Bonjour Paul Denis, pourriez-vous nous parler de la technique en psychanalyse ?
La « technique » psychanalytique ne peut se définir que comme l’usage de règles mais je préfère parler de « moyens » qui seraient à la disposition du psychanalyste pour développer la méthode psychanalytique, car il s’agit plus de méthode psychanalytique, que de « technique ».
Et quelle est la spécificité de cette méthode ?
La méthode permet le développement du « processus analytique » qui est fait de la combinaison de différents facteurs. Ces facteurs ont été décrits par Freud les uns après les autres, à commencer par l’abréaction, décharge émotionnelle recherchée dans l’hypnose. Ces moments d’abréaction qui peuvent apparaître au cours d’une analyse mais qui n’ont guère d’effet curatif en eux-mêmes et ne surviennent que comme épiphénomènes d’accentuation des affects soulevés, au cours des séances, par l’évocation de certains souvenirs oubliés.
Le but et les moyens de la cure psychanalytique ont évolué au cours du temps. Pour Freud il s’agissait d’abord de faire en sorte que l’inconscient devienne conscient : lever le refoulement. Mais très vite (1909) Freud indiquera que ce qui importe ce n’est pas tant que l’inconscient devienne conscient mais « le travail qui permet que l’inconscient devienne conscient ». Et l’on pourrait ajouter aujourd’hui : le travail qui permet que le dévoilement de l’inconscient apporte au développement du fonctionnement psychique, au lieu de le perturber. Car l’irruption d’une signification inconsciente peut avoir un effet désorganisant. En particulier la résurgence d’éléments traumatiques réprimés plus que refoulés. C’est ce que produit « l’analyse sauvage ». L’importance du travail psychique nécessaire pour que la levée du refoulement soit possible et favorable a conduit Freud à considérer que le processus analytique devait aboutir au développement du moi : « Là où était le ça le moi doit advenir ». Autrement dit favoriser l’élaboration psychique des conflits, les investissements et les représentations porteurs de satisfactions directe ou dérivée, la mentalisation, la sublimation, le jeu des instances, toutes les constituantes et les fonctions du moi.
Pour que ce travail psychique puisse se faire, que faut-il mettre en place ?
Il s’agit de créer une « situation analysante » selon la formule de Jean-Luc Donnet. Schématiquement s’y associent le « cadre » et ses paramètres, la présence simultanée de l’analyste et du patient, la capacité d’écoute de l’analyste, développée au cours de son analyse et de sa formation à l’analyse.
Ce qui est à proprement parler technique c’est tout ce qui constitue le « cadre » psychanalytique et qui place le patient dans une « situation analysante ». Les mesures « techniques » proposées par Freud (et qui n’ont pas changées), sont donc celles du dispositif qu’il détaille : le patient s’installe sur un divan de façon, dit Freud, à limiter le recours à la motricité ; l’analyste se dérobe au regard du patient, s’interdit tout contact physique avec lui de façon à ne pas détourner l’attention du patient de ce qui se passe en lui ; il faut laisser au patient la liberté d’imaginer d’éventuelles réactions de l’analyste à ce qu’il dit. Moins l’analyste se montre dans sa réalité et plus le patient a la liberté d’imaginer, c’est à dire de projeter quelque chose de lui sur la personne de l’analyste. Celui-ci doit éviter toute confidence et ne doit laisser percevoir que son mode de pensée psychanalytique à propos de ce patient-là. Le corollaire de cette règle est le suivant : éviter toute attitude pédagogique, parentale, suggérant des ambitions élevées. L’analyste ne doit rien désirer pour son patient et le laisser se réaménager lui-même une fois ses inhibitions levées. Là encore il s’agit plus d’une façon d’être que d’une « technique ». Insistons ici sur un point capital : l’analyste ne parle pas pour lui-même, ni de lui-même, ni de ce qui l’intéresse, ni de ce qu’il aime, ni pour son plaisir… Ce qu’il dit ne peut être qu’inspiré par ce dont le patient a besoin pour développer ses mouvements psychiques. L’analyste parle « en second » c’est-à-dire à partir de ce que lui dit son patient.
Ainsi, méthode et processus analytique sont profondément liés au cadre porté par l’analyste. Y’auraient-ils d’autres paramètres fondamentaux à prendre en compte ?
Les questions du temps et de l’argent, sur lesquels Freud donne des indications précises, sont à prendre en compte. Il s’agit de registres où s’exerce sur le patient un pouvoir de la part de l’analyste. L’emprise de l’analyste doit se limiter au cadre et tout changement constitue un acting de l’analyste que le patient vivra en fonction de sa conjoncture transférentielle du moment. Il faut que l’analyste limite l’exercice de son pouvoir, il faut limiter les variables…
La fréquence et la durée des séances sont aussi des paramètres fondamentaux. Il est difficile d’investir une personne, une situation, ou une activité sans une continuité. La fréquence des séances favorise l’installation du transfert et son approfondissement. A moins de trois séances, on introduit une discontinuité trop importante. Il suffit d’un jour férié et d’un pont pour qu’il ne reste plus qu’une séance. La spécificité analytique se perd lorsque les séances sont insuffisamment fréquentes : la situation cesse d’être « situation analysante ».
