Dans votre conférence, vous mettez en évidence le fait que la rencontre entre un analyste et un enfant et ses parents ne va pas de soi. Pouvez-vous nous dire en quoi ?
Dans la plupart des situations, l’enfant reçu en consultation se montre partant pour l’aventure insolite qu’on lui propose. Bien entendu, il s’agit pour lui d’une situation angoissante au potentiel de séduction qui vient mobiliser son système défensif. Mais, la rencontre avec un adulte, bien qu’inconnu, qui prend le temps de l’écouter attentivement, le fait de se sentir entendu, et dans les bons cas de se sentir compris, d’être considéré comme un sujet à part entière, lui permettant un moment de s’extraire de l’impuissance radicale de l’enfance, a de grande chance de lui permettre de s’intéresser à son propre fonctionnement, dans un mouvement d’identification à l’analyste. Encore faut-il que les conditions soient réunies pour que cette rencontre puisse se produire, autrement dit que l’enfant ne soit pas trop entravé par sa loyauté à l’ambivalence de ses parents pour investir l’espace et, a fortiori pour que la première consultation ait une suite et la chance d’un après-coup.
Vous êtes donc aussi attentive aux parents des enfants que vous recevez ?
Je suis attentive au fonctionnement familial dans sa dimension relationnelle et à la dynamique des systèmes défensifs de chacun des protagonistes. C’est une évidence de le rappeler : sans les parents, l’analyste d’enfant se trouve sans patient à traiter. Or les parents, peuvent être facilitateurs ou facteurs de résistance. Pour des parents, conduire leur enfant en consultation est le plus souvent le fruit d’un long parcours, entre résignation et impuissance, la première rencontre se fait inévitablement sous le sceau d’une certaine ambivalence. Confrontés aux symptômes de l’enfant, les parents se font interprètes, dans un mouvement source de régressions et de répétitions souvent mortifères, qui les ramènent aux limites de leur idéalisation. Cette perte d’idéaux constitue un échec narcissique renforçant leur résistance. L’analyste est alors rencontré comme celui qui pourrait magiquement faire disparaître les entraves, tout comme celui qui devrait confirmer sa propre impuissance à résoudre les problèmes posés pour ménager le narcissisme parental. Le système défensif parental se trouve mobilisé.
Vous évoquez un travail d’après-coup dès les premières rencontres. Pouvez-vous nous en dire plus?
Le deuxième temps de la consultation est bien souvent l’occasion pour les parents, laissés à eux-mêmes alors que l’on s’entretient avec l’enfant, de rêveries, remémorations en lien avec ce qui s’est précédemment dit et éprouvé. Il est fréquent qu’un parent revienne et dise « j’ai oublié de vous dire ceci, j’ai pensé à cela », signes initiaux d’un premier après-coup de ce que la consultation actualise. Au-delà des faits, ils indiquent par-là que la position, l’attitude, les mots de l’analyste leur ont offert une ouverture possible vers la recherche d’un sens latent au symptôme. On perçoit là un mouvement en direction d’une certaine altérité, une ouverture identificatoire vers le fonctionnement psychique de leur enfant qu’ils découvrent autrement, proche et différent tout à la fois. Là où les empiétements psychiques étaient souvent au premier plan, les fonctionnements mentaux et la circulation relationnelle familiale empêchée, de premiers indices se font jour d’une meilleure qualité.
Ainsi, le destin des indications se joue-t-il sur la possibilité d’instauration d’une temporalité, dans une économie d’investissements qui permette des déplacements des projections et des clivages, et des mouvements d’identification. Dans les bons cas, notre travail d’accueil voire de transformation des mouvements défensifs, offre les conditions pour que puisse advenir de l’après-coup.
Vous soulignez le fait que la technique de l’analyste est alors mise à l’épreuve. Que voulez-vous dire ?
