aussi deviennent cruciales et demandent des réflexions partagées de plus en plus poussées.
Or former des analystes capables de s’adapter aux réalités actuelles grâce à leur propre analyse dans un dispositif analytique et à leurs échanges avec leurs ainés est crucial car dans l’avenir les psychanalystes seront souvent un des seuls recours pour faire de la place à la vie psychique individuelle et les seuls à pouvoir proposer un véritable processus de subjectivation.
Vous aurez remarqué que tout au long de ce texte j’ai utilisé Chat gpt pour me donner des références précises. C’est un point essentiel pour l’avenir : si comme psychanalystes nous utilisons ChatGpt ou d’autres IA pour nos recherches nous utiliserons un développeur de réflexion dont aucun bon chercheur ne pourra se passer. Un des principaux risques sera le temps qu’il faudra pour constamment vérifier les résultats.
Cependant comme vous vous en êtes aperçu je n’ai pas utilisé l’IA pour rédiger mon texte : il en souffre sûrement mais je n’avais pas l’intention de me laisser prendre le plaisir parfois douloureux de mettre en mots ma propre pensée…
Je n’ai pas non plus examiné la question de l’utilisation de l’IA comme psychothérapeute. Nous en avons beaucoup entendu parler par les faits divers. Mais plusieurs études semblent plus sérieuses et plusieurs recherches sont en cours concernant notamment la tiercéité que j’évoquais, la supervision etc. Je n’ai pas parlé non plus des expériences menées en Chine à l’hôpital de Shangaï où l’idée est de construire des IA sur le modèle de l’inconscient tel que Lacan l’avait modélisé. (Note 19.) Ces deux aspects en développement rapide demandent chacun des exposés complexes et longs.
En conclusion :
Mon patient voulait la lettre parfaite pour sa mère, une lettre espérant une réponse alors qu’il s’était heurté jusque-là à une impossibilité d’écrire, tellement il était submergé de colère et d’attente déçue… Court-circuiter ce qu’il aurait pu en dire en séance certes mais pourtant faire revenir ce matériel avec comme une sorte d’acting- tiers un passage par l’IA. Une tiercéité ou pseudo-tiercéité ? Tiers qui ne serait « ni ceci, ni cela » (note 20 ) ni tout à fait un tiers, ni tout à fait non-tiers ? L’ effacement du tiers, son éventuelle modification, font partie des problèmes que les psychanalystes vont devoir étudier. Mon patient indique ainsi que le transfert imagoïque était encore trop brulant pour en parler directement. Ce fut l’objet d’un travail très important où il a pu abandonner sa position « d’analysant parfait » parlant à une analyste qui ne ferait pas la différence entre lui et le robot qui parlerait à sa place.
Notes
Note 1. Andrew Keen, « The Cult of the Amateur », Currency, 2007. « Narcissisme numérique » ou « Digital narcissisme » : ce concept est contemporain des réseaux. L’expression “narcissisme technologique » est plus ancienne : Marshall McLuhan, Understanding Media, 1964, chapitre 4 : “The Gadget Lover: Narcissus as Narcosis”.
Note 2. Christina Lindenmayer, Table Ronde « Narcissisme technologique », l’homme exproprié, Cplf 2026, Paris, à paraitre RFP.
Note 3. La dépêche d’Elms : prélude à la guerre de 1870
Note 4. Marie Cardinal, Les mots pour le dire. Grasset 1975
Note 5. Freud et le cinéma. Un article de synthèse :
https://www.scienceandmediamuseum.org.uk/objects-and-stories/freud-moviespsychoanalysis
Note 6. Walter Benjamin : « Die literarische Welt ». 1927 Parmi les premiers films nommés Le Cuirassé Potemkine
« L'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique ». 1936. Une traduction inédite Paris, ed. allia 2003.
Note 7. Série « Les Soprano » 1999 -2007 X
Note 8. Série En thérapie 2021 adaptée de BeTipul et In Treatment.
Note 9. Vidéothèque Spp et Podcasts Site SPP www.spp.asso.fr
Note10. Publicité Pepsi-cola superbowl youtube https://www.youtube.com/watch?v=pPHI2zNf_ww xxx
Note 11. TAP The American Psychoanalyst 23 Avril 2026, Psychanalysis ads public discourse
Note 12. Richard Rechtman La fin du divan ? Regards croisés sur l’avenir de la psychanalyse. Commission socio professionnelle SPP : 21 Mars 2026
Note13. Philip K. Dick « Simulacres », Ace books, 1964
Note 14. Psychoanalyse und Nationalsozialismus“, Psyche Zeitschrift für Psychoanalyse und ihre Anwendungen vol. 80, n° 2 – 2026. I
Note 15. BSF https://bsf.spp.asso.fr/
Note 16.Catherine Ducarre Rapport « L’illusion et la lutte » CPLF, Paris 2026 Devenirs de Psyché, entre Narcisse et Eros, à paraitre RFP
Note17. Controverse en neurologie : les troubles neurologiques fonctionnels sont-ils une maladie neurologique ? Jnlf, avril 2026, Marseille
Note 18 Hyrox, organisation de courses, hyrox.com
Note 19. Geneviève Lombard : Comparaison Chine Li & Li, Shangaï / Laboratoire “Inconscient et Machines » Ste Anne. Ce site explore plusieurs des quelques s questions que les l’IA posent aux psychanalystes in https://inconscient.net/
Note 20. Alexeï Grinbaum : « Parole de Machines ». Dialoguer avec une IA », ed. HumenSciences, 2023. Il emploie de nombreuses fois dans ce livre cette formule pour qualifier les productions de l’IA.