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Le féminin, le risque de la différence

Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Mots clés : castration – féminin – narcissisme – Œdipe – phallique – roc d’origine – sexes (différence des -)

Puisque nous allons parler de féminin, je commence par rendre hommage à un chirurgien africain de la République démocratique du Congo, Denis Mukwege, qui vient de recevoir aujourd’hui, 10 décembre 2018, le Prix Nobel de la Paix, pour avoir réparé environ 50.000 corps de femmes aux sexes fracassés par des armes ou objets contondants. Dans les zones de conflit les batailles se passent sur le corps des femmes et des petites filles, le viol étant une arme de guerre, une stratégie de guerre bon marché mais redoutablement efficace. On a tenté d’assassiner Mukwege en 2012, il était différent, noir et du côté des femmes. Il partage ce Prix Nobel avec l’irakienne, Nadia Murad, kidnappée par Daech, vendue et violée comme esclave sexuelle, devenue porte voix des survivants du génocide yézidi de 2014.

Pourquoi le risque de la différence ? Parce qu’il est question bien évidemment d’une différence, paradigmatique de toutes les différences : la différence des sexes. Et que toute différence comporte un risque, le risque de la négation et du rejet de l’autre, de l’étrange, de l’étranger, le risque de la domination de l’un par l’autre, etc.

Et pourquoi le féminin ? Parce que l’autre, c’est toujours le féminin. Parce que c’est le féminin qui pose problème à la différence des sexes. Et le féminin, je le préciserai, ce n’est pas uniquement la femme. 

L’énigme de la différence des sexes, comme le dit Freud, n’a cessé et ne cessera jamais d’interroger les psychanalystes comme le commun des mortels. Si des extraterrestres nous honoraient d’une visite du troisième type, leur plus effarante surprise, suggérait Freud, serait cette découverte. Il écrivait, il y a près de cent cinquante ans, en mai 1914, à Ernest Jones : « Celui qui permettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros ».

C’est en effet un assujettissement à une différence, aussi banale qu’irréductible, et qui impose au moi une telle exigence de travail psychique que chaque individu, enfant ou adulte, homme ou femme, philosophe ou scientifique, en couple ou en société, s’efforce à déployer toutes les stratégies pour en atténuer ou en effacer les effets. Jusqu’à inventer toutes les théories sexuelle infantiles de l’âge adulte que sont les théories du genre telles que la Queer theory. Et pourquoi pas, si cela peut soulager un moi en conflit identitaire ou identificatoire ?

La solution du conflit œdipien

Comment un enfant va-t-il pouvoir s’organiser face à ce que Freud désigne comme un traumatisme, celui de la perception anatomique de la différence des sexes ?

C’est grâce à son développement pulsionnel, celui qui fonde l’expérience psychanalytique. Sa pulsion de connaissance, de curiosité, dite épistémophilique, il va l’orienter vers la construction d’une théorie infantile majestueuse : une théorie universelle du phallique. Je ne parle pas du phallus, dont Lacan a fait un signifiant central, un pilier de toute son architecture théorique. 

Je définis le phallique en tant qu’une organisation fondée sur la survalorisation narcissique du pénis. C’est une théorie en tout ou rien : on l’a ou on ne l’a pas. Le phallique suppose soit la présence d’un sexe masculin, soit une absence de sexe. Ce n’est donc pas une théorie de la différence, et tout le développement de la fille comme du garçon va se construire en vue de l’élaboration d’une différence, au travers d’autres théories infantiles, dont celle de la castration, celle qui assimile le sexe féminin à un sexe « châtré », et qui dote le garçon d’une angoisse de castration qui ne le quittera jamais plus. 

Le féminin pose problème à la différence des sexes, car il est le plus difficile à cadrer dans une logique anale ou phallique. Un sexe féminin invisible, secret, étranger et porteur de tous les fantasmes dangereux. Il est inquiétant pour les hommes parce qu’il évoque une image de sexe châtré, qui leur fait craindre pour leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’accueillir de grandes quantités de poussée constante libidinale sont source d’angoisse, pour l’homme comme pour la femme.

