Vous avez fait le choix de vous pencher sur la question de l’illusion dans la pratique psychanalytique. Pourquoi avoir choisi ce thème ?
L’illusion est omniprésente. Elle surgit de tous côtés, aussi bien dans la culture populaire, dans la chanson ou même au cinéma – je pense au film « Juste une illusion » d’Olivier Nakache et Éric Toledano sorti ce printemps – que dans nos travaux, nos recherches. Un des prochains numéros de la Revue française de psychanalyse s’intitule : « Quel avenir pour l’illusion ? ». L’illusion touche à la fois à notre monde contemporain et à la vie psychique elle-même.
Dans le langage courant, le terme « illusion » renvoie à une distorsion de la perception ou à une croyance erronée. « Se faire des illusions », c’est se tromper, se leurrer à propos de quelqu’un ou quelque chose. Comment la psychanalyse conçoit-elle l’illusion ?
Étymologiquement, « illusion » vient du latin illusio, dérivé du verbe illudere qui signifie « jouer, se jouer de ». De là vient l’idée de « tromperie » en langage courant. Mais la psychanalyse en montre une autre nature. Dès 1927, dans « L’Avenir d’une illusion », Freud la définit comme une croyance issue du désir, une croyance enracinée dans la détresse et la dépendance infantile. Face à cette détresse première, cette situation d’impuissance originaire du tout-petit, l’illusion permet de supporter l’excès de stimulation, le désagrément, l’effroi. L’illusion ne relève pas alors d’une méconnaissance de la réalité, mais vient comme un premier aménagement qui permet de se sentir « en quiétude dans l’inquiétant » (Freud, 1927). Grâce à elle, l’économie interne est préservée, malgré ce qui menace de la déborder. L’illusion se présente comme une production psychique permettant de donner une forme provisoire, une figuration, à l’excitation brute. En ce sens, elle s’impose comme une expérience fondatrice et une modalité majeure du fonctionnement psychique.
Pourriez-vous préciser de quelle manière l’illusion peut aider à la construction du sujet ?
L’illusion s’impose dès l’origine comme une étape nécessaire. C’est ce que Winnicott met en lumière. L’illusion est une expérience fondatrice en ce qu’elle ouvre un espace potentiel situé entre le monde intérieur et la réalité extérieure. Dans la relation à l’autre, le tout-petit vit l’illusion d’avoir créé l’objet mis à sa disposition. C’est l’illusion qui fonde l’espace transitionnel entre soi et le monde. Et dans cet espace, l’enfant joue, crée, et construit peu à peu sa subjectivité. Selon J.-B. Pontalis, « cet espace de l’illusion, théorisé par Winnicott, est celui où se déploie l’activité de jeu, dans laquelle l’enfant est absorbé, où l’on se perd, dit-on, alors qu’en fait, on s’y trouve » (Pontalis, 1971).
Si l’illusion est essentielle, est-elle pour autant toujours bénéfique ?
Si l’illusion protège et étaye, si elle permet de faire face à l’inconnu en « bordant l’inquiétant », cette protection peut avoir un coût. L’illusion peut devenir un refuge défensif, bloquant l’évolution psychique. Notamment lorsqu’elle devient certitude. L’activité réflexive se suspend alors et ouvre la voie au dogmatisme, à l’idéologie, voire au totalitarisme. Freud opérait une distinction nette entre l’illusion religieuse, prise dans le dogme, et l’illusion qui porte le travail de la pensée. « Si l’expérience vient à montrer, écrit-il dans « L’Avenir d’une illusion », que nous sommes dans l’erreur, alors nous renoncerons à nos attentes… »
Un exemple paradigmatique est sa célèbre phrase dans sa lettre adressée à Wilhelm Fliess en 1897 : « Je ne crois plus à ma neurotica. » Freud remet ici en question une théorie à laquelle il avait fortement adhéré et cela ouvre la voie vers d’autres découvertes conceptuelles en particulier autour de la question du traumatisme, de la sexualité infantile, du fantasme et de la pulsion. Il nous montre que le remaniement d’une croyance ouvre à une autre dynamique théorico-clinique. Comme la croyance, l'illusion peut être aliénante lorsqu'elle immobilise le sujet. Mais elle peut aussi devenir un espace de jeu, d'expérimentation et de création lorsqu'elle reste modulable, « jouable ».
L’illusion comme espace de création : pouvez-vous expliquer comment l’illusion peut favoriser la créativité ?
Créer, ce n’est pas nier la réalité, c’est la suspendre pour un temps, afin que s’engage un travail de symbolisation. C’est ce que font les enfants face aux questions qu’ils se posent. Dans les théories sexuelles infantiles, l’enfant construit ses propres explications à partir de ce qu'il perçoit et ressent. Ces théories ne sont pas de simples erreurs ; elles ouvrent des espaces illusionnels qui sont comme autant de tentatives de représentation. L’enfant cherche à donner une forme à des énigmes qui dépassent encore ses capacités de compréhension. L'illusion devient un espace transitionnel, un « comme si » qui rend possible la création psychique.
