François Richard, en vous intéressant aux formes contemporaines du malaise de la culture et à la pertinence de la psychanalyse aujourd’hui, vous travaillez depuis quelques années sur une nouvelle notion que vous avez nommé l’Œdipe déformé. Pourriez-vous nous expliquer comment cette idée vous est venue ?
J’ai commencé par me demander si le complexe d’Œdipe existe toujours aujourd’hui alors que les liens de parenté, qui s’imposaient comme des structures inconscientes organisatrices, sont mis à mal en regard de l’affaiblissement de la famille nucléaire organisée autour du père et de la mère. Là où l’on peut penser comme l’anthropologue Maurice Godelier (2004), que c’est désormais la société qui aurait pris le pouvoir sur l’évolution des formes de la famille, ou encore, comme le psychanalyste Michel Tort (2005), que c’est désormais l’enfant qui aurait davantage sa part dans une autorité parentale plus démocratique, l’on peut y voir le souhait de s’émanciper des objets psychiques parentaux.
C’est cette clinique qui semble vous préoccuper ?
Le « patriarcat » déjà en crise à l’époque de Freud, avec un père faible, pervers, tyran abusif et non un véritable père œdipien ne l’a pas empêché, dans ses textes, de penser que la seule solution vraiment satisfaisante consiste en l’alchimie où le moi fusionne père et mère dans une bisexualité psychique bien intégrée. Il valorise ce qu’il appelle « un précipité dans le moi, lequel consiste en l’instauration de ces deux identifications susceptibles d’être accordées l’une à l’autre de quelque façon » (Freud, 1923, p.277). Et malgré l’abandon du dogme paternel imprégné de religion, la plupart des psychanalystes continue à penser que l’exigeante solution œdipienne est la meilleure.
La clinique psychanalytique contemporaine vous amène-t-elle à admettre d’autres solutions comme viables ?
Certains proposent des subjectivations centrées sur l’identité de genre ou, paradoxalement, sur une variation infinie du genre, comme alternatives à l’organisation œdipienne. Ceci correspond à une réalité où le sujet oscille entre une revendication d’être unique en sa singularité et une tentative de surmonter une sexualité peu satisfaisante qui apparaît lorsque l’analyse progresse, comme prise en otage entre deux imagos parentales primitives. Je crois de ce fait que l’Œdipe existe plus que jamais dans les symptomatologies existentielles de nos patients, justement là où il n’est ni certain ni évident qu’il constitue la bonne boussole.
Votre hypothèse d’un Œdipe déformé viendrait donc de ce constat ?
En effet, l’Œdipe déformé tel que je le formule est un Œdipe affaibli dans le ressenti de l’expérience vécue mais cet Œdipe-là organise néanmoins, et toute la question clinique sera de rendre cette contradiction dialectique au lieu de générer un blocage. En abandonnant toute préconception sur la « résolution » du complexe d’Œdipe, il pourrait y avoir un devenir où les significations œdipiennes se réorganisent d’elles-mêmes de façon atypique, incomplète, dans un compromis entre polymorphisme et bisexualité et entre peur de l’autre et relation sexuée durable.
Vous pensez cette réorganisation œdipienne en lien avec l’évolution des formes de la famille ?
Si l’Œdipe a prévalu dans sa forme patriarcale, il pourrait aussi bien fonctionner selon des modalités matriarcales ou autres qui incluraient homoparentalité ou monoparentalité... Il s’agit d’une matrice pour des solutions très variées. Le duo père/mère, c’est quatre personnes si on tient compte du féminin de l’homme et du masculin de la femme, et bien plus si on considère les ascendants généalogiques de chacun, toutes leurs identifications, leur fratrie, leurs autres amours. Constater un affaiblissement du modèle de la famille nucléaire ne mène pas à la conclusion d’une obsolescence de l’Œdipe.
En attendant, les carences de l’autorité parentale et paternelle sont à l’origine de l’angoisse dépressive de nombreux enfants et adolescents.
