Il semble que beaucoup de psychanalystes, dont Freud lui-même, se soient interrogés sur des phénomènes qualifiés de télépathiques ?
Freud a laissé quatre articles abordant le thème de la télépathie, de 1921 à 1933 et la correspondance avec ses disciples témoigne de son intérêt pour la transmission de pensée. Cette préoccupation, rencontrée dans mes lectures de Freud m’a rappelé des anecdotes de mon internat en psychiatrie, selon lesquelles les patients psychotiques avaient une sorte de don extra-lucide pour deviner les états émotionnels ou les préoccupations des soignants. Après Freud, d’autres analystes, parmi les plus sérieux, ont prolongé ces réflexions et laissé des contributions sur le sujet dans la littérature psychanalytique.
On peut dégager trois attitudes quant aux positions prises par les auteurs sur le thème de la télépathie :
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- Une adhésion à la notion de télépathie en psychanalyse.
- Une position critique, un peu anachronique, déplorant cet intérêt, vu comme une dérive regrettable de Freud.
- Une position d’historien tentant de comprendre l’importance de ce courant à l’époque des travaux de Freud mais aussi une tentative de saisir rationnellement ce qui est à l’œuvre sur le plan du processus quand l’analyste a l’impression qu’il se produit un phénomène télépathique.
C’est dans cette dernière ligne que se situe mon propos. Explorer en psychanalyste ce que ce thème a pu recouvrir chez Freud et ses successeurs.
Un courant scientifique et culturel du milieu du 19ème siècle
Justement, Freud ne craignait-il pas que son intérêt pour l’occultisme nuise à l’image scientifique qu’il souhaitait donner à la psychanalyse ?
Freud adoptait dans ses articles des positions mesurées et même plutôt critiques à l’égard de l’occultisme. A cette époque, l’occultisme regroupait la voyance, le spiritisme, l’astrologie, la chiromancie, la télépathie etc… Freud dénonçait les charlatans, expliquait la voyance par l’aptitude des voyants à percevoir dans des détails infimes les préoccupations de leurs clients et par la complaisance inconsciente de ceux-ci. Il voyait dans les récits de bonne foi la manifestation de l’illusion religieuse. Son intérêt portait sur ce qu’il appelait le « noyau de vérité de l’occultisme », la télépathie, c’est à dire l’hypothèse d’une communication directe, d’esprit à esprit, de contenus de pensée ou d’émotions sans recourir aux moyens sensoriels habituels.
Quels liens peut-on établir entre l’essor de l’hypnose et l’intérêt pour l’occultisme dans l’Europe du milieu du 19ème siècle ? Comment émerge la psychanalyse de ces mouvements ?
À la fin du 19ème siècle, la communauté scientifique s’intéresse à ce qui constitue la matière de l’occultisme. Ce domaine détermine une véritable aire de chevauchement épistémologique. On retrouve deux attitudes chez les scientifiques face à la vague spirite. La majorité considère que les récits rocambolesques de l’époque s’expliquent tous par la crédulité des adeptes voire leur dérèglement mental et par la ruse des mediums. D’autres, dans une démarche tout aussi positiviste, considèrent que ces phénomènes et leurs acteurs sont des objets d’études scientifique, dans l’idée que c’est à la science de conquérir le métaphysique et le religieux par l’observation.
Cette mode a peut-être eu l’effet de relancer l’intérêt des scientifiques pour l’hypnose. Or, il y a un lien de filiation de l’hypnose à la psychanalyse, via l’intérêt de Freud pour les travaux de Charcot et Bernheim. Au-delà, comme Roussillon l’a montré, on peut trouver dans les pratiques des hypnotiseurs, des précurseurs du cadre et des concepts psychanalytiques. Enfin, hypnose et occultisme ont pu aussi exercer une influence indirecte sur Freud du fait qu’ils infiltraient le domaine culturel notamment au travers de la Naturophilosophie, courant issu du romantisme allemand, qui supposait l’unité de la nature et de l’esprit.
L’entourage de Freud partageait donc cet intérêt pour les phénomènes de transmission de pensée ?
Certains, mais pas tous. Jones, par exemple ne partageait pas l’enthousiasme de Ferenczi. Il s’était opposé à la communication publique de l’article de Freud « Psychanalyse et télépathie » en 1921 et chaque nouvelle publication sur ce thème donnait lieu à un bras de fer. Jones redoutait que ces articles entraînent un rapprochement entre occultisme et psychanalyse et ne mette en péril l’avenir de cette dernière. Mais face à ces critiques, Freud est resté ferme et même un peu moqueur à l’égard des craintes de Jones.
Des phénomènes cliniques en attente de conceptualisation
Au-delà de la mode occultiste de l’époque, n’y a-t-il pas dans cet intérêt des premiers psychanalystes une tentative pour comprendre les manifestations étranges qui survenaient dans les cures ?
