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Le complexe de la mère morte…

Auteur(s) : Gérard Pirlot
Mots clés : contre-transfert – états-limite – Green (A.) – mère morte (complexe de la -) – narcissisme – père – poésie – psychosexualité – Rimbaud (A.)

…et ses liens avec d’autres concepts d’André Green concernant la métapsychologie des cas limites : la difficile construction du père perdu et la fixation à une phase sexuelle maternelle de la psychosexualité  

Nous allons ce soir évoquer le « complexe de la mère morte » d’André Green (1980), « complexe » qui s’est vu, dans la clinique des états-limite, être proposé comme pouvant être dénommé « syndrome ». Pour mieux encore décrire métapsychologiquement les fonctionnements psychiques états-limite, j’aimerai m’arrêter sur deux notions importantes apportées par A. Green, au-delà de celles de « narcissisme négatif », de « position phobique centrale », de « désertification psychique », ou d’ « analité primaire », évoquer celles, en lien avec le syndrome de la mère morte, de la difficile construction du père perdu chez ces états-limite et, conséquemment, celle d’une sexualité psychique chez eux ayant difficilement élaboré le passage de la phase sexuelle maternelle à la phase sexuelle paternelle.

Enfin, ayant longuement exposé deux longues vignettes cliniques dans la conférence Vulpian de l’an passé (sur la honte dans la boulimie-anorexie), je précise qu’il n’y a aucune vignette clinique dans la présentation de ce soir. Par contre j’associerai avec certains aspects de la biographie et l’œuvre poétique d’Arthur Rimbaud.

Dépression de transfert, mère morte « désinvestissante », états-limite

« Le complexe de la mère morte » [1]1 est d’abord une révélation du transfert. Le patient ne présente pas initialement une symptomatologie dépressive ; ses symptômes reflètent plutôt l’échec d’une vie affective ou professionnelle, conduisant à des conflits plus ou moins aigus avec les objets proches. Une dépression a dû exister dans l’enfance, mais le sujet n’en fait pas état, cette dépression n’apparaissant véritablement que dans le transfert, la problématique narcissique étant au premier plan. L’analyste a en effet le sentiment d’une discordance entre la dépression de transfert – expression qu’André Green propose pour la distinguer de la névrose de transfert – et un comportement à l’extérieur dans lequel la dépression n’est pas visible. Cette dépression de transfert apparaît dans l’après-coup de la cure comme la répétition d’une dépression infantile dont le trait essentiel est qu’elle a eu lieu en présence de l’objet (maternel), lui-même absorbé par un deuil : deuil d’un objet réel, deuil d’un idéal, etc.

La mère, pour une raison ou pour une autre, se serait déprimée. Parmi les principales causes de cette dépression maternelle, on retrouve la perte d’un être cher : enfant, parent, ami proche, ou tout autre objet très investi. Il peut cependant s’agir aussi d’une dépression déclenchée par une forte déception, une blessure narcissique. La tristesse de la mère et la diminution de l’intérêt pour l’enfant sont au premier plan. Le changement pour l’infans ou l’enfant est brutal, il perçoit une profonde modification de l’imago maternelle. Avant le bouleversement, l’enfant se sentait aimé, heureux ; l’analyste perçoit qu’il a dû être un enfant ayant une grande vitalité. Soudain, l’amour est pour l’enfant perdu. Le désinvestissement brutal de la mère, vécu comme une catastrophe, provoque un traumatisme narcissique. Cette rupture entraîne une perte d’amour mais aussi une perte de sens. L’enfant, ne pouvant pas s’expliquer ce qui s’est produit, va interpréter le changement de sa mère comme lié à ses pulsions envers l’objet, celles-ci ayant provoqué une déception (de l’objet). Quant à lui, le père ne sait pas répondre à la détresse de l’enfant, qui ne trouve alors personne vers qui se tourner.

Dans ce contexte, le moi va mettre en œuvre une double série de défenses. Premièrement, l’enfant est pris dans un « mouvement unique à deux versants : le désinvestissement de l’objet maternel et l’identification inconsciente à la mère morte » (Ibidem, p. 231). Le désinvestissement est un « meurtre », mais l’objet primaire est tué « sans haine » [2]2; il en résulte un trou dans la trame des relations avec l’objet.

L’autre face du désinvestissement est l’identification primaire à l’objet. Cette identification en miroir paraît le seul moyen pour établir à nouveau un lien avec la mère. Dans les relations d’objet ultérieures, le sujet, pris dans la compulsion de répétition, va mettre en œuvre le désinvestissement d’un objet en passe de décevoir, il répète ainsi la défense ancienne, étant totalement inconscient de l’identification à la mère morte, qu’il rejoint désormais dans le réinvestissement des traces du trauma. Cette situation qui risque de pousser l’enfant à se laisser mourir, par impossibilité de dériver l’agressivité destructrice au-dehors, à cause de la fragilité de l’image maternelle, le contraint à trouver un responsable à l’état de sa mère. C’est le père qui est désigné. Il y a triangulation précoce qui s’ouvre sous de mauvais auspices, puisque se trouvent présents l’enfant, la mère et l’objet inconnu du deuil de la mère. L’objet inconnu du deuil et le père se condensent alors et constituent un Œdipe précoce chez l’enfant dont nous verrons qu’ils ne sont pas sans impact dans la nécessaire « construction du père perdu ».

Deuxièmement, la perte du sens entraîne un autre front de défense : le déclenchement d’une haine secondaire qui n’est ni première ni fondamentale.

Elle met en jeu des désirs d’incorporation régressive, mais aussi des positions anales teintées d’un sadisme maniaque où il s’agit de dominer l’objet, de le souiller, de tirer vengeance de lui, etc. Par ailleurs, une excitation auto érotique s’installe, avec recherche d’un plaisir sensuel pur, sans tendresse, sans pitié, et réticence à aimer l’objet. Corps et psyché se trouvent alors clivés, comme aussitôt et ultérieurement, sensualité et tendresse : l’objet est recherché pour sa capacité à déclencher la jouissance sans recherche de partage ce qui ouvre au rôle de l’auto-sensualité dans ses relations ultérieures soit, version haute, à l’auto-érotisme, soit, version basse, aux procédés autocalmants (Szwec [3]3, Smadja [4]4), voire à la sexualité addictive (Pirlot [5]5).

« Enfin et surtout, la quête d’un sens perdu structure le développement précoce des capacités fantasmatiques et intellectuelles du Moi » (Idem, p. 233). Le bébé a besoin de survivre à une vie dénuée de sens, il se trouve alors contraint à imaginer (besoin effréné de jouer) et/ou à penser. Les performances concourent à surmonter le désarroi de la perte, à fabriquer « un sein rapporté» pour masquer le trou dans le monde psychique de l’enfant, trou du désinvestissement, gouffre autour duquel la haine et l’excitation érotique tournent. Dans ce cas, la sublimation n’échoue pas complètement. En fait, nous sommes devant un paradoxe, comme le souligne G. Kohon [6]6. La créativité artistique et l’intellectualisation productive peuvent ultérieurement être des issues possibles pour le « complexe de la mère morte », mais ce dénouement a un coût, le sujet reste vulnérable du côté de sa vie amoureuse –nous reviendrons sur ce point à la fin de notre texte sur l’exemple qu’offre dans sa biographie et son œuvre Arthur Rimbaud.

