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La psychanalyse comme littérature et thérapie

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A. Ferro prolonge et approfondit dans cet ouvrage ses travaux précédents, développant une vision originale du travail psychanalytique, appuyée sur les théorisations de Bion, et sensible à l’espace narratif qui s’ouvre dans la séance. La préface de F. Barales précise les héritages – dont certains sont peu connus du lecteur français – qui se mêlent dans ces modélisations nouvelles : enseignement psychiatrique de Dario De Martis, style psychanalytique de G. Di Chiara, école milanaise autour de L. Nissim, thèses des Baranger sur le champ psychanalytique, que Ferro a fait connaître en Italie. Mais surtout, c’est l’écriture vivante d’A. Ferro lui-même, reflet du style de son travail analytique, qui nous plonge dans les processus de transformations ouverts en séance par les dérivés narratifs, au sein d’une atmosphère ludique, chaleureuse et cependant pleine de retenue, où émotion, sensualité et respect concourent à un art de l’interprétation remarquable. Délibérément non saturées, les interprétations et les constructions ne sont plus conçues comme le résultat du travail de l’analyste sur les communications du patient, mais comme des émergences dans le champ partagé entre analyste et patient, où quelque chose se passe pour chacun des partenaires et entre eux (sans que leur asymétrie disparaisse), dans une coopération interprétative. C’est l’ouverture à l’expérience qui rend possible son moment interprétatif.

L’idée de « littérature » n’est pas à comprendre comme une tendance esthétisante, mais comme témoin du fait que la narration partagée et relancée est constitutive de l’expérience même. La narration est effectuation de l’expérience psychique, forme spécifique du « transfert sur la parole » (Green). D’autre part, cette valorisation de la narration n’aboutit pas à un aplatissement dans le hic et nunc relationnel mais représente plutôt l’immense travail psychanalytique nécessaire pour rencontrer et parler avec lui l’idiome du patient, chemin pour être en contact avec son monde interne, qui implique toute son histoire. S’il est vrai qu’A. Ferro s’attache davantage à nous montrer les transformations qui s’effectuent dans la séance et la manière dont ils sollicitent le travail de pensée et le contre-transfert de l’analyste, il ne faut pas en conclure à une sous-estimation de la réalité psychique du patient ni de sa vérité historique. La co-narration transformante engendre des potentialités et des sens nouveaux et ouverts, sans trop mettre à l’épreuve les fonctionnements les plus entravés du patient, ce qui vient répondre à la carence de fonction alpha et permettre l’avancée du travail analytique. L’analyste n’a pas de savoir préétabli sur le patient et se laisse mener, tout en étant extrêmement actif dans son accompagnement.

Le premier chapitre présente et illustre cette articulation entre narrations et interprétations ; ainsi en vient-on à l’esprit du deuxième chapitre, essentiellement clinique : « Racontons-nous des histoires, afin de nous dire, peut-être, des vérités ». Consacré à l’usage de la colonne C de Bion (pensées du rêve, rêves, mythes), le chapitre trois présente plus précisément la notion de dérivé narratif : une même série d’éléments peut prendre la forme d’un souvenir d’enfance, d’un récit de ce qui vient d’arriver, du récit d’un film, de la description d’une scène vue dans la rue, et d’une infinité d’autres modes d’expression « littéraires » possibles. On voit ici combien l’attention d’A. Ferro est, dans sa valorisation même du concret et de l’image, fondamentalement structurale – au risque que le souvenir d’enfance soit reçu comme significatif d’un fonctionnement psychique général plutôt que comme indice d’une causalité psychique. La sexualité est cependant privilégiée comme vertex radical, même si elle est aussi un genre narratif parmi d’autres. Sont abordés le contre-transfert, le délire, la théorie et la clinique du rêve éveillé, la notion de « personnage » et le jeu. Malgré des différences, l’unicité de l’analyse l’emporte, que les patients soient adultes ou enfants. Ce livre dense et séduisant mérite réflexion.

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