Pour que la rencontre ait lieu, il convient que chacun trouve ou retrouve le chemin de son fonctionnement, soutenu par l’attention limitante et contenante de l’analyste. Ce dernier doit tout à la fois rencontrer des parents blessés narcissiquement, inquiets et prêts à des mouvements d’idéalisation à risque de renversement, comprendre l’histoire familiale, tout en tentant de comprendre les symptômes de l’adolescent qui bien souvent portent la demande d’aide consciente ou inconsciente de la famille. Dans les bons cas, se sentant compris, entendus, une impression d’allègement des angoisses est perceptible, les parents sont prêts au transfert de leurs conflits et de leur ambivalence sur celui qui se trouve investi d’un savoir en mesure de les aider. La partie se joue le plus souvent d’emblée, même si l’indication prendra parfois longtemps à se dégager et à être acceptée. L’analyste doit pouvoir être ressenti comme un allié permettant de chercher des solutions aux problèmes de l’enfant. Ce dernier doit pouvoir trouver chez le consultant un soutien actif avec lequel accéder à de nouvelles représentations. En cas d’échec, l’intérêt diminue, on assiste à un repli narcissique et au déploiement de défenses de nature paranoïdes. Le consultant se mobilise à différents registres d’écoute où le fonctionnement de chacun lui importe, tout en ne pouvant être considéré au même niveau.
Le psychisme des parents est donc particulièrement sollicité lors de ces premières rencontres ?
En effet, l’avenir thérapeutique avec un adolescent par exemple n’est possible qu’à partir du moment où les parents commencent à être au travail et à rencontrer leur propre inconscient. Le déni de leur inconscient nous met au défi de savoir, de comprendre, dans une spirale de transfert négatif.
L’essentiel de la tâche du consultant consiste en un travail de séparation parent-enfant qui s’actualise tant dans la chorégraphie et la scansion spatio-temporelle proposées que dans l’attitude, les silences, l’intérêt qui se focalise sur tel ou tel aspect incident, en apparence anodin de la consultation. Le cadre de celle-ci met au travail, en rejouant ces présences/absences, toute cette mise en place si essentielle à la construction première de l’objet hallucinatoire.
Est-ce à dire qu’un processus de séparation s’ébauche dès les premières rencontres ?
L’essentiel de la tâche du consultant consiste en un travail de séparation parent-enfant qui s’actualise tant dans la chorégraphie et la scansion spatio-temporelle proposées que dans l’attitude, les silences, l’intérêt qui se focalise sur tel ou tel aspect incident, en apparence anodin de la consultation. Le cadre de celle-ci met au travail, en rejouant ces présences/absences, toute cette mise en place si essentielle à la construction première de l’objet hallucinatoire.
Cette ouverture à la séparation n’est possible que par une mobilisation transférentielle de l’adolescent bien sûr, mais ayant comme point d’ancrage un transfert parental sur le consultant. A partir du moment où les parents sortent d’une relation duelle, se laissent déloger pour découvrir de la tiercéité, le travail devient possible. Au-delà des faits, la polysémie des mots repris par le consultant, son aptitude à se mettre à jouer, introduisent du tiers, souvent par un effet de surprise, offrant une ouverture identificatoire pour chacun des protagonistes. Un des éléments déterminant survient quand la rencontre avec l’inconscient des parents permet à l’adolescent et aux parents de s’identifier chacun à la douleur de l’autre. Il s’agit là d’ouvrir une aire transitionnelle, une aire de jeu où les projections pourront trouver à s’atténuer, une anticipation moins morbide du passé et une découverte d’un plaisir de désirer dans la direction d’un futur. On assiste à une désintrication d’avec les projections narcissiques, une rupture avec la confusion des langues, confusion entre l’infantile parental et l’enfant de la réalité où personne ne tient plus sa place. Il devient alors possible aux parents de parler de leur histoire, de l’enfant qu’ils ont été et de s’identifier à ce qu’éprouve leur enfant, respecter son chagrin, son silence.
