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Sigmund Freud et Romain Rolland, un dialogue

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Cet ouvrage nous fait part de l’intensité et de la densité des échanges entre ces deux penseurs ainsi que des influences réciproques de leurs œuvres. Ce sont avant tout des échanges épistolaires qui débutèrent en 1923 et durèrent jusqu’en 1936. L’écrivain Stefan Zweig, ami commun de Freud et de Rolland, y joue un rôle important en tant qu’intermédiaire.

Romain Rolland, né le 28 janvier 1866 à Clamecy dans la Nièvre, partage avec Freud un évènement biographique important : la mort de sa petite sœur de 3 ans au bord de l’océan atlantique alors que Rolland en avait 5 ; Freud perdit son frère cadet vers 2 ans. Romain Rolland, issu d’une famille catholique dont le père était notaire, fut tout au long de sa vie d’une santé fragile. Il fréquenta l’ENS dont il sortit agrégé en 1889 et c’est là qu’il découvrit la philosophie et notamment Spinoza qui lui inspira son vécu de sensation océanique et lui permit de l’élaborer. Spinoza, Empédocle et le romantisme constituent la base de la pensée aussi bien de Freud que de Rolland ; tous deux décrivent des forces antagonistes : la vie et la mort. Les deux hommes avaient également en commun une prédilection pour Rome. Moïse se retrouve ainsi dans ‘Jean-Christophe’ de Romain Rolland et dans ‘Le Moïse de Michel-Ange’ de Freud.

L’échange avec Romain Rolland eut un impact considérable sur l’auto-analyse de Freud, celle-ci en tant que processus créateur, appuyé sur le transfert à un tiers, Romain Rolland étant l’objet de transfert de Freud.

La Grande Guerre fut d’emblée au centre des échanges entre les deux hommes qui en ont été tous deux bouleversés. Quand la guerre éclata Romain Rolland séjourna en Suisse d’où il lança ‘Au-dessus de la mêlée’ dans le Journal de Genève en septembre 1914, ce qu’il lui valut le Prix Nobel de littérature en 1915. Dans ce contexte les enfants morts furent un thème commun à Rilke, Rolland et Freud. Ce dernier aboutit à la conclusion que la guerre représente une envie destructrice meurtrière des pères envers les fils.

Stefan Zweig, né en 1881, rencontra Rolland en 1910 qui joua un rôle essentiel de soutien dans sa vie. Tandis que sa relation avec Freud fut double : échange autour de leurs œuvres respectives et abord thérapeutique. Zweig dédia son livre ‘ Trois maitres : Balzac, Dickens, Dostoïevski’ à Romain Rolland. Le désaccord de Freud avec le portrait de Dostoïevski fut à l’origine de ‘Dostoïevski et la mise à mort du père’. Les amis ont joué un rôle de moi auxiliaire pour Zweig. La privation de ce support explique son suicide lors de l’exil au Brésil. Mais Zweig eut le talent de rapprocher ses amis Freud et Rolland en tenant le rôle de catalyseur de ce groupe de trois. Un élément important à mettre en exergue est que la correspondance Freud – Rolland débute avec la découverte du cancer du premier. Ce fait, ainsi que la proximité de la Première Guerre mondiale font que leurs échanges portèrent surtout sur la mort, l’illusion, la croyance et la foi. ‘L’avenir d’une illusion’ y trouve sa source.

