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Antagonisme et conciliation entre féminin et maternel

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : antagonisme (féminin-maternel) – censure de l’amante – féminin – Identification (primaire) – libido (poussée constante de la -) – masochisme érotique – maternel – objet (changement d’-) – périodique maternel – puberté

Les mouvements féministes des années 1970 ont entraîné, comme on le sait, des progrès considérables, ceux notamment de pouvoir dissocier consciemment le désir érotique des femmes de leur désir de procréation, et de remettre le pouvoir de décision absolue d’avoir ou non des enfants à la femme. Mais peut-on dire qu’ils ont contribué pour autant au dégagement de l’emprise de la mère archaïque, et de l’accès au féminin dans la relation sexuelle de jouissance ?

Le destin d’une femme connaît, à mon sens, un antagonisme particulièrement conflictuel entre l’érotique, le maternel et la réalisation sociale, et ceci de manière continue. Ce qui – je le dirai plus loin – n’est pas le cas chez l’homme.

Je soutiens la thèse suivante : à la différence du maternel, lequel est périodique et temporel, le féminin érotique, de jouissance, est marqué par l’intemporalité de la pulsion sexuelle, par sa poussée constante. Le maternel est soumis à une horloge, le féminin est une poussée sans fin.

Les cinq étapes de l’antagonisme entre féminin et maternel 

L’expérience et la clinique témoignent de l’existence et du destin d’un double courant : celui du féminin érotique et celui du maternel. Tous deux ne font pas nécessairement bon ménage. 

Première étape : le bébé fille

Ce qui se joue alors est un antagonisme et une alternance des investissements érotiques et maternels de la mère.

L’identification primaire

Freud théorise une identification primaire mais il ne la différencie pas d’un premier investissement oral, cannibalique, qui vise, pour l’enfant, à ne faire qu’un avec la mère, où « être » et « avoir » ne se distinguent pas. On peut considérer cette identification comme un premier mouvement psychique d’intériorisation par retournement de ce qui a été transmis à l’enfant, par le psychisme maternel, du vécu d’incorporation orale d’un enfant dans son ventre, ne faisant qu’un avec elle, et du désir de la mère de prolonger cette complétude narcissique fusionnelle. 

Cette identification, lorsqu’elle a été vécue avec un bonheur réciproque, dans la lune de miel fusionnelle, sensuelle et narcissique – à condition que la « défusion » ait pu advenir, par l’alternance progressive de présence-absence de la mère -, cette identification fournit le fantasme en après-coup d’un paradis perdu. 

Elle fait le berceau des futures capacités maternelles de la petite fille et de la femme devenue mère, mais aussi celles du père.

La mère n’investit pas de la même manière un garçon ou une fille. Le garçon, en principe, satisfait davantage son narcissisme phallique, tandis que la fille – de même sexe qu’elle et de même sexe que sa propre mère – peut la renvoyer soit à la rivalité, soit à l’angoisse du fantasme de la « castration » féminine, mais aussi à d’autres angoisses plus archaïques, celle de la jouissance féminine et celle de l’inceste 1. L’inceste véritable concerne toujours la mère, il est lié au retour au ventre maternel. L’inceste entre mère et fille a pu être considéré comme le fantasme homosexuel fondamental.

Le refoulement primaire du vagin. La censure de l’amante 

La mère, lorsqu’elle reprend sa vie sexuelle de femme, exerce une censure sur le corps et la psyché du bébé fille, le silence sur l’érogénéité de son vagin, instaurant un refoulement primaire du vagin, selon la théorisation de Michel Fain et Denise Braunschweig2. L’amante n’est plus mère.

Il s’agit davantage de mettre la fille à l’abri, non du désir du père, mais de la jouissance maternelle, et ainsi de la préparer au réveil de son propre sexe par l’amant.

La mère soumet alors la fille, dans la plupart des cas, à la logique phallique, symbolique, à la loi du père. En raison de ce refoulement primaire, le corps tout entier de la fillette va développer des capacités érotiques diffuses, et sera préparé à l’éveil du désir par l’amant. Je l’illustre par le conte de la Belle au bois dormant, au sexe dormant.