 Le seul amour possible est un amour gelé par le désinvestissement, une forme d’amour qui maintient l’objet en hibernation. Ceci renvoie, au niveau littéraire, à une des romans d’Henri James, « La bête dans la jungle », qu’André Green a analysé dans son livre L’aventure du négatif. Lectures psychanalytiques d’Henry James [7]7. Le héros, « Marcher », célibataire attendant l’amour et dominé par ce que Green appelle « le narcissisme négatif », néglige une jeune femme, May Bertram qui, amoureuse de lui, se consume jusqu’à la mort de ne jamais voir son amour trouver une quelconque réciprocité. « La Bête dans la jungle » prend la signification « d’une variation sur le thème œdipien » (Ibidem, p. 39). Variation particulière toutefois : châtiment final ne punit pas un désir transgressif mais un non-désir de l’objet au profit du seul narcissisme.  « La Bête dans la jungle » nous expose « une version narcissique du mythe œdipien, pas moins tragique que ce dernier » (Ibidem, p. 40). « Ce qui est en question ici est d’une autre nature : l’inversion du désir en non-désir » (Ibidem, p. 40), le néant du non-désir étant, chez Marcher, masqué par l’attente d’un destin fabuleux.

C’est ainsi, dans l’incapacité du sujet à aimer, que l’identification à la mère morte apparaît plus distinctement : « Le parcours du sujet évoque la chasse en quête d’un objet inintrojectable, sans possibilité d’y renoncer ou de le perdre et sans guère plus de possibilité d’accepter son introjection dans le Moi investi par la mère morte. En somme, les objets du sujet restent toujours à la limite du Moi, ni complètement dedans ni tout à fait dehors, Et pour cause, puisque la place est prise, au centre, par la mère morte » (Idem, p. 234). 

L’autonomie, l’impossibilité de partager, la solitude sont activement recherchées, en même temps que redoutées, car offrant à la fois au sujet l’illusion que la mère morte l’a laissé seul, ce qu’on retrouve, dans le transfert ou dans leurs relations affectives, chez ces patients « limite » et qui renvoie à ce que le psychiatre américain Modell en 1963 avait appelé « relation porc-épic » : trop près tu m’étouffes, trop loin tu m’abandonnes, cherchant, dans la compulsion de répétition, à répéter l’absence ou l’abandon dans la relation.

Ceci renvoie également à ce que M. Bouvet [8]8 a montré chez les structures prégénitales [9]9 : leur hantise de la dépendance affective. Comme si, pour ces patients, aimer signifiait s’aliéner à l’autre jusqu’à une perte d’identité, la terreur de la dépendance se conjuguant chez eux à la peur et la recherche de la solitude (relation « porc épic »). Chez les prégénitaux, la relation d’objet est ainsi duelle : l’objet investi narcissique étant proche de l’objet primaire (la mère), le conflit est intense entre Ego et l’objet dès que celui-ci se trouve être investi narcissiquement et affectivement. Nous sommes ici dans une régression libidinale un peu plus postérieure chronologiquement à celle de la psychose blanche de Donnet et Green. Ceci souligne également chez ces patients que « la capacité d’être seul » en présence de la mère, décrite par Winnicott, n’a pas, comme la transitionnalité, pu advenir, soulignant le manque d’étayage et d’introjection de « bons objets » sécures et « vivant affectivement ». 

La régression ici à l’analité et une utilisation de la réalité comme défense se manifestent chez ces sujets dans les difficultés face à la « passivation » provoquée par l’analyse. Rappelons qu’en 1980, dans « Passions et destin des passions » [10]10, A. Green aborde la question de la passivation pour éviter le trop grand recours aux hypothèses génétiques et comprendre les difficultés de prise en charge de certains patients états limites.

Pour comprendre la passivation [11]11, il note que la pulsion, elle-même active, « passivise » le sujet qui la subit. Pour que la pulsion ne soit pas vécue comme dangereuse et destructrice, même si elle comporte cette polarité de folie par le trouble dans lequel elle met le sujet, il faut que celui-ci puisse compter sur l’objet, comme l’enfant « passivisé » par les soins maternels doit pouvoir compter sur la mère. A. Green rappelle que Freud avait déjà remarqué que ce refus de la passivation, forme de refus du féminin, faisait obstacle à la guérison par l’analyse : « Je traduirais volontiers cette remarque en disant qu’il s’agit pour les deux sexes de répudier la féminité de la mère, c’est-à-dire son action passivante », ceci pour échapper au retour de la fusion maternelle qui est une menace pour l’individuation. La mobilisation des pulsions destructrices dans la psychose signe ce recours suprême contre la passivisation par l’objet maternel tout-puissant ».

En 1976, dans « Un, autre, neutre : valeurs narcissiques du même », A. Green remarque en effet que « la passivation suppose la confiance en l’objet », c’est-à-dire l’assurance que l’objet n’abusera pas du pouvoir qui lui est ainsi attribué. À défaut, la peur de l’inertie, de la mort psychique, est un spectre horrible combattu par des défenses actives et réactives, ce qui pare aux dangers de deux sphères confondues en une seule, mais où l’une gobe l’autre : la projection du narcissisme de la relation orale cannibalique est celle où se profile la première figure de la dualité : manger-être mangé. À la place du troisième élément de la triade de B. Lewin, « manger-être mangé-chute dans le sommeil », c’est alors la disparition du sujet lui-même qui est redoutée par la dévoration de l’Autre ou par l’Autre : insomnie, difficulté d’endormissement, cauchemar sont fréquemment au rendez-vous… 

On le comprend la cure psychanalytique n’est pas possible sans cette passivation confiante où l’analysant s’en remet à l’analyste. Avec les structures non névrotiques, la « passivation » peut ainsi être vécue de manière intolérable comme une annihilation de la toute-puissance et une volonté sadique du psychanalyste d’asseoir son pouvoir sur le sujet analysant.

Structure encadrante du moi, mère morte et hallucination négative 

Dans un contexte favorable, la séparation entre la mère et l’enfant produit une mutation décisive. L’effacement de l’objet primaire ne le fait pas véritablement disparaître. L’objet primaire devient alors « structure encadrante du Moi » abritant l’hallucination négative de celle-ci. [12]12 C’est ici tout l’aspect positif du négatif utile à l’advenue de la dynamique représentationnelle qui prend forme. En appui sur la structure encadrante, l’enfant peut négativer la présence de la mère et, sur le fond qu’elle délimite, viennent s’inscrire les représentations de l’enfant et ses autoérotismes.

