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Mémoires, enivrement du soi

Auteur(s) : Jacques Boulanger
Mots clés : cure analytique (et mémoire) – évolution – mémoire – mémoire (collective) – mémoire (épisodique) – mémoire (et cure analytique) – mémoire (implicite) – moi – neuropsychologie – philosophie – rêve (et mémoire) – soi

1. Introduction

Cet article parle de la fonction mnésique dans une démarche comparative entre psychanalyse et neuropsychologie.

L’enivrement du soi

Dans l’étude que Søren Kierkegaard a faite du Don Giovanni de Mozart1il fait de ce héros, comme Philippe Charru2, un aventurier de l’éros. Freud fait du désir, nous le verrons, une recherche d’identité de perception, c’est-à-dire un effet de mémoire, un futur connecté au passé. L’extase musicale avec son frisson serait une plongée dans la polysensorialité primitive, sous emprise des mémoires premières, induisant un état de conscience modifié. Kierkegaard, considéré comme le père de l’existentialisme, est aussi le philosophe de l’angoisse. L’alerte qu’est le signal d’angoisse oblige à compléter l’implicite par le choix explicite, c’est-à-dire à se diriger vers ce que Stanislas Dehaene3 appelle « l’ignition de la conscience », tenter une sortie hors du déterminisme de nos mémoires.

Pour Kierkegaard, se recueillir et écouter le Don Giovanni de Mozart provoque un « enivrement de soi », un retour à ce qu’il en était de moi avant le langage, avant toute capacité de sémantisation des données sensorielles et procédurales. Le silence musical permet de laisser parler la chose en soi. Rêvasser sur la fantaisie en Ut mineur de Mozart, active ses propres mémoires, personnelle et collective. Nous verrons comment John Thor Cornelius reprend cette idée d’une plongée en mémoires en comparant les résultats de recherches neuropsychologiques aux travaux analytiques de Freud, Bion et Winnicott sur la naissance de la pensée.

Le modèle de l’Esquisse, préfiguration de la modularité de l’esprit ?

En 1877, Freud, étudiant boursier, a transcrit dans son Mémoire le résultat de ses travaux de dissection des fibres nerveuses de la lamproie marine (petromyzon). En 1977, Kandel publie ses travaux sur l’activité neuronale d’une limace de mer (aplysie). Entre ces deux dates sont advenues de nombreuses innovations technologiques, en l’occurrence la microscopie électronique. Ce qui était invisible pour Freud était visible pour Kandel. Près de vingt ans plus tard, à défaut de pouvoir vérifier expérimentalement ce qu’il imaginait du fonctionnement du mental, étant déjà engagé dans ses études cliniques sur l’hystérie, Freud en savait assez pour commencer à mettre en forme une théorie de la mémoire4. Délaissant la méthode expérimentale, il privilégia la voie herméneutique : observation clinique, interprétation des faits, construction d’un modèle théorique.

Dans L’Esquisse, Freud propose un modèle d’apprentissage qui crée une mémoire par frayage. Il imagine un traitement mnésique des données sensorielles constituant un réseau de neurones supportant une fonction appelée « moi ». Ce premier essai freudien de neuropsychologie comporte plusieurs anticipations surprenantes. On peut voir une préfiguration de la théorie moderne, cybernétique, dans sa façon de concevoir le fonctionnement du cerveau : des réseaux distincts de neurones transforment les entrées sensorielles en sorties neurovégétatives et motrices d’une part, psychiques d’autre part. Jean-Pol Tassin5 nous enseigne qu’une centaine de milliard de neurones effecteurs est dédiée dans l’espèce humaine au traitement des données neurovégétatives et motrices, organisée en ce « large scale network »décrit par Fodor et Dehaene. Superposés à ces circuits de neurones effecteurs, des milliers de neurones modulateurs (facilitateurs ou inhibiteurs) élisent les réseaux à activer, les structures cérébrales à recruter pour élaborer une réponse adaptée à partir de la consultation extemporanée des différentes mémoires. Ce sont ces neurones modulateurs qui sollicitent la fonction mnésique et supportent l’activité psychique (les molécules psychotropes, mais aussi la sismothérapie, agissent sur ces circuits modulateurs et leurs requêtes mnésiques).