Deuxième étape : la petite fille œdipienne

La messagère de l’attente

Pour que la Belle s’endorme en toute quiétude, à l’abri de cette censure du vagin érogène, il faut qu’elle puisse investir l’attente.

Si la mère, messagère de la castration, selon Freud, dit au petit garçon qui fonce, tout pénis en avant : « Fais bien attention, sinon il va t’arriver des ennuis ! », à la fille elle dira : « Attends, tu verras, un jour ton prince viendra ! » La mère suffisamment bonne est donc messagère de l’attente.

 C’est tout d’abord la mère du bébé qui a su rythmer ses absences et ses retours de façon que son attente ne soit ni trop brève ni trop longue. Celle qui a permis que le petit enfant puisse organiser ses toutes premières opérations psychiques, celles de l’hallucination de la satisfaction et de l’autoérotisme, jusqu’à se créer un objet interne liant l’angoisse de la séparation. Celle qui favorise l’intrication pulsionnelle. 

Dans cette attente, la petite fille œdipienne va élaborer toutes sortes de théories sexuelles infantiles, et imaginer que tout irait mieux si elle-même avait un pénis. On passe du refoulement du vagin imposé par la censure de la mère à l’envie du pénis de la petite fille, défensive face à son sentiment d’absence de sexe lors de la perception de la différence des sexes. Le fantasme que ce qui lui manque « poussera » plus tard la met sur la voie de l’attente du Prince, qui remplacera son pénis manquant par un bébé.

C’est ainsi, dit Freud, que s’amorce le changement d’objet, et que la fille, déçue par la mère, se tourne vers le père. Le désir d’enfant, pour Freud, précède le désir érotique.

La maman et la putain

La petite fille ne peut devenir femme que contre le féminin maternel de sa mère. Un certain antagonisme paraît nécessaire à l’élaboration de certaines phases du développement de la libido de la petite fille, en fonction du maternel et du féminin érotique de sa mère. C’est le fantasme de la maman et la putain. Une fillette de neuf ans, qui jusque-là se laissait tapoter les fesses tendrement par sa mère, se retourne un jour brutalement contre elle, en la traitant de « gouine ». Ce qui désigne en après-coup la séduction maternelle, la relation primitive comme incestueuse. Se séparer de la mère, la perdre, c’est la penser en tant que femme, c’est entrer dans l’Œdipe. La fille désormais se tourne vers le père. Les jeux de mains avec la mère sont devenus des jeux de « vilaines ».

 Le trop de maternel, qui vise à l’exclusion de la figure paternelle et à l’utilisation de l’enfant comme complément narcissique, peut aller jusqu’à provoquer chez lui les troubles les plus graves de son identité et de sa future sexualité d’adulte. 

Mais le trop d’amante chez la mère peut susciter chez la petite fille une haine de l’amante, de la scène primitive, et de la sexualité pouvant aller jusqu’à une hystérie grave, à la frigidité et à de fréquentes décompensations somatiques.

Le changement d’objet. Le masochisme érotique

S’arracher à l’emprise de l’imago maternelle, c’est ce que l’enfant tente de faire à la phase phallique. Cette phase, celle du surinvestissement narcissique du pénis, est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car c’est un des moyens de dégagement de l’imago et de l’emprise maternelle. Le garçon y est en principe favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, et parce qu’il peut négocier, via l’angoisse de castration, la symbolisation de la partie pour le tout. Chez la fille la négociation est plus difficile, car comment symboliser un intérieur, qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ? 

Le garçon, destiné en principe à une sexualité de conquête, c’est-à-dire à la pénétration, s’organise le plus souvent, bien étayé sur son analité et son angoisse de castration, dans l’activité et la maîtrise de l’attente. La fille, en revanche, est vouée à l’attente : elle attend d’abord un pénis, puis ses seins, ses « règles », la première fois, puis tous les mois, elle attendra la pénétration, puis un enfant, puis l’accouchement, puis le sevrage, etc. Elle n’en finit pas d’attendre. 