« L’hallucination négative, sans être aucunement représentative de quelque chose, a rendu les conditions de la représentation possibles, la création d’une mémoire sans contenu […] ».[13]13 Comme le rappelle A. Green en 2002, une des applications les plus fécondes de l’hallucination négative de la mère est de concevoir la situation, décrite par D.-W. Winnicott, de holding comme « structure encadrante dont le souvenir restera lorsque la perception de la mère ne sera plus disponible du fait de son absence ». [14]14. La structure encadrante peut être considérée comme une matrice pour ce qu’A. Green désignera ultérieurement comme tiercéité.

Il ressort de ce qui précède que ce qui est emprunté à l’objet (primaire) n’est donc pas une représentation, mais le sentiment d’une unité du moi, qui vient du rôle d’appoint du pare-excitation fourni par la mère ou son substitut. Une fois constituée, l’hallucination négative fournit les limites d’un espace vide, prêt à se remplir des fantasmes de toute sorte, y compris agressifs, qui ne détruisent pas le cadre.

« Une vraie pensée est le vide qui est à sa place » écrit P. Quignard [15]15.

Ce vide, jamais perçu par le sujet, est occupé par les investissements sous la forme de représentations d’objets. Ainsi s’expliquent à la fois l’aspect autosuffisant du narcissisme et son étroite dépendance vis-à-vis de l’objet, dépendance masquée par le travail du négatif [16]16. Le complexe de la mère morte permet de penser les effets provoqués par l’effacement de la mère, en l’absence d’un cadre suffisamment constitué.

Plus génériquement la fonction du négatif, révélatrice d’une structure constitutive du fonctionnement psychique, se voit indispensable à tout processus de subjectivation. En revanche, c’est dans sa forme pathogène qu’elle dévoile sa faillite chez le futur état limite chez qui le négatif est par trop synonyme de vide, de néant ne pouvant advenir dans sa « puissance », son potentiel de processus créatif « méta » permettant la « re-présentance ». Le « re » de la représentation, de la représentance pulsionnelle, est chez lui vicariant, instable, « insécure » par défaut d’une hallucination négative construisant des contenants aux figurations psychiques. L’hallucination négative constitue en effet un écran interface pare-excitation et une barrière de contact, lieu productif de l’opération méta de symbolisation imaginante. Elle a une fonction protectrice et antitraumatique. 

L’hallucination négative et la théorie générale de la représentation

L’hallucination négative est ainsi un concept préalable à toute théorie de la représentation (capacité de représenter l’absence de la chose).

En 2002, dans Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine [17]17, A. Green revient moins sur le concept de « mère morte » que sur celui de la perte de cette mère en liant celle-ci une nouvelle fois à l’hallucination négative, mais également à la double limite, au dehors/dedans, à la structure encadrante. « Je fais l’hypothèse que l’enfant, est tenu par la mère contre son corps. Lorsque le contact avec le corps de la mère est interrompu, ce qui persiste de cette expérience est la trace du contact corporel – le plus souvent les bras de la mère – qui constitue une structure encadrante abritant la perte de la perception de l’objet maternel, comme une hallucination négative de celle-ci. C’est sur ce fond de négativité que vont s’inscrire les futures représentations d’objet abritées par la structure encadrante. Cette fonction contenante permettra l’élaboration du travail des représentations qui subissent les transformations relatives au passage des représentations psychiques de la pulsion aux représentations de mot et des idées et jugements tirés de l’expérience de la réalité. »

Force est donc de constater qu’au fil des années, la « théorie générale de la représentation » chez André Green va se caractériser par deux pôles : le premier, fruit du travail avec les états limites et structures non névrotiques, montre que le psychisme, se définissant par la relation de la force et du sens, admet l’extension du spectre et des différents types de représentations – jusqu’à la représentation-affect jusqu’aux limites du figurable –celui de la mère morte déprimée.

Le second pôle voit dans la « structure encadrante » une forme d’empreinte en négatif du corps/psyché maternel, la matrice des conditions de possibilité intrapsychique et intersubjective de l’établissement du fonctionnement représentatif. La structure encadrante fonctionne comme une interface entre l’intrapsychique et l’intersubjectif, l’articulation entre ces deux dimensions constituant le fil contenant.

Pour résumer ce qui précède, l’hallucination négative crée un espace potentiel, blanc, pour la représentation et l’investissement de nouveaux objets, structuration qui est aussi le résultat du mécanisme de défense du double retournement. Celui-ci, antérieur au refoulement primaire, réadresse sur le moi le circuit de l’investissement de l’objet, en le transformant en organisation narcissique.

En fait, ce processus crée et délimite deux sous-espaces internes séparés, interconnectés, qu’A. Green compare, avec la bande de Moebius.

C’est ainsi que se différencient les investissements érotiques et les investissements moïques à but inhibé. Dans cette différence, on peut reconnaître l’intériorisation des deux fonctions de base de l’objet primaire d’un côté l’étayage du sexuel et, de l’autre, celle de couverture et reliaison « La Psyché est la relation entre deux corps dont l’un est absent. » [18]18

Syndrome et/ou complexe de la mère morte dans la clinique contemporaine

Des discussions entre les psychanalystes anglo-saxons et sud-américains sur ce concept greenien sont parues dans Essais sur la mère morte et l’œuvre d’André Green [19]19. Elles ont permis d’avancer une distinction importante entre « syndrome », forme étendue qui correspondrait à l’ensemble complet décrit par A. Green, et « complexe », forme restreinte, nucléaire, donnant lieu à des variations diverses. Cette distinction, « ouvre l’horizon du texte et permet une réflexion originale d’inspiration proprement anglo-saxonne : la notion de “mère morte” et les questions métapsychologiques et techniques qu’elle suscite sont investiguées en rapport avec l’axe conceptuel aliveness-deadness (vitalité-léthargie) davantage centré sur les relations d’objet que sur le narcissisme. » [20]20 Rosine J. Perelberg [21]21 a ainsi suggéré que la notion de mère morte pouvait être envisagée comme le « complexe nucléaire » des états limites.

 Rappelons qu’en 1975, au congrès de l’Association Psychanalytique Internationale à Londres, A. Green propose un « nouveau modèle théorico-clinique [reposant] sur le travail avec les cas limites ». De tels patients « aspirent à atteindre un état de vide et de non-être », le désinvestissement est une alternative au refoulement, sachant que « ce qui a été refoulé demeure vivant ». C’est à la suite de ces contributions qu’A. Green entame sa description du complexe de la mère morte. À ce moment-là, le concept de désinvestissement avait pris une place centrale dans son travail théorique. Dans les cas limite, les organisations non névrotiques, y compris somatisantes et alexithymiques, nous sommes cliniquement confrontés au « blanc de pensée » et au vide soudain dont ces patients sont l’objet : il y a ici une hallucination négative de la pensée, ce qui renvoie à la question d’une perturbation du tissu « hallucinatoire » psychique originel, au sens de Freud.