Il nous faut envisager cette autorité en déroute comme représentant une symbolisation en souffrance. En réalité, l’autorité de la famille ne disparaît pas à proprement parler, elle change et dans cette transition, elle tient paradoxalement grâce à ses défaillances. Mais la temporalité historique est plus lente que notre exigence de réponse. Jadis déjà, le positionnement insuffisamment fort du père induisait aussi bien un surmoi rigide et sévère que des conduites hors limites. Freud, dans un extrait de Malaise dans la civilisation, écrivait : « le père excessivement faible et indulgent deviendra chez l’enfant un facteur occasionnant la formation d’un surmoi excessivement sévère, parce qu’il ne reste à l’enfant, sous l’impression de l’amour qu’il reçoit, aucune issue pour son agression que de la tourner vers l’intérieur. Chez l’enfant à l’abandon qui a été éduqué sans amour, la tension entre le moi et le surmoi disparaît, toute son agression peut s’orienter vers l’extérieur » (Freud, 1929, p. 318).
Entre vos livres de 2011, L’actuel malaise dans la culture, et 2021, Le Surmoi perverti. Bisexualité psychique et états limites, une transition vers une fonction paternelle moins névrotique et plus démocratique vous amène à l’hypothèse d’une distorsion de l’Œdipe spécifiquement dans les états limites. Qu’en est-il aujourd’hui en 2025 ?
Il me semble que ce trouble de la forme est le propre de tout complexe d’Œdipe. Cette déformation résulterait de la forme toujours mouvante et labile, à toute époque, d’un Œdipe primaire, plutôt que de nouvelles maladies de l’âme. Une telle hypothèse à la fois fluide et solidement agencée rend compatible la psychanalyse avec les figures des subjectivations contemporaines et nous permet de mieux entendre les incongruences identitaires ou de genre allant jusqu’à certains positionnement ultra-subjectifs comme la radicalisation.
Pouvez-vous nous parler plus spécifiquement de L’ŒDIPE PRIMAIRE et comment la repérer ?
Situé aux origines, l’Œdipe primaire est divisé par l’intrication-désintrication entre les refoulements et les clivages qui s’y combinent, et un fond que l’on appréhende spontanément comme possiblement psychotique dans la rencontre avec le patient. Les identifications, en développement à l’adolescence, contiennent mal les objets imaginaires du désir tandis que les relations humaines relèvent de ce que Mélanie Klein nomme l’archaïque, où l’on ne sait pas très bien ce qui est de soi-même et de ce qui est de l’autre, du sujet ou de l’objet. S’ensuivent des défenses phobiques, narcissiques ou addictives, que l’on ne doit pas prendre pour des indices d’une vacuité incurable et désespérante mais pour les signes d’une subjectivation difficile. Green prolonge le propos de Mélanie Klein en théorisant les états limites de l’adulte comme l’archaïque infantile après-coup (Green, 1990).
Réfutez-vous la notion de crise identitaire pour expliquer ce malaise contemporain ?
La notion de crise identitaire tant utilisée pour fournir une réponse risque de renforcer le flou en faisant croire que quelque chose de nouveau, au-delà du conflit œdipien, serait en train d’advenir. Cette notion d’identité empêcherait de voir que le moi contient mal le polymorphisme sexuel qui fendille et infiltre les systèmes défensifs.
Comment reliez-vous ce polymorphisme sexuel à l’Œdipe primaire ?
Plutôt que la perversion infantile polymorphe, je propose le terme de polymorphisme sexuel infantile désespérément attaché à l’objet primaire qui échappe. Le désir amoureux régresse, reste sexuel mais se distingue mal de l’incestualité narcissique (Racamier, 1995) où il s’agit surtout de s’agglutiner, se coller à l’autre primordial dans un phénomène spéculaire. Le narcissisme recouvre alors l’Œdipe, activité et passivité ne se distinguent plus très bien. La bisexualité psychique, qui organise bien les choses, est dépassée par une pulsionnalité polymorphe où pulsion de vie et pulsion de mort tendent à se séparer l’une de l’autre dans un narcissisme polyérotique qui laisse facilement la place à des solutions au-delà ou en-deçà du sexuel, des solutions purement addictives.
Le complexe d’Œdipe serait-il donc par définition déformé ?
En effet, aussi bien dans le cas de figure classique où il organise la vie du sujet soumis à une conflictualité magnifique mais névrotisante, que dans le cas de figure où il s’est dès le début fourvoyé dans des identifications instables, aliéné aux désirs des projections inconscientes parentales, il est déformé. Car l’Œdipe primaire, avec ses investissements objectaux massifs, son régime libidinal invasif en processus primaires se fixe souvent en une position psychique phobique. Un complexe d’Œdipe trop précoce rend les enfants hystériques (Freud, 1885c/2006, p. 344). Une fois dessinée, une forme, même dysharmonique, veut persévérer dans son être. Un sujet en état d’érotisation de l’archaïque peut assimiler les interprétations mais élude toute confrontation directe au symbolique, au profit d’une zone sise entre l’image spéculaire et la réalité, où l’imago maternelle est centrale : l’analyse ne progresse que difficilement.
En ce qui concerne la clinique adolescente, comment faire alors pour accompagner ces symptomatologies narcissiques qui se rencontrent particulièrement à l’adolescence ?
Menace de morcellement et processus de subjectivation sexuelle se rencontrent à l’adolescence, là où la conflictualité psychique est si manifeste que la question se pose de savoir si on peut utiliser la règle fondamentale de l’association libre. L’adolescent est-il capable de suivre l’Einfall, l’idée incidente – mot, image, affect – qui survient, sans se sentir entraîné vers un morcellement qui pourrait être déclenché par la décomposition en éléments simples des histoires falsifiées que se raconte le moi ? Subissant l’attaque de la force pulsionnelle pubertaire qui réveille le polymorphisme et la bisexualité psychique de la sexualité infantile, il craint tout contact sexuel comme un possible abus – sans bien discriminer s’il s’agit d’un abus commis par l’autre ou par lui-même. Il a besoin de s’éloigner de son soi puéril, dans une rencontre avec un interlocuteur plus adulte que lui, à la fois parental dans son accueil et fraternel-paternel ou sororal-maternel pour ses identifications : un lui-même futur différent, dans un devenir continu.
Vous illustrez cette question à travers le suivi d’une patiente qui a été une des premières à vous donner à penser cette hypothèse de l’œdipe déformé.
Oui, je pense à Clarisse, une jeune adolescente de 16-17 ans qui découvre la résurgence d’un conflit œdipien infantile revivifié par la puberté, dans un sentiment exaltant d’exister intensément avec plaisir, effroi et culpabilité. Elle va recourir à une très grande variété de symptômes, de l’anorexie à la prise de cannabis et d’ecstasy, et à des provocations envers ses parents tout autant qu’à des tentatives d’interruption du traitement. Le conflit apparemment œdipien où il est question du père et de la mère et d’une situation où le fantasme hystérique œdipien sous-jacent affleure, donne lieu à des fonctionnements, à des pathologies limites plutôt qu’à une symptomatologie névrotique, alors que par ailleurs, elle est capable d’entrer dans un processus de subjectivation.
Ce genre de situation est-il un défi lancé aux psychanalystes ?
En effet, là où l’écoute se doit d’être freudienne, la technique, elle, se doit d’être winnicottienne, dans la postérité de Pierre Mâle, Evelyne Kestemberg, Raymond Cahn et André Green. Parler de sexualité, oui, mais d’une façon et dans un sens symbolique. Écouter ce fil rouge du sexuel infantile perverti par le mal-être adolescent résultant de l’inaboutissement du conflit œdipien et de l’échec de la recherche d’un objet pulsionnel suffisamment stable et satisfaisant, n’implique pas qu’il faille l’interpréter immédiatement dans la mesure où les adolescents recevraient ce type d’interprétation comme une redondance, agie par la parole de l’analyste, non tiercéisante, de la pulsion incestueuse des parents œdipiens qu’ils convoquent et rejettent lors de leurs agirs.
Comment interpréter alors ?
Les interprétations, portant tant sur le lien archaïque à la mère que sur la relation œdipienne au père, peuvent être proposées, reçues et élaborées dans le fil d’un dialogue serré. Le sujet est « sous le coup des effets combinés d’une présence persécutive et de la dépression par perte d’objet » (Green, 1974, p. 77) de sorte que l’analyste, dit Green, balance entre trop interpréter pour compenser la perte – mais alors il devient intrusif – et se tenir en retrait au risque d’abandonner le patient à son désespoir. La solution est « de penser ce que le patient ne peut penser », de lui offrir « l’image de l’élaboration » jusqu’à une néo-création de « l’expérience qui n’avait pas pu avoir lieu » – l’insistance de l’actuel au détriment de l’histoire infantile ne se réduit pas à une résistance, elle instaure un processus analysant distinct de la simple répétition transférentielle.
Que diriez-vous du contre-transfert du psychanalyste dans ces suivis ?
Les contre-attitudes inconscientes du psychanalyste envers le patient tendent à s’organiser en une névrose de contre-transfert qu’il lui faut maîtriser. Soit il évite de le faire en recourant à des interprétations toutes faites, soit il intervient en s’engageant vraiment malgré la charge contre-transférentielle qui l’habite – ce qui peut ouvrir à des moments mutatifs. La situation de deux personnes physiquement en présence l’une de l’autre comporte toujours une excitation d’origine infantile sans expression représentationnelle. Cela se produit inévitablement en séance : le patient tient un discours superficiel, l’analyste répond par des interprétations qui ne vont pas à l’essentiel, tous les deux rejettent l’infantile fascinant.
Comment parvenir à une subjectivation authentique ?
L’association libre et l’écoute, conçues par Freud pour les névrosés, permettent d’éclairer les zones obscures détail après détail. L’interprétation qui touche juste est suivie, dit Freud, d’un surgissement d’affects et d’images vivaces. Les formes, imprévisibles, de l’association d’un mot à l’autre, d’une image à une autre, dessinent des figures abstraites complexes susceptibles de laisser filtrer le refoulé mais aussi de contourner les clivages en en épousant les fractures irrégulières. La parole de l’analyste restitue des mots précis là où le patient, blessé par des pertes ayant défait son narcissisme, finit par être démuni du bon usage de la langue. Les lieux les plus inquiétants de la psyché, les traumatismes qui l’ont précocement éclaboussé d’une lumière trop irradiante pourront être connus, dès lors que l’analyste suit la ligne en zigzag de la parole de l’analysant qui bute sur des résistances.
Bibliographie
- Cahn, R., 2006. « Origines et destins de la subjectivation », in F. Richard et S. Wainrib, La Subjectivation, Paris, Dunod.
- Freud, S., Breuer, J., 1895. Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1981.
- Freud, S., 1923. Le Moi et le ça, OCPXVI. Paris, PUF, 2003.
- Freud, S., 1929. Le Malaise dans la culture, OCPXVIII, Paris, PUF, 2002.
- Godelier, M., 2004. Métamorphoses de la parenté, Paris, Fayard.
- Green, A., 1974. « L’analyste, la symbolisation et l’absence dans le cadre analytique », in La Folie privée, Paris, Gallimard, 1990.
- Green, A., 1990. La Folie privée,Paris, Gallimard.
- Racamier, P.-C., 1995. L’Inceste et l’incestuel. Paris, Dunod, 2010.
- Richard, F., 2011. L’actuel Malaise dans la culture, Paris, L’Olivier.
- Richard, F., 2021. Le Surmoi perverti. Bisexualité psychique et états limites, Paris, Campagne première.
- Tort, M., 2005. Fin du dogme paternel, Paris, Aubier.