Si le narcissisme des hommes est avant tout phallique, du fait de l’angoisse de castration portant sur leur pénis, chez les femmes c’est leur corps tout entier qui est investi, mais celui-ci est dépendant de la réassurance du regard de l’autre. Le narcissisme féminin est avant tout corporel, même s’il peut être investi également sur le mode phallique. C’est ainsi que je différencie la féminité, celle du leurre et de la mascarade, qui fait bon ménage avec le phallique, et le « féminin », intérieur, invisible et inquiétant. La féminité, c’est le corps ; le féminin, c’est la chair.

Cette théorie de Freud selon laquelle la petite fille est un « petit homme » jusqu’à la puberté a suscité de nombreuses discussions et polémiques et la question n’est toujours pas close. Freud parle de la nécessité d’un changement d’objet, pour que la petite fille se transforme de « petit homme » en être féminin. Le pénis sera transformé en son substitut : un enfant du père. Les désirs érotiques féminins pour le père ne sont pas invoqués.

Mais s’agit-il seulement d’attendre du père un bébé, en réparation du préjudice de n’avoir pas reçu de la mère un pénis, pour se combler narcissiquement, ou ne s’agit-il pas davantage d’en attendre d’être aimée érotiquement ?

Freud perçoit cependant le caractère érotique œdipien du désir de la fille dans le deuxième temps tellement refoulé du fantasme « Un enfant est battu ». La culpabilité des désirs œdipiens amène la petite fille à les exprimer, sur un mode régressif, dans le fantasme d’être battue, fouettée, violée par son père, fantasme masochiste masturbatoire typiquement féminin. Mais rapidement Freud revient à sa théorie phallique. En 1926 3, c’est son clitoris que bat la petite fille. Avoir sa fille Anna sur son divan, avec ses fantasmes de fustigation, n’était pas pour faciliter les choses !

La reconnaissance par le père réel de la féminité de la fille est de grande importance. C’est cette reconnaissance qui instaure la différence avec le regard « miroir » de la mère, celle qui oriente vers un autre regard, un regard qui va marquer de son sceau le destin de la féminité de la femme dans le sens du désir d’être regardée et désirée par un homme. Le regard d’un père qui peut dire : « Tu es une jolie petite fille », mais aussi : « Un jour ton prince viendra ».

Il faudra donc un infléchissement du mouvement vers le père, pour que tout ce qui advient au corps sexuel de la fille puisse être attendu et attribué au pénis de l’homme. 

Ce changement d’objet de l’investissement de l’attente, c’est la condition pour que la Belle soit vraiment réveillée par le Prince Charmant, dans le plaisir-douleur de la jouissance féminine. C’est alors que pourra se produire l’effraction-nourricière de la pénétration par l’amant de jouissance. S’il advient.

Troisième étape : l’adolescente 

L’éveil de la puberté, on le sait, surgit bien avant que ne soit élaborée la capacité d’assumer une relation sexuelle. Elle réactive des angoisses de confusion avec le corps maternel, et la possibilité de relation sexuelle réveille la menace de réalisation fantasmatique incestueuse avec le père. Comme le suggère Winnicott 4, l’activité sexuelle intervient comme une façon de se débarrasser de la sexualité plutôt que de tenter de la vivre. Le conflit œdipien flambe à nouveau et les angoisses de féminin doivent tendre à se dégager des angoisses primitives. 

La grande découverte de la puberté, pour les deux sexes, c’est celle du vagin dont Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance. Le vagin n’est pas un organe infantile. Non que les petites filles ignorent qu’elles ont un creux, ou ne ressentent des éprouvés sensoriels internes, suscités par des émois œdipiens, tout autant que par les traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, la première séductrice, dit Freud. Cependant, la véritable révélation du vagin érotique, celle de l’érogénéité profonde de cet organe féminin ne pourra avoir lieu que dans la relation sexuelle, celle de jouissance. 

Si cette organisation phallique est nécessaire, étayée sur une théorie sexuelle infantile, celle d’un sexe unique, le pénis phallique, au point que Freud en construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan en fait le signifiant central de la sexuation, du désir et de la jouissance, c’est parce que cette organisation joue le rôle d’une défense contre l’effraction de la découverte de la différence des sexes à l’époque œdipienne. Cette défense perdure, comme on le sait, dans le social et dans la relation de bien des couples. 