Les consultations avec les très jeunes enfants
Quelles sont les particularités techniques des consultations avec les très jeunes enfants ?
Avec les très jeunes enfants, l’analyste se trouve en position tout à la fois d’interprète et d’observateur, car profondément impliqué dans la clinique même des mouvements psychiques et interrelationnels qu’il perçoit. Il est ainsi en partie inducteur et cocréateur de la dynamique qu’il évalue. Sa capacité à mobiliser la situation, son illusion anticipatrice, ont valeur pronostique. Dans l’écart entre ce qui est perçu et les fantasmes, se crée un espace de fonctionnement autonome, préforme contenante pour le développement de l’enfant. Le travail de représentation et de symbolisation de l’analyste joue un rôle central pour tenter de rétablir un lien parent-bébé quand les projections parentales négatives sont mises en acte dans l’interrelation avec l’enfant. Il s’agit de tenter de comprendre pourquoi ces choses-là lui sont dites à lui, à quelle place fantasmatique on le met, de repérer d’éventuelles positions transférentielles, de porter son attention sur les interférences éventuelles entre le jeu de l’enfant et les paroles des parents. L’ouverture vers la relation permet de donner à chacun des membres une occasion de se retrouver et d’avancer.
Là encore, le fonctionnement de l’analyste est mis à contribution ?
En effet, l’analyste se fait objet malléable dans un climat qui agit comme un espace transitionnel, où il s’offre comme objet de transfert (Bion), figure idéalisée, suffisamment absent pour se laisser conduire vers la découverte des personnages en cause, de leur histoire et préhistoire, suffisamment présent pour surprendre l’enfant et ses parents et leur donner envie et confiance en un ailleurs possible et secrètement souhaité. Cette installation s’accompagne d’un travail d’imagination et de construction interne de l’analyste, une présence ouverte, ferme et dense d’une richesse préconsciente (Bouhsira, 2013, p.56). La partie se joue le plus souvent d’emblée. Le climat de l’entretien, l’absence d’objectif précis et une certaine disponibilité permettent la création d’un état de rêverie, l’accès à un monde interne où idées et représentations se nourrissent de l’interlocuteur. Il s’agit de tolérer une certaine capacité négative, une abstention permettant aux protagonistes d’accéder à un échange différent.
Sur quels éléments se porte votre attention lorsque vous rencontrez de très jeunes enfants avec leurs parents ?
Je suis attentive à toute forme d’activité psychique chez le tout petit, notamment sa capacité à régresser en rêvassant dans les bras de ses parents, aux activités auto-érotiques, au recours à un objet transitionnel. Le travail thérapeutique s’engage sur des modalités du côté d’inscriptions non verbales (perceptives, sensori-motrices et figuratives) tout en conservant une place au langage verbal. Le clinicien s’intéresse à l’associativité propre au langage du corps et de l’acte, à la dynamique gestuelle et posturale, à l’expressivité du visage et du regard. René Roussillon (1991) y repère la perspective de la symbolisation et de l’appropriation subjective. Mon attention se porte également sur les variations économiques dans l’organisation psychique, par exemple des changements de régime de fonctionnement où j’assiste au remplacement des réponses psychiques par des réponses comportementales. Ma vigilance porte donc sur des signes de débordement traumatique chez l’enfant et ses parents.
L’enjeu de l’indication
Un des enjeux centraux de ces premières rencontres avec un analyste consultant est l’indication du traitement. Sur quoi repose le choix de l’indication ?
Le choix offert de l’indication oblige à affiner l’élaboration de la clinique, les hypothèses conduisant à miser sur la potentialité inductrice de remobilisation psychique de telle ou telle modalité de thérapie, à partir de quels contenus et de quelles déterminations conscientes et inconscientes le choix a pu se faire. L’indication a donc valeur interprétative (Chauvet, 2012) et le temps inaugural de la rencontre, au cours duquel les protagonistes vont tenter d’entrer en contact, est toujours déterminant de manière consciente, préconsciente ou inconsciente pour la suite du traitement. L’indication spécifique d’un dispositif incluant une part de réalité constitue l’espoir que cet agir fera signe (p.543).
