Pas d’eczéma ni d’asthme avant la naissance ! L’événement de la naissance c’est d’abord un état asphyxique : c’est l’air dans les alvéoles bronchiques inondées et les sensations cutanées de contact avec l’extérieur, du milieu aqueux à l’air sec, de la peau mouillée à la peau sèche. Les pathologies allergiques sont héréditaires dans 70% des cas, mais de plus en plus fréquentes et les enquêtes sur les allergènes et les diverses pollutions n’en finissent pas de créer des suspicions… Qu’il s’agisse de l’eczéma de contact, de l’eczéma de stress, des rhinites allergiques et de l’asthme, l’anomalie immunitaire des anticorps en excès (IgE), hyperactifs vis-à-vis des allergènes banals, est plurifactorielle. On accorde de plus en plus d’importance au rôle bénéfique des bactéries dans l’immunisation néonatale, à la flore transmise au nouveau-né au contact de la mère. Elle participe à la digestion et à sa protection contre les agressions bactériennes. De sorte que c’est une nouvelle raison de dénoncer le rôle négatif de l’excès d’hygiène, d’asepsie, par exemple en cas de césarienne ou d’absence d’allaitement maternel. Après la carence affective (le Spitz des années quarante), la carence immunitaire ! Les recherches immunologiques contemporaines s’intéressent notamment au rôle du microbiote intestinal et au cerveau entérique (qui fait partie, avec les systèmes sympathique et parasympathique, du système nerveux autonome, dit neurovégétatif).
À vrai dire, si la science a pour objet tout ce qui peut être objectivé, mesuré, quantifié, les sciences cognitives et les neurosciences sont amenées à prendre en compte les émotions et les liens sociaux, comme par exemple au sujet de l’empathie. Le « darwinisme des groupes neuronaux » selon Edelman et la destructivité au service de « la sculpture du vivant » (l’apoptose) selon Ameisen, apportent un renouvellement stimulant dans les rapports à notre domaine.
La position épistémologique fondamentale de la psychanalyse se fonde sur l’inconscient pulsionnel dont les expressions sont objectivables par la méthode psychanalytique, ce qui implique les divers niveaux du fonctionnement psychique et l’économie pulsionnelle d’Eros et de la pulsion de mort (comme extinction de l’excitation et comme pulsion destructrice). De l’ancrage somatique, nous ne connaissons que ce que les aléas de l’exigence de travail psychique qui en découle nous laissent appréhender : au plus près des sensations corporelles et des altérations du fonctionnement psychique en séance, les divers affects et les phénomènes de liaison et de déliaison psychique.
Certaines pathologies somatiques plus que d’autres justifient des constructions psychosomatiques qu’il peut être intéressant de mettre en rapport avec la physiologie en ouvrant « la boîte noire » du cerveau et, peut-être de retrouver par là des intuitions de Pierre Marty. En dépit des différences de positions épistémologiques, des analogies donnent à penser : des modèles théoriques peuvent trouver pertinence en dépit des différences de nature de l’objet de connaissance, par exemple dans la discrimination du Soi et du Non-Soi, du soi psychique et du soi immunitaire (Cf. Christian Delourmel). Cependant, le point de vue neurobiologique actuel s’éloigne des références biologiques freudiennes : l’instinct non pas comme force mais comme savoir-faire préformé, l’émotion comme programme d’action neurobiologique en deçà du sentiment - de l’affect (Damasio).
L’inconscient originaire, le « noyau de l’inconscient ») serait initialement procédural, c’est-à-dire constitué des règles inconscientes de sentir, d’agir et d’interagir, hors symbolisation (Dornes). On peut en rapprocher « la mosaïque première » de fonctionnements sensori-moteurs non coordonnés, non intégrés, et de conditionnements, correspondant à ce que Marty a décrit comme « automation préalable à la « programmation » (sorte de logiciel de réalisation des désirs ?). (L’automatisme des systèmes périphériques rapides, obligatoires, câblés, est opposé par Fodor au système central holistique, lent, intégratif et sémantique). Ce procédural n’est pas réductible aux représentations de choses freudiennes ni aux représentations d’action. Il est automatique, désubjectivé, opposé au « déclaratif » des désirs et des croyances qui implique, lui, la mémoire propre, singulière, subjective, et les forces de la vie pulsionnelle telles qu’elles sont en jeu dans les organisations et les désorganisations tant somatiques que psychiques.