En revanche, lors de la puberté, ce n’est plus la perception de la différence des sexes et l’énigme de la relation entre les parents qui fait effraction, c’est l’entrée en scène du sexe féminin, le vagin, lequel ne peut plus être nié. Les jeunes filles se mettent à avoir des choses en plus : il leur pousse non pas un pénis mais des seins. Et c’est le féminin qui apparaît comme l’étranger effracteur qui « met le trône et l’autel en danger », selon la formule de Freud. 

Cette irruption du féminin lors de la puberté, change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au-delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir. Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles qui ne la renvoient plus seulement au manque, puisque des seins lui poussent, des transformations de son corps qui l’approchent dangereusement de la scène primitive et de la réalisation incestueuse ? Et comment s’arracher à l’imago maternelle, quand le corps de la fille se met à ressembler au corps de la mère, parfois même jusqu’à s’y confondre en fantasme ?

Pour les deux sexes, donc, comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce nouvel organe qu’est le vagin ? L’angoisse de castration va se doubler d’une angoisse de pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la différence. Le couple phallique-châtré va devoir tenter de s’élaborer vers la construction d’un couple masculin-féminin.

L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Car le phallique est pour tout un chacun le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes. Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris la peur ou la haine du féminin ?

Chez les filles, chez les femmes, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction. Il l’est davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé. 

Les pathologies à prédominance féminine que sont l’anorexie et la boulimie concernent les angoisses de féminin, celles de l’ouverture et de la fermeture du corps, et témoignent de l’échec de leur élaboration. Tomber enceinte précocement peut également être un moyen de remplir et de fermer toutes les issues.

Quatrième étape : la femme adulte

C’est le temps de la réalisation de sa vie sexuelle et de sa vie de mère.

Le périodique maternel

La femme est soumise tout au long de son existence à des expériences fortement énergétiques qui échappent au contrôle de son moi : règles, grossesse, accouchement, allaitement, ménopause, etc., qui ponctuent le trajet de sa vie de mère, et provoquent des orages non dépourvus d’ « angoisses de féminin ».

Mais toutes ces expériences sont soumises à une horloge féminine, celle des processus biologique et physiologique, bien souvent déréglée par des interférences d’ordre psychologique.

Ce périodique maternel s’oppose à la poussée constante de l’érotique féminin.

La poussée constante de la libido

Freud, en 1937, a désigné le « refus du féminin », dans les deux sexes, comme « une part de cette grande énigme de la sexualité », et comme un « roc » 5. 

Mais, pourquoi le féminin ?

J’ai formulé, dans Le refus du féminin, plusieurs hypothèses.

Ce roc est refus de ce qui dans la différence des sexes s’avère être le plus étranger, le plus difficile à cadrer, à enserrer dans une logique anale ou phallique, à savoir le sexe féminin. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes car il peut leur renvoyer une image de sexe châtré qui leur fait craindre pour leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

Cette capacité féminine rejoint ce qui définit contradictoirement la pulsion sexuelle : d’être à la fois ce qui nourrit et effracte le psychisme. Car sa motricité est « une force constante, écrit Freud, (à laquelle) l’individu ne peut pas se soustraire par la fuite… C’est de cette poussée qu’elle tient son nom de pulsion ». Et Lacan d’ajouter : « La constance de la poussée interdit toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique, laquelle a toujours un rythme… Pas de jour ni de nuit, pas de printemps ni d’automne : c’est une force constante ». En effet, cette poussée constante ignore les saisons, celle de l’enfance, celle du vieillissement. Sa force peut varier, mais sa constance reste immuable.

C’est elle qui fait violence au moi, lequel doit se périodiser, se temporiser, et qui lui impose, dit Freud, une “exigence de travail”. C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient pulsion, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’œstrus. La psychosexualité à poussée constante est un fait humain majeur. Ce qui évidemment tient compte du contexte relationnel dans lequel cette poussée libidinale s’exerce et de la réponse qui lui est faite. C’est elle qui génère le désir sexuel humain ainsi que ses perversions et ses heureuses sublimations. 

Le double changement d’objet

La domination de l’homme, incontestable dans l’organisation de toutes les sociétés, renvoie, du point de vue psychanalytique, à la nécessaire fonction phallique paternelle, symbolique, laquelle instaure la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social. 

