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Les relations précoces avec le père

Auteur(s) : Christian Gérard
Mots clés : états-limite – inhibition – moi (éveil). – Œdipe (complexe d’-) – père (identification au -) – père (primaire) – père-enfant (liens précoces) – pulsion/pulsions – symbolisation – transfert

Le Congrès des Psychanalystes de Langue Française de 2012 nous avait rappelé que le complexe d’Œdipe fut une des grandes découvertes de la pensée freudienne, inscrite dans l’histoire humaine par l’universalité du mythe grec d’Œdipe, au-delà de l’histoire du sujet. L’un des traits de génie de Freud fut d’articuler la structure triangulaire familiale dans laquelle le père est à la fois un rival et un objet désiré, avec l’universalité de la loi du tabou de l’inceste en référence au meurtre du père de la horde primitive. La triangulation de l’Œdipe n’était donc pas qu’une histoire familiale. 

Le congrès de 2013 sur le paternel nous a amené à d’autres interrogations. Avant l’accès à cette conflictualité œdipienne, qu’en est-il des premières relations de l’enfant avec ses deux parents ? La mère bien sûr mais aussi le père. Dans cette perspective, le début de la vie psychique peut-il se penser en termes de triangulations précoces s’organisant avec la mère et le père ? Les premiers liens mère-enfant ont été beaucoup étudiés. Qu’en est-il des relations avec le père à la même période de vie de l’enfant ? 

Si l’importance du père de la horde et son héritage phylogénétique sont des acquis de la théorie psychanalytique, la question reste posée de ce même point de vue sur l’implication du père réel de la vie quotidienne auprès de l’enfant. 

Il est vrai qu’on fait peu référence à des textes freudiens sur le thème des deux parents et particulièrement du père auprès de l’enfant au début de sa vie. Je vais en évoquer trois. 

Le premier est la lettre à Fliess du 6-4-1897 dans laquelle il évoque le vécu des très jeunes enfants quant à la scène primitive : « Je veux parler des fantaisies hystériques, qui remontent régulièrement, comme je le constate, aux choses que les enfants ont entendues très tôt et comprises seulement après-coup. L’âge auquel ils ont reçu un tel message est tout à fait étonnant, dès 6 ou 7 mois ! » Cette citation est intéressante car on y retrouve à la fois la préoccupation pour ne pas dire l’acharnement qu’aura Freud à retrouver la réalité de la scène primitive dans l’histoire de l’Homme aux loups, mais aussi la certitude qu’aura Mélanie Klein dans sa théorie, de la perception très tôt par l’enfant de la sexualité de ses parents, à l’époque indiquée par Freud. 

Le second extrait se trouve dans L’interprétation du rêve (1900) où il soulignait l’importance de la question paternelle. En parlant des patients susceptibles de mettre en doute certaines interprétations au cours de la cure analytique, Freud précisait : « Je m’attends bien à ce que ce genre d’accueil me soit réservé lorsque je mets à découvert le rôle insoupçonné que joue le père chez les malades du sexe féminin dans les motions sexuelles les plus précoces…Je pense pour confirmer cela à tel ou tel exemple où la mort du père s’était produite à un âge très précoce de l’enfant, et où des incidents ultérieurs, inexplicables autrement, démontraient que l’enfant avait bel et bien inconsciemment conservé des souvenirs de la personne qui lui avait été si précocement ravie. » J’ajouterais pour ma part, l’intérêt que joue le père aussi pour les patients de sexe masculin.

Le troisième texte de Freud (1932) se trouve dans la 35ème Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse, D’une vision du monde. A propos de l’état de détresse infantile, il parle de la protection apportée par le père et précise « plus exactement, sans doute l’instance parentale composée du père et de la mère » (comme dans « Le moi et le ça », à propos de l’identification au père de la préhistoire personnelle, il avait apporté la précision « Peut-être serait-il plus prudent de dire : avec les parents »). Il souligne alors que l’être humain se sait en possession de forces plus grandes que dans son enfance mais aussi qu’il est resté tout autant en « désaide » et privé de protection qu’à cette époque ; « que face au monde, il est toujours un enfant ». Reconnaissant maintenant, poursuit Freud, que son père est un être « étroitement limité dans sa puissance et nullement pourvu de tous les mérites… il remonte à l’image mnésique du père de l’époque enfantine, tellement surestimé par lui ; il élève celle-ci au rang de divinité et lui fait prendre place dans le présent et dans la réalité. » 