Les régressions
Le modèle de la régression et de la fixation dans la théorie des stades du développement libidinal a trouvé ses limites dès lors qu’il ne s’agit plus des névroses. Au delà de la névrose, les régressions historique, préhistorique et phylogénétique ont donné lieu aux considérations grandioses de Freud et de Ferenczi, mais, maintenant, la conscience accrue des limites de l’extension de la méthode psychanalytique amène généralement à s’en tenir aux régressions topiques dans les processus psychanalytiques. Cependant, la régression topique peut se faire aux diverses inscriptions psychiques de la mémoire (la lettre à Fliess N° 52, devenue 112). La question est celle des rapports entre ces divers niveaux : intégration, transcription, traduction, transposition ou transformation ? Selon Marty, les différences, du point de vue de la qualification libidinale, se font soit dans le sens évolutif, soit dans le sens contre-évolutif, régressif, du psychique (même anténatal) au somatique inclus.
Or, la référence à la phylogenèse, fort contestée en psychanalyse, revient d’actualité dans la hiérarchie des corrélats neuronaux des émotions de base (Solms et Turnbull, 2015), et celle des fonctions immunitaires : la mise au jour de systèmes archaïques tels ces monocytes du sang qui deviennent des macrophages dévorateurs de microbes. L’imagerie cérébrale fonctionnelle a relancé l’intérêt pour les localisations, les neuromédiateurs et les circuits d’intégration cérébraux. Les différences entre le système nerveux central et le système nerveux autonome donnent fondement à l’opposition de l’activité sensori-motrice et celle des viscères. Ainsi la peau a une double sensibilité : d’une part épicritique, toucher-être touché, d’autre part, intéroceptive, viscéroceptive : la douleur et la chaleur, les voies nerveuses thermo-algiques. La peau par sa surface (la localisation de l’eczéma) et par son épaisseur (la régulation thermique) est ainsi « le plus grand viscère de l’organisme » (Damasio, 2017).
La sensibilité épicritique, extéroceptive, s’intègre dans le fonctionnement général du système nerveux central. La psychophysiologie de la perception décrit des cartographies, des représentations décomposées et recomposées dans cette activité, et, comme pour l’activité sensori-motrice, des boucles somato-psychiques (Cf. Ch. Delourmel). Les fonctions auditives (dont anténatales), visuelles, et cutanées extéroceptives, comportent des fibres nerveuses rapides, d’intégration sous-corticale et corticale en plusieurs aires cérébrales : occipitale, temporale, pariétale. Les cellules gliales de leur gaine de myéline sont pourvoyeuses d’énergie de conduction et parties prenantes de l’immunité (on connait de mieux en mieux les astrocytes et leur rôle dans la mémoire). Il en va autrement pour l’intéroception, la viscéroception (le « monde interne » des sensations), la perception de la douleur, des perceptions régies par le système nerveux autonome (dit neuro-végétatif). Ces récepteurs du toucher, du goût, de l’odorat et de la douleur sont reliés au cerveau par les fibres C., dépourvues de myéline, donc lentes et qui, sans cartographies, sont en contact direct avec les humeurs (hormones, neuromédiateurs, antigènes-anticorps, psychotropes). Comme dans les aires péri-ventriculaires, il n’y a pas de barrière hémato-encéphalique, sang-cerveau. L’intégration neurobiologique sous-corticale dans les relais et dans les sites cérébraux met en jeu le circuit limbique des émotions. L’archaïque neurobiologique dans la phylogenèse implique des relais dans le tronc cérébral supérieur et les ganglions de la base, non sans rapport avec les émotions et le système immunitaire dans la pluralité de ses registres et de ses facteurs.
Ces bases neurobiologiques étant ainsi schématisées, il faut dire que l’abord psychosomatique historique de la pathologie allergique prend tout son relief d’une clinique particulière, celle de « la relation d’objet allergique » décrite par Marty dès 1957.
La relation d’objet allergique ?
Il s’agit d’une sémiologie inconstante chez les allergiques et existante sans allergie, mais typique dans les cas rapportés : un mode de fonctionnement psychique et un mode de rapport à l’autre dans la réalité, caractérisés par ce qui apparaît comme déni d’altérité, déni d’étrangeté, par absence des aménagements défensifs qui règlent normalement la distance à l’objet dans l’entretien et, plus généralement, dans les relations à autrui. Ainsi en est-il dans la clinique de la relation d’objet à laquelle Bouvet (1956) a donné le sens large « des relations sociales du malade et de l’ensemble de ses relations avec son environnement ». Comme l’a écrit Claude Smadja (2008), « Avec la notion de relation d’objet, la psychanalyse a trouvé son instrument de mesure. Mais le passage de l’objet psychanalytique à l’objet psychosomatique, suppose le dépassement d’une limite… Cette limite c’est celle de l’intégration du somatique dans la conception psychanalytique… l’extension de la conception métapsychologique aux événements somatiques. » (p. 205-206)
Du point de vue classiquement métapsychologique, la relation d’objet suppose, dans le modèle de la névrose, l’investissement pulsionnel d’un objet autre que soi et le conflit fantasme-défense qui définit le fonctionnement psychique : c’est la relation du moi à un objet investi par le ça. Or, dans l’allergie, Marty parle du besoin d’un « hôte » : « que chaque objet qui se présente, qu’il soit humain, animal, végétal ou chose, [puisse être] investi comme « hôte » dans un temps très rapide. Et qu’il [puisse], d’ailleurs, au gré des ruptures et des reprises de contact temporo-spatiales, tout aussi rapidement [être] désinvesti et délaissé au profit d’un « hôte » nouveau ». (le cas de Léo est de point de vue exemplaire).