Je dirai que l’amant de jouissance, celui qui révélera son féminin à la femme par la jouissance sexuelle, vient aussi en position de tiers séparateur. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant son vagin que l’homme pourra arracher la femme à sa relation autoérotique et à sa mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, devient alors soumission libidinale à l’amant. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ». 

Che vuoi ?, que veut la femme ? 

Le « féminin » de la femme réside dans le dépassement, toujours à reconquérir, d’un conflit constitutif, qu’elle le dénie ou non, de la sexualité féminine. Elle veut deux choses antagonistes. Son moi hait, déteste la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige. Il veut la chute, la défaite, le « masculin » de l’homme, c’est-à-dire l’antagoniste du « phallique », celui du « machisme » ordinaire, théorie sexuelle infantile qui n’existe que de fuir la différence des sexes, et donc son « féminin ». Il veut des grandes quantités de libido et du masochisme érotique. C’est là le scandale du « féminin ».

En effet, tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui peut contribuer à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la « défaite », dans toute la polysémie du terme, aussi bien au sens de la métaphore guerrière, qu’au sens de l’abandon et du lâchage de toutes les défenses, anales et phalliques. Ceci en raison de l’antagonisme entre la pulsion sexuelle et les défenses du moi, auquel elle fait violence. 

Le masochisme érotique de la femme appelle la soumission libidinale à l’objet sexuel. Il n’est nullement un appel à un sadisme agi, dans une relation sado-masochiste, ni un rituel préliminaire, mais une capacité d’ouverture et d’abandon à de fortes quantités libidinales et à la possession par l’objet sexuel. Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », ce qui nécessite une profonde confiance en un objet qui soit fiable, c’est-à-dire non pervers. Dans la déliaison, il assure la liaison nécessaire à la cohésion du moi pour que celui-ci puisse se défaire et admettre de très fortes quantités d’excitation libidinale. Ce masochisme érotique féminin est le garant de la jouissance sexuelle.

Cinquième étape : la femme en ménopause

La survenue de la ménopause repose et exacerbe la question de l’antagonisme entre le féminin érotique et le maternel. Par négation de cet antagonisme, l’achèvement de la capacité de procréation peut-il entraîner le naufrage du féminin érotique ? Ou à l’inverse, un étayage sur cet antagonisme peut-il contribuer à exalter un féminin entravé ? Tout dépend de l’élaboration de ce passage, de ce tournant de la vie d’une femme. 

C’est la dernière étape, la plus difficile, car elle nécessite de nombreux deuils : celui de l’enfantement, celui de la jeunesse, celui de la mère archaïque et de la mère œdipienne, celui des enfants devenus grands, celui des parents disparus ou proches de la mort.

Comment rester femme, lorsque les éclats de la féminité déclinent, et que la maternité s’éteint ?

Si cette période est avant tout celle du deuil de la maternité, elle ne nécessite pas pour autant le deuil du féminin ni de la féminité, bien au contraire. 

Le dégagement du maternel

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. Cette avidité de la pulsion, poussée toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie aux angoisses de dévoration, d’engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion, et à l’horreur de l’inceste. 

Si la ménopause est restée longtemps un sujet gênant, censuré, même en psychanalyse, c’est parce qu’elle concerne la génitalité d’une femme dont l’âge renvoie au sexe et à la jouissance d’une mère, lesquels sont le tabou par excellence. 

Et pourtant, ce peut être le moment pour les femmes, libérées de la procréation et du maternage, de dégager leur corps de celui de leur mère. Il y a possibilité pour elles de faire le deuil de ce que la mère n’a pas pu leur donner et qu’elles continuaient inconsciemment à attendre d’elle, attente qu’elles ont souvent prolongée à l’égard du compagnon, comme de l’analyste. Le sacrifice à la mère primitive archaïque que manifestent les pathologies du féminin, anorexie-boulimie, les phénomènes de frigidité peuvent ne plus avoir de raison d’être. L’érotisme féminin de jouissance peut parfois enfin se libérer. Reste alors le problème du partenaire. 