Concernant l’organisation progressive de la fonction mnésique dans l’Évolution, un autre aspect est important à prendre en compte selon Tassin : les neurones effecteurs travailleraient en mode analogique, rapide mais approximatif (automation, instinct). Les neurones modulateurs, eux, travaillent en mode numérisé, qu’il appelle cognitif, plus lent mais beaucoup plus précis, et dépendant de la maturation de certaines structures cérébrales d’installation tardive dans l’évolution (programmation, pulsion). Ce qui allonge le temps de traitement cognitif est, en terme évolutionniste, la complexité croissante imposée par la fonction méta, intégrative qu’est la conscience étendue de l’homme moderne et son outil privilégié qu’est la symbolisation. La manipulation mentale de concepts prend du temps. Il fallait donc un temporisateur qui assure la coïncidence des deux systèmes, analogique rapide et numérique lent : il existe dans le système, nous le verrons, une mémoire-tampon, elle-même complexifiée du fait de l’augmentation considérable des données corticales, sous-corticales, extra-corticales, à consulter. Il s’agit de maintenir dormants les éléments perceptifs pendant un temps nécessaire à la synchronisation des sorties des deux modes de traitement neuronal. Cette opération mnésique de rétention, de sphinctérisation, se décline en temps d’inscription, de stockage, de catégorisation, de compilation, de restitution. Cette durée computationnelle d’harmonisation analogique/numérique est un travail d’exploitation des mémoires, qui, nous le verrons serait l’apanage des formations limbiques.

La cure, anamnèse prolongée

Le mot « mémoire » figure peu comme entrée dans les dictionnaires de psychanalyse (Laplanche et Pontalis, Roudinesco, Le Guen ; seuls l’index thématique de Delrieu et celui de Mijolla comportent une entrée « mémoire »). Par contre, l’entrée dans la théorie freudienne de la mémoire est facile par les mots « oubli »et « traces mnésiques ».Cet accès indirect est en soi illustrant de la méthode freudienne : comme Kierkegaard l’a montré avec la musique de Mozart, les souvenirs ne se rappellent pas directement mais par voie détournée. Pour Freud, ce fut la méthode associative. La cure en effet peut être vue comme une « anamnèse prolongée »6 ainsi que l’exprime Georges Torris : il s’agit de ramener à la conscience claire et vécue des traces mnésiques inconscientes. L’expérience analytique vise à ce rappel progressif de souvenirs que le patient croyait perdus. Cette œuvre de d’accordage des mémoires épisodique et sémantique, constitutive d’une nouvelle mémoire autobiographique, s’appuie sur ce rappel à la conscience. Elle ne serait possible et profitable, selon Freud, que par ce levier qu’est l’analyse du transfert où est agie et affectée la restitution mnésique. La synchronisation des mémoires dépend aussi de l’élément affectif : la sémantisation n’est profitable qu’avec affectation. Il s’agit de mobiliser les représentations mentales en même temps que les affects éprouvés au moment de l’évocation. Le transfert et ses abréactions deviennent ici un lieu de mémoires, d’explicitation des implicites, où se produisent des réassemblages de souvenirs revus et corrigés donnant sens à l’histoire d’une personne, à l’intentionnalité masquée ainsi que le dit Brentano, aux fantasmes inconscients ainsi que le dit Freud. Une narrativité inédite s’organise par la restitution éprouvée dans le lien transférentiel. Ce travail de subjectivation compare le passé reconnu comme tel, la névrose infantile, au présent reconnu comme répétition, la névrose de transfert.

Il existe donc bien une théorie freudienne de la mémoire ; elle est complexe, s’appuie sur des apports antérieurs, philosophiques et physiologiques évoqués ailleurs7, avant de trouver son propre développement alimenté par l’observation clinique. Il existe, nous le verrons, un renouveau d’intérêt pour elle de la part de la biologie et la neurophysiologie modernes.