Cette production hallucinatoire résulterait d’une double action à partir d’une interface : « sur sa face externe ; une perception indésirable, insupportable ou intolérable, entraîne une hallucination négative qui traduit le désir de la récuser au point de nier l’existence des objets de la perception ; – sur sa face interne ; une représentation inconsciente de souhait (abolie) cherche à devenir consciente mais s’en trouve empêchée par la barrière du système perception-conscience. Celle-ci cédant à la pression ; la perception déniée laisse l’espace vacant. [22]22[…] Il me semble que ce tableau nous donne une vue plus complète de la psychopathologie. On peut faire remarquer que l’hallucination négative, qui peut se rencontrer d’une façon ponctuelle en toutes circonstances, même les plus normales, peut, par ailleurs, occuper une place prédominante dans la psychose, soit à titre isolé, c’est le refoulement de la réalité postulé par Freud, soit comme étape préliminaire à l’installation d’une psychose hallucinatoire. L’hallucination négative, sans que Freud le dise explicitement, joue un rôle essentiel dans le concept, difficile à concevoir, de refoulement de la réalité. » [23]23 

A. Green note ici l’intérêt considérable de la position freudienne qui ne limite pas, comme on le fait d’ordinaire, le champ de la perception à celle de la sensorialité, c’est-à-dire aux relations avec le monde extérieur. Freud lui ajoute le champ des perceptions internes. Dès lors, la perception du dehors peut affecter celle du dedans, celle qui est en provenance des organes. A. Green rappelle ici le classique délire de négation de la mélancolie qui conduit le malade à affirmer qu’il n’a plus d’organes et qu’il est donc immortel et, dans le champ de la psychosomatique, l’alexithymie décrite par Sifneos.

Reprenant l’idée freudienne d’un langage servant à percevoir nos processus de pensée, A. Green note, à partir de phénomènes étranges observés dans la cure de certains patients, la présence de phénomènes d’hallucination négative de la pensée chez ces patients qui ne reconnaissaient pas, même après que l’analyste eut donné des détails circonstanciels précis, avoir tenu tel ou tel propos. Il lui semble légitime d’affirmer dans ces cas qu’il ne s’agit pas de refoulement, car le plus souvent lorsque le souvenir est contextualisé, le refoulement est levé et le patient se rappelle ce dont il est question. « Dans le cas présent, il y a comme une véritable dissociation entre la sonorité des mots et leur sens conscient, d’une part, et leur sens inconscient, d’autre part, tel qu’il a été proposé par l’interprétation. C’est ce sens qui n’est ni perceptible ni reconnu. Nous nous trouvons là, dans les cures psychanalytiques des cas limites devant une des résistances les plus tenaces. » (Idem)

Ce défaut de refoulement est-il en lien avec l’effacement de l’imago paternel dont ce serait là l’effet dynamique et économique ? Cette question est, me semble-t-il sous tendue par celle de la difficile « construction du père perdu » chez ces patients.

La difficile construction du père perdu 

La question de « l’image du père dans la clinique contemporaine », titre d’un colloque organisé par D. Cupa à l’Université de Paris X-Nanterre en 2007 en l’honneur des 80 ans d’A. Green, a permis à celui-ci d’apporter l’éclairage sur la question du père en l’abordant par le biais de (l’indispensable) « construction du père perdu » [24]24. 

André Green note que, dans la clinique moderne, singulièrement celle des états-limite, la figure du père n’est plus celle du « père séparateur » entre la mère et l’enfant et que les mères ont fréquemment, chez ces sujets, usurpé la fonction paternelle développant chez eux un Œdipe négatif dominé par une ambivalence et une hostilité sans fin et une agressivité prégénitale relevant de « l’analité primaire ». Il se propose alors de montrer que cette imago paternelle a besoin d’être construite comme tiers afin de permettre de dédifférencier le dedans et le dehors et les frontières du Moi et d’instaurer un espace « tiers » entre la mère et l’enfant, une sorte de « reflet du reflet » du regard maternel [25]25. 

Imago génératrice de projection haineuse de la fin de « l’heureuse » époque de la dyade et fusion avec la mère, imago de conflits dont l’élaboration ne peut qu’amener la nostalgie d’un père à jamais indépassable dans sa fonction « de premier étranger » mais néanmoins protecteur, imago qu’il faut déconstruire pour advenir subjectivement, cette imago paternelle ne peut être que celle du « père perdu », retrouvé dans le transfert et, pour moi, véritable « dynamo » embrayant et entretenant les refoulements secondaires.

Green rappelle qu’en 1921, dans « Psychologie des masses et analyse du moi » Freud avais mis en avant l’utilisation du père comme un idéal appartenant à la « préhistoire du complexe d’Œdipe » [26]26 […] Pour le garçon le modèle paternel se fait ainsi par une identification qui impliquera une désexualisation c’est à dire une forme de sublimation –ce que dans son chapitre (n°8) sur la « sublimation » dans le Travail du négatif, Green avait repris en reliant cette identification au modèle paternel à la sublimation et la « démixtion »/ pulsionnelle. Dans son exégèse Green précisait que Freud paraît opposer là deux genres de liens dès le début : ceux en rapport avec la mère dirigés de façon directe, « sans ambages » et, en contraste, ceux en rapport avec le père, pris comme son idéal, impliquant une désexualisation et une forme de renonciation de son attachement antérieur. 

C’est là, écrit Green, « que s’enracinent les conséquences ultérieures de l’issue œdipienne du meurtre du père : la naissance de l’Idéal du Moi et du Surmoi, la désexualisation, la sublimation et, dans la culture, ce qui serait la civilisation […] Le père, qui est censé être absent de la scène, est loin d’être inexistant, il est observateur de la scène. Même […] s’il ne contribue pas directement -à cette relation et qu’il n’y est pas inclus, il incarne d’emblée une sorte de position bisexuelle. […] Ainsi, le tiers dans la scène est le regard du père, auquel sont attribuées toutes les limitations de cette situation virtuellement source d’une satisfaction totale. » (Ibid, 2008, pp. 19-20). A. Green ajoute que le père éprouve une nostalgie devant cette scène dyadique à jamais perdu pour lui. « Nous pouvons imaginer ce qu’il advient alors. Toutes les menaces de séparation et les effets du refoulement peuvent être reliés à ce regard. Si, de toutes les fonctions que Freud décrit comme composants du Surmoi, l’auto-observation est la plus importante, nous pouvons deviner que cela pourrait être la conséquence d’un mécanisme de retournement sur soi. Le bébé n’est pas seulement regardé par la mère, mais également par le père » (Ibidem).

Chez Freud cette figure du père, dans L’Homme Moïse, va être associée chez Freud, à l’advenue, pour l’enfant, d’un mode de fonctionnement psychique différent. Freud caractérise en effet un ordre patriarcal comme devant suivre l’ordre matriarcal, mais ce passage de la mère au père caractérise une victoire de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle, donc un progrès de la civilisation. La maternité est en effet attestée par le témoignage des sens, tandis que la paternité est une conjecture édifiée sur une déduction, sur un postulat.[27]27

Il reste que l’idée du meurtre du père vient à l’esprit, parce qu’il est supposé être seul possesseur de quelque chose qui apparaît à l’enfant indispensable à détenir (ce « quelque chose » –à rapprocher du fameux « linguam » [28]28 – qui fait du père, dans sa fonction, quelque chose de symbolique, à travers les signes qui y sont attachés). Ce « quelque chose » en plus peut également être relié à la force physique du père qui, parfois, du fait de violences sexuelle, transgression, viol, peut mener à une identification à l’agresseur, à une fixation masochique. Il paraît donc essentiel, pour pouvoir comprendre les fantasmes de l’enfant concernant la place du père, d’envisager les relations entre les deux parents.

