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Dérives perverses dans le couple et blessures d’enfance

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Mots clés : inceste – incestualité – meurtriel

Philippe Robert annonce dans la préface : « Le couple n’est pas un objet d’étude pour les psychanalystes », ce qui justement est un des enjeux théoriques du livre de Jeanne Defontaine d’inscrire cette clinique dans le prolongement de l’œuvre de Freud tout en quittant l’intrapsychique.

En effet la clinique des groupes, des familles et des couples conduit à repérer des phénomènes qui sont du registre de l’intersubjectif, du trans-subjectif et du transgénérationnel, tout en intégrant les fondamentaux de la psychanalyse, la dimension de l’inconscient, les fantasmes, l’infantile, la pulsion et les choix d’objet. Le couple fait travailler la dimension inconsciente du choix du conjoint, de la problématique des limites et des frontières psychiques, la répétition mortifère, le deuil originaire et la capacité à se séparer.

Car Jeanne Defontaine s’inscrit dans la pensée de P.-C. Racamier, auquel elle consacre un chapitre qui nous permet de nous familiariser avec les principaux concepts qui sont ceux de l’incestualité et du meurtriel résultant de l’impossibilité du deuil de la séduction originaire permettant l’individuation.La pensée de Racamier donne des outils de compréhension aux situations cliniques relevant de « topiques interactives », donc très pertinente pour la compréhension de ce qui préside à la constitution et au fonctionnement des couples. L’auteur va travailler la notion d’incestualité qui s’exprime selon différentes modalités dans les couples en difficulté où les espaces psychiques intimes sont attaqués par empiètement ,chevauchement et confusion ce qui ne permet pas la création d’un espace psychique intermédiaire qui préserve l’individualité de chacun et la pérennité d’un couple. L’incestualité concerne les familles que Racamier a qualifié, d’antœdipiennes du fait que le tabou de l’inceste et du meurtre n’est pas opérant pour elles.

À la suite de Didier Anzieu, l’auteur définit deux typologies de couples, le couple gémellaire et le couple différentiel, les couples réels étant bien sûr un alliage mixte des deux. Face aux angoisses mobilisées par la situation de couple, persécutives et dépressives ou plus archaïques liées à la relation duelle avec la mère, s’instaure l’illusion gémellaire. Le couple gémellaire est un couple narcissique basé sur l’illusion que les partenaires sont un couple de jumeaux imaginaires. Ils forment un couple idéal en opposition aux couples parentaux « mauvais ». La naissance du couple est en elle-même, fondatrice de l’histoire des sujets dans un déni des fantasmes originaires, de la scène primitive, où l’incestuel réside dans l’empiètement des espaces privés de chacun. Le couple est érigé en idéal, évacuant toute possibilité de conflit ou de désaccord, dans une négation de la différence. Cette illusion gémellaire tente de réaliser un fantasme d’auto engendrement perpétuel dont la visée est l’effort pour se dégager de l’emprise d’une imago maternelle.

Jeanne Defontaine, dans ces récits cliniques passionnants nous permet de saisir la paradoxalité, autre concept de Racamier, qui régit le fonctionnement des couples qui consultent.

Elle consacre un chapitre au fantasme du Tamagushi, métaphore tout à fait parlante de ce jeu virtuel japonais où il s’agit de prendre soin de manière constante d’un petit animal à défaut de quoi celui-ci finit par dépérir et mourir. Le fait important est que le Tamagushi a donc besoin d’une aide extérieure permanente pour survivre qui met en jeu une modalité particulière de relation de la mère à son nourrisson lorsqu’elle perdure. « Il s’agit de s’acharner à faire vivre pour éviter une tendance à faire mourir ». L’emprise exercée par un parent de ce type fait que l’enfant ne peut ni grandir ni se développer de façon autonome, ce type de relation peut aussi s’exercer au sein d’un couple où l’impératif est de sauver l’autre coute que coute. L’auteur développe tout le registre de défenses paradoxales qui ont cours dans certaines familles ou couples lié à une problématique d’engendrement conflictuel. Un autre interêt de cette clinique est de traiter la dimension intergénérationnelle.