Comme l’a écrit Diana Tabacof, « Il s’agirait pour Marty d’un phénomène de “captation-aspiration” de l’autre mélangé à soi, d’une forme très primitive de contact ». Dans le même sens, Michel Fain a écrit : « Ce type de satisfaction reproduit illusoirement le système de la satisfaction automatique au contact physique de l’objet. » (Fain, 1971, RFP, 2-3, p. 363). Selon lui, le désir de la mère de l’enfant asthmatique est souvent de le ramener à l’état fœtal intra-utérin.
Marty, dans l’article fondateur « Les difficultés narcissiques de l’observateur devant le problème psychosomatique. » (RFP, 1952, 3, 339-358), a commencé par faire l’éloge du « stade du miroir » publié par Lacan trois ans auparavant (1949), mais pour en faire la critique.
Le stade du miroir
Marty cite Lacan : « Le stade du miroir est un drame dont la poussée interne se précipite de l’insuffisance à l’anticipation – et qui pour le sujet, pris au leurre de l’identification spatiale, machine les fantasmes qui se succèdent d’une image morcelée du corps à une forme que nous appellerons orthopédique de sa totalité – à l’armure, enfin assumée d’une identité aliénante qui va marquer de sa structure rigide tout un développement mental. » L’image de soi se fait sur le modèle de l’autre : être dans le regard de l’autre sur soi, unifié idéalement, spécifié, individualisé, à l’encontre de l’être morcelé, désorganisé en proie aux pulsions partielles et aux objets partiels. Il s’agirait d’aliénation dans la dépendance passivante contre laquelle s’insurge la paranoïa comme conjuration du pouvoir de l’objet.
Marty retient notamment trois aspects du stade du miroir lacanien par rapport auxquels il situe la psychosomatique :
- l’importance capitale de la fonction visuelle dans ce que nous croyons être l’approche de la réalité : elle est inexistante en psychosomatique
- la croyance exclusive à l’objet spatialement défini : il n’y a pas d’objet spatialement défini en psychosomatique
- les difficultés attachées à l’idée de morcellement du corps et à la possibilité de la disparition de son image : elle justifie l’idée de la régression jusqu’au somatique
La psychosomatique suppose donc, selon lui, l’exclusion du visuel : celle des fantasmes, des modèles topiques et topologiques, mais aussi l’Imaginaire (le narcissisme spéculaire, les images, les doubles de soi, le préconscient, et pour Lacan, la relation d’objet elle-même) opposé au Symbolique (la chaîne signifiante du langage, l’Œdipe, la Loi, le père) et au Réel (le ça dans la perception de la réalité et le point de vue économique, l’informe = ni imaginaire, ni symbolique « qui ne cesse pas de ne pas s’écrire » et de ne pas se figurer : « l’impossible ». Le ça freudien, comme détermination indéterminée, est redéfini négativement par Lacan comme « le Réel » par exclusion de l’imaginaire et du symbolique. Il est pour Marty au plus près du somatique comme l’irreprésentable, « l’informe » selon Jacques Press.
La référence de Marty au stade du miroir est, donc, surtout une mise en garde contre le visuel, c’est-à-dire la facilité et l’arbitraire des figurations topographiques du dedans et du dehors, de l’envers et de l’endroit, si facilement évoquées en matière d’allergie, comme si l’indifférenciation du soi et du non soi donnait sens immédiat à l’altération du rapport immunitaire anticorps et allergènes chez les patients dits « atopiques ». Le système immunitaire, avant d’être une défense contre les agressions extérieures, est un système de reconnaissance soi-non-soi qui produit des anticorps divers : « un système en réseau d’interactions en équilibre dynamique » qu’il est commode de décrire en termes anthropologiques pour y voir des analogies avec l’économie narcissique (le tri narcissique par le jugement d’attribution de la qualité, la différence du dedans et du dehors).
Marty émet aussi des réserves vis-à-vis des interprétations fondées sur le modèle de l’hystérie de conversion élargi à l’idée de « conversion psychosomatique ». Le corps biologique serait, sinon transparent au sens comme pour Groddeck, du moins transformable par les fantasmes inconscients. Or l’interprétation psychanalytique est sans effet. En fait, les interprétations sont déjà faites par le patient, son entourage et parfois son médecin, et le langage des allergies est riche d’expressions toute faites et de métaphores. Plus précisément, les sensations de l’eczéma seraient liées aux désirs et aux craintes d’être touché et, pour rendre compte de l’asthme, on a même créé le stade du « respir », et l’échange respiratoire comme processus psychique primaire (Anzieu,1982). Au sujet de l’eczéma avant deux ans, Spitz hésitait entre la signification de demande d’être touché et celle de l’isolement auto-érotique.