2. Le modèle freudien de la fonction mnésique

La pensée associative, activatrice de mémoires

Pour Claude Le Guen8, le fonctionnement de la mémoire est au centre de la méthode analytique. Faute, nous l’avons dit, en 1895, d’avoir les outils modernes nécessaires à une exploration psychologique expérimentale, Freud s’en remis à la méthode que Jean Ladrière9 nomme empirico-formelle, à savoir la construction d’un modèle théorique à partir de l’observation clinique. Il émit l’hypothèse que le phénomène de l’oubli, erreur apparente de mémoire, n’était en rien un effacement passif mais bien un filtre actif constitutif de la personnalité. Loin d’être une défaillance de l’esprit, l’oubli est une force active qui constitue une défense contre l’angoisse d’une représentation source de déplaisir. Disqualifiée, cette représentation est exfiltrée des réseaux de la conscience et stockée sous forme d’une trace mnésique impossible à rappeler, mais énergétiquement active sauvegardant un désir inconscient qui produira des rejetons. Freud comprend que le souvenir oublié n’est pas perdu, mais stocké en un réseau spécifique, hors d’atteinte car déqualifié par isolation de son affect et crypté, désynchronisé (processus primaires) d’avec les réseaux de la conscience. Il découvre chez ses patients la résistance au rappel du souvenir refoulé, c’est-à-dire la force d’inertie de ce réseau verrouillé qui s’oppose à la remémoration.

Ayant abandonné l’hypnose de Charcot, à l’instar de Bernheim et Delbœuf à Nancy où il séjourna, ayant essayé divers procédés (comme la Druckprozedur, pression de la main sur la tête), il saisit le parti qu’il peut tirer d’une voie indirecte originale, découverte avec ce que lui raconte Josef Breuer de sa patiente Bertha Pappenheim, en 1883 : le « chimney sweeping ». La pensée associative, qui utilise des circuits non-logiques, irrationnels, plus proche des processus primaires, de la rêverie, de l’extase musicale. La remémoration lui semble par ailleurs surdéterminée par le gradient des affects de plaisir et de déplaisir, l’un facilitateur, l’autre inhibiteur. L’état de pensée associative est un équilibre instable. Il y a dans la Lettre à Fliess du 6 décembre 189610, ce passage étonnant :

« Tu sais que je travaille sur l’hypothèse que notre mécanisme psychique est apparu par superposition de strates, le matériel présent sous forme de traces mnésiques connaissant de temps en temps un réordonnancement selon de nouvelles relations, une retranscription »

Cette conception dynamique du fonctionnement mnésique peut sembler anticiper non seulement ce cerveau modulaire, nous l’avons dit, mais aussi le connexionnisme moderne. On sait maintenant que cette opération de morcellement, de remaniement, de réappariement des traces mnésiques se produit au niveau des formations limbiques par un dialogue constant entre insula, amygdale, hippocampe, véritable bourse intégrant le cours des différentes actions mentales. Freud avait compris que la mémoire suppose cette pluralité d’inscriptions de traces mnésiques dans un état qu’il imagine « sans formes, sans images, sans affect ». Nous dirions maintenant en codé en langage de programmation neuronal.

Le rêve, réorganisateur de mémoires

DansL’interprétation des rêves11, Freud affirme que mémoire et qualités sensorielles s’excluent. Ce point est important : écouter les fantaisies de Mozart avec un circuit neuronal dédié et en mémoriser la mélodie avec un second, désynchronisé du premier. Le système perception-conscience gère en permanence des myriades de qualités sensorielles (voir les qualia d’Edelman et Tononi12, à rapprocher, nous le verrons, de la mémoire épisodique de Tulving) qu’il n’a pas pour tâche de mémoriser ; les éléments sensoriels mémorisés le seront, eux, sous forme codée, par d’autres réseaux. Les traces mnésiques, numérisées, sont en effet dépouillées de qualités dont sont porteuses les entrées sensorielles. Le travail régrédient des activités onirique et fantasmatique, de même que celui de la cure, nécessite une opération de décryptage, de rhabillage, de mise en forme et en image par figuration et dramatisation des traces mnésiques qui peuvent alors devenir souvenirs, c’est-à-dire être pris en charge à nouveau par les réseaux du système perception-conscience. Le rêve, dit Freud, réactive l’image mnésique de la perception associée à la satisfaction du besoin qui a mis fin originellement à l’excitation. Il est l’espace d’incubation hallucinatoire où naît le couple pulsion-objet cher à Green.