Il est intéressant de souligner que dans ce texte, Freud fait référence à la détresse infantile de l’enfant et au lien avec le père à cette époque de la vie. De même dans ce texte, il est fait allusion à un père surestimé, idéalisé dont on peut penser qu’il serait pour l’enfant, en lien avec un père tout puissant hérité du passé phylogénétique. Ainsi, le père tout-puissant et son héritage archaïque seraient en lien profond avec le père de la détresse infantile, celui de la toute petite enfance qui dans le meilleur des cas perdurera toute la vie, sous d’autres formes au gré des rencontres avec d’autres hommes et continuera à accompagner le sujet. Ce lien entre le père de l’héritage archaïque et le père de la quotidienneté confirme bien évidemment la différence fondamentale, structurale avec la mère, tout en prenant en compte les liens précoces du père et de l’enfant. 

Cela valide, lorsqu’on pense le père du début de la vie psychique, la nécessaire intégration, prise en compte d’un père tyrannique des temps originaires issu de la phylogénèse tel que Freud l’a défini, s’organisant dans le psychisme du sujet avec un père « ontogénique » dont une des origines se situe dans la réalité, « le père de la quotidienneté ». C’est ce dernier que j’ai appelé par ailleurs de manière un peu caricaturale Le père primaire (Gérard, 2004). Il nous parait important de mettre en relief ce père du quotidien qui vit avec l’enfant car d’une manière générale, la question du père en psychanalyse est abordée dans la suite des travaux de Freud dans Totem et tabou, où le père est considéré principalement d’un point de vue phylogénétique, le meurtre du père de la horde primitive s’y déclinant alors en une culpabilité dont un des termes allait devenir sous la plume de Freud L’identification au père de la préhistoire personnelle et par ailleurs le surmoi ; cela amenant à considérer le père principalement d’un point de vue symbolique. 

Cette question du père du début de la vie psychique a été abordée par plusieurs auteurs postfreudiens, évidemment chacun à leur manière. 

– On peut ainsi citer Mélanie Klein (1928) et sa conception de l’OEdipe précoce, complété par ce qu’elle en dit à la fin de son oeuvre en 1945 lorsqu’elle évoque dans une note de son article Le complexe d’OEdipe éclairé par les angoisses précoces : « En m’attardant sur la relation fondamentale du petit enfant au sein maternel et au pénis paternel, et sur les situations d’angoisse et les défenses qui en parviennent, je ne pense pas seulement à des objets partiels. En fait ces objets sont associés dès le début dans la pensée de l’enfant, à sa mère, et à son père. Les expériences quotidiennes avec les parents, la constitution de la relation inconsciente avec eux en tant qu’objets internes, viennent s’ajouter à ces objets partiels primitifs et accroître leur relief dans l’inconscient de l’enfant ». C’est un point de vue intéressant puisque Mélanie Klein dans cette citation prend en compte non seulement la fantasmatique inconsciente de l’enfant, mais aussi son vécu dans la réalité. 

– Jacques Lacan (1958) particulièrement dans son séminaire Les formations de l’inconscient dans les trois chapitres : La forclusion du nom du père, La métaphore paternelle, Les trois temps de l’OEdipe. Je voudrais souligner à propos de cet auteur que, si on a put lui faire le reproche d’une théorie trop centrée sur la symbolique paternelle, on peut noter la position originale pour l’époque qu’il a par rapport à ce qu’il appelle la symbolisation primordiale entre la mère et l’enfant et qui me parait proche de la symbolisation primaire telle qu’on en parle aujourd’hui : « …même si elle est un être mal adapté à ce monde de symbole ou qui en a refusé certains éléments, cette symbolisation primordiale ouvre tout de même à l’enfant la dimension de ce que la mère peut désirer d’autre, comme on dit sur le plan imaginaire. C’est ainsi que le désir de l’Autre fait son entrée…de façon concrète… ». N’est-ce pas là une formulation proche de « la censure de l’amante » que je vais évoquer en parlant de Michel Fain ? 