A. Green propose de considérer ces dimensions occultées à travers le matériel clinique communiqué dans la plupart des analyses des structures non névrotiques. Ce qu’il avance est moins une description des faits tels qu’ils auraient dû se passer qu’une construction – au sens freudien – du père perdu. « Il me semble que les propos de Freud peuvent être interprétés de la manière suivante : le père ne peut être atteint essentiellement qu’à travers son absence. Et pourquoi est-ce si difficile de lui trouver une place ? Cela peut-il être dû à la difficulté qu’éprouve l’enfant à accepter que la mère puisse manquer de quelque chose que l’enfant ne peut pas lui fournir ? » [29]29. 

La notion de l’absence, implicitement reconnue depuis les débuts de la psychanalyse n’a en effet été développée que dans un second temps. « Il est possible qu’à cette époque, le mot “représentation” ait semblé trop sophistiqué [à Freud] », avance A. Green. 

Ainsi « la “reconstitution” représentative de “l’origine”y compris de l’imago paternelle- est sujette », selon A. Green, « au constat d’un fonctionnement psychique plus discontinu que continu (rêve, jeu, perception discontinue de “soi”, etc.…) », ce qui amène à constater que « nous passons constamment d’une forme de présence à une autre. […] Chacun de ces modes d’existence est absent de l’autre. C’est cela que je nomme le “tiers”. De la même façon, j’ai pu décrire l’objet analytique comme étant composé de deux parties, l’une appartenant au patient, l’autre à l’analyste. Le tiers n’est pas simplement une autre entité à ajouter aux deux autres ». Par sa forme en alternance, le tiers (paternel) est ainsi un point d’interrogation représentant quelque chose qui ne nécessite pas de réponse immédiate, mais moteur dans l’activité psychique ce qui renvoie au refoulement. « Qui ? Pourquoi ? Comment ? Selon les différents domaines rassemblés, cela nécessite en premier une tolérance pour la contradiction. » (Idem, p. 24). 

Pour montrer l’existence de cette advenue de l’espace psychique et subjectif comme issu du tiers paternel, A. Green va alors se servir des études et observations de C. Balier et R. Josep Perelberg sur les sujets criminels et /ou violents ou celles de G. Kohon sur les psychotiques. Chez les criminels : « Aucun sens de soi ne semble être présent. Le soi est confondu avec le corps, et le corps est traité comme une chose à haïr et à attaquer, comme si les patients vivaient hors de leur peau, comme si leur corps était perdu à force de chercher une indépendance hors de leur maîtrise. Il y a une peur considérable de toute proximité » (Ibid).

On voit que la fonction paternelle dans la psyché de l’enfant est ainsi celle d’une fonction séparatrice ce à quoi nous ajouterions qu’encore faut-il, pour cela, que le « complexe » de la mère morte ne se révèle pas être un « syndrome », avec toute la difficulté, pour l’enfant, à se séparer d’un objet atone, absent psychiquement, abandonnique. Dans ce cas, le tiers séparateur peut s’avérer redouté, surtout si, par son attitude violente, agressive, disqualifié ou falot, il ne peut s’offrir à l’enfant comme le séparant de sa mère sans risque.

Dans les autres configurations, névrotiques, cette fonction séparatrice du père, « en divisant l’investissement, s’offre en tant que compensation comme un autre être à aimer et par qui être aimé, ce qui nous conduit à la question non seulement de la relation de l’enfant au tiers, mais des types de relations qui existent entre les deux autres protagonistes : le père et la mère. » (Ibidem, p. 31). Dans ces conditions l’enfant doit accepter qu’il n’est pas l’unique centre d’intérêt de la mère, le père devant accepté d’être l’objet d’un nouveau conflit initié par des mouvements agressifs à son égard et, restant ferme, prenant le risque d’être détesté.

Ainsi, les attaques contre le père ne cessent jamais et c’est là, me semble-t-il, que réside la dynamo névrotique du refoulement. « Comme si cela était une tâche impossible à accomplir. […] Nous ne pouvons éviter de l’idéaliser et nous n’acceptons pas de mettre fin à une idéalisation secrète du père au niveau inconscient. » (Ibidem, p. 35).

Cette relation au père, plus distante et davantage dans l’intermittence que celle avec la mère, une fois introjectée, paraît activer une tension refoulante en même temps que « vécue comme un retour du refoulé, une fonction porteuse des désirs interdits de se débarrasser de lui en tant qu’obstacle » (Ibid, p. 41).

Or ce que les structures non-névrotiques nous montrent, c’est que le père ne parvient pas à jouer son rôle de médiateur-séparateur entre la mère et l’enfant. Quand nous nous tournons vers la relation père-enfant, ce qui frappe, c’est que la mère ayant avalé et usurpé les fonctions paternelle, prive l’enfant de la possibilité de lutter contre la figure paternelle, de s’en saisir comme un objet de conflit introjectable drainant avec lui une fonction de refoulement qui permet d’en faire de l’imago paternelle un objet incessamment « perdu/crée », un « père perdu » que, nostalgiquement, ne cesse de chercher/trouver (créer/trouver de Winnicott) le névrosé [30]30. 

Sexualités maternelle et paternelle. Intériorisation du négatif

Une des conséquences de cet état de fait sur le fonctionnement psychique s’observera dans la construction de la sexualité psychique et l’intériorisation du négatif tel que les présentent André Green dans Illusion et désillusion du travail analytique (2010). 

« Peut-on se contenter de rattacher problématique paternelle à la névrose, tandis que les états prégénitaux seraient sous l’influence maternelle ? Devrait-on conclure que les fixations névrotiques sont seulement plus tardives que celles, précoces, qu’on observe dans les cas considérés comme difficiles ? Cette distinction ne me paraît pas suffisante. On pourrait poser deux phases distinctes : la première où prédomine la sexualité maternelle (et non féminine) et la seconde où c’est celle paternelle (et non masculine). Autrement dit qualifier les formes libidinales non par rapport à l’enfant mais aussi par rapport aux parents. » [31]31.

Si les deux sexualités maternelle et paternelle s’observent conjointement dès le début, chacune d’elles influence le jeune enfant dans des proportions diverses, la précocité de l’influence maternelle étant patente ; celle paternelle étant plus tardive.

Ce qu’A. Green souligne est la différence qualitative des deux. « La sexualité maternelle, dans sa relation à la libido de l’enfant, est plus diffuse, plus globale, plus étendue. Le couple mère-enfant forme une véritable unité symbiotique libido qu’on dirait plus libre que liée » (Idem). C’est dans cet état de fusion propre à la relation primitive que la libido changera de qualité à partir de l’introjection de la sexualité paternelle. Celle-ci, rattachée à la problématique du complexe de castration, s’adresse à l’angoisse du même nom, plus liée. 