Comment la fille peut-elle se faire reconnaître comme être sexué en l’absence de ce pénis qu’elle perçoit comme porteur de toute la valeur narcissique ? 

Sa ruse inconsciente sera d’annuler cette différence qui fait problème, et d’adopter la logique phallique. L’envie du pénis est une envie phallique narcissique, non érotique. Car sur le plan érotique, la fille sait très bien que l’absence de pénis ne l’empêche pas de ressentir toutes sortes de sensations voluptueuses. Elle sent bien aussi que l’autoérotisme est l’objet d’un conflit, un conflit qui a un lien avec les objets parentaux.

L’organisation phallique est un passage obligé, pour la fille comme pour le garçon, car le surinvestissement narcissique du pénis permet le dégagement de l’imago prégénitale de la mère toute puissante et de l’emprise maternelle. Le garçon est en principe favorisé par le fait qu’il possède un pénis que la mère n’a pas, et qu’elle souhaite avoir, selon Freud. Il peut parvenir, grâce à son angoisse de castration, à symboliser la partie pour le tout, avec l’appui de son identification paternelle. 

Mais comment la fille peut-elle symboliser un intérieur qui est un tout, et comment séparer le sien de celui de sa mère ?

Puisque la mère ne lui a pas donné de pénis, ce qui lui vaut les plus haineux reproches, dit Freud, la fille va se tourner vers son père, pour attendre de lui la promesse du précieux substitutif que sera un enfant. La reconnaissance par le père réel de la féminité de la fille est essentielle. C’est ce regard paternel, différent du regard « miroir » de la mère, selon Winnicott, qui va marquer le destin de la féminité de la femme dans le sens du désir d’être regardée et désirée par un homme. Le regard d’un père qui peut dire « Tu es une jolie petite fille », mais aussi, dans un registre œdipien anti-incestueux, « Un jour ton prince viendra ! »

Cet investissement paternel est ce qui peut empêcher le risque dépressif du sentiment d’absence de sexe, ou de sexe châtré.

Le risque de la puberté

À la puberté, la grande découverte c’est celle du vagin. Freud dit qu’il est ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense investissement phallique narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance. Les petites filles n’ignorent pas qu’elles ont un creux, et elles ressentent des sensations internes, liées à des émois œdipiens, mais aussi aux traces archaïques du corps à corps avec la mère primitive, la première séductrice, selon Freud. Cependant, la véritable révélation du vagin érotique, l’érogénéité profonde de cet organe ne peut être découverte que dans la relation sexuelle de jouissance. 

La grande question de l’adolescence, c’est l’existence du sexe féminin. Cette irruption du féminin lors de la puberté, change les données. Le complexe de castration n’est plus le même : il va au delà de l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir. Comment, pour le garçon, utiliser ce pénis dans la réalisation sexuelle ? Comment rencontrer le féminin, qui n’est plus une absence de pénis, mais un autre sexe ? Et quelle angoisse à affronter ! Comment, chez la fille, vivre ces transformations corporelles qui ne la renvoient plus seulement au manque, puisqu’il lui pousse, non pas un pénis, mais des seins ? Des transformations de son corps qui l’approchent dangereusement de la scène primitive et de la réalisation incestueuse.

La fille n’aurait pas d’angoisse de castration, puisque, prétend Freud, celle-ci « est déjà accomplie ». La théorie sexuelle infantile a la peau dure ! Chez elle, le pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction, comme le théorise Mélanie Klein. Il l’est davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché, coupé, selon l’angoisse de castration. Les angoisses d’intrusion vont devoir s’élaborer en angoisses de pénétration. Les fantasmes de viol sont fréquents à l’adolescence.