– Claude Le Guen (1975) et sa conception du « non-mère » : Cet auteur s’est intéressé lui aussi aux relations originaires de l’enfant particulièrement sous l’angle du développement du moi, ce qu’il appelle « l’éveil du moi ». Pour Le Guen, le moi de l’enfant existe et se constitue en même temps que l’objet, le témoin de cette étape du développement en seraient les conditions du déclenchement de l’angoisse à la vue de l’étranger. Cela se situerait entre six et neuf mois à l’âge de la survenue de « la peur de l’étranger ». La mère est désignée comme l’objet reconnu en tant que tel et pouvant donc être perdue. L’étranger troisième personnage est celui qui vient désigner cette perte sans être lui-même investi comme objet précise l’auteur. Il signifie la perte de la mère et est la marque de son interdit. Le Guen le nomme non-mère, pure négativité souligne-t-il n’existant que par la non-existence de la mère. 

L’auteur : « …propose de considérer cette situation, telle qu’elle est postulée par la peur de l’étranger, comme étant l’expression d’un modèle structurant et organisateur celui du complexe d’Œdipe originaire. » Ce non-mère permettra d’étayer l’imago du père. 

– Piera Aulagnier. Dans son livre La violence de l’interprétation (1975), sa théorisation l’amène à considérer que : « le plaisir du corps de l’enfant apprend à découvrir un autre-sans-sein mais qui peut néanmoins se révéler pour l’ensemble de ses zones fonctions érogènes source de plaisir, devenir une présence qu’on désire, même si elle est souvent la présence qui dérange. L’entrée du père sur la scène psychique obéit à la condition universelle réglant cet accès pour tout objet : être source d’une expérience de plaisir qui en fait pour la psyché un objet d’investissement. » 

– Michel Fain et son texte sur La censure de l’amante parle du désir paternel ressenti d’emblée, ce qui nous parait bien rendre compte d’un père réel, important dans sa rencontre précoce avec l’enfant : « …la mère redevenant femme rompt l’identification primaire, et libère de ce fait les potentialités instinctuelles du ça de l’enfant. C’est ce qui m’a amené à parler de la censure de l’amante s’exerçant d’emblée sur ces potentialités susceptibles de gêner le désir paternel. Ainsi, dans de bonnes conditions, le ça de l’enfant se trouve précocement confronté au désir paternel. » Il me parait important de souligner que dans cette citation, Michel Fain parle du désir paternel pouvant être ressenti directement par l’enfant ; désir à son égard et désir pour la mère. Il perçoit donc dès cette époque la différence qualitative des désirs de ses deux parents. 

– Jean-Luc Donnet qui dans son travail sur l’identification primaire considère que celle-ci « … désignerait, au sein des liens primitifs de la symbiose, un pôle « anti-çaïque », présexuel, présymbolique ». Il évoque aussi le caractère anaclitique du lien au père dans le texte de Freud Pour introduire le narcissisme, considérant que : « le père a toujours été déjà là, et s’il vient « en second », c’est toujours dans une temporalité de l’après-coup ». 

Cette rapide revue de textes de Freud et d’auteurs postfreudiens montre que ce père du début est évoqué dans plusieurs travaux non négligeables. Mais force nous est d’observer qu’on n’y fait que peu référence. Peut-être parce qu’une telle approche remettrait en question (ce qui n’est pas le cas) la dyade mère-enfant qui est à la base de bien des théories psychanalytiques ? 

C’est dans cette perspective d’une approche plus systématisée des relations entre le père et l’enfant au début de la vie psychique, que je situerai mon propos. Avec cette précision que cet accent mis sur ces liens précoces n’écarte en rien la prévalence des relations avec la mère, que le principe général de la triangulation apportée par les deux parents auprès de l’enfant. 