Il importe également que la durée des séances soit fixe. Elle ne doit pas dépendre du bon vouloir de l’analyste, ni de la fantaisie du patient. Le patient doit pouvoir compter sur une durée conventionnelle quoi qu’il arrive.
Freud recevait ses patients toutes les heures. Après 1920, il a ramené la durée des séances à 45 minutes. C’est la durée habituellement admise par la plupart des sociétés d’analyse. Cette durée est un compromis entre des nécessités contradictoires : assez longue pour parler sans se sentir pressé par le temps, pour se détendre, laisser venir les idées mais aussi pour que des affects puissent s’exprimer. La temporalité de l’affect n’est pas celle des idées intellectuelles. Pour l’analyste, il faut du temps pour s’ouvrir à son patient. Réduire la durée des séances ne peut qu’aboutir à désaffectiver l’entreprise thérapeutique.
Et le paiement des séances ? Pouvez-vous en dire quelque chose ?
Le montant des honoraires doit être fixé « avec tact et mesure » selon la formule de la déontologie médicale. Il ne doit pas représenter un « sacrifice » pour l’analyste ou une faveur accordée au patient. On peut à ce sujet citer Balzac dans La Comédie Humaine : « ainsi tu ne me devais rien ; aussi sommes-nous les meilleurs amis du monde ». Si l’on veut, dit Freud, que « les importants facteurs sexuels [qui] jouent un rôle dans l’appréciation de l’argent » puissent être abordés, l’analyste doit en parler clairement et fixer, certes le prix de chaque séance mais aussi des règles de paiement. Toute variation de la part du patient est un agir sous-tendu par un mouvement transférentiel qu’il est fécond d’analyser,
Le cadre analytique vise à limiter les relations entre le patient et l’analyste à une activité psychique commune : comprendre le monde intérieur du patient. L’idée « d’alliance thérapeutique » évoque cette entente autour de ce programme commun entre les deux protagonistes de la cure psychanalytique. La place est alors laissée à la parole et à ce qu’elle fait apparaître.
La parole devient-elle alors « l’outil » principal de l’analyste ?
Oui, en effet. La « technique » se limite alors à ce que dira l’analyste pour favoriser les mouvements psychiques du patient, leur déploiement et finalement leur compréhension et leur évolution. L’acte « technique » initial de l’analyste, une fois fixées les conditions du cadre est un acte de parole à commencer par « l’injonction » première, mais unique : formuler la règle fondamentale. Il s’agit d’inviter le patient à dire tout ce qui se présente à son esprit au fur et à mesure que cela se présente, quel que soit le jugement qu’il peut porter sur ses propres idées, leur caractère éventuellement pénible, ou l’idée qu’il aurait d’un jugement de la part de l’analyste. C’est cette règle fondamentale qui lance les associations libres du patient.
Ces règles sont-elles suffisantes pour construire « le processus analytique » ?
Toutes ces règles n’ont de sens qu’en fonction de l’activité psychique spécifique de l’analyste centrée sur le fonctionnement psychique de son patient : son écoute, son « écoute de l’écoute », sa sensibilité contre-transférentielle, son activité interprétative dont toute une part se développe chez lui de façon inconsciente.
C’est l’ensemble de ces conditions qui organise la « situation analysante » et lui donne les meilleures chances de voir se développer un processus analytique et un développement, une réorganisation du psychisme du patient. Toute modification des éléments du cadre ou l’insuffisance de l’un de ses éléments limite son pouvoir et peut obérer le développement du processus analytique.
Ces strictes règles techniques dit Freud, viennent remplacer une insaisissable qualité qui exige un don spécial. Le tact comme que l’on peut rapprocher de la tendresse parentale.
Et que doit faire l’analyste, une fois le cadre installé ?
Il doit l’habiter c’est-à-dire d’abord entendre …
Dans « Conseils aux médecins » (1912) Freud formule que « toutes ces “règles techniques” qui lui ont été enseignées à ses propres dépens », peuvent se ramener à une seule : écouter sans prendre de notes, « sans attacher d’importance particulière à rien de ce que nous entendons et il convient que nous prêtions à tout la même attention “flottante” […] on échappe au danger inséparable de toute attention voulue, celui de choisir parmi les matériaux fournis ». Donc « éviter de laisser s’exercer sur sa faculté d’observation quelqu’influence que ce soit et se fier entièrement à sa “mémoire inconsciente” ». Et Freud ajoute : « cette façon de procéder satisfait amplement à toutes les exigences du traitement ».
Comme vous le voyez cette règle est aussi peu « technique » que possible…Elle prescrit une façon d’être et non une façon de « faire ». Faites confiance à votre inconscient comme à un résonateur cela vous permettra de percevoir, parfois malgré vous, quelque chose de l’inconscient du patient. Il s’agit du pendant, du côté de l’analyste, de la règle fondamentale indiquée au patient.