Plutôt que de la perte d’une partie, jamais perdue dans la réalité, mais bien utile pour étayer la capacité de symbolisation du garçon, c’est de perte du tout que la fille est menacée, du tout de l’investissement de son corps, et de celui de son objet. L’angoisse ne serait donc pas de castration, mais de perte d’amour. D’où une propension féminine à la dépression 

Le risque du narcissisme

La rencontre érotique, qui est au rendez-vous de l’amour, met le corps à l’épreuve de l’autre, avec des risques pour le moi et pour le narcissisme. De quelle nature sont les liens entre le corps et le narcissisme ? Qu’est-ce que le narcissisme doit au corps ? Citons Freud : « Là où la pulsion de mort émerge sans objectif sexuel, même dans sa furie la plus aveugle, il est impossible de méconnaître que sa satisfaction se rattache à une jouissance narcissique extraordinairement élevée, dans la mesure où elle montre au moi l’accomplissement de ses anciens désirs d’omnipotence. Tempérée et maîtrisée, inhibée dans son but, la pulsion de destruction, orientée vers les objets, est alors forcée à procurer au moi la satisfaction de ses besoins et la maîtrise de la nature ».1

C’est dire que la pulsion de mort est l’expression du narcissisme originaire et que sa jouissance n’est autre que la jouissance archaïque de la chair d’avant la construction du corps. C’est dire qu’il est nécessaire de la tempérer, pour que cette jouissance devienne plaisir, et entre dans la variable plaisir/déplaisir.

Les traces les plus archaïques de jouissance sont inscrites dans la chair de l’autoérotisme et du narcissisme primaire. Le narcissisme secondaire est pris dans un rapport à l’autre, retour sur le moi de l’investissement de l’objet d’amour, là ou le narcissisme primaire ne réfère qu’au corps propre du sujet. Ce narcissisme primaire s’étaye néanmoins sur un lien incluant à la fois les soins et la séduction de l’objet primaire, et alimenté par la projection narcissique parentale qui fasse de l’enfant his majesty the baby. 

Dans la différence des sexes, si le narcissisme des hommes est principalement phallique, celui des femmes est avant tout corporel, même s’il peut être investi également sur le mode phallique. Il s’agit de leur corps tout entier, mais celui-ci est dépendant de la réassurance du regard de l’autre. Ce qui rend les femmes dépendantes du regard, du désir et de l’amour de l’objet. 

Le besoin de reconnaissance du narcissisme phallique c’est d’être admiré, celui du narcissisme féminin est d’être désirée. Celle dont le narcissisme ne peut se fonder sur la valorisation phallique, reste davantage dépendante de l’objet qui l’a confirmée dans son image narcissique, et elle construit son objet libidinal sur le désir d’être désirée. Mais si elle n’est dépendante que de son image dans le miroir, si elle n’a pas constitué des objets internes suffisamment valorisants, et si un objet aimant ne lui donne pas, par le brillant de son regard, un autre miroir, elle risque, lors de toute séparation, la chute dépressive.

La rencontre, le risque du désir

Mais qu’en est-il du désir, du désir sexuel ?

Le désir expose tout un chacun au risque de l’autre, radicalement étranger. Car, pour le désir à deux, encore faut-il qu’on soit deux !

« Mon amour, nous ne ferons qu’un ! MOI ! » (Woody Allen)

En effet, une fois passés l’embrasement du coup de foudre et l’attraction irrésistible des corps, qui participent à l’illusion de se confondre en un, le désir sexuel ne peut que se retrouver disjoint par la différence des sexes. C’est l’angoisse de castration, celle de l’organisation phallique, qui en est le chef d’orchestre. 

Le désir des hommes est en principe conquérant, proéminent, saillant, comme l’est leur pénis, visible et érectile. Sa relation à l’autre sexe est ce qui provoque chez lui attirance et fascination, désir, effroi, excitation. Lorsqu’un homme prétend parler du « féminin », il ne parle bien souvent que de relation sexuelle. 

Le désir féminin est plus intériorisé, moins figurable, non représentable, comme l’est son sexe. Une femme en réfère à son intériorité, même si elle ne lui est révélée que dans l’échange des regards et dans l’union des corps. Freud, au crépuscule de sa vie, en 1937, a désigné le « refus du féminin » comme « une part de cette grande énigme de la sexualité », comme un « roc d’origine », mais aussi comme un roc ultime sur lequel viennent se briser tous les efforts thérapeutiques. C’est le moi qui résiste au « féminin », qui s’en démarque ou qui le rejette pour ce qu’il représente fantasmatiquement du côté du manque, de la dépendance et de la passivité, pour tout dire, de la castration.