Concernant la différence des sexes, elle « fait apparaître la distinction masculin/châtré avant que puisse être pensée la distinction masculin/féminin » (Idem, p. 119).

L’évolution qualitative de la libido voit celle-ci moins marquée par une sexualité invasive et tendant à la diffusion pour devenir « plus différenciée, plus reconnaissable par des signes identifiables. ». On voit donc, avec ses hypothèses qu’à l’approche de la puberté, la libido qui s’accentue est soumise après-coup, aux rôles des identifications (de l’identification première aux identifications post-œdipiennes). 

Pour les garçons, dès l’Œdipe, le pénis est un marqueur identifiant, les forçant à des attitudes « viriles », afin de ne pas revenir en arrière au retour du maternel. Il y a ainsi, un passage de la phase sexuelle maternelle à la phase sexuelle paternelle.

Or, le fait que l’on n’observe peu de signe témoignant d’un complexe d’Œdipe se déployant dans la dynamique psychique de nombreuses structures non névrotiques ne veut pas dire que celui-ci n’existe pas. Il continue d’exister dans la latence. On peut le deviner à des indices discrets plutôt que de le nier. « En fait, la survenue retardée de la phase paternelle est indicative de la longue maturation nécessaire à l’apparition de l’Œdipe dans sa fonction anthropologique ». Ceci signifie que « l’œdipe n’est pas seulement une phase du développement mais qu’il est avant tout une structure, comme Lacan l’a également soutenu » (Idem, p. 120).

Les patients dont A. Green a choisi de parler dans cet ouvrage de 2010 présentaient, écrit-il, « des organisations pathologiques dominées par un conflit avec leur mère […] Le père était loin d’être hors de cause, mais il paraissait quelque peu indifférent ou franchement pathologique, sans cependant que les conflits avec l’enfant fussent manifestes » (Idem, p. 216). L’ensemble des cas qu’A. Green a nommé « désillusions » du travail analytique peuvent être considérés « sinon comme des échecs, du moins comme des patients particulièrement résistant, voire rebelles à l’action analytique » (Idem, p. 218). 

Avec cette nouvelle clinique, et ces situations d’échec ou de désillusion sur le résultat de l’analyse, nous sommes, en fait, dans la question d’une intériorisation d’un négatif sans contrepartie positive. La négativité devient radicalité, sans relation au positif et teintée de destructivité–déliaison. « Toute la clinique nouvelle en procède et la pulsion qui vise à délier, à défaire, à ne pas consentir à se lier, prend le dessus dans l’activité psychique. Ici peuvent se retrouver certaines formes de psychisme dont le masochisme primordial est le modèle, ou encore le narcissisme […] négatif » (Idem, p. 220) c’est-à-dire un négatif pathogène dont nous avons vu qu’il pouvait être un effet pathologisant du syndrome de la « mère morte », ceci par défaut de fonctionnalité de la structure encadrante. 

Freud, dit A. Green, a sans doute minimisé ces situations cliniques où, dès la prime enfance, la dualité pulsion de vie/pulsion de mort et de destructivité laissait des cicatrices indélébiles dans le psychisme. « …je pense qu’on assiste à ce que je propose d’appeler l’intériorisation du négatif ». 

A. Green veut signifier ici que le psychisme a introjecté des réactions défensives primaire comme autant de modes de défense inconscient altérant l’organisation psychique et l’empêchant de se développer selon les modèles habituels y compris le principe de plaisir. « Autrement dit le psychisme échappe aux modèles de comportement dictés par des expériences positives. L’issue lui a fait perdre sa souplesse d’adaptation et a commandé des réactions dictées par les distorsions défensives acquises, témoignant de l’intériorisation du négatif, une forme d’identification primaire négative » (Idem, p. 221), artificiellement greffées sur un psychisme ainsi précocement modifié et nous rappelant ici le rôle de la mère morte. 

C’est alors tout un aspect délétère du « travail du négatif » qui va se manifester par la suite : « position phobique centrale » [32]32 par où la destructivité se porte sur le fonctionnement psychique propre du sujet. Cela renvoie à la « désertification psychique » [33]33 entretenant un désinvestissement désobjectalisant de l’objet en guise de survie psychique ultime, oscillations incessantes liaison-déliaison sans que la reliaison soit possible (processus tertaires [34]34), pétrification de l’expérience temporelle (« le temps mort » [35]35)…

L’« identification primaire négative », témoignerait ici précocement de l’impossibilité pour le sujet à faire le deuil de l’objet primordial, ceci amenant à un échec du travail du négatif dans sa fonction positive et structurante (structure encadrante maternelle et représentation de l’absence de représentation. « Ce qui s’est passé avec l’intériorisation du négatif, c’est que les manifestations de la négativité sont devenues des introjections identificatoires moins choisies que contraintes ; elles sont devenues ce qu’on pourrait appeler une seconde nature, artificiellement greffées sur un psychisme précocement modifié par la pathologie et ses réactions défensives. Ces dernières finissent par s’ancrer si profondément dans le sujet qui a été obligé de s’y soumettre qu’elles peuvent passer longtemps pour constitutionnelles, faisant partie d’une nature innée. Freud les considérait comme telles. Aujourd’hui une meilleure connaissance des mécanismes évolutifs permet de mieux comprendre la genèse de ces traits de caractère ou de comportement » (Idem) et dont certains d’entre eux renvoient à ce concept unique qu’est celui de la « mère morte ».

La poésie et l’impossible amour d’une « mère morte » : Arthur Rimbaud

Ne peut-on pas faire l’hypothèse que le vertige et l’ivresse du poème le « Bateau ivre » de Rimbaud sont une réminiscence d’un événement, parmi d’autres, traumatique : celui, quand Arthur âgé de deux ans marche et parle à peine, de la mort de la petite sœur Vitalie et du deuil de sa mère Vitalie, elle-même orpheline de mère à l’âge de cinq ans, un mois après la naissance d’un frère, cela dans la tristesse pour elle de l’absence récurrente du père, le Capitaine Rimbaud, qui sera définitive lorsque Rimbaud aura près de six ans. 

« Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai. »
[…]
« – Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles »

L’horreur d’une chute imaginaire et sa maîtrise ultérieure par des techniques autocontrôlées (absinthe, haschisch, dérèglement des sens) n’est-elle pas la réminiscence d’un psychisme naissant ne trouvant plus aucun « objet » suffisamment « solide » sur lequel s’appuyer, s’étayer ? La mère Vitalie, à ce moment-là, traverse un deuil, en plus des blessures narcissiques que lui fait subir son mari, éternel absent : une « mère morte » psychiquement, ou absente à elle-même et à ses deux enfants ?

« Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir à reculons ! […] »

Vitalie la mère a-t-elle transmis à son fils une mélancolie d’amour ? Dans son étude sur « la mère morte », certains mots employés par A. Green à l’égard des patients en analyse pourraient concerner l’état psychique de Rimbaud [36]36. L’identification inconsciente à la mère morte n’est pas sans déclencher une haine secondaire, une excitation auto-érotique accompagnée de fantasmes sadiques (cf. « Mes petites amoureuses », « Vénus Anadyomena », « Les sœurs de Charité »), une « contrainte d’imaginer » [37]37 et, nous l’avons dit, un surinvestissement intellectuel propice à la création artistique.

Toutefois « ces sublimations idéalisées précoces […], support d’un fantasme d’autosuffisance (Idem, p. 241) […] issues de formations psychiques prématurées […] révèleront leur incapacité à jouer un rôle équilibrant dans l’économie psychique, car le sujet restera vulnérable sur un point particulier, celui de sa vie amoureuse » (Idem, p. 233). Le langage de ce type d’analysant, remarque A. Green, adopte une rhétorique particulière visant à défendre le narcissisme : le narratif. Celui-ci cherche à émouvoir l’analyste, l’impliquer, le prendre à témoin, comme un enfant quêtant l’intérêt de la mère en racontant une histoire. 

N’est-ce pas ce que chercha à faire Rimbaud dès le plus jeune âge, écrivant des dizaines de poèmes, d’abord en latin, puis en français, raflant tous les prix de rhétorique, de français, orthographe, etc.[38]38, qui donnaient tant de fierté à sa mère, elle-même se faisant appeler « veuve Rimbaud » alors que son mari n’était « que » parti ? 

Le style narratif, peu associatif, des analysants « à la mère morte » dont parle A. Green, sert à se détacher de l’affect, ne pas être envahi par lui et de la reviviscence qu’il pourrait provoquer. Les poèmes d’Arthur ne cessent quant à eux de sublimer, réinventer et translater tout affect de réminiscences de l’heureuse époque des « parents réunis ». Après le départ du capitaine, les enfants se vécurent comme des orphelins. Le foyer était endeuillé et la nostalgie de « l’échange plein » (Y. Bonnefoy) avec les parents réunis devint la source vive du désir d’écrire d’Arthur. 

« Plus de mère au logis : et le père est au loin !
Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur. »
(« Les effarés »)

La translation poétique [39]39 permet au fantasme de s’exprimer tout en restant déguisé. La thématique de l’orphelin domine les premiers poèmes de Rimbaud : « Les Étrennes des Orphelins », « Ma bohème », « Rêvé pour l’hiver », « Les Effarés », ou encore l’ouverture du premier texte en prose, « Les Déserts de l’amour ».

Si toutefois l’affect arrive chez le sujet –comme ce fut souvent dans les lettres qu’écrivit plus tard, en Afrique, Rimbaud à sa mère [40]40, « c’est le désespoir qui se montre à nu » (Idem, p. 242) écrit A. Green, car cet affect provient du désinvestissement, fugace mais répété, de la mère morte envers son enfant, du fait des vicissitudes de sa vie amoureuse ou relationnelle. Ce désinvestissement a provoqué chez lui un « noyau froid », un « amour gelé » (Idem, p. 236) dont la traduction sera une vie affective sans amour, une vie professionnelle décevante, une vie sexuelle s’amenuisant jusqu’à être précocement pratiquement nulle (Idem, p. 237). Ces analysants, note Green dans une remarque qui pourrait décrire Rimbaud, « se plaignent d’avoir froid en pleine chaleur. Ils ont froid sous a peau, dans le os, ils se sentent transis par un frisson funèbre, enveloppé dans un linceul » (Idem)…

Le froid, Rimbaud ne cessa de le fuir allant jusqu’à partir et vivre à Chypre, en Égypte puis en Abyssinie.

En contrepoint, le fils d’une telle mère, « se veut l’étoile polaire [de celle-ci], l’enfant idéal, qui prend la place du mort idéalisé, rival nécessaire mais invincible, parce que non vivant, c’est-à-dire, imparfait limité, fini » (Idem, p. 243). L’enfant dans l’adulte doit réparer la mère morte, passant sa vie ultérieure à être le gardien du tombeau secret de cette mère, dont il est seul à posséder la clé. Il ne cessera de vouloir réparer la blessure narcissique de celle-ci, vampirisé par ce devoir qui le mène, vis-à-vis de cette mère à « la mort dans la présence ou l’absence dans la vie » (Idem, p. 244-45). La « mère morte » précocement introjectée entraîne ainsi le moi du sujet vers un univers déserté, mortifère : l’un des poèmes de Rimbaud ne s’appelle-t-il pas –paradoxalement – « Les déserts de l’amour » ? 