Pour Anzieu, « la gravité de l’altération de la peau (qui se mesure à la résistance croissante offerte par le malade aux traitements chimiothérapiques et/ou psychothérapiques) est en rapport avec l’importance quantitative et qualitative des failles du moi-peau » qu’il a décrit dans le prolongement du pare-excitation freudien. Le moi-peau peut être considéré comme contre-investissement du « moi-orificiel », celui qui est, selon J. André, aux origines féminines de la sexualité dans les deux sexes, en rapport avec les traces mnésiques des effets passivants de la séduction originaire par les intrusions maternelles et paternelles dans la cavité primitive : subversion libidinale du corps biologique qui est secondairement traduite ou non en fantasmes de viol et diversement symbolisés.
Anzieu, partageant avec Marty la référence à la régression, ajoute : « L’eczéma généralisé pourrait traduire une régression à l’état de complète dépendance infantile, une conversion somatique de l’angoisse d’effondrement psychique, l’appel muet et désespéré à un Moi auxiliaire fournissant un appui total. »
Les fantasmes, les métaphores, les symboles et les mythes en rapport avec la peau sont multiples, mais ils sont les fruits des élaborations secondaires dans les allergies. Marty en décrivant un mode de relation particulier, typique mais inconstant, a situé la psychosomatique en rupture avec cette tendance d’une manière qui orientait autrement la question des rapports du psychique et du somatique. L’intégration homéostatique du système immunitaire et sa régulation dépendent, d’une part du système nerveux central, du système nerveux autonome, du système endocrinien, et d’autre part du psychisme. Depuis quelques décennies, la compréhension des dispositifs biologiques de l’immunité a fait d’immenses progrès au sujet des allergies, mais aussi des maladies auto-immunes, des phénomènes de rejet des greffes, du traitement des cancers, etc… Ils en ont montré la grande complexité dans leurs rapports avec les sites cérébraux et les circuits de neuromédiateurs, d’hormones, de lymphocytes et de polypeptides circulants, mais les rapports avec les émotions, les souffrances et les passions, objets de recherche de la psycho-neuro-immunologie, ne sont pas moins complexes.
La centration sur la relation à autrui définit un objet de connaissance pour lequel la méthode psychanalytique est bien placée. C’est par différence avec les relations d’objets dans les névroses que Marty décrit ce mode relation qui n’est pas non plus réductible au narcissisme spéculaire. Marty décrit « le maintien d’un mode perceptif archaïque, qui n’assure pas l’inscription de traces mnésiques permanentes et qui demande à être renouvelé en continu. » Il serait antérieur et préalable au « stade du miroir », se révélant plus tard par après-coup. L’imitation peut-elle caractériser le rapport à l’autre chez l’allergique ?
L’imitation
Gérard Szwec (1993) a conclu des études cliniques approfondies d’enfants et d’adolescents asthmatiques par la notion de « l’identification par mimétisme ». Elle permet de « garder l’illusion que la dyade primaire mère-enfant se poursuit envers et contre tout, et que l’enfant reste roi. Elle a pour finalité de maintenir la continuité sujet-objet… Elle maintient un mode de pensée animiste (transitiviste ?)… Être l’autre est une façon d’éviter le conflit avec lui. » Dans le même sens, E. Gaddini (1992) a décrit l’imitation en cas de défaut d’identification.
On sait que le film de Woody Allen « Zelig » sur l’homme-caméléon est directement inspiré par la description clinique de la personnalité « Comme si » (As if personality) par Hélène Deutsch (1942). Elle la rattachait à la schizophrénie (on dirait maintenant à un « trouble dissociatif de l’identité »). Elle comparaît ce type d’hyperadaptation apparente avec le caméléon : adaptation non pas à son milieu habituel mais à des situations nouvelles au prix d’une désadaptation fondamentale d’avec soi. Des auteurs en ont rapproché le faux-self selon Winnicott qui suppose un clivage de la personnalité pour une hyperadaptation apparente.
La question de l’imitation a pris une place nouvelle avec la découverte des neurones-miroir (Rizzolati et coll., 1998). Chez le spectateur de l’action, les mêmes neurones et les mêmes circuits que ceux de l’acteur sont activés et peuvent donner lieu à imitation : c’est un fonctionnement mimétique automatique, au plus près d’un déterminisme neuronal (localisé à la surface des lobes frontaux et pariétaux), et qui a d’abord été repéré chez les singes.
Lors du Colloque « Rencontres de la SPP » en 2016, le thème de l’empathie a conduit à discuter le rôle des neurones-miroirs dans les phénomènes d’imitation de l’action et de l’émotion (Cf. les textes sur le Site de la SPP). L’empathie, comme capacité de se mettre à la place de l’autre sans cesser d’être soi, met en jeu d’autres dimensions dont celles de l’émotion et de la mémoire qui, elles, ne sont pas directement et nécessairement en jeu dans les effets automatiques des neurones-miroir. Cependant, les capacités d’imitation ouvrent des perspectives thérapeutiques dans certaines réhabilitations fonctionnelles, par exemple la possibilité de donner une insertion socio-professionnelle à des autistes (du type Asperger) : un mode d’être et d’agir en imitation de l’action de l’autre (Cf. Jacqueline Nadel, 2011).
Mais si l’imitation est, ailleurs, considérée comme défense, comme formation réactionnelle contre le pulsionnel, elle est aussi la violence mimétique, la violence dans « la mimésis d’appropriation » selon R. Girard. A partir de son interprétation de nombreuses oeuvres littéraires, il a décrit les rapports de la violence et du sacré, et la fonction résolutoire de la victime émissaire. Des considérations de grande portée, à vrai dire fort éloignées de la clinique de l’enfant allergique telle qu’elle est étudiée par exemple dans « L’enfant et son corps » (L. Kreisler, M. Fain et M. Soulé, Paris, PUF, 1974).
L’enfant allergique
Les constructions en termes de premier développement, de prototypes, de préformes, de préludes, permettent des simplifications par la réduction des variables, et l’importance initiale de la dimension biologique et corporelle offre un champ privilégié d’interrelations évolutives du somatique et du psychique. De plus, les troubles fonctionnels du premier âge
Offrent la possibilité d’expliciter de façon imagée, évocatrice des constructions théoriques complexes. Confrontée à la clinique, la spéculation métapsychologique trouve ou non validation. Par exemple, l’expectoration dans l’asthme infantile avait inspiré de brillantes constructions théoriques qui donnaient dignité métapsychologique aux fameux « crachats perlés de Laennec », jusqu’à ce que Léon Kleisler précise qu’il n’y a pas d’expectoration dans l’asthme infantile….
Dans la référence au développement embryologique et dans le cadre de l’Ego Psychology, René Spitz a décrit « le sourire à tout visage » du bébé comme premier point organisateur avant celui de « l’angoisse devant l’étranger » au huitième mois environ. Dans la continuité avec « l’empreinte » des oies cendrées attachées à Konrad Lorentz, la survivance chez l’enfant des schèmes comportementaux innés se manifesteraient par le grasping, le cri et le premier sourire (initialement en réponse à une gestalt correspondant à la ligne yeux-front du visage de la mère). Les réponses de l’entourage (de la personne secourable (le Nebensmench) permettent la construction du lien primaire d’attachement comme dimension relationnelle de l’autoconservation. La longue impuissance motrice de l’enfant donne une grande importance au visuel et aussi au contact cutané, qui sont en jeu directement dans les expériences de satisfaction des besoins et, par-là, à l’étayage du sexuel. La clinique des allergiques conduit à prendre en compte l’ambivalence de la mère, voire son rejet de l’enfant dès avant la grossesse et dans la suite. Un rejet qui peut être surcompensé par un maternage exagérément régressivant, ou créateur de néo-besoins (M. Fain). Il en résulterait, en cas de pathologie allergique, l’absence de l’angoisse du huitième mois déjà notée par Spitz.
Beaucoup de recherches de type expérimental ont donné un rôle majeur au modèle de l’attachement si important dans la phylogenèse ne serait-ce que pour la protection des petits vis-à-vis des prédateurs. Schème de comportement préprogrammé, inné, neurobiologiquement déterminé, il est en rapport avec des structures cérébrales connues pour être impliquées (chez les mammifères inférieurs) dans les comportements maternel et sexuel. Solms et Turnbull écrivent (p. 158-159) : « Du point de vue neurochimique, le système est sous la dépendance des opioïdes endogènes, de l’ocytocine et de la prolactine. Chez l’Homme, il a été observé que la stimulation de ces structures provoquait des attaques de panique immédiates, voire, dans un cas, un état de dépression caractérisée…. La séparation de l’objet aimé provoque l’activation du « système panique », ce qui se traduit par la diminution de l’activité opioïde dans les zones cérébrales concernées…. la séparation et la perte sont littéralement douloureuses… ».
Les deux molécules de l’ocytocine et de la prolactine dont le taux est augmenté chez la mère autour de la naissance « sont aussi impliquées dans le comportement sexuel de la femme, ce qui souligne les fondements sexuels de l’intimité mère-enfant… » (p.160).
Ainsi, l’attachement rendrait compte de la relation de tendresse et des réactions à la perte : un fondement biologique pour l’angoisse et la douleur de la séparation, et pour les états de détresse (désaide) que Freud a compris comme signal dans l’activité du Moi de la deuxième topique, et les limites de celle -ci ?
Bowlby a donné à la théorie de l’attachement et de la perte (son livre en trois tomes « Attachement et perte ») une place qui relativisait le rôle des expériences de satisfaction alimentaire, de la sexualité orale et donc de l’étayage du sexuel sur l’autoconservation. A l’époque (1958), Harlow avait montré que les singes maccacus rhésus préféraient la mère-fourrure sans biberon à la mère en fil de fer portant un biberon. Ces découvertes ont induit de nombreuses recherches sur les carences maternelles précoces poursuivant les travaux de Spitz. D’où, par exemple, l’objectivation expérimentale des effets sur le bébé du visage impassible de sa mère (la situation étrange : still face mother) (Ainsworth, Main). Elle a permis la distinction de quatre types d’attachement : sécurisé, évitant, ambivalent ou désorganisé. La question s’est compliquée au sujet du destin du schème d’attachement : il serait intériorisé comme « modèle opérant interne » ( Stern), persistant toute la vie et même transmis de générations en générations…: un point de vue quelque peu béhavioriste élargi à l’intériorité qui ne pouvait qu’être vivement discuté par les psychanalystes théoriciens des relations d’objet, de la conception winnicottienne de la mère-environnement (du holding) avant d’être la mère-objet, et, a fortiori, des tenants de l’intersubjectivité.
Pour donner fondement au modèle théorique du « moi-peau » Anzieu a parlé de « pulsion d’attachement », mais il est difficile de donner à celle-ci un statut métapsychologique, sinon comme processus de pulsionnalisation du lien d’attachement dans le rapport à l’objet. Si tant est qu’elle existe, l’éthologie humaine (Cyrulnik), finalisée par le besoin de sécurité, exclut la notion de pulsion.
« La relation d’objet allergique » pourrait-elle correspondre à la persistance d’un mode de fonctionnement fondé sur le lien primaire d’attachement, initialement biologiquement déterminé et transformé dans l’épigenèse par la relation avec l’environnement (avec la mère-environnement) ? Le mode d’investissement par la mère du premier lien pourrait-il expliquer l’absence de survenue de l’angoisse du huitième mois ?
L’angoisse de l’étranger
Pour Freud, en 1926, l’angoisse de l’enfant est due au danger de la perte de l’objet (ou de la perte de l’amour de l’objet) et celle d’être laissé sans recours devant ses besoins et ses excitations pulsionnelles (douleur et détresse-désaide). Selon Spitz, plus que d’une simple réaction de déplaisir ou de défense par l’évitement et la recherche du contact avec la mère, il y aurait, autour du huitième mois, une projection de l’agressivité sur l’étranger devenu dangereux. Celle-ci est secondaire à la déception de ne pas voir la mère attendue (elle se confond donc avec l’angoisse de séparation). Dornes (2002) estime inexistante la projection à cet âge, mais l’observation montre que l’angoisse de l’étranger trouve son acmé vers la fin de la première année, ce qui rend moins invraisemblable, la thèse de M. Klein selon laquelle il s’agit d’une phobie primaire (en deçà des angoisses paranoïdes): il y aurait projection sur l’étranger de la destructivité interne qui le menace d’anéantissement. La différence entre la mère et le personnage non-mère (sans seins) rendrait possible chez l’enfant le clivage organisateur de la différence : celle du désirable et du haïssable, du bon et du mauvais objet.
L’absence de la projection expulsive et de ses effets de purification du moi (le moi-plaisir-purifié, Freud,1915 et 1925), laisserait sans issue la contradiction entre l’amour et la haine dans ses préformes : une excitation déqualifiée et chaotique qui n’aurait d’issue chez ces enfants que dans des colères et dans la somatisation allergique. Ce sont les bases mêmes de l’économie pulsionnelle qui se voient sapées, la notion d’inachèvement prenant alors ici tout son sens. Chez l’enfant asthmatique notamment, il y a plutôt attirance pour le visage des étrangers, comme pour échapper à la mère trop protectrice.
Le visage de l’étranger comme support de projection de la haine vis-à-vis de la mère (la mère absente comme perdue, la mère qui refuse, la mère ailleurs…) a normalement pour effet l’instauration mnésique du visage et du corps de la mère dans leur spécificité et dans leur bonne qualité. L’attitude de se détourner de l’étranger préfigure le refoulement, mais l’étranger se révèle aussi attirant, et ce qui lui est imputé de soi doit retrouver place en soi, non pas comme intrusion, mais comme introjection pulsionnelle. L’ambivalence trouve ainsi élaboration dans la dialectique des positions paranoïde-schizoïde et dépressive, et dans la structuration oedipienne des désirs et des identifications. Il s’agit alors des relations d’objet proprement dites dans leurs rapports avec l’économie narcissique.
Pour rendre compte de l’absence du deuxième point organisateur, force est de prendre en compte le rôle de l’investissement par la mère, du maintien d’un lien fusionnel dans la réalité de la relation exclusive de soin à l’enfant et, vraisemblablement, dans le fantasme incestueux inconscient. Le surinvestissement de l’enfant comme demeurant le bébé allaité, sinon le foetus, refoule les composantes érotiques du lien oro-alimentaire entraînant le défaut de « subversion libidinale du corps biologique » (Ch. Dejours).
La grande dépendance dans le lien primaire exclut le développement des ressources auto-érotiques de l’enfant, le double retournement et l’instauration d’un narcissisme primaire comportant les attitudes de la mère vis-à-vis de lui, c’est-à-dire un appareil psychique pour traiter, dans l’ordre des représentations, l’ambivalence pulsionnelle, l’incorporation du bon objet corrélative de la projection expulsive du mauvais (initialement, comme excorporation).
Le double retournement et la projection
La projection comme transposition en perception de représentations inconscientes (dont les affects), et en tant qu’elle n’est pas simple animisme, a un effet organisateur du psychisme (Brusset, 2013, p. 118). Elle a des conditions de possibilité : le double retournement, logiquement antérieur au refoulement. Il comporte l’inversion du contenu (plaisir-déplaisir en deçà de l’amour et de la haine) et le retournement contre soi : du déplaisir du manque en plaisir auto-érotique (la succion comme début de la sexualité), de la destructivité en sadomasochisme.
Par la projection qui leur donne statut perceptif visuel sur le visage du personnage non-mère, l’insupportable en soi, le négatif de la colère, la douleur de la séparation, mais aussi les excitations non liées, non spécifiées, sont expulsées et peuvent être évitées. Ce point de vue recoupe l’idée kleinienne du rôle organisateur du clivage primordial, mais le double retournement a une valeur organisatrice plus fondamentale encore. Selon Green, il est le premier appareil psychique pour le traitement des excitations et leur mise en représentations à partir de l’hallucination négative de la mère, c’est-à-dire de la négativation de l’objet, du deuil de l’objet primaire. Green a ainsi décrit le rôle du négatif dans la constitution du sujet de l’inconscient et dans la fonction de structure encadrante du double retournement. Elle est décrite comme condition de possibilité de l’activité de représentations dans les circuits de la projection et de l’introjection entre mère et enfant, des représentations de choses et des affects aux représentations de mots, de l’intersubjectif à l’intrapsychique : narcissisme et relations d’objet proprement dites.
En contrepoint de la relation de contact visuel et corporel de l’enfant et de la mère (voir, être vu, se voir), force est de prendre en compte les effets relationnels de l’oralité comme satisfaction et insatisfaction du besoin alimentaire, comme plaisir et déplaisir dans l’ordre de l’autoconservation (dont l’attachement) et par l’érotisme dans l’ordre des effets de la séduction originaire, de la subversion libidinale. Il s’agit alors des rapports de la bouche et du sein, des pulsions partielles et des relations d’objet partiel, dans les pictogrammes de fusion - indifférenciation et ceux de rejet, d’abjection. L’intensité émotionnelle dans le plaisir et dans le déplaisir (la rage et la colère) a de fortes composantes somatiques. L’héritage phylogénétique le mieux ancré est sans doute celui du goût et du dégoût dont on connait les sites archaïques d’intégration cérébrale (notamment l’insula antérieure, Cf. Damasio). Ces expériences fondatrices des pulsions masochistes et sadiques trouveront intrication et symbolisation dans l’oralité, dans l’analité et dans la génitalité précoce. La relation contenant-contenu que Bion réfère à la digestion et à la métabolisation, intériorise l’identification projective au sens qu’il lui donne de création des liens et d’instauration chez l’enfant de la fonction dite alpha…
En somme, les attitudes et les affects qui, autour du huitième mois, et souvent plus tôt, détournent l’enfant du visage de l’étranger sont l’expression de l’émergence d’un processus durable qui aboutira plus tard aux phénomènes pré-phobiques et aux phobies à divers niveaux de symbolisation : de la peur des espaces dissimulés et derrière soi aux grands animaux qui, dans les rêves, poursuivent et menacent, puis aux petits : les rats et les souris, mais aussi les chevaux et les loups… La projection phobique est corrélative de l’assertivité de l’enfant qui s’exprime dès la deuxième année dans le « non », soit le troisième point organisateur de Spitz : en identification aux « non » qui lui sont dits, le « non » qui rend possible le « oui ». L’analité symbolise cette alternative de l’activité et de la passivité, de la rétention et de l’expulsion, de la domination et de la soumission. « La Négation », selon Freud en 1925, donne au « Non » statut métapsychologique comme substitut intellectuel du refoulement (« la dénégation ») et condition de l’activité de penser, et, aussi, comme destructivité.