C’est grâce à l’organisation de Zweig que Freud reçoit Rolland avec son ami en présence de sa fille Anna le 14 mai 1924 dans son cabinet. Romain Rolland relata cette visite pendant une heure dans son Journal Intime par une description très vivante. Le principal thème de conversation fut l’actualité. Freud lui offrit les ‘Leçons d’introduction à la psychanalyse’ et pria Rolland de lui envoyer son dernier ouvrage sur Gandhi. Cet entretien aura une influence profonde sur les deux hommes. Rolland devint pour Freud l’analyste comme jadis Fliess. Parallèlement Freud rédige son auto-présentation en été 1924. Au moment de la visite chez Freud Romain Rolland, sortant de maladie grave mettant en jeu le pronostic vital, éprouva une « réflambée vitale ». C’est donc dans ce contexte qu’il rédige ‘Voyage intérieur’ de juin 1924 à mars 1925. Un travail profond sur lui, notamment sur son enfance, où Rolland mesura l’importance de la mort dans sa vie et dans son œuvre. Autant pour Rolland que pour Freud la création fut une lutte contre la mort et leurs créations s’effectuèrent dans un relatif isolement. De même, Rolland envoya à Freud ‘Liluli’, écrit en 1924 également – onomatopée d’illusion – où Rolland critique les illusions et ce fut l’inspiration pour Freud de ‘L’avenir d’une illusion’.

Dans une lettre du 5 décembre 1927 Rolland attire l’attention de Freud sur le fait que le sentiment religieux est différent des religions. Sentiment qu’il définit comme le fait simple et direct de la sensation de l’éternel, comme océanique. Freud mit deux ans à lui répondre lui disant que sa lettre et ses remarques sur le sentiment religieux ne lui ont laissé aucun repos. Rolland lui répondit aussitôt après avoir approfondi ce concept. Cet échange est le point culminant de leur dialogue. Par la suite Rolland mit Freud face à ses travaux sur la mystique où il montre une confluence entre Orient et Occident. Freud élabore le sentiment océanique dans ‘Malaise dans la culture’ en rapport avec le sentiment religieux et fit part à Rolland d’une ‘mystérieuse attraction d’un être vers un autre’. Les difficultés de Freud pour discuter la sensation océanique semblent liées à son deuil infantile qui traverse d’ailleurs toute sa vie.

Dans ‘Pourquoi la guerre’ Freud se déclare pacifiste ; cheminement qui semble être influencé par Rolland et Zweig, tous deux pacifistes de longue date. Rolland va jusqu’au bout de son pacifisme : désigné lauréat du prix Goethe en 1933 avant l’arrivée au pouvoir des nazis mais n’averti qu’après, il le refusa expliquant qu’il sait ce qui se passe en Allemagne. Cependant une divergence éclata entre Zweig et Rolland concernant son attitude envers l’Union soviétique dont Romain Rolland avait été séduit un moment par les idéaux affichés.

Pour le 70ièmeanniversaire de son ami, Freud écrivit ‘Un trouble du souvenir sur l’Acropole’ qui est une suite de son élaboration du sentiment océanique. A cet ouvrage répond ‘Voyage intérieur’ même s’il est resté inconnu de Freud. ‘Un trouble du souvenir sur l’Acropole’ est une autoanalyse d’un vécu dont le point d’appui est Romain Rolland en position d’analyste, et que Freud ne sut élaborer que plus de 30 ans après. Au 80ièmeanniversaire de Freud c’est Thomas Mann qui prit le relais de Rolland dans l’auto-analyse de Freud. Celle-ci arrêtée en 1904 avec Fliess fut reprise avec ‘Un trouble du souvenir sur l’Acropole’ qui est un récit englobant sa vie avec bien de revenants, et la psychanalyse. L’expérience de Rolland et le sentiment d’étrangeté de Freud peuvent être subsumés par la sensation océanique où le narcissisme joue un rôle important.

‘Un trouble du souvenir sur l’Acropole’ est une sorte de testament de l’autoanalyse de Freud et termine les échanges avec Rolland. Ici il n’y a pas de rupture comme avec Fliess mais un éloignement.

Au total, dans cet ouvrage passionnant et agréable à lire, Henri Vermorel, nous montre dans un travail très richement documenté que malgré un échange épistolaire peu fréquent entre ces deux hommes et une seule rencontre physique, l’impact de Romain Rolland sur Freud et la psychanalyse fut important.

 

Rénate Eiber (février 2021)

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