Le féminin peut en effet se représenter selon deux versants très contrastés, soit sous l’angle de l’opposition phallique-châtré de l’organisation phallique, qui renvoie à l’angoisse de castration, soit sous celui de l’ouverture et de la fermeture du corps, qui renvoie aux angoisses d’intrusion et de pénétration, que je nomme « angoisses de féminin », pour les deux sexes. 

Le sexe masculin peut être exhibé, érigé, et brandi à l’envi comme signe de puissance. Cependant, son extériorité constitue une fragilité, et le signe risque de devenir celui de l’impuissance. Car c’est celui, irréductible par excellence, de l’impuissance du moi de l’homme à commander ce qui est pour lui de la plus grande importance : l’érection de sa puissance virile. « Le moi n’est pas maître en sa demeure » dit Freud. Jean Laplanche a énoncé, non sans humour : « Le fiasco est honneur de l’homme ». En effet, les bêtes ne le connaissent pas, qui s’accouplent « bêtement ». C’est le domaine où l’inconscient s’impose de la façon la plus intempestive. D’où, peut-être, cette extraordinaire valorisation, pour ne pas dire cette divinisation du phallus en majesté.

Le désir masculin, ancré sur la capacité de symbolisation de la partie pour le tout, est donc tenté par le fétichisme. Celui du découpage de parties désirables sur le tout de la femme : des seins, un cou, une cambrure, des jambes, des pieds, ou « tu as de beaux yeux, tu sais ! ». Ce que les femmes savent fort bien utiliser comme appât. 

C’est ainsi que se différencie la féminité du féminin. La féminité, c’est l’apparence, le leurre, la mascarade, les charmants accessoires de la séduction qui font bon ménage avec le phallique. Le féminin, c’est l’intérieur, invisible et inquiétant. La féminité, c’est le corps ; le féminin, c’est la chair. 

Et le désir féminin est celui d’être désirée. 

Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce qui lui vaut, selon Freud, beaucoup d’agressivité, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. « Que veut la femme ? » Proposons que c’est dans la relation de jouissance avec un amant que la femme est reconnue comme ayant véritablement un organe sexuel, un sexe féminin. Et que cet amant vient aussi en position de tiers séparateur pour arracher la femme à sa relation archaïque à sa mère. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ».

Les femmes actuelles, celles qui ont vécu la libération de leur corps et la maîtrise de la procréation, savent ou ressentent que leurs « angoisses de féminin » ne peuvent s’apaiser ni se résoudre de manière satisfaisante par une réalisation dite « phallique ». Et surtout que le fait de ne pas ou de ne plus être désirées par un homme les renvoie à un douloureux éprouvé d’absence de sexe, ou de sexe féminin nié, et ravive leur blessure de petite fille forcée à s’organiser sur un mode phallique face à l’épreuve perceptive de la différence des sexes. C’est là que se situe leur « angoisse de castration ». 

Le risque de l’amour

L’homme désire, la femme aime. Le désir expose tout un chacun au risque de l’autre, radicalement étranger. Une femme attend d’un homme qu’il l’aime d’amour, un homme cherche en sa partenaire féminine le plaisir sexuel et la réassurance phallique. Angoisse de castration oblige ! L’une donnera peut-être son corps contre de l’amour. L’un donnera peut-être de l’amour en échange de cette conquête. Les deux pourront souvent en voir très tôt les limites. 

Écoutons l’Opéra. Il éclaire la dissymétrie féminine et masculine face à la perte amoureuse, et à l’abandon.

« Si tu me quittes, je te tue ! », crie Don José à Carmen.

Et Mme Butterfly : « Si tu me quittes, je me tue ! ».

L’homme abandonné tue l’objet, en général fantasmatiquement, la femme abandonnée se fait objet perdu. L’objet de la perte masculine peut se négocier via son angoisse de castration, qui sert de cran d’arrêt à la chute dépressive, et limite les dégâts.

« Si tu me quittes, je te tue… ou bien je te remplace »

On connaît l’adage : « Une de perdue, dix de retrouvées ». La quête phallique reprend ses droits. Dans le cœur de tout homme, un don Juan sommeille. Ce qui sert de frein à la tentation polygamique des hommes c’est ou bien l’amour pour une femme, ou bien la peur des femmes, parfois… le surmoi. Chez une femme, bien souvent, la perte d’un amour peut signifier perdre le tout, être renvoyée au néant, n’être plus rien. Quand l’acte sexuel s’achève, elle peut se sentir abandonnée. Et si l’amour manque, elle risque de se retrouver dans l’abîme, la déréliction. La dépendance, qui pouvait se dissimuler dans la présence, se dévoile et se découvre brutalement lorsque le manque se précise, que la confirmation par l’objet et par son regard disparaît. Se confondent alors une perte objectale et une perte narcissique totale.

« Si tu me quittes, je me tue, ou je m’abîme, … ou bien je reste seule »

La solitude des femmes est un fait de société, qu’elle soit choisie ou subie. Les hommes restent rarement seuls : l’objet femme a tout d’abord été maternel, … et il le reste. 

Les angoisses de féminin

Ni le soleil ni le sexe féminin ne peuvent se regarder en face, il leur faut un écran. Freud lui-même utilisait l’écran du latin, une feuille de vigne linguistique, pour parler du sexe féminin (vulva, pudenda, vagina dentata). Le « conin » qui a connu son heure de charme et de tendresse, est devenu le « con », c’est à dire une insulte, tout autant lorsqu’il se féminise. Citons Roland Topor : « De conin, qui signifiait lapin en vieux français mais désignait également le sexe féminin, ne demeure que le con. On a remplacé lapin par chatte. Le sexe est devenu carnivore. » (proche du « vagin denté » !)

La terreur profonde, pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus. C’est l’objet du tabou et du refoulé d’entre les refoulés, originaire, lié à l’irreprésentable du sexe féminin. L’avidité de la poussée pulsionnelle, toujours insatisfaite, ne peut que terrifier si elle renvoie à la dévoration, au ré-engloutissement dans le corps de la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion.

Comment ne pas faire appel à ce que Freud évoque dans « L’inquiétante étrangeté » en 1919 : « l’entrée de l’antique terre natale du petit d’homme ». Pourquoi avoir horreur et terreur de ce paradis perdu, source de jouissance initiale, où être et avoir étaient confondus ? Cela ne peut exister que par rapport à un désir très dangereux pour le moi, et par la représentation que ce désir pourrait être satisfait.

La tête de Méduse ornant le bouclier de Persée renvoyait l’image d’un visage entouré de serpents, dont le regard pétrifiait l’adversaire. Méduse, face à son image, prise d’effroi, se pétrifia elle-même. Freud a fait de cette figure la représentation symbolique du sexe de la mère, entouré de poils pubiens, provoquant l’effroi de la castration. La pétrification est un équivalent de la sidération de l’effroi, mais aussi de l’érection masculine, à effet de réassurance.

Mais la bouche ouverte déformée et avide de Méduse renvoie également à la terreur de l’ouverture dévorante d’un sexe-bouche. A la fois elle exhibe du phallique, multiplié par tous ces serpents qui sifflent sur sa tête, mais aussi cette ouverture béante et aspirante, qui renvoie à la terreur de l’engloutissement dans le sexe de la femme ou dans le ventre maternel, femme et mère confondues dans la terreur de l’inceste. Car la médusante Méduse, une des Gorgones, menace de castration le fascinus masculin (terme romain), par sa bouche-sexe engloutissante.

Le Caravage a peint Méduse, en 1592. Et il a commenté :

« Tout tableau est une tête de Méduse. On peut vaincre la terreur par l’image de la terreur. Tout peintre est Persée ».

C’est pourtant à affronter et à vaincre ces terreurs que se crée la jouissance sexuelle. Freud a la hardiesse de le prescrire : « Pour être, dans la vie amoureuse, vraiment libre et, par là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur ».