De même, cette idée ne remet pas en question le principe général d’un père de la prématurité qui incarnerait dès le début l’ambivalence inhérente au complexe paternel, ce que la névrose de contrainte met caricaturalement en relief : « le père impitoyable et le père adulé ». Rappelons que Freud, reprenant les travaux d’Abraham, relie l’apparition des premières marques de l’ambivalence de l’identification primaire au stade sadique-oral. C’est cette phase de l’incorporation orale que Freud met étroitement en lien avec l’identification primaire. Cela souligné pour préciser une nouvelle fois la différence entre la relation père-enfant et mère-enfant ; d’emblée, nous ne sommes pas dans le même registre, mère et père sont différenciés. 

Ce que Freud (1921) développera dans le chapitre sur l’identification dans Psychologie des masses et analyse du moi, apportant des éléments essentiels. L’identification au père évoquée dans un registre oedipien l’est aussi « dès le début » : « L’identification est au demeurant ambivalente dès le début, elle peut tout aussi bien se tourner vers l’expression de la tendresse que vers le souhait de l’élimination. Elle se comporte comme un rejeton de la première phase orale de l’organisation de la libido, dans laquelle on s’incorporait, par le fait de manger, l’objet désiré et prisé, et ce faisant on l’anéantissait en tant que tel. » Comme le disait Freud : « L’identification est la forme la plus précoce et la plus originelle de la liaison de sentiment », cela pouvant concerner la relation avec la mère, mais aussi celle avec le père au début de la vie. 

Dans ces liens de la prématurité, l’identification primaire joue un rôle de premier plan et amène, comme nous l’avons souligné, la marque d’une ambivalence d’emblée présente dans la relation père-enfant. Cette caractéristique de la relation avec le père la différencie clairement de la relation primaire avec la mère. Mais si l’on prend en compte ce lien père-enfant à la même époque et ses effets sur la psyché, nous pouvons postuler que, sans remettre en question l’identification au père de la préhistoire personnelle telle que Freud (1923) la définit particulièrement dans Le moi et le ça, l’identification au père pourrait, elle aussi, être définie comme l’est l’identification primaire à la mère. Cette identification au père serait donc antérieure au choix d’objet, mais appartenant aussi à cette catégorie de lien primaire dans lequel « investissement d’objet et identification ne sont pas à distinguer l’un de l’autre » pour reprendre la formule de Freud dans Le moi et le ça. 

On peut en effet penser, que la proximité avec le père inclut des vécus affectifs et sensoriels qui font trace dans le psychisme en devenir de l’infans. Freud parle ainsi dans la citation déjà évoquée D’une vision du monde : « …d’image mnésique du père de l’époque enfantine. » 

Cette conception des relations avec le père est cohérente avec un point de vue économique considérant que le narcissisme le plus précoce n’exclut pas la possibilité des investissements d’objet, comme cela est possible dans la relation avec la mère. 

De même, cette idée d’un père perçu dès le début par l’enfant n’est pas en contradiction avec le principe d’une dualité mère-enfant parfois qualifiée de symbiose primaire ou de dyade. On peut en effet considérer que dans les stades du début du développement psychique, les objets mère et père sont différenciés dans la réalité « au-dehors », ce que le moi du sujet ne peut encore percevoir comme tel du fait de sa maturation en cours. Ils ne sont donc pas nécessairement différenciés au niveau du psychisme du sujet « au-dedans », ce n’est qu’ultérieurement que se différencieront les imagos. A ce stade, il ne s’agit que de traces qui n’ouvriront sur une différenciation interne qu’avec la construction progressive du moi. 

L’enjeu est important si on accepte de considérer que le père de la quotidienneté, affectif et corporel, a un rôle dans l’apparition de ce pôle présexuel, présymbolique. L’affect est en effet essentiel dans ce temps mystérieux de l’aube de la vie psychique, ce dont rend bien compte la belle définition du pictogramme chez Piera Aulagnier (1975) « affect de la représentation et représentation de l’affect ». 