Des temps contradictoires

Ce que nous avons vu à propos du bébé fille par rapport à sa mère se reproduit chez la femme adulte devenue mère. Elle n’élève pas d’enfant dans la jouissance. La mère n’est plus amante, l’amante n’est plus mère. La réalisation sociale, dite « phallique » de la femme est antagoniste à celle de sa vie érotique, comme à celle de sa vie de mère. C’est le destin d’une femme que de se vivre déchirée entre ces contradictions et ces antagonismes. 

Ceci à la différence du destin de l’homme, pour qui la vie érotique, le projet paternel et la réalisation sociale vont dans le même sens, celui de la conquête, celui de l’accomplissement phallique.

Tant que la femme est mue par son désir de réalisation personnelle – aussi légitime et souhaitable soit-il, dans le milieu social et économique – son envie du pénis, ses défenses anales risquent d’opposer une résistance de rivalité à l’effraction de l’amant, celui de la jouissance.

La maternité, qui réalise également la plénitude, l’accomplissement et le comblement

« phallique » de la béance féminine, peut s’opposer à la pénétration de l’amant de jouissance. L’enfant, prolongement narcissique, substitut du pénis manquant, et « jouet érotique », comme le dit Freud, vient remplacer bien souvent le désir érotique pour un homme, relégué alors à la fonction de mari-père protecteur. 

S’il est extrêmement difficile, pour une femme, de créer, de se réaliser socialement dans le régime totalitaire qu’est bien souvent la famille, il n’est guère plus facile d’y vivre une relation de jouissance. L’une comme l’autre de ces réalisations ne peut se faire sans culpabilité, consciente ou inconsciente, sans un sentiment de trahison de la famille. Peut-être de la même manière qu’à l’adolescence.

Une relation de jouissance bien souvent reste non dite et interdite, tant elle peut représenter un triomphe sur la mère de l’adolescence, la trahison d’une mère au foyer insatisfaite, n’ayant pas rempli la promesse de la jouissance sexuelle fantasmée dans la scène primitive de la petite fille œdipienne. Et une trahison du mari-père protecteur.

Il est souhaitable qu’une conciliation ou réconciliation s’opère, chez la fille, entre le féminin érotique et le maternel, sur le corps de sa mère, pour que ces deux capacités féminines, tout en restant en tension, puissent s’allier sans clivage dans son futur corps de femme et de mère. Pour que le fait d’être pénétrée, de recevoir le pénis pour la jouissance sexuelle ne soit pas en conflit avec le fait de garder, nourrir et faire croître un enfant en elle. Et que toutes ces jouissances dans le même lieu ne soient plus un objet de scandale.

Sur la route de Madison : l’histoire d’une femme sans histoires, bonne épouse et bonne mère. Rencontre d’un amant de jouissance. Bouleversement total. Elle est déchirée : soit partir avec l’amant, soit choisir sa famille, ce qu’elle fait, dans une grande souffrance. Quinze ans plus tard, après sa mort, ses deux enfants devenus adultes et en couple, découvrent le journal de leur mère amante. Réactions diverses du garçon, furieux, et de la fille, bouleversée. Mais un changement va se produire. Alors que les deux couples étaient en conflit, au bord de la rupture, ils vont se retrouver amoureux. La mère amante a fait rejaillir le flot libidinal. 

L’essentiel n’est-il pas, pour une femme, d’avoir pu vivre, physiquement et psychiquement, ces trois expériences : être femme-sujet, mère et amante ? Et n’est-ce pas un destin exceptionnel que de les vivre toutes avec le même homme, et jusqu’à la fin de la vie ? 

Conférence d’introduction à la psychanalyse, 10 mai 2012

Références

  1. Cf. Schaeffer J., « Horror feminae », in Le refus du féminin (La sphinge et son âme en peine) Paris, PUF, coll. “ Epîtres ”, 1997, Coll. « Quadrige » Essais, Débats, Postface de René Roussillon, 2008.
  2. D. Braunschweig., M. Fain, La nuit, le jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental, Paris, PUF, 1975.
  3. Freud S. (1925), « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970.
  4. Winnicott D. (1966), « Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme ». Nouvelle Revue de Psychanalyse n° 7, Paris, Gallimard, 1973.
  5. Freud S. (1937), « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985.

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