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 7 mars 2012

Notes et références

  1. Green A. « La mère morte » Conférence à la Société Psychanalytique de Paris (1980) in : Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Paris, Ed. de Minuit, 1983, pp. 222-253.
  2. Green A., idem, (1980, 1983), p. 231.
  3. Szwec G. (1993), « Les procédés autocalmants », Revue française de Psychosomatique, P. U.F., p. 27-51.
  4. Smadja C., Les procédés autocalmants ou le destin inachevé du sadomasochisme, Revue française de Psychosomatique, Paris, P. U.F., N°8, 1995, Pp. 57-89. 
  5. Pirlot G. (2010), Psychanalyse des addictions, Paris, Dunod, 3ème édition, 2019.
  6. Kohon G. (dir), (1999), Essais sur la mère morte. et l’œuvre d’André Green, Paris, Ithaque, 2009, p. 22 ; Kohon G. (ed.), The dead mother: the work ob André Green, London, Raoutledge, Florence (Ky), Taylor and Francis, 1999, 228 p. 
  7. Green A. (2009), L’aventure du négatif. Lectures psychanalytiques d’Henry James, Paris, Ed. Hermann.
  8. Bouvet M. (1958), Revue française de psychanalyse, 22, PUF, p. 145-189 ; Œuvres psychanalytiques, 1967, t. I, Paris, Payot, p. 289-290. in : Green A. (2001), « Mythes et réalités sur le processus psychanalytique …», Rev. franç. de psychosomatique, 2001, n° 19, pp. 57-88 (p. 63).
  9. Bouvet M., 1967, pp. 310-436.
  10. Green A. (1980) « Passions et destin des passions- Sur les rapports entre folie et psychose » Nouv. Rev. Psychanal. 1980 n°21 pp. 5-42, repris in : La Folie Privée pp. 141-193 – Paris, Gallimard, 1990.
  11. Green A. (1999), « Passivité-passivation : jouissance et détresse », Rev. fr. Psychanalyse, 63, 5, pp. 1587-1600.
  12. Green A., 1980, 1983, p. 246.
  13. Green A., « Le narcissisme primaire : structure ou état », op. cité, p. 127.
  14. Green A. (2002b), Idées directrices …, p. 293.
  15. Quignard P. (2014), Mourir de penser, Paris, Grasset, p. 249.
  16. Comme le remarque F. Duparc, une conséquence importante de ce travail est qu’il va permettre à André Green de s’attaquer au champ des états-limite, avec une théorie du cadre (et des défenses antérieures au refoulement) applicable à la technique analytique.
  17. Green A. (2002) Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, Paris, PUF.
  18. Green A. (1988), « Pulsion, psyché, langage, pensée », Intervention sur le rapport de P. Luquet « Langage, pensée et structure psychique », 47ème Congrès des Psychanalystes de Langue française (1987), in Propédeutique, pp. 69-76 (p. 71).
  19. Kohon G., Essais sur la mère morte…, op. cité.
  20. Urribarri F. (1999), « Introduction » in Essais sur la mère morte, op. cité, p. 9.
  21. Jozef Perelberg R. (1999), « Le jeu des identifications : violence, hystérie et répudiation du féminin », in Essais sur la mère morte et l’œuvre d’André Green, op. cité, p .247-271 ; (2005), « Jeux d’identification dans la violence », in Autour de l’œuvre d’A. Green (dir. F. Richard et F. Urribarri), Paris, PUF, pp. 95-106.
  22. Green A. (1993), Le travail du négatif, p. 230.
  23. Green A. (2002b), Idées directrices…, p. 290.Green A. (2007), « La construction du père perdu » in : Cupa, D. (dir.). Image du père dans la culture contemporaine : hommages à André Green, Paris, PUF, 2008, pp. 11-49.
  24. Green A. (2007), « La construction du père perdu » in : Cupa, D. (dir.). Image du père dans la culture contemporaine : hommages à André Green, Paris, PUF, 2008, pp. 11-49.
  25. Dans « Passions et destin des passions » (1980), op. cité, A. Green avait écrit, concernant cette place du père, « il est de la plus grande importance face à la folie maternelle qui s’exprime dans l’amour pour l’enfant inclue le père. Non seulement parce qu’il est le donateur mais parce qu’il représente la contention de cette folie, mettant une limite à l’illusion omnipotente de l’enfant et obligeant à prendre conscience que l’amour de l’enfant ne saurait à lui seul combler la mère. Il est pour ainsi dire le garant de la transformation de cette folie et de son évolution vers l’inévitable séparation et ultérieurement le représentant des prohibitions œdipiennes […] parce qu’il est lui-même [ce père] contenant des angoisses de la mère et l’objet d’autres satisfactions pulsionnelles (sexuelles tout particulièrement) qui n’auront pas ainsi à se décharger sur l’enfant », La folie privée, p. 216
  26. Freud S. (1921), « Psychologie des masses et analyse du moi », OCF- XVI, Paris, PUF, 1991, p. 43.
  27. Freud relie cela à l’ « omnipotence de la pensée » en rapport avec le développement de la parole. « Le royaume nouveau de l’intellectualité s’ouvrit, où dominèrent les représentations, les remémorations et les raisonnements, par opposition à l’activité psychique subalterne qui avait pour contenu les perceptions immédiates des organes sensoriels. » Freud S. (1939), L’homme Moise et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, colI. « Folio-Essais., 1993, p. 213.
  28. Terme sanskrit désignant : la marque, le phallus, le pénis. Le lingam ou linga – signe en sanskrit – est une pierre dressée, souvent d’apparence phallique, représentation classique de Shiva. On retrouve bien au travers de son symbole, l’ambivalence du dieu, ascète et renonçant, mais aussi figure majeure du tantrisme et figuré par un phallus. Il existe en fait deux catégories de linga : les manuṣi liṅga ou « linga fait de mains d’hommes » et les svayambhu-liṅga ou linga « né de lui-même » c’est-à-dire un élément naturel vénéré en tant que linga, comme certains galets. Le lingam, toujours dressé et donc potentiellement créateur, est souvent associé au yoni, symbole de la vulve. Dans ce dernier cas, leur union représente, à l’image de Shiva, la totalité du monde. Assumant les fonctions créatrices par le lingam et destructrice traditionnelle dans la Trimurti, Shiva représente donc pour ses dévots shivaïtes, le dieu par excellence. 
  29. Green A. (2008), « La construction du père perdu », p. 23.
  30. …ce que ne peut faire, ajouterions-nous, le psychotique qui, si l’on suit l’adage selon lequel « on ne peut perdre que ce qu’on a trouvé », ne peut perdre ce a qu’il a de « forclos »/rejeté en/de lui…
  31. Green A. (2010), Illusions et désillusions du travail analytique, Paris, O. Jacob, p. 118.
  32. Green A. (2000) « The central phobic position : a new formulation of the free association method » (trad. Weller A). International Journal of Psychoanalysis, 2000, vol. 81, n° 3, pp. 429-451 Une version différente de cet article est parue dans la RFP, n°3, 2000 sous le titre ‘La position phobique centrale’. Une version plus ancienne est parue lors de « The final scientific meeting » of the British Psycho-Analytical Society in Mansfield House, 15 sept. 1999, in La pensée clinique, Paris, O. Jacob.
  33. Green A. « Le syndrome de désertification psychique : à propos de certaines tentatives d’analyse entreprises suite aux échecs de la psychothérapie » in : Le travail du psychanalyste en psychothérapie Paris, Dunod, 2002, pp. 17-34.
  34. Green A. (1972), « Notes pour introduire les processus tertiaires », Rev. franç. Psychanal., XXXVI, p. 407-410, repris dans Propédeutique (1995b), p. 151-155.
  35. Green A. (1975) « Le temps mort » Nouv. Rev. Psychanal. 1975 n°11 pp. 103-110, repris in : La Diachronie dans la Psychanalyse, Paris, Ed. Minuit, 2000.
  36. Pirlot G. (2007), Cancer et poésie chez Rimbaud, Paris, EDK (épuisé) ; Pirlot G. (2017), La colère de Rimbaud, le chagrin d’Arthur, Paris, Imago. 
  37. Green A. (1983), op. cité, p. 233.
  38. En 1862, Arthur, 8 ans, décroche en fin d’année trois prix et une citation honorée dans le Courrier des Ardennes du 13 août. Le 16 août 1863, Rimbaud reçoit une brassée de livres en même temps que ses cinq prix, sept nominations et un prix d’honneur. Août 1864, Rimbaud rafle encore tous les prix : premier prix de grammaire latine, thème latin, grammaire française, orthographe, histoire-géographie, récitation classique et lecture, deuxième accessit de calcul, premier accessit de version latine.
  39. Green A. « Charles Baudelaire et Madame Aupick » in M. Corcos, L’Adolescence entre les pages, Paris, In Press, 2005, p. 34-35.
  40. Le 5 mai 1884 : « Quelle existence désolante je traverse sous ces climats absurdes […] ; le 25 mai 1881 : « Hélas ! Moi, je ne tiens pas du tout à la vie ; et si je vis, je suis habitué à vivre de fatigue ; mais si je suis forcé de continuer à me fatiguer comme à présent, et à me nourrir de chagrins aussi véhéments qu’absurdes dans ces climats atroces, je crains d’abréger mon existence ». Harar le 6 mai 1883 : « Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l’Europe. Hélas ! », etc…

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