Une problématique puissante de vie et/ou de mort est en jeu, sous tendue par un « fantasme-non fantasme » (Racamier) de création continuée et d’avortement perpétuel. Jeanne Defontaine nous présente deux couples dont le récit des séances nous permet de voir l’analyste au travail et son mode d’interprétation.

Deux chapitres importants, placés au cœur de l’ouvrage, traitent du narcissisme et du meurtriel dans le couple avec des prolongements intéressants. J. Defontaine nous parle de la difficulté d’aimer pour les sujets atteints narcissiquement, qui attendent de l’autre une réparation des dommages subis lors de la prime enfance. Elle s’appuie sur Freud, Pasche et Green et reprend la notion de balance entre amour objectal et amour narcissique. Il s’agit encore d’un mode paradoxal de fonctionnement où « l’amour pour l’autre qui permet de vivre est destructeur de l’amour de soi, mais l’amour de soi sans un autre ne permet pas de vivre ». Elle nous dit que dans le couple, lorsque l’investissement de l’autre est fortement narcissique, il va se heurter à l’obstacle de l’altérité en tant qu’impossibilité à dépasser et se pervertir alors dans un « antinarcissisme ». Elle aborde dans ce registre la notion de sacrifice et de dette, les situations où le narcissisme devient destructeur de l’autre ou lorsque les couples se forment sur la base d’un sauvetage. Une distinction est faite entre le lien et la ligature.

Dans ce même chapitre est développée la notion de contrat narcissique, qui met en jeu la transmission des modèles identificatoires du groupe familial ou social et président à la naissance. Ce contrat fait que le sujet est investi avant sa naissance, inscrit dans une lignée donnant une  base au sentiment identitaire. Dans le cas contraire, le sujet est pris dans un pacte narcissique où il est assigné sans transformation possible et lié à sa famille d’origine. Il va alors continuer dans son couple à subir la violence de sa famille intériorisée, ne pouvant parvenir à faire alliance avec son ou sa partenaire.

Dans le long chapitre qui suit, va être explorée la dimension du meurtriel dans le couple « lieu privilégié de l’exercice de la perversion ». Il s’agit d’une incestualité dans son versant meurtrier lorsque la séduction narcissique originaire a été absente ou défectueuse. Il est paradoxal de devoir faire le deuil d’une relation qui a manqué ou a été très carentielle. Dans le couple dominent alors des phénomènes d’emprise, d’agirs, où l’autre n’est pas considéré comme un partenaire, une personne à part entière mais un objet partiel, un attribut ou un prolongement de soi. L’autre n’a pas de statut de sujet, il est réceptacle des projections du pervers dans un mécanisme de transsubjectivité, qui lui fait  subir la disqualification, la destructivité et l’envie.

Jeanne Defontaine nous fait partager les difficultés contre-transférentielles vécues par le thérapeute dans ce type de thérapies, ce qui est d’un enseignement précieux.

Dans la dernière partie du chapitre, nous abordons les pathologies du narcissisme dans la société avec la notion de mal être de R. Kaês, lorsque le surmoi collectif ne fait plus autorité, n’organisant plus les problématiques conflictuelles de la névrose. Cette fonction protectrice du Surmoi faisant défaut, laisse place « au défoulement des pulsions destructrices, de la haine archaïque et de l’abolition des contraintes instaurées par la civilisation. »

« Lorsque l’enfant paraît » est le chapitre qui clôt l’ouvrage, de même la naissance représente pour beaucoup de couples un aboutissement. La problématique de l’engendrement met en jeu de manière incontournable la dimension générationnelle au sein d’une relation triangulaire. Dans les cas cliniques qui sont présentés, cet accès à la parentalité, le passage de l’état d’amants à celui de parents impose d’importants remaniements. Pour certains l’impossibilité ou le refus d’engendrer vient de l’incapacité des sujets à penser la scène primitive, en particulier lors du déni du rôle du père dans l’engendrement.

Dans sa conclusion, Jeanne Defontaine exprime le souhait d’avoir démontré la pertinence et l’intérêt des concepts d’incestualité et de meurtriel dans la thérapie de couple. J’ajouterai, que la compréhension de ces mécanismes permet aussi d’avoir une écoute enrichie et plus précise des problèmes familiaux ou de couple que nous exposent nos patients dans les cures individuelles.

Juillet 2020

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