C’est ce que nous offre également en partie la création littéraire. Le « comme si » de la fiction permet d’approcher l’inquiétant, le terrifiant, l’incompréhensible, voire l’impensable. Dans le livre de Jean-Claude Grumberg, La plus précieuse des marchandises, le recours au conte n’est pas un simple effet de style : il constitue une protection psychique. L'histoire s'ouvre par le traditionnel « Il était une fois ». Une bûcheronne recueille un nourrisson jeté d'un train traversant la forêt pendant la Shoah. Le recours au conte s’offre comme une illusion nécessaire pour approcher l’impensable, sans être submergé par lui. Grâce à cette forme narrative, le lecteur peut s'approcher d'un traumatisme extrême sans être immédiatement sidéré. En ce sens, l’illusion ouvre un espace qui permet de contenir l’angoisse et d’éviter qu’elle devienne désorganisatrice.
L’illusion constitue ici un facteur d’ouverture. Pourriez-vous nous donner un exemple de l’illusion comme facteur d’enfermement ?
Oui, je pense à une patiente, Mathilde, qui est longtemps restée enfermée dans des convictions extrêmement rigides. Elle était prise dans ce que Jean-Luc Donnet appelait une « parole compulsive » : elle répétait la même chose sans parvenir à s’entendre vraiment. Lors de situation de conflit avec son conjoint elle affirmait ne l’avoir jamais aimé et rester avec lui uniquement parce que celui-ci l’aimait. La patiente niait alors et sa profonde dépendance et son investissement affectif vis-à-vis de cet homme. Cette conviction, cette croyance faisait écho à un récit familial. Sa mère lui avait toujours raconté qu’elle-même ne s’était résignée à épouser son père que parce qu’elle était enceinte. La parole maternelle structurait ainsi le rapport de la patiente tant à la question des origines qu’à celle de l’amour et de la perte. Mathilde reprenait ce récit sans jamais l’interroger. Au cours d’une séance, alors que la patiente évoquait la date de mariage de ses parents et sa date de naissance, je me suis surprise à calculer et à déclarer : « mais ça fait huit ! » La patiente est restée silencieuse. Le discours maternel auquel elle avait cru si longtemps ne tenait pas. La patiente s’est alors autorisée pour la première fois à questionner la parole maternelle : « pourquoi ma mère disait-elle cela ? pourquoi l’ai-je toujours crue ? »
Pourquoi ce chiffre a-t-il produit un tel effet ?
Parce qu’il introduisait du jeu là où tout était figé. « Ça fait huit » est une parole presque anodine, mais qui a agi comme un événement partagé qui est venu déstabiliser une croyance devenue immuable, intouchable. À partir de ce détail, un espace s’est ouvert et l’histoire de Mathilde a pu être réinterrogée.
« Introduire du jeu » dans les illusions aliénantes des patients, afin que celles-ci puissent évoluer et devenir une ressource pour l’exploration psychique. Pourrait-on dire que c’est le rôle que doit « jouer » l’analyste ?
L’analyste doit soutenir l’espace de jeu sans l’imposer. Créer les conditions pour que les patients puissent explorer leurs illusions et les transformer. Winnicott écrivait : « Là où le jeu n'est pas possible, le travail du thérapeute est donc d'amener le patient à un état où il est capable de jouer… » (Winnicott, 1971/1975) En ce sens, le travail analytique vise à instaurer ou à restaurer une expérience d'illusion. C'est-à-dire un espace où l'objet peut être à la fois trouvé et créé, afin de tempérer l'épreuve de réalité, afin que le désillusionnement devienne supportable. La question est de trouver le chemin pour y parvenir. Pour favoriser cette mise en jeu, cette mise en mouvement, Winnicott, dans sa correspondance avec Mélanie Klein et Donald Melzer, a recouru à deux métaphores : celle de la « jonquille » et celle du « réverbère ». Comment permettre la mutation du bulbe en fleur ? Certainement pas en tirant sur la plante, mais peu à peu, patiemment, en respectant la temporalité nécessaire à son déploiement, ainsi qu’en tenant debout et en éclairant les zones d’ombre, en se faisant « réverbère », afin d’offrir un appui suffisamment stable et fiable, pour qu’une évolution puisse s’opérer de l’intérieur.
Vous évoquez la question du désillusionnement et son caractère potentiellement insupportable. Est-ce à dire qu’on ne saurait vivre sans illusions ?
On ne se défait pas de ses illusions, mais sans doute peut-on apprendre à jouer avec elles. Il ne s'agit pas tant de les perdre que de pouvoir les laisser se transformer, pour qu'elles cessent d'être des refuges immobiles, et deviennent des appuis dynamiques à partir desquels quelque chose de soi peut advenir. Milena Agus, dans son roman Battements d’ailes, l’illustre bien. La narratrice, une adolescente de quatorze ans, imagine que son père, qu’elle suppose mort, revient vers elle sous la forme de battements d’ailes qui soulèvent les draps de son lit. Cette représentation lui permet de maintenir vivant un lien devenu précaire. Lorsque la jeune fille découvre que son père n’est pas mort, mais qu’il les a abandonnées sa mère et elle, pour vivre à distance, caché, l’illusion tombe, mais ne disparaît pas complètement comme en témoigne la dernière phrase du roman : « Mais alors », se demande la narratrice, « si papa était vivant, qui battait des ailes ? » Cette interrogation souligne bien le fait que l’illusion ne s’efface jamais totalement. Elle accompagne ici le travail de deuil, sans s’y opposer. Entre création et défense, l'illusion est peut-être d'abord ce par quoi le psychisme tente de demeurer vivant.
Références Bibliographiques
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