Un point essentiel nous parait être de considérer que si le sujet ne peut différencier les objets mère et père, il peut sans doute très tôt percevoir la différence de leur pulsionnalité du fait de relations corporelles, sensorielles, psychiques différentes. C’est dans cette perspective que s’inscrirait la perception du père dès le début par l’infans, non pas reconnu comme tel, mais dans une différence, précurseur des premières triangulations. Cet investissement pulsionnalisé et différencié du sujet par chaque parent, rencontrant la propre pulsionnalité du sujet, lequel ferait preuve d’une réceptivité à la pulsionnalité des objets primaires, comme à la complexité de leurs modes de gestion de leurs mouvements pulsionnels, permettrait l’entrée dans le présymbolique et le présexuel. Ce père « du début » tel que nous le décrivons, incarné, sensoriel, est à différencier du père symbolique dont le rôle est principalement de trianguler la relation avec la mère sur le principe de la conflictualité œdipienne. Il est aussi à différencier du père de l’Œdipe précoce de Mélanie Klein car dans ma façon de voir les choses, l’infans perçoit la différence de pulsionnalité de ses deux parents avant de percevoir l’aspect sexuel et œdipien de leur lien. Ce père n’est pas non plus le « père dans la tête de la mère » qui est en fait un père œdipien, organisé à partir du complexe d’Œdipe de la mère. Ce n’est pas un rival de la mère, ni un substitut, ni un père mimant la mère dans un rôle maternant, il est identifié auprès de l’enfant par son investissement et sa propre pulsionnalité. 

Comme on le voit, il y a plusieurs pères, celui du début de la vie de l’enfant que j’ai appelé « père primaire », le père symbolique qui triangule par principe et bien sûr dans la réalité, le père « dans la tête de la mère » qui lui permet bien évidemment d’assurer la loi et la triangulation en l’absence du père ou d’un de ses substituts. 

Dans cette perspective, nous retrouvons les développements du rapport du Congrès de 2013 de Christian Delourmel sur ce qu’il appelle le couple inhibition/tiercéisation. Je pense en effet que la relation avec ce père du début de la vie psychique conditionne l’élaboration des symbolisations primaires que je définis comme organisatrices du moi corporel, prises dans la relation affective avec l’objet, organisant les premières différenciations dedans/dehors, contenant/contenu, bon/mauvais. Ce qui permet alors la différenciation du moi-réel définitif à partir du moi-plaisir initial tel que Freud (1925) le définit dans La négation. 

Ces symbolisations primaires permettront l’élaboration des premières triangulations. Dans ma façon de concevoir ces premiers temps de la vie psychique, une atteinte portée aux symbolisations primaires aurait pour conséquence une source de confusion au niveau du moi naissant (liée aux difficultés dans les différenciations contenant/contenu) empêchant alors cette « fin de la mobilité de la pulsion » dont parle Freud dans Pulsions et destins des pulsions. C’est dans ce manque que s’organiserait la pathologie des premières inhibitions avec des suites possibles sur les processus de refoulement, l’élaboration de la conflictualité œdipienne et les inhibitions secondaires. Dans ma conception de l’inhibition primaire (Gérard 2009), je suis proche à la fois de la conception de Freud (1895) dans L’Esquisse d’une psychologie scientifique où le moi se voit investi de la fonction d’inhiber les processus primaires, et en accord avec la dimension économique de limite du passage de quantité telle qu’elle sera développée dans la 2ème topique. Les liens entre l’inhibition et les processus primaires sont en effet évoqués par Freud dans L’esquisse dans ce qu’il appelle à cette époque « expérience de satisfaction ». Le moi se voit investi de la fonction d’inhiber les processus primaires consistant en une libre circulation de l’excitation jusqu’à l’image. L’inhibition a ainsi très tôt une fonction essentielle, liée à l’état de détresse infantile, à l’ « Hiflosigkeit », au plus proche de la naissance psychique. Il y a là une dimension économique de limite de passage de quantité dont on sait l’importance qu’elle aura dans la 2ème topique, prenant toute sa valeur dans les pathologies traumatiques, narcissiques et limites. 