DansPsychopathologie de la vie quotidienne (1901), il est question d’un oubli spécifique, celui des noms propres (Signorelli) : ce remaniement périodique des traces mnésiques dont parle Freud est sensible aux assonances, aux proximités perceptives. Freud réalise ici, a contrario, l’effet du procédé d’isolation propre aux mécanismes inconscients gardiens des oublis : un maquillage des matériaux de la mémoire par condensation et déplacement. Il avait déjà repéré comment un souvenir peut en cacher un autre (Sur les souvenirs écrans, 1899), révélant avec éclat des éléments particuliers de la vie infantile.

Mémoires et investissements

Dans le texte fondamental de 1915, L’Inconscient, Freud reprend ce modèle du fonctionnement de la mémoire (trace mnésique-image mnésique-identité de perception). Il précise le lien entre activité onirique et travail de mémoires en prolongeant l’idée que le rêveur retrouve la perception liée à l’excitation et, par-là, l’affect lié à l’expérience de satisfaction ; il y a identité de perception et reliaison psychique, nous dirions maintenant synchronisation des réseaux. Il écrit dans cet article :

« C’est ce mouvement que nous appelons désir ; la réapparition de la perception est l’accomplissement du désir »13

Et plus loin, dans ce même texte, il anticipe l’activité neuronale de codage de la neurophysiologie moderne :

« C’est le défaut de traduction que nous appelons, en clinique, le refoulement ».

Il complète également, dans ce texte, les éléments du remontage préconscient avec la notion, nouvelle, de représentation de chose et, surtout ici, celle d’investissement.

« Représentations conscientes et représentations inconscientes ne sont pas, comme nous l’avons estimé, des inscriptions distinctes du même contenu en des lieux psychiques distincts, ni même des états d’investissement distincts du même lieu, mais la représentation consciente comprend la représentation de chose plus la représentation de mot afférente, l’inconsciente est la représentation de chose seule. Le système Ics contient les investissements de chose des objets, les premiers et véritables investissements d’objet »14

Ces premiers investissements d’objet (pensons au sourire du bébé comme premier organisateur de Spitz) renforcerait le fonctionnement mnésique individuel amorcé in utero. Le programme génétique d’Homo Sapiens, espèce à la réalité sociale augmentée, par ces premiers investissements d’objet, fait évoluer la nature des traces mnésiques du nourrisson qui deviennent moins informes, plus imagées. Leur nouvel état mental les rend accessibles au statut de représentation de chose. Freud ne renonce pas ici à sa notion initiale de trace mnésique : il en précise la nature plus imagée qu’il ne le pensait.

DansLe moi et le ça (1923), il va plus loin. Reprenant cette idée de trace mnésique, il précise les conditions de la remémoration, notamment du rôle d’attracteur que sont les impressions auditives relevant du préconscient (mémoire auditivo-verbale des neuropsychologues). Il y affirme ceci : « Il ne peut y avoir de fait conscient sans stade antérieur inconscient »15. On peut voir dans cette formule un accent constructiviste : toute représentation mentale, tout affect est une reconstruction, une image de synthèse, à partir de traces mnésiques fragmentées.

Il précise ce point dans la Note sur le bloc-notes magique (1925), texte où il confirme la distinction entre réseaux de réception (système perception-conscience) et d’inscription. Freud, bien sûr, parle de « surfaces », « Flächen », ne pouvant alors utiliser le vocabulaire connexionniste de la neurophysiologie moderne. Nous reviendrons en conclusion sur la nécessaire mise à jour du glossaire freudien.

Une mémoire collective ?

Dans l’Abrégé de psychanalyse (1938), Freud renforce le rôle du moi comme seule instance refoulante : les représentations refoulées, nous l’avons dit, sont mémorisées dans le ça où elles retournent à l’état codé de traces mnésiques, déqualifiées. Mais cet état codé des éléments refoulés est spécifique, et Freud insiste ici sur l’aspect quantitatif, ce quantum économique influent, exerçant une emprise forte sur le fonctionnement mental (rejetons, symptômes, oublis).