Masculin et phallique

De nombreuses femmes ont pris la parole récemment, à juste titre, lorsqu’elles ont été objets de prédateurs sexuels, humiliées, infériorisées, et forcées à la soumission. Ce qui attaque vraiment le féminin, ce n’est pas le masculin, c’est le « phallique ». C’est-à-dire le surinvestissement narcissique, et non érotique, du sexe mâle, et la nécessité pour lui de prouver sa virilité. Le masculin fait couple avec le féminin, le phallique renvoie au « châtré », c’est à dire à un sexe nié, rabaissé, méprisé : le sexe féminin. Les prédateurs sexuels harceleurs, usant de pouvoir et de violence, ne sont pas dignes de porter l’insigne du « masculin ». Et on ne peut que mettre en doute la qualité érotique de leur relation. 

L’altérité du féminin

Si Freud désigne le « refus du féminin » comme un roc, c’est probablement aussi pour désigner l’altérité du féminin. Pour les deux sexes, donc, comment élaborer les fantasmes que génèrent, à l’adolescence, la découverte de ce nouvel organe qu’est le vagin ? L’angoisse de castration va se doubler d’une angoisse de pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la différence. Le couple phallique-châtré va devoir tenter de s’élaborer vers la construction d’un couple masculin-féminin. 

L’enjeu donc de la rencontre avec l’autre sexe est celui de cette altérité du féminin. Sinon, comment ne pas virer vers la dévalorisation, le mépris, la peur ou la haine du féminin, avec leur potentiel de violence destructrice ? Et comment, chez les hommes, ne pas être attiré vers le clivage de la maman et la putain, ou, pourquoi pas… vers l’homosexualité.

La grande question de la puberté, de l’adolescence, et peut-être celle de toute vie de couple, c’est l’enjeu du corps à corps avec l’autre, qu’il soit du même sexe ou du sexe dit opposé. C’est l’épreuve du féminin que le sujet doit apprivoiser en lui-même et en l’autre, qu’il soit homme ou femme, avant et afin de parvenir à toute rencontre.

L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme, c’est toujours le sexe féminin. Le phallique est pour tout un chacun quasiment le même. Assimiler le phallique au masculin c’est une nécessité du premier investissement du garçon pour son pénis, mais à l’heure de la rencontre sexuelle adulte, phallique et masculin deviennent antagonistes.

Au-delà du phallique, donc, le féminin. 

Pour tenter de conclure

Il est troublant de constater à quel point ce « refus du féminin », stigmatisé par Freud, constitue une loi générale des comportements humains et participe à l’élaboration de leur genèse psychique, au point que Freud en a construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan a fait du phallus le signifiant central de la sexuation, du désir et de la jouissance.

Mais comment comprendre que ce « refus du féminin » ait une telle portée et une telle persistance ? Peut-on penser que ce qui a toujours menacé l’ordre politique, social et religieux, c’est ce qui touche à la puissance de procréation des femmes, mais davantage encore à leur capacité érotique ? Et le fait qu’osent s’interpénétrer la mère dans la femme, et la femme dans la mère ?

Le statut des femmes est le miroir de la structure et de l’histoire d’une civilisation, le pivot et le révélateur de ce qui change dans une société, le symptôme des crises et des enjeux de pouvoir entre les sexes, l’emblème de toute égalité. Autant, dans les domaines social, politique et économique, le combat pour l’égalité entre les sexes est essentiel et à mener constamment, autant il est néfaste, préjudiciable dans le domaine sexuel, s’il tend à se confondre avec l’abolition de la différence des sexes.

À l’opposé du couple phallique-châtré, qui conforte le maintien de l’organisation sociale et de ses rapports de pouvoir, la constitution d’une relation de couple masculin-féminin est une création psychique. La reconnaissance et l’affrontement de l’altérité dans la différence des sexes déterminent le mode et la qualité de la relation sexuelle, affective et sociale qui s’établit entre un homme et une femme. 

Conférences de Sainte-Anne, 10 décembre 2018

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