C’est justement ce que Freud répondait à Jones (Freud, Jones, 1998, p 688) : « Je me suis retrouvé face à un cas où j’avais à refaire à une échelle beaucoup plus réduite la grande expérience de ma vie, je veux dire, à adhérer à une conviction sans tenir compte de l’écho rencontré tout autour de moi. ». Pour autant, Freud conserve une attitude très rationnelle vis-à-vis de l’occultisme. Au début de « Psychanalyse et télépathie », il affirme la différence entre la démarche des psychanalystes qui sont « d’incorrigibles mécanistes et matérialistes » et celle des occultistes « plutôt des convaincus, qui cherchent des confirmations ».
Au sujet de ce conflit, Roudinesco a formulé l’hypothèse qu’il reprenait de manière caricaturale le combat des magnétiseurs contre le savoir médical et celui des tenants de l’analyse profane contre ceux qui voulaient la réserver aux médecins. A l’appui de cette observation, le sujet de la télépathie divisait l’entourage de Freud selon exactement la même ligne de fracture.
Comment la transmission de pensée a-t-elle été comprise par Freud, puis par les analystes qui ont prolongé sa pensée jusqu’à maintenant ?
Freud explorait les phénomènes cliniques qu’il observait. Cependant, il semble que la question de la transmission de pensée recouvre les aléas de l’accouchement difficile des concepts de transfert et de contre-transfert. En effet, Freud utilise trois termes à côté de celui de transfert : télépathie, transfert de pensée et induction. Déjà, en 1890, dans ses réflexions sur les mediums, il parlait de « trahison de pensée ». Cette expression désignait les manifestations corporelles, qui trahissaient l’état émotionnel ou les processus psychiques des individus, sur lesquelles s’appuyaient les mediums. D’ailleurs, en 1910, Ferenczi lui écrit au sujet de ses expériences auprès des voyantes : « Le récepteur doit être d’humeur calme, gaie mais pas trop agité. […] L’impatience perturbe. ». Bernat y a vu les prémices d’une réflexion sur l’écoute flottante. Prémices qui pourraient aussi concerner la neutralité bienveillante et l’abstinence.
On peut ajouter à ces hypothèses celle d’une proximité culturelle qui s’établit tout au long de la cure entre analyste et analysé. Ces représentations communes fondent ce que Widlöcher a appelé co-pensée. Un processus à rapprocher de la chimère de de M’Uzan, où les deux protagonistes semblent partager le même inconscient dans un moment où s’estompent les limites de chacun.
Plusieurs auteurs ont souligné les mouvements narcissiques dissimulés derrière l’hypothèse de la transmission de pensée. D’abord du fait qu’elle est une représentation de la toute-puissance de la pensée. Elle suppose en outre un effacement des limites, de l’espace entre sujet et objet. Sur le plan contre-transférentiel, le moment où l’analyste évoque une transmission de pensée pourrait correspondre à une difficulté de subjectivation de ce qui se passe entre son patient et lui, les deux se trouvant alors dans une forme de collusion narcissique. Mais à cette idée s’oppose dans certains cas le constat d’une très grande surprise associée à de la culpabilité chez l’analyste qui vit cette expérience. Il semblerait qu’il y ait là au contraire, la manifestation d’un éloignement de l’analyste, tellement préoccupé par ses propres pensées qu’il n’aurait pas saisi les prémices de ce qui lui apparaît ensuite comme un phénomène télépathique. Balint considère que ces moments télépathiques auraient vocation à communiquer à l’analyste que son patient a saisi et déplore qu’il soit pris par d’autres pensées. Ces phénomènes interviendraient dans des conjonctures où l’analyste est préoccupé de son côté alors que le patient est en proie à une intense demande affective. Si la distraction de l’analyste est en cause, l’hypothèse de ce soudain rapprochement dans un moment de transmission de pensée viendrait en contre-investissement de cette indisponibilité. Certains, ayant remarqué la plus grande fréquence de ces manifestations en fin d’analyse, ont supposé qu’elles seraient liées à la difficulté d’élaborer le deuil de la séparation. De son côté, Deutsch s’est interrogée à partir de ces phénomènes sur les restes de la suggestion dans la situation analytique : l’analyste parviendrait donc à transmettre malgré sa neutralité quelque chose de son désir, surtout lorsque le patient aborde en séance des thèmes proches de ses préoccupations privées.
Les contenus qui s’imposent de cette manière à l’analyste ont-ils un statut particulier dans le fonctionnement psychique du patient ?