Dansl’Homme Moïse et le monothéisme(1939), enfin, Freud pose la sulfureuse question de l’aspect collectif de la mémoire humaine. Cette question est délicate, celle de l’héritage archaïque de l’homme que les GAFA et les fermes de trolls de St Pétersbourg savent si bien manipuler lors d’échéances électorales. Comment théoriser une transmission phylogénétique de comportements, et, plus encore, de contenus de conscience, de traces mnésiques d’expériences de générations antérieures ?

La question posée par ce dernier texte freudien nous amène aux limites entre, d’un côté psychanalyse et culture, de l’autre psychanalyse et biologie. Nous assistons, depuis la théorie de l’épigenèse, celle de l’anatomiste William Harvey (1651) et des embryologistes Friedrich Wolff (1759) et Ernst Haeckel (1828), popularisée par le livre de Jean-Pierre Changeux, L’Homme neuronal16, à un retour des thèses lamarckiennes de l’hérédité des caractères acquis. Plus près de nos préoccupations, la célèbre étude hollandaise de Bas Heijmans17sur la transmission transgénérationnelle des effets de situations de guerre traumatiques va dans ce sens.

Pour conclure ce survol du modèle construit par Freud du fonctionnement mnésique, nous pouvons nous fier à la récapitulation qu’en fit Claude Le Guen18 dans son très freudien dictionnaire : « Rien n’est radicalement oublié ; beaucoup d’éléments psychiques sont inaccessibles à la conscience ; l’oubli est la manifestation phénoménologique du refoulement ; souvent inconsciemment intentionnel, l’oubli vise à éviter le déplaisir et se trouve donc fondamentalement lié à l’affect []l’oubli est un phénomène fondamentalement actif et non une lacune ou une défaillance de la mémoire ».

Voyons à présent le modèle du neurocognitivisme moderne de la fonction mnésique. Si les progrès ont été considérables depuis Freud dans ce domaine, la communauté scientifique semble toujours réticente à accepter la théorie du refoulement ainsi que l’exprime, par exemple, Lionel Naccache19 dans son livre Le nouvel inconscient :

« Le curieux mécanisme de refoulement […]ruine irrévocablement tout espoir de rapprochement conceptuel ».

Car qui dit refoulement dit sexualité infantile. Au-delà de ce différend théorique fondamental, la thèse ici développée est que le modèle freudien n’a pas vieilli dans ses autres aspects face aux jeunes sciences de la cognition et qu’au prix d’un ajustement des vocabulaires de nombreuses proximités sont évidentes.

3. Le modèle neurocognitiviste actuel de la mémoire

« Je vois un ours, je tremble, j’ai peur »

Pour la neurophysiologie moderne, la description de la mémoire semble s’inspirer des conceptions de Théodule Ribot (Sorbonne, 1885) contre lesquelles s’insurgea Bergson. Ribot est considéré comme le père de la psychologie expérimentale par les auteurs anglo-saxons. Fidèle à sa doctrine selon laquelle la physiologie est première, il est proche de l’américain William James, autre auteur de référence ici. James lancera en 1884 une formule devenue célèbre : « Je vois un ours, je tremble, j’aipeur ». Le neuropsychologue californien Antonio Damasio20, dans les années 1990, a pu vérifier expérimentalement par imagerie cérébrale cette séquence perception-comportement-affect. C’est l’encartage cérébral continu des états du corps, ici la proprioception, dans les aires pariétales droites de la somatognosie qui forme sensation et émotion, en réponse à un « stimulus émotionnellement compétent ». Un dialogue constant entre insula, amygdale et hippocampe permet, à partir des données polysensorielles, de constituer un instantané des états du corps, lequel est comparé aux éléments stockés dans les bases de données corticales. Pour un freudien, ce stockage en mémoires corticales se fait selon un indiçage émotionnel, savoir le quotient plaisir/déplaisir. Cette valence affective préside au codage lors de l’inscription mnésique. Ce mécanisme évoque la notion du Soi imbibé des états du corps sur laquelle nous reviendrons à partir des travaux de Schore, Winnicott et Bion, mais aussi Kