Conférence de Sainte Anne
16 février 2026
J’ai lié dans le titre de cette conférence la problématique des dépendances à celle des dépressions. Je les mets au pluriel car nous trouvons dans notre clinique une large palette de configurations dépressives dont les causes sont variées depuis les problématiques de deuil non élaborés, les attentes déçues et les manques douloureux durablement, ou les préjudices non reconnus souvent liés à des traumatismes enfouis. Tous ces états sont liés d’une manière générale à des blessures narcissiques qui se traduisent par des sentiments d’auto-dévalorisation, de honte et de culpabilité.
Au cours du processus thérapeutique, nous retrouvons fréquemment des relations familiales pathogènes avec un environnement maternel non fiable, inadéquat, avec parfois un objet primaire décrit comme incapable d’investissement suffisamment continu et de qualité par rapport aux besoins narcissiques de l’enfant. Le manque est au centre de ces problématiques : soit le manque de ce qui n'est plus, soit le manque de ce qui n'a pas eu lieu, non au sens de Winnicott d’un évènement qui n’a pas pu avoir lieu psychiquement, càd prendre place dans le psychisme de l’enfant, parce que celui-ci n’était pas là psychiquement pour le vivre et l’intégrer du fait de son immaturité. DWW parlait de « crainte de l’effondrement » par rapport à un traumatisme non vécu càd non symbolisé. J’entends le manque de qui n’a pas eu lieu au sens du manque d’une expérience de lien maternel primaire avec un vécu de satisfaction réciproque, une expérience partagée, capable d’assurer une base narcissique suffisante. Cette expérience qui n’aura pu se vivre pleinement dans l’espace narcissique primaire, a été conceptualisée par Freud : C’est l’expérience de satisfaction qui permet à une activité hallucinatoire de prendre le relai de l’objet absent-manquant.
Addiction, dépendance, et manque sont indissociables pour moi d’une problématique dépressive de pertes et de deuils inaccomplis ou impossibles à élaborer, qui s’inscrivent dans des traumatismes indépassables sans aide thérapeutique.
Comment ces situations se présentent-elles cliniquement ?
L'addiction, qui est l’expression visible d’une dépendance, se traduit par une recherche éperdue d'un produit, d'une situation ou d'un objet à consommer, consommation souvent avide ou insatiable. Ces comportements peuvent être rapportés à des périodes de crise dans la vie d’un sujet, comme réactivation de vécus traumatiques précoces ou d’expériences actualisées, ou comme un retour dans certaines circonstances, d’affects de manque ou de manquements de l’objet externe. Soulignons la valeur paradoxale de l’addiction qui, au lieu de mettre le sujet à l'abri de la perte de l'objet, l'y confronte en permanence dans un vécu répétitif de catastrophe. La compulsion de répétition se loge là aussi, dans ces répétitions masochistes.
La question se pose alors d’une faille dans la construction des objets internes, et du monde intérieur dans sa globalité, et donc cela interroge la fragilité des défenses du moi face aux épreuves de séparation et de perte d’objet.
La dépendance addictive aux objets externes pose d’emblée le problème du statut de l’objet interne et donc de la construction identitaire et narcissique du sujet telle qu’elle a pu se fonder dans l’histoire individuelle avec les premiers objets.
Il faut ajouter que les dysfonctionnements des relations primaires entravent non seulement la constitution d’un objet interne mais aussi celle d’une triangulation œdipienne, précoce et secondaire. Nous observons alors le maintien des désirs incestueux interdits et donc l’impossibilité de renoncement et de deuil des objets œdipiens. La constitution d’un surmoi post-œdipien et des identifications secondaires structurantes seront entravés. Une dépendance et une dépression de nature narcissique peuvent alors s’installer avec des conduites addictives, une culpabilité et une douleur morale difficiles à surmonter.
Il faut rappeler qu’aux premiers temps de la vie de l’infans, l’objet externe, l’objet maternel, est non seulement nécessaire aux besoins vitaux du nourrisson, mais il est fondamental dans son rôle de construction d’un monde intérieur et comme facteur de liaison pulsionnelle dans l’antagonisme pulsion de vie/pulsion de mort. Nous savons que pour le nourrisson, l’attente non satisfaite due à l’absence prolongée de la mère peut entrainer un état de détresse si l’absence est vécue comme une disparition : il s’agit alors d’une angoisse intense de ne pas retrouver l’objet pourvoyeur de satisfaction, de le perdre ou plus tard lorsque l’objet est perçu dans son extériorité, l’angoisse sera aussi liée à la crainte de perdre son amour.
Cliniquement, l’addictivité fait partie des moyens de décharge de l’excitation par les voies les plus courtes. Nous l’observons clairement en tant que symptôme, quand elle est installée dans une dépendance aux toxiques, à l’alcool, au tabac, ou aux médicaments, ou même quand elle passe par des comportements addictifs (le sport, le jeu, et différents objets d’investissement).
Je ne parle pas des conduites addictives qui peuvent être un recours ponctuel pour faire face à une situation temporaire de détresse ou de douleur morale, sans revêtir un caractère psychopathologique spécifique par rapport à la dépendance.
Je parle du problème qui se pose d’un traitement psychothérapique ou analytique lorsque l’appareil psychique est débordé par une quantité, un excès d’excitation qui ne trouve pas d’issue psychique càd qui ne parvient pas à se lier, ce qui nécessiterait une retenue de l’excitation et de sa décharge et une temporalité d’attente. Ces situations évoquent une insuffisance ou une paralysie du masochisme érogène, càd qui renvoient à un noyau masochique érogène mal organisé. Lorsque les défenses du moi ne permettent pas un traitement psychique par petites quantités de l’excitation, c’est la voie courte de la décharge qui est privilégiée
Le problème est en effet celui de l’excitation psychique, et des destins que celle-ci peut avoir quand elle ne parvient pas à prendre une voie psychique, càd à suivre une voie longue de transformation qui serait celle de sa pulsionnalisation et qu’alors seules les voies courtes de décharge, motrices, toxiques ou somatiques, se présentent comme seules issues d’apaisement des tensions.
Si comme je l’ai souligné au début, dépendance, addiction et dépression sont liées dans leur rapport au manque, à la frustration, et à la déception, c’est parce qu’il s’agit toujours du rapport du moi à l’excitation pulsionnelle induite par le besoin de l’objet quand celui-ci n’est ni présent, ni disponible, ni « adéquat ».
Le masochisme érogène primaire et la constitution de l’objet interne
La première expérience de satisfaction est inscrite dans la pulsionnalité orale du nourrisson, telle qu’elle s’organise à partir de la tension d’excitation. Or l’oralité est fortement sollicitée dans les addictions : cette première expérience avec et en en présence de l’objet, laissera des traces qui permettront de constituer un objet interne (avec une intériorité, une vie psychique) grâce à une activité hallucinatoire pourvoyeuse de satisfactions dans le temps de l’attente, en l’absence de l’objet, et dans l’attente de son retour. La satisfaction hallucinatoire du plaisir est la première expérience de satisfaction auto-procurée, en dehors de la présence réelle de l’objet, elle est donc une première manifestation d’autonomie, et d’indépendance. Il s’agit d’un premier travail psychique auto-érotique du sujet dans un rapport de soi à soi, et de soi avec l’objet en soi, nécessairement en appui sur le masochisme érogène primaire.
En effet, la satisfaction hallucinatoire n’est possible que grâce au masochisme érogène, qui permet de substituer à la décharge, l’investissement de l’excitation en la rendant plaisante et productive intérieurement. Il s’agit là d’un premier jeu auto-érotique avec la trace de l’objet présentifié et du plaisir éprouvé avec lui. La détresse et la destructivité primaire, qui peuvent menacer l’appareil psychique en construction sont d’abord définies par Freud comme les expressions de la pulsion de mort dont la finalité serait l’extinction de l’excitation. Mais la fonctionnalité psychique n’est pas compatible avec une extinction de l’excitation qui ne serait pas viable, elle exige la transformation par petites quantités de la tension d’excitation. C’est ce que Freud découvre en 1920, avec le rôle dévolu à la pulsion de vie, à Eros, qui doit « dompter » la pulsion de mort, par un processus de liaison, qui maintient un niveau minimal d’excitation. La liaison est une opération d’investissement par Eros de l’excitation qui permet sa retenue au lieu de sa décharge immédiate. Le masochisme érogène primaire est le résultat et le témoin de cette liaison par Éros de la pulsion de mort, une découverte qui permet à Freud d’apporter une nuance importante à la fonction primordiale accordée jusque-là au principe de plaisir, celui de la détente par la décharge : Freud remplace alors le principe de plaisir par un principe de plaisir-déplaisir qui inclura la temporalité et donc le principe de réalité.
La découverte de l’importance du masochisme originaire pour l’économie psychique, qui permet le traitement de l’excitation, va transformer la métapsychologie. Elle permet à Freud de passer du principe de Nirvana, équivalent d’une extinction totale de l’excitation (non viable, équivalent de la mort) à un principe de constance qui inscrit alors dans l’économie psychique la nécessité d’une retenue partielle de l’excitation. Le principe de plaisir-déplaisir, devient central dans ce qu’il maintient une excitation à minima, comme condition de la vie psychique et de la vie tout courte.
L’addiction à l’objet
Je vais me centrer ce soir sur un phénomène addictif spécifique qui est celui de l’addiction à l’objet : il s’agit du besoin compulsif d’un objet dont la présence dans la réalité externe apparait comme essentielle à l’équilibre économique de ces sujets et au maintien de leur sentiment intérieur d’unité et de cohérence. J’ai défini dans mes travaux antérieurs l’addiction à l’objet comme une pathologie de l'excès contre l'excès, pour mettre en avant la tyrannie du quantitatif de l’excitation qui déborde les capacités de psychisation et de pulsionnalisation, et qui submerge les défenses du moi et ne trouve d’issue que la décharge immédiate, les agirs et les comportements.
Évidemment, ceux-ci se retrouveront aussi au cours de la cure et dans le transfert et seront signifiants dans le processus analytique. D’où l’importance d’en comprendre les mécanismes sous-jacents, économiques et dynamiques, conscients et inconscients.
Avant de vous proposer un exemple clinique, j’ajoute une précision par rapport à l’évolution de la pensée de Freud sur l’origine de l’angoisse : il y a un parcours dans l’élaboration de Freud des origines de l’angoisse. La première théorie de l’angoisse est prise dans un traumatisme lié aux pulsions sexuelles : il s’agit de sa théorie de la séduction en 1896, à partir de ses études sur l’hystérie. L’angoisse est alors liée au refoulement des désirs sexuels, dans le cadre de la première topique. A partir de 1920, avec la nouvelle théorie des pulsions, et la deuxième topique en 1923, l’angoisse sera liée à la menace de perdre l’objet puis en 1926 dans ISA, Freud la relie à la perte de l’amour de l’objet.
En effet en 26, dans « inhibition, symptôme, angoisse », Freud change de paradigme : la dépendance n’est plus exclusivement rapportée aux pulsions, mais à ce qui permet de les satisfaire, et d’assurer un sentiment d’existence, à savoir l’objet. Le mouvement masochiste secondaire qui vient au secours du moi est un recours qui permet un retour à l’objet dont le sujet est dépendant aussi bien pour ses besoins, ses satisfactions libidinales que pour assurer l’assise narcissique du moi. Le masochisme érogène devient un agent de restauration ou de renfort d’une position auto-érotique réparatrice de la détresse narcissique, un protecteur narcissique primordial, il constitue une force de résistance du psychisme par le psychisme.
Pourquoi la reprise de ce parcours ? Parce qu’elle permet de situer les fonctions défensives du moi par rapport à l’angoisse, dans lesquelles j’inclue le masochisme comme forme de défense et de résistance.
Je vais en effet situer mon propos du côté des défenses du moi dans le cadre de la seconde théorie des pulsions (1920), et de la seconde topique (1923), et donc du principe de liaison entre les pulsions de vie et de mort. De l’inconscient et au refoulé, notre attention se portera sur les motions pulsionnelles et les forces en présence entre les instances ça/surmoi/ par rapport au moi qui doit trouver des compromis entre chaque instance et la réalité extérieure.
Après 1920, c’est le moi qui mobilise un système défensif face à l’angoisse en excès, et aux effractions anxiogènes venues du monde extérieur comme du monde interne. Plus précisément, lorsque le refoulement est débordé et ne peut servir à protéger le moi débordé par l’intensité de l’angoisse (quantité d’excitations), celui-ci fera appel à des défenses plus radicales : le déni et le clivage des affects ou de l’évènement traumatique ou même la forclusion.
Exemple clinique
Voici un exemple clinique d’un patient qui me consulta pour l’aider à sortir d’une répétition d’échecs amoureux qui l’atteignaient narcissiquement et lui faisait vivre une culpabilité qu’il ne pouvait surmonter sans l’aide de l’alcool, càd comme il le disait, « un produit à sa disposition ». Il souffrait depuis l’enfance d’une dépression de nature névrotique avec des conduites à risques masochistes. Son inquiétude était grande devant des addictions de moins en moins contrôlables, il souhaitait « sortir du cercle vicieux » où il se sentait entrainé par sa consommation de tabac et d’alcool qui prenait des proportions dangereuses. A ces addictions, s’ajoutait son hyperactivité, une addiction au travail qui d’un côté l’aidait, de l’autre l’épuisait, et une addiction aux femmes qui se succédaient sans qu’aucun lien durable ne puisse s’installer. Il était conscient de son intolérance aux objets qui ne répondaient pas à ses attentes, et qu’il jugeait imparfaits, mais aussi à tout conflit interne qui déclenchait chez lui un afflux d’affects violents, et qu’il traitait comme il pouvait avec les moyens « calmants à sa disposition ». Son incapacité à « gérer les conflits » entamait son estime de lui, il ne cessait de trouver des raisons de se dévaloriser. Il paraissait être dans une quête d’objets à consommer, mais ces objets étaient toujours insuffisants à assurer ce rôle de régulateur économique qui leur était dévolu.
Sa dépression sourde était compensée par des exigences surmoïques qui lui avaient permis de réussir professionnellement mais il n’était jamais satisfait de lui.
Il vivra dans le transfert la même quête désespérée qui l’obsédait dans sa vie : celle d’un lien objectal solide, fiable, et en quelque sorte « imperdable ».
La première période de la cure fut marquée par un transfert massif et par une idéalisation prévisible, par projection sur l’analyste de l’objet parfait tant attendu. Il racontait sans inhibition apparente son histoire, mais il se plaignait de ne pas me voir et réclamait de sentir ma présence et mon écoute pour s’assurer d’être bien en contact avec moi. Il cherchait à me faire réagir pour m’entendre et percevoir mes réactions à ses propos. En fait ce mouvement transférentiel d’emprise prit sens quand il comprit qu’il voulait s’assurer de mon investissement, de mon écoute et de ma bienveillance. La position sur le divan, l’objet étant hors de sa vue, augmentait ce besoin de contact tout en montrant son désir de « forçage identificatoire » …
Mais l’investissement par l’objet n’est-il pas en effet essentiel à l’investissement de l’objet, et la condition de son intériorisation ? Cependant entre investissement et emprise, il y a un écart qui peut se modifier en fonction de la satisfaction ou de la non-satisfaction (P. Denis : Emprise et satisfaction). Ce patient répétait des expériences non satisfaisantes, et sa quête d’objet était au centre de ses plaintes.
Si les recours addictifs, l’alcoolisation, ou les comportements boulimiques surviennent souvent pour éponger des angoisses de vide et de séparation, vécues comme une perte de soi, notre écoute doit être vigilante à la problématique de deuil sous-jacente non élaborée, qui permettra de repérer si la dépression est de nature plus narcissique qu’objectale. Càd d’anticiper le risque d’effondrement mélancolique. Même si la distinction n’est pas forcément pertinente dans l’économie psychique car nous savons bien que toute perte objectale comporte toujours une dimension narcissique car chaque fois, se mêlent aux vécus douloureux de perte ou de désamour, mais aussi aux vécus d’incapacité d’aimer ( ce qui est le cas de ce patient), une part d’atteinte narcissique et un appauvrissement du moi. La clinique des dépressions montre bien que les deux niveaux, le niveau objectal et le niveau narcissique s’entremêlent toujours, de manière singulière, à des degrés et dans des proportions variables, car à la culpabilité s’ajoutent souvent des affects de honte.
Dans la cure, lorsque de telles conduites addictives surviennent dans le mouvement processuel, elles sont aussi liées à l’excitation générée par le transfert et la situation analytique. À certains moments, elles peuvent être comprises comme une manifestation transférentielle destinée à occuper une fonction d'objet tiers entre patient et analyste. La peur de la dépendance et le désir de dépendance se rejoignent en se confondant. La recherche de l’objet à investir est aussi source d’angoisse dans ces cas-là, car l’objet « trouvé » est immédiatement associé à « l’objet perdable ». Du reste, l’objet trouvé est toujours l’objet retrouvé. L’angoisse de perte entraine une recrudescence de conduites addictives qui peuvent survenir au cours du processus quand le lien transférentiel devient « trop chaud », càd trop excitant, nécessitant une baisse de l’excitation dans l’urgence. Ceci, tant que l’élaboration de ce qui se répète avec l’objet transférentiel ne peut être élaboré, et tant que la voie longue psychique ne pourra être investie. Cette manifestation de retour des symptômes est souvent interprétée comme une réaction thérapeutique négative ou comme une résistance, mais il faut l’entendre comme un attachement aux symptômes, de nature masochiste, pris dans le lien aux objets premiers, masochisme qui maintient la liaison pulsionnelle. Ils sont la trace agie d’un lien pathologique, trace qui permet d’éviter la douleur de la perte totale. C’est donc dans l’économie psychique globale de l’histoire du sujet avec son objet perdu-retrouvé-perdable qu’il convient de l’élaborer.
Mais, prises dans le lien transférentiel, ces addictions peuvent aussi révéler leur potentiel réorganisateur et tracer des chemins qui mèneront à l'élaboration de cette dépendance à l'objet qui pourra passer par l’identification au fonctionnement psychique de l’objet analyste. La « crise addictive compulsive » peut ainsi constituer un point d'ancrage libidinal, une défense contre un mouvement régressif mortifère plus désorganisateur puis grâce aux liens transféro-contre transférentiels, se mettre au service de l'associativité et de la remémoration en ouvrant l'accès aux fantasmes inconscients.
Je reviens à mon patient :
Il interpréta aisément sa « boulimie » dans tous les domaines, comme « un trop plein » d’excitations à décharger. Il s’agissait en fait d’une défense contre le vide et pas seulement contre les débordements émotionnels. Ses séances furent vite très investies, mais son idéalisation le confrontera à la déception, devant mon silence, ou « l’insuffisance » de mes interprétations. Son « devoir d’excellence » était projeté sur moi comme partout. La voie de la passivité semblait barrée pour lui, l’activité m’était aussi imposée.
Après une interprétation qui liait les reproches qu’il me faisait à ceux qu’il n’avait pu faire à son père, il put se laisser aller à dire son manque affectif de ses parents : « mon père ne regardait que mes résultats scolaires. Il me critiquait sans cesse, je ne pouvais pas me défendre ; et ma mère était froide, et me prenait rarement dans ses bras. »
Sa souffrance éclata avec une grande intensité à la suite d’une annulation de séance de ma part, non prévue, et annoncée au dernier moment par message. Il imagina le pire, un accident, ma mort, ou la mort de mon mari… Une triangulation peu apparente jusqu’alors, prit place dans cette absence, le laissant seul avec ses fantasmes œdipiens meurtriers. En effet, apparaissait une scène œdipienne meurtrière dans laquelle le père disparaitrait, le laissant seul avec sa mère. A moins que ce ne soit l’inverse, il ne savait ce qui l’angoissait le plus… Plus tard, dans l’analyse apparut un lien très fort au père d’abord fait de haine, une haine qui devenait enfin exprimable, puis apparut une attente de son père, amoureuse, passionnelle, dans un lien homosexuel refoulé jusque-là.
L’érotisation du transfert était sans doute inévitable dans ce contexte parce qu’il s’agissait d’un déplacement qui répète un désir de maintien des liens œdipiens, et affirme un non-renoncement aux désirs interdits. Le transfert produit une re-sexualisation des relations œdipienne et du surmoi. Son élaboration passera par celle de sa culpabilité et du masochisme moral qui est, comme le souligne bien B. Rosenberg, l’indice du non-renoncement, et de la non-acceptation de la castration. Dans le masochisme moral, l’érotisation est maintenue à travers la culpabilité érotisée. Le complexe œdipien ne peut être dépassé que si le sujet, sous l’effet de la menace de castration, se soumet au surmoi et y trouve satisfaction. Ce qui n’est pas le cas du masochisme moral où le sujet érotise non seulement la culpabilité mais la punition qu’il recherche compulsivement et masochiquement.
Par rapport à mon patient : Ses défenses masochistes le protégeaient d’un effondrement mélancolique, peut être par un resexualisation de ses désirs œdipiens, et donc par masochisme moral. Sa souffrance narcissique put se dire à travers ses auto-reproches, ses insuffisances, ou sa lâcheté jusqu’à ce qu’il puisse mettre des mots sur son histoire infantile, sa dépression et ses blessures narcissiques. Il ne pouvait attaquer ses objets dont il se sentait trop dépendant, et il retournait masochiquement sa haine contre lui. C’est le travail de remémoration de sa sexualité infantile qui permit une revitalisation et un renfort narcissique.
Un jour, il me dit qu’il ne se remettait pas d’avoir tellement déçu sa mère… Son fantasme infantile inconscient prenait forme : il n’aurait pas réussi à plaire à sa mère, à la séduire, à la satisfaire…
Le fantasme originaire de séduction aurait pu prendre une forme hystérique, par ex une culpabilité d’avoir réussi à séduire sa mère, ce qui méritait la punition et dans ce cas, la menace de castration aurait pu le conduire à un renoncement. Mais ce fantasme avait pris une forme mélancolique qui le renvoyait à son impuissance d’enfant et non à l’interdit de l’inceste.
Il me dit :
« Je n’étais peut-être pas l’enfant rêvé, pourtant je séduis toutes les femmes…
À la séance suivante, alors qu’il parlait à nouveau de sa mère indifférente et peu démonstrative, je lui fis remarquer qu’il en parlait comme d’une femme qu’il n’aurait pas réussi à séduire...
Après un long silence, il me dit :
« C’est vrai… J’avais beau faire, elle ne me regardait pas … les femmes finissent toujours par me décevoir, mais je ne peux pas critiquer ma mère, j’ai trop peur de la perdre, ce serait une perte totale, je pourrais disparaitre avec elle. ».
Retournement de la déception, de la passivité de l’impuissance, et retour de la tristesse du non-regard de sa mère. Cela fut suivi par une prise de conscience du moyen récupération narcissique qu’il avait trouvé : ce n’était pas lui qui était décevant, c’était l’autre… Sauf que ce mouvement de retournement portait une condensation signifiante qui ne pouvait se réduire à un gain narcissique. Il prenait conscience que sa mère l’avait déçu, et pour la première fois, l’ambivalence jusqu’à la haine émergea avec intensité, sans ménager l’objet transférentiel. L’enfant que j’entendais au début de l’analyse acceptait de se montrer et prenait le risque de se désolidariser de cette dépendance à un idéal inatteignable. Puis, autre niveau de cette condensation : l’extrême sévérité du père, exigeant mais parfois maltraitant, un père admiré et inatteignable, qui avait parallèlement entrainé des fantasmes œdipiens homosexuels érotisés et refoulés à son égard. (on retrouvait l’érotique du fantasme infantile de fustigation, et la vitalité de la sexualité infantile)
Plus tard, la fixation à l’objet maternel, refoulée mais agie dans sa vie d’homme, laissa percevoir sa fonction de défense contre sa relation érotique au père, qui apparut dans un aspect nouveau, séducteur et joueur. Les deux images maternelles et paternelle associées avaient ainsi constitué une imago toute puissante ambisexuée, indifférenciée, et menaçante, qui s’était logée au cœur d’une dépression narcissique, faute d’élaboration des pulsions incestueuses, et faute de capacité de renoncement à ses objets non encore différenciés en objets œdipiens.
Rappelons que l'objet maternel est d’abord inclus dans le vécu narcissique et ne pourra se percevoir comme extérieur et différent que dans un temps second. Ce chemin est la première étape d’élaboration de la différence entre le dedans et le dehors, elle passe par la haine. L’affirmation de Freud en 1915 : « l’objet naît dans la haine », signifie à la fois que l’objet peut être perçu comme extérieur, mais aussi comme autre différent. C’est l’advenue de l’altérité qui est ainsi condensée. Mais la formulation de Freud pourrait être retournée : la haine naît du rapport à l'objet-frustrant, non encore constitué dans son unicité et dans sa différence. Dans certains cas, la haine peut entrainer une violence narcissique, qui relève d’abord d'un manque puis, dans sa persistance, d'un déni d'altérité.
Cette différenciation permet aussi le passage de l’imago (figure ambisexuée non différenciée) à l’objet interne. Càd le passage de figures chargées d’excitation non liées, désincarnées, peu ou pas porteuses de plaisir, à des représentations chargées d’affects et porteuses de satisfactions. La distinction avec l’objet externe séparé et distinct sera organisateur de limites claires. Au cours du processus, c’est l’investissement transférentiel qui peut conduire à un mouvement régressif vers une élaboration de ce qui me semble central dans les problèmes d’addiction : le deuil de l’objet externe en faveur d’un investissement de l’objet interne.
Chez ce patient, l’identification narcissique avait bloqué l’évolution du complexe œdipien, et le passage vers une identification hystérique objectale post-œdipienne ne s’était pas accompli. Pour qu’un complexe œdipien puisse se déployer en névrose infantile, puis être dépassé par le renoncement et le deuil des désirs interdits, pour que la menace de castration soit efficace et protectrice grâce à un surmoi post-œdipien structurant, il faut que des bases narcissiques aient pu se construire au sein du narcissisme primaire et de la dyade mère-enfant. Il faut que des auto-érotismes aient pu se constituer avec une fantasmatique et une activité hallucinatoire auto-érotiques qui incluent l’objet en son absence. Il faut aussi que la mère absente puisse être représentée dans un ailleurs avec le père, afin que le fantasme de séduction puisse s’inscrire dans le fantasme originaire de scène primitive et qu’une triangulation puisse ouvrir au registre des fantasmes et des représentations.
En résumé et pour conclure
Nous avons vu que certaines conduites addictives dans lesquelles la recherche de la jouissance devant l'émergence pulsionnelle est obtenue sur le mode de la décharge, signent l'échec de l'organisation du principe plaisir-déplaisir, l’échec de la retenue de l’excitation et de la satisfaction hallucinatoire. Ce qui témoignait du défaut de constitution d'un objet interne fiable et représentable. [1] Un échec qui renvoie à un autre échec, celui de la constitution d’un noyau masochique érogène suffisamment fiable et solide.
Lorsque c'est l'objet lui-même qui est recherché de manière addictive, sans nécessairement d’appoints toxiques ou de troubles alimentaires durables, nous nous trouvons souvent face à des affects d’angoisse liés à des sensations de vide : le ressenti peut être celui d’angoisses envahissantes et douloureuses, reflets de ce vide affectif dont l’intensité peut conduire à des sensations de tensions douloureuses qui seront alors les seules expressions d’affect. Ces patients nient sur un mode pseudo auto-érotique primaire leur dépendance et leur attachement à l'objet premier tout en cherchant à se l'approprier. Car cet auto-érotisme n'a pas de fonction structurante dans le sens où il n'ouvre pas la voie vers l'investissement du fantasme, ce qui supposerait un renoncement à la perception et à la jouissance de l'objet primaire dans la réalité externe. Dans l’économie psychique, la quête d’un objet à consommer vient pallier l’absence d’un objet intériorisé.
Le tableau clinique est celui d'une pathologie de la transitionnalité perceptible à travers la recherche permanente d'une fusion totale avec un objet qui reste pris dans l'omnipotence et l'idéalité. Au lieu d'une représentation mentale interne d'un objet suffisamment bon, prend place un objet tout puissant et persécuteur, entravant tout processus de séparation.
La déception à l’égard de l’objet peut dans certains cas être vécue comme un préjudice, qui plonge les sujets qui le vivent ainsi dans une dépression profonde. La quête désespérée de l’autre semblable, d’un objet capable de combler tous les désirs et besoins, les rend alors prisonniers de l’identique, et risque, sans un travail analytique, de les enfermer dans une identification narcissique mélancolique qui resterait figée dans une circularité implacable. Car si la relation à l’objet est trop faible et peu résistante, sa perte entrainera un investissement narcissique qui fera le lit d’une mélancolie durable.
Benno R. nous a montré que dans les accès mélancoliques, la perte de l’objet qui est une perte narcissique, nécessitera une solution masochiste. Je pense plutôt que la défense masochiste est un rempart contre l’effondrement mélancolique. Quelle que soit notre position, la problématique du masochisme rejoint celle de la mélancolie par le fil du narcissisme. Elle est celle du pouvoir, celui que l’objet a sur le sujet et celui que le sujet peut lui reprendre via l’incorporation mélancolique et par son érotisation masochique dans les meilleurs des cas. Car il est des douleurs dont l’intensité est telle qu’elles ne parviennent pas à être apaisables par une érotisation masochiste.
Dans les pathologies addictives, le masochisme érogène primaire est mal organisé, ou fait défaut, par insuffisance de traces de satisfaction et de représentation interne de l’objet, ce qui ne permet pas ou peu de possibilité d’ajournement de l’excitation. La manque d’appui sur un noyau masochique protecteur du sujet induit une exigence de décharge sans délai. Besoin impérieux de satisfaction immédiate et angoisse du vide se contrarient sans permettre à une conflictualité interne de s’installer pour organiser un contenu de vie psychique qui intègre la destructivité par la liaison pulsionnelle qu’aurait garanti le masochisme érogène. La dépendance aux objets réels étant insupportable, elle est remplacée par une dépendance auto-contrôlée aux substituts « à disposition » qui peuvent donner satisfaction sans délai. Il y a un sur-investissement de la décharge, à défaut d’une capacité d’investissement de l’excitation par le masochisme.
Alors, le principe de plaisir soumis à un quantitatif non modifiable par une temporalité d’attente, se défait de toute contrainte de réalité, et s’épuise dans un vidage impératif de l’excitation, ce qui nécessitera un remplissage tout aussi impératif. Cette psychopathologie illustre dans ses extrêmes l’équivalence première faite par Freud entre principe de plaisir et principe de Nirvana.
Pour finir, il y a une autre configuration plus extrême dont je n’ai pas parlé : celle d’un contexte fortement carentiel dans certains traumatismes précoces, où la quête de l’objet et d’un lien interne à trouver ou à maintenir à tout prix, sont prédominants. Lorsque le besoin de l’objet et la menace de sa perte sont sources d’angoisses terrifiantes, les défenses narcissiques sont alors prévalentes, et la quête du sujet s’appuiera sur la seule trace de l’objet investissable masochiquement : son manque. C’est le manque qui sera paradoxalement recherché comme vestige de l’objet, ou comme seul lien possible avec lui.
Le sur-investissement qui apparaît là n’est ni celui de l’excitation (anorexie), ni celui de la décharge (addiction), mais celui de la liaison pulsionnelle elle-même, fragile et constamment menacée. Le principe de plaisir-déplaisir se trouve impérativement associé à un surinvestissement des traces de l’objet perdu, et de son manque.
Si les défenses masochistes nécessaires au maintien des liens aux objets, et au maintien d’une liaison pulsionnelle cèdent, elles laisseront libre cours à la destructivité.
Alors, dans la situation analytique, l’investissement du lien transférentiel, même ambivalent, est l’espoir et le garant d’un commerce possible avec l’objet auquel la souffrance est adressée.
La souffrance masochiste adressée, sera inévitablement prise aussi dans le transfert, la situation étant en elle-même d’essence masochiste, du fait de la frustration qu’elle impose. Mais symétriquement, le masochisme du patient convoquera celui de l’analyste qui peut investir l’attente, l’élaboration silencieuse, dans une temporalité d’endurance dont on peut espérer qu’il permettra l’identification du patient à sa capacité de retenue de l’excitation au lieu de sa décharge, au lieu de la gratification immédiate. L’attente et l’investissement du fonctionnement associatif de l’analyste seront donc essentiels comme support identificatoire au travail d’élaboration, en favorisant un transfert sur la parole, et la satisfaction par les mots au lieu de celle par les actes.
[1] Pierre Fedida: " La compulsion boulimique s'entend selon cette bipolarité d'un manque intérieur à combler ou à réparer et d'une représentation de désir à annuler ou à détruir e." in "Corps du vide et espace de séance", Paris, Ed. J.P Delarge, 1977, L'obésité : Le corps et ses remodèlements tectoniques au cours de la cure psychothérapique, p° 291-306.