Tout cela nous amène aux points obscurs qui entravent l’écoute comme l’élaboration, c’est-à-dire à tout ce qui ne parvient pas à se représenter. La notion de télépathie implique une transmission de pensée sans intermédiaire dans l’espace intersubjectif. Pourrait-il s’agir de la représentation d’une transmission sans intermédiaire dans l’espace intrapsychique ? La surprise de l’analyste s’expliquerait par la formulation brutale d’un contenu inconscient qui n’est pas passé par les formations intermédiaires habituelles : rêve, éléments du langage, symptômes. Des contenus non symbolisés court-circuitant les trajets habituels s’imposeraient, menant parfois à l’agir de séance. Freud écrit ainsi en 1923 dans « Le moi et le ça » que certains messages arrivent à la conscience sans passer par le préconscient « s’imposant massivement à la psyché, ils ont un caractère accentué d’étrangeté, voire de corps étranger ». Penot émet l’hypothèse que cette transmission serait caractéristique de contenus non-pensés, c’est-à-dire en carence de symbolisation et de figuration. Elle apparaîtrait dans des formes de transfert concernant des empreinte perceptives en défaut de liaison psychique, qui s’imposent de manière contraignante au thérapeute. Nous rejoignons là aussi la clinique du négatif avec la mémoire amnésique de Green ou les défauts de figurabilité des Botella.
Le mythe d’une psychanalyse née tout armée dans l’esprit de Freud
L’hypothèse télépathique, et plus largement l’intérêt pour l’occultisme ne sont-ils pas des éléments du terreau qui a permis à la psychanalyse de se développer ?
Il arrive parfois que le travail de l’historien amateur ou du biographe, comme celui de l’analysant sur le divan, soit infiltré par les nécessités personnelles de l’auteur. Sans le chapitre sur ce sujet dans la biographie que Jones a consacrée à Freud, le débat n’aurait peut-être pas fait couler autant d’encre et la télépathie serait restée à la place secondaire qu’elle tenait dans l’œuvre de Freud. Il est possible que Jones, à travers son combat contre ce qu’il appelait « la superstition » de Freud ait moins critiqué la notion de transmission de pensée que manifesté sa rivalité à l’égard de Ferenczi, voire son ambivalence à l’égard de Freud. Avec le reproche fait à Freud de s’intéresser à la télépathie, Jones coupe la psychanalyse de certaines de ses racines historico-culturelles mais aussi des réalités cliniques dans lesquelles les réflexions de Freud sont ancrées. On retrouve cette idée dans le mythe d’une rupture épistémologique que représenterait la psychanalyse, comme si elle était sortie tout armée de l’esprit de Freud. Nous sommes là proches d’un fantasme narcissique d’auto-engendrement sous-tendue par l’idéalisation transférentielle de l’homme et de la théorie. Or la psychanalyse est née à la fois d’une synthèse et d’un effort de dégagement, et n’y voir qu’une rupture épistémologique tend à dénier que cette opération soit aussi à accomplir à l’échelle individuelle par chacun d’entre nous.
Ainsi, ne pourrait-on voir dans l’occultiste et le psychanalyste que Freud oppose, comme dans les deux pôles contradictoires que représentent Jones et Ferenczi sur ce sujet, les représentations de ce qui est d’abord un débat intérieur ?
Ce pas immense pour comprendre la vie psychique, Freud l’aurait ainsi accompli contre lui-même. Un débat intérieur que nous devons renouveler, pour devenir et rester psychanalyste.
Bibliographie
- BERNAT, J., 1997. « Conserver un esprit non prévenu… », in A. Barbier, P. Decourt, Transmission, Transfert de pensée, Interprétation, 13e Journées occitanes de psychanalyse, Puteaux, Éditions du Monde Interne, Colloques, p. 73-93.
- FERENCZI, S., 1899. « Le spiritisme », Les écrits de Budapest, EPEL, 1994
- FREUD, S., 1921a. « Psychanalyse et télépathie”, Résultats, idées, problèmes, t. II (1921-1938), Paris, PUF, 1985, p. 7-23.
- FREUD, S., 1923 b. « Le Moi et le Ça », Essai de psychanalyse, trad. fr. J. Laplanche, Paris, Payot, 1981 ; OCF.P, XVI, 1991
- FREUD, S. 1933a. « 30e leçon : Rêve et occultisme ». OCF.P, XIX : 112-139. Paris, Puf.
- FREUD, S., 1979. Correspondance 1873-1939, Paris, Gallimard
- FREUD, S. ; FERENCZI S., 1992. Correspondance, t. I (1908-1914), Paris, Calmann Lévy
- FREUD, S. ; JONES E., 1998. Correspondance complète, « Lettre n° 478 du 7 mars 1926 », p. 688, Paris, Puf.
- JONES, E., 1975. La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, t. III, 2e édition Paris, PUF
- PICCO, M., 1999. L’hypothèse télépathique, 147 f., th. méd., Lyon, 234
- ROUDINESCO, E., 1982. La bataille de cent ans, vol. 1, Paris, Éditions Ramsay
- ROUSSILLON, R., 1992. Du baquet de Mesmer au « baquet » de Freud, Paris, PUF.