« Percevoir quelque chose de l’inconscient du patient », c’est justement la particularité de l’analyte. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette manière d’entendre spécifique du psychanalyste ?
Pour « entendre », et supporter de se plier à cette façon d’être il faut avoir soi-même vécu, en tant que patient, une cure psychanalytique. Cette règle de l’analyse de l’analyste constitue « la seconde règle fondamentale », condition nécessaire mais non suffisante …
« Entendre » va permettre de faire autrement et plus que de soutenir les associations du patient. L’interprétation est suscitée chez le patient par une « déduction » de l’analyste, une sorte de construction hypothétique sur ce qui se passe dans l’esprit du patient au cours de la séance même, sorte de représentation intermédiaire entre ce qui se passe dans la tête du patient et celle de l’analyste. Michel de M’Uzan a proposé la métaphore d’une chimère entre leurs deux psychismes. Une interprétation ne peut être donnée que lorsque l’on a une compréhension suffisante de ce qui se passe, un travail préparatoire doit avoir amené les matériaux refoulés à être « très rapprochés des pensées du patient » (interpréter au plus près du moi), l’attachement du patient au médecin (transfert) doit être assez fort pour que ce lien lui interdise une nouvelle fuite. Il importe donc au plus haut degré que l’analyste sache à tout moment du traitement, ce qui occupe la surface psychique du malade, quels complexes, quelles résistances celui-ci présente et quelle réaction contraire va régler son comportement.
Il existe cependant des mécanismes inconscients qui agissent à contrario du processus de la cure analytique. Pouvez-vous nous en dire quelques mots et la « méthode » pour y remédier ?
Le terme de résistance, pour Freud, recouvre tout ce qui s’oppose au mouvement vers la guérison, c’est à dire au processus analytique. La résistance a une dimension stratégique. Les formes de la résistance sont multiples et particulières à chaque patient. Après Freud, on a répertorié des formes très fréquentes de résistances manifestes : le « pas envie de parler », le silence obstiné du patient, ou ce qui revient au même, parler pour ne rien dire, l’absence d’expression de tout affect en lien avec ce qui est évoqué, une façon systématique de raconter son histoire sans ouverture associative, l’évitement de certains sujets, la fréquence des séances manquées, l’ennui… Tout peut être mis au service de la résistance ! Mais les résistances les plus difficiles à percevoir sont inconscientes et ne se manifestent que de façon indirecte. Freud fait de la question des résistances un point central dans la conduite de la cure ; il indique, comme mesure « technique », de désigner les résistances et de « les vaincre » ; il faut pour cela mener contre elles une lutte implacable. Mais au départ il ne dit pas comment ; il invitera ensuite à une « analyse des résistances » c’est-à-dire à interpréter la résistance comme un symptôme de la névrose de transfert, pour que le processus analytique, le processus de guérison dit-il, puisse reprendre. C’est lorsqu’elles s’expriment dans le transfert qu’il est le plus simple de les aborder.
Un dernier mot peut-être sur le contre-transfert de l’analyste…
Toutes ces précieuses indications de Freud dépendent entièrement de l’état d’esprit de l’analyste, séance après séance. Si approfondie et si bénéfique que son analyse ait été, l’effet que la présence et les propos du patient ont sur lui joue un rôle essentiel dans ce qu’il comprendra, dans ce qu’il dira.
Freud, en 1910, introduit la question du contre-transfert par rapport à la technique psychanalytique. Il dira alors : « D’autres innovations d’ordre technique intéressent la personne du médecin. Notre attention s’est portée sur le “contre-transfert” qui s’établit chez le médecin par suite de l’influence qu’exerce le patient sur les sentiments inconscients de son analyste. Nous sommes tout près d’exiger que le médecin reconnaisse et maîtrise en lui-même ce contre- transfert (…) … tout analyste ne peut mener à bien ses traitements qu’autant que ses propres complexes et ses résistances intérieures le lui permettent. C’est pourquoi nous exigeons qu’il commence par subir une analyse et qu’il ne cesse jamais (…) d’approfondir celle-ci ».
Et en effet tous les conseils de Freud, sur la manière de traiter les résistances, d’interpréter les contenus inconscients des propos du patient, d’interpréter le transfert dépendent entièrement du contre-transfert de l’analyste qui lui fait entendre ce que dit le patient de telle ou telle manière.
Notons qu’il s’agit essentiellement des « sentiments inconscients » de l’analyste, ce qui n’exclut pas de possibles sentiments conscients hostiles ou amoureux, lesquels peuvent constituer une gêne ou causer l’échec de l’analyse. Du contre transfert de l’analyste dépend l’image de lui-même qui est renvoyée au patient. Mais le contre-transfert est-il un élément dont on puisse parler en termes techniques ? On trouve déjà chez Freud l’idée que ce que l’analyste « est » compte plus que ce qu’il fait.