L’organisation normale-névrotique, affranchit le sujet de l’indifférenciation avec l’objet (comme de la paranoïa pour lui échapper), de l’aliénation spéculaire et de modes de relation à l’autre fondées sur le clivage, dont la sémiologie de ce que Marty a appelé la relation d’objet allergique tout en insistant sur son caractère régressif archaïque.
L’antagonisme de la projection et de la crise allergique serait imputable, au-delà de la prédisposition innée et des facteurs d’environnement contingents, au surinvestissement de la relation primaire comme attachement affranchi du sexuel du fait d’une entrave venue de la mère par un lien primaire insuffisant ou excessif ne laissant pas de place, pas de temps, pour l’étayage du sexuel sur l’autoconservation, c’est-à-dire pour la réalisation hallucinatoire du désir, pour la transformation de la réalisation hallucinatoire du besoin en fantasme de réalisation hallucinatoire du désir dans l’auto-érotisme structurant la réflexivité du Moi. Dans cette optique, « le néo-besoin » accroit la dépendance de l’enfant à la mère et le prive du développement de ses propres ressources, de l’élaboration, de la traduction, des effets en lui de la séduction originaire potentiellement traumatique, mais aussi des effets structurants des premières triangulations.
La forclusion ?
L’idée lacanienne de la forclusion du tiers symbolique, du père (du signifiant du Nom-du-Père) dans le désir de la mère, est probablement sous-jacente au rapprochement que fait Sami-Ali entre allergie et psychose (Sami-Ali donnait à cet intitulé de son livre de 1984, Le visuel et le tactile, un sous-titre : essai sur la psychose et l’allergie). L’eczéma serait le retour dans le réel du corps de ce qui est aboli dans le Symbolique. Diana Tabacof (2018) expose avec force un point de vue qui s’y oppose, au nom de l’expérience psychanalytique chez l’enfant et chez l’adulte. Elle souligne dans la manifestation cutanée ou respiratoire de l’anomalie du rapport anticorps-allergènes, le rôle pathogène de l’investissement maternel peut-être dès avant la naissance, et au cours du premier développement. Il aurait laissé sans issue la violence pulsionnelle érotique et destructrice qui compromet les relations d’objet, l’expérience de la séparation, de la différence. Mais pour rendre compte de l’évolution en analyse, elle postule la présence au moins potentielle d’un tiers dans l’expérience de l’enfant au sixième mois. Elle ajoute : « Je suggère (par-là) l’idée d’un investissement libidinal de l’objet primaire inscrivant le bébé dans une triangulation ultra-précoce… ». Devant le conflit, la régression à des excitations indifférenciées seraient vouées à la somatisation par action sur le système immunitaire archaïque, et, éventuellement, à partir d’une anomalie héréditaire. Les cas cliniques publiés illustrent, en effet, tant la violence pulsionnelle que le potentiel élaboratif œdipien qui rapprochent allergie et névrose tout en rendant compte de la logique primitive de la somatisation.
Résumé
Dans les cas de pathologie allergique, un mode relation à autrui a une relative spécificité. En l’objectivant dans la sémiologie comme « relation d’objet allergique », Marty a décrit une forme d’hyperadaptation à la relation à autrui par excessive familiarité et mimétisme. Ce système relationnel allergique s’avère fondé sur le déni de l’altérité de l’objet et le clivage qui lui est lié.
Elle peut être comprise comme régression psychosomatique en référence, d’une part aux modèles théoriques du premier lien mère-enfant, d’autre part aux nouveaux développements de la neurobiologie des sensations et des émotions, du visuel au tactile, et dans leur proximité avec les systèmes immunitaires.
L’absence de l’angoisse dite du huitième mois déjà notée dans la clinique de l’enfant allergique par Spitz, correspondrait à une fixation au lien d’attachement dans la relation primaire à la mère (Spitz parlait de pré-objet). Ferait défaut l’émergence de la projection dans ses effets organisateurs, or celle-ci a des conditions : celle du double retournement dans la constitution des auto-érotismes et de l’appareil psychique de traitement des émotions et des excitations pulsionnelles. Ce développement normal affranchit l’enfant d’une trop grande dépendance à la figure et à l’enveloppe maternelle. Cette perspective conduit à des interrogations sur l’investissement de l’enfant par la mère. Il serait de l’ordre du désir de garder l’enfant bébé (voire fœtus in utero), et de l’ambivalence, parfois dès avant sa naissance, plutôt que celui de la forclusion du tiers paternel. La psychothérapie psychanalytique rend possible une évolution souvent favorable.
Références
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