Vous accordez une place importante au contre-transfert de l’analyste dans la processualité de ces premières rencontres ?
Oui, car l’attention au contre-transfert de l’analyste favorise ces moments d’intuition, d’identification projective qui lui donne la possibilité de capter une situation interne d’une partie du soi en détresse, contribuant à la création d’une expérience nouvelle, à l’instar de la relation mère-bébé (Bion 1962). Je peux ainsi avoir accès à une détresse chez certains parents, ou à des aspects traumatiques de mon contre-transfert avec d’autres. Bion considère qu’il s’agit de mettre au service du patient une intense activité de pensée, d’une pensée qui ne soit pas rationnelle, secondarisée, consciente, mais aussi intuitive, en processus primaires, préconsciente (Houzel, 2005, p.70), concevant le cadre de la rencontre comme une enveloppe et le processus comme contenu. L’analyste, par sa capacité à supporter les mouvements transférentiels sans les éluder et par l’intérêt que suscitent ses mouvements de pensée associatifs, peut être investi assez facilement et sans trop d’angoisse, laissant ainsi se déployer ce mouvement essentiel. La mobilisation libidinale qui en résulte, permet certains réaménagements même si aucun commentaire ne vient l’expliciter. L’attention portée au contre-transfert fonctionne là comme une boussole, évitant des réponses trop rapides ou trop différées, voire certaines propositions trop ou insuffisamment retenues, incitant à la prudence, si nous voulons avoir une chance de revoir nos patients et d’engager les soins.
Dans les cas favorables, par identification, les patients incorporent certains aspects de notre fonctionnement qui contribuent à assouplir le leur. Même non introjectée, notre pensée marquée par l’associativité, peut être perçue. Même transitoirement, l’effet dynamique de cette communication peut permettre certains réaménagements défensifs.
Le processus que vous décrivez se déploie dans un cadre institutionnel précis, qui offre une place et un espace aux parents tout au long de la prise en charge de l’enfant. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Oui, il faut préciser qu’au Centre Alfred Binet, quelle que soit la suite thérapeutique, le consultant garde le plus souvent une place importante, garant du cadre pour la thérapie de l’enfant quand cela s’avère possible. Il continue à recevoir la famille, quand un travail a démarré pour l’enfant. Aider les parents permet de soutenir la dynamique familiale, de même qu’aider le fonctionnement de la famille peut, à son tour, soulager l’enfant et le libérer d’entraves sur le chemin de son développement. On peut faire l’hypothèse que ce transfert sur le consultant renvoie à l’actualisation en après-coup de l’infantile parental qui, dans les premiers temps, n’est pas encore disponible pour un travail personnel. Il s’agit parfois d’un long et fastidieux travail d’étayage du fonctionnement parental et familial, d’où n’émergent que peu de représentations, mais s’il n’aboutit ne serait-ce qu’à formuler quelques questions, témoins de la rencontre avec leur inconscient et d’un certain cheminement, il permet de préserver l’expérience que l’enfant fera lui parfois d’un authentique travail élaboratif avec son analyste.
Bibliographie
- CHAUVET, E., 2012. « L’indication comme première interprétation », Revue Française de Psychanalyse, 76/2.
- BION, W.R., 1962. Aux Sources de l’expérience, Paris, PUF, 1979.
- BOUHSIRA, D.G., 2013. « La consultation psychanalytique de l’enfant », in J. Bouhsira, M. Janin-Oudinot, dir., La Consultation psychanalytique,, Paris, PUF.
- HOUZEL, D., 2005. Le Concept d’enveloppe psychique, Paris, In press.
- ROUSSILLON, R., 1991. « Le médium malléable », in Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, Paris, PUF.