Mais la notion d’inhibition renvoie bien sûr aussi, à la conception freudienne de 1926 d’Inhibition, symptôme et angoisse, à une forme de renoncement mettant au premier plan une fonction du moi faisant l’économie d’un conflit ou évitant les conséquences des processus de refoulement, ce dont le patient état-limite serait privé, le laissant ainsi confronté à ses angoisses du fait de la difficulté, voire de l’impossibilité à constituer des symptômes. On rencontre ainsi chez ces patients des angoisses sans objet ou encore la difficulté de constituer des phobies dans l’enfance. 

Cet évitement du refoulement amène à considérer ce qui se passe antérieurement à ce processus, et donc à s’interroger sur les relations possibles entre l’inhibition et l’intégration des premières expériences. Au-delà des relations de l’inhibition avec le moi, la question se poserait des liens entre l’inhibition et des mécanismes telle que l’identification primaire, donc bien avant la période œdipienne. 

À l’inverse, pourront aussi se développer des formes d’excitation psychique retrouvées dans la pathologie de certains enfants en difficulté et des patients états-limite. En effet, les premiers freinages pulsionnels, ainsi que les prémices de la rencontre avec l’objet qui sera progressivement perçu et différencié, découlent de la qualité de ces premières inhibitions. On peut en effet imaginer qu’une atteinte portée à ces éléments, laisse le sujet dans une forme d’excitation qui ne permet pas les différenciations les plus élémentaires ; cet ensemble conditionné par l’inhibition primaire peut être considéré comme un préalable à la mise en place du fantasme de scène primitive, dont on connait l’importance pour le développement de la conflictualité œdipienne. Les troubles des premières différenciations moi-réel, moi-plaisir pourraient porter atteinte à l’instauration de ce fantasme originaire en empiétant sur la possibilité d’instaurer un fantasme de scène primitive uniquement fantasmatique (Gérard, 2010). Comme si une forme de doute s’instaurait, amenant le sujet à un accrochage dans le perceptif qui prendrait alors le pas sur l’endopsychique, pouvant perdurer tout au long de la vie comme dans le cas des patients états limite. C’est ce qui amènerait ces patients à toujours rechercher un contact perceptif avec l’analyste, rendant ainsi parfois difficile le passage au cadre classique divan-fauteuil ; la disparition de l’analyste du champ visuel du patient renvoyant sans doute ce dernier à des troubles des premières symbolisations telles que nous les avons définies.

Je reviens à la question des premières symbolisations. Leur qualité conditionne l’accès aux symbolisations secondaires. Ces dernières sont les symbolisations qui permettent l’entrée dans le monde secondarisé, et à l’enfant d’accéder aux apprentissages et à un monde fantasmatique nuancé et apaisé. En dernière extrémité, leur dysfonctionnement, leur manque jusqu’à la question de la forclusion conduit le sujet vers la psychose. 

Mais cette question des symbolisations primaires et secondaires est à aborder de manière plus nuancée et plus compliquée car elle apparait fréquemment dans notre clinique sous des formes plus discrètes. Sans doute tout d’abord dans la clinique des enfants dysmatures, hypermatures, ou plus encore dysharmoniques, dont le moi s’est développé de manière hétérogène donnant le sentiment d’un fonctionnement bancal. Ce sont des enfants qui présentent des résultats complexes, lorsqu’ils passent un bilan psychologique, les performances sont en décalage avec les aspects affectifs, émotionnels de la personnalité. Il s’agit là probablement du développement de symbolisations secondaires étayées par des symbolisations primaires constituées dans des conditions de début de vie difficiles pour l’enfant. 

On retrouve ce type de difficultés chez les patients adultes souffrant de troubles narcissiques, ceux qu’on appelle les état-limite, pouvant par exemple présenter une réussite sociale importante avec parfois des postes de haute responsabilité et qui par ailleurs se retrouvent dans des situations personnelles, émotionnelles, compliquées et douloureuses, confrontés aussi à des angoisses souvent sans objet. On reconnait là rapidement décrits, les patients rencontrés dans la clinique actuelle. Là encore, les aspects dysharmoniques de leur personnalité évoquent un développement dans lequel les aléas de l’organisation des premières symbolisations n’ont pas permis un développement harmonieux de la personnalité. 

Cela permet de s’interroger sur le fait que les patients état-limite rencontrés dans la clinique adulte pourraient être les enfants dysharmoniques rencontrés dans les consultations pour enfant. Avec comme arguments que les uns comme les autres, outre les troubles des symbolisations primaires évoqués, présentent des carences des processus de refoulement, des difficultés d’entrée dans la conflictualité œdipienne, une qualité d’angoisse souvent sans objet. 

Bien sûr, il n’est pas nouveau de mettre ainsi l’accent sur la qualité des premières relations objectales dans les processus de symbolisation. Mais je voudrais aussi mettre en relief le rôle de ces symbolisations primordiales dans le deuil des objets primaires et dans les défenses maniaques. Peut-être devrions-nous parler plutôt de deuil des représentations des objets primaires, puisqu’au moment où ces questions se posent chez les patients adultes, ce sont des objets inconscients. 

Mais l’important est que ces symbolisations primordiales ont une fonction essentielle dans la différenciation de l’objet et en conséquence sur l’individuation du sujet puisqu’elles permettent les premières différenciations contenant-contenu. 

On peut aussi faire l’hypothèse que la persistance dans l’inconscient d’imagos indifférenciées est en lien avec cette pathologie du deuil primaire.

Si le père ne peut tenir une place suffisamment organisatrice d’une triangulation précoce de bonne qualité au début de la vie, il y aurait alors une atteinte portée aux premières symbolisations générant comme nous l’avons évoqué une forme de confusion au niveau du moi du fait des difficultés à différencier le contenant et le contenu. C’est dans ce manque que s’enracinerait la pathologie de l’inhibition, ce que nous avons retrouvé dans notre clinique lorsque le père reste mystérieusement endeuillé « depuis toujours. » Les identifications primaires dont il est porteur sont alors infiltrées par ses propres identifications dépressives, en fait le plus souvent mélancoliques dans les cas les plus graves. La confusion est une source d’inhibition. Un trouble des premières inhibitions en serait la conséquence sur le modèle du couple inhibition-dépression du monde secondarisé. 

Le cas de l’Homme aux loups va dans ce sens, évoquant un enfant confronté à un père déprimé, voire mélancolique. Ces identifications possibles à l’objet de l’objet ou aux identifications des parents, rendent compte d’une perspective transgénérationnelle et de transmission de troubles apparemment magiques pouvant sauter une ou plusieurs générations. 

S’il est vrai que dans l’histoire de l’Homme aux loups tel que Freud l’évoque, le phylogénétique fut un recours pour lui lorsqu’il voulut prouver la pertinence de ses théories sur la scène originaire, l’exemple de ce célèbre patient de Freud renvoie aussi à l’importance du père de la réalité. On se souvient à ce propos que le père de Serguë fut un père très présent et très proche de son fils. Un « père primaire » pourrait-on dire, très attentif à tout ce qui concernait son fils précocement. On peut se rappeler aussi de la mère décrite implicitement comme un objet primaire carenciel. 

Le cas de l’Homme aux loups me parait illustrer de manière évidente le fait que les pathologies ne sont pas toujours en lien avec la relation maternelle précoce. On y retrouve une mère apparemment froide et un père mélancolique ou presque.

Incidences sur la clinique. Un des intérêts de suivre mon point de vue pourrait être de considérer qu’il ouvrirait sur la clinique. Je vais reprendre le 1er cas d’un des rapports du Congrès sur le Paternel, celui de Christian Delourmel, pour illustrer mon propos. L’hypothèse d’une différenciation de la pulsionnalité perçue précocement par le sujet dès le début de la vie psychique comme je l’ai évoquée, permet de penser qu’elle se retrouverait dans la relation transférentielle de la cure psychanalytique. De la même manière qu’on peut parler d’un transfert paternel et d’un transfert maternel, il serait possible de considérer que les transferts archaïques rencontrés dans les traitements des patients état-limite et des enfants en grande difficulté ne sont pas indifférenciés : ils pourraient s’organiser dans un registre de transfert maternel primaire mais aussi dans un registre de transfert paternel primaire. 

Dans son rapport, l’auteur nous parle d’un patient dont les difficultés ont commencé dès la toute petite enfance : énurésie, encoprésie, troubles du langage, anorexie, hypothèse d’une « capsule autistique », troubles s’étant ensuite développés tout au long de sa vie. L’absence de rêve et les activités débordantes amènent à s’interroger sur la qualité des inhibitions du début de la vie telles que je les ai évoquées et sur les premiers freinages pulsionnels. Un manque dans les premières triangulations aurait-il porté atteinte à l’organisation des symbolisations primordiales ? Le cocon, la capsule dans laquelle il se sent enfermé, renverraient-ils à un impossible deuil de l’objet primaire, un enfermement avec une imago indifférenciée jusqu’à la rencontre avec son analyste ? Pourrait-on entendre cette extraction de « la vielle carcasse de homard » comme un travail dans le registre d’une relation transférentielle paternelle telle que je viens de la définir, permettant ce deuil et une sortie de cette relation pathogène ? Les résultats de ce travail dans le contexte de ce transfert particulier ouvrent à la différenciation des imagos maternelle et paternelle. Ce qui est visible lorsque le patient évoque : « Mon père, transparent, collé, englobé à ma mère… » et qu’ensuite, après qu’ait pu être élaboré le fantasme de scène primitive, apparait clairement la représentation des deux parents. Un exemple d’interprétation illustrant cette hypothèse pourrait être ce que dit l’analyste lorsque le patient évoque une nouvelle fois la scène du déshabillage de la mère. L’auteur du rapport se souvient à ce moment d’une séance au cours de laquelle le patient avait parlé de son père réparant un mur et lui dit : « Vous aligniez vos formules de maths comme votre père montait des briques, pour mettre un mur entre votre mère et vous ? Pour qu’elle ne lise pas dans votre regard un désir de mâle ? Comme le mur de paroles que vous montez ici entre vous et moi ? » De notre point de vue l’analyste se place avec cette interprétation comme triangulant la relation mère-fils dans un transfert paternel primaire puisque l’interprétation de Delourmel à propos de ce mur de paroles monté entre le patient et lui, fait écho aux propos de Mr H qui disait qu’il « se sentait envahi par le corps de sa mère » quand il avait évoqué ce souvenir. 

Par ailleurs, du point de vue de son contre-transfert, l’auteur du rapport ne se situe-t-il pas là encore dans une position paternelle telle que nous la définissons, lorsqu’il s’interroge sur le discours « mur du son – mur de sons » de son patient ayant eu « pour fonction d’assurer, dans la situation analytique, celle d’un mur-écran-bouclier opaque interne visant à le protéger d’une imago de mère phallique projetée sur l’analyste » ? Une triangulation précoce dans le transfert pourrait-on dire. 

L’intérêt du repérage d’un transfert dont la qualité pourrait être qualifiée de paternel primaire est de permettre d’envisager une stratégie interprétative différente d’un registre de transfert archaïque de type maternel. Schématiquement, le premier se situerait dans un contexte triangulant et séparateur (c’est l’exemple dans le cas du patient de Christian Delourmel) quand le second serait globalement plus contenant. 

Pour terminer et pour résumer

J’ai souligné l’importance accordée au père de la préhistoire et particulièrement au père de la quotidienneté. Ce père de la réalité affective et corporelle de l’enfant m’apparait en effet important à prendre en compte dans sa contribution à l’élaboration des symbolisations primaires, des triangulations précoces, des premiers freinages pulsionnels et de l’élaboration des prémices du fantasme de scène originaire. Dans cette perspective, la perception par l’enfant dès le début de la vie psychique, de la différence de la pulsionnalité maternelle et paternelle, me semble un élément essentiel de la discussion. L’hypothèse d’une différenciation des transferts archaïques en transfert maternel primaire et paternel primaire en découlerait. Sa reconnaissance par l’analyste peut permettre une ouverture dans la cure analytique des patients états limite et des enfants en grande difficulté, pour lesquels les analystes sont parfois démunis, confrontés au caractère désorganisé et désorganisant de certains transferts archaïques, préœdipiens.

Conférences d’introduction à la psychanalyse,
13 Février 2014 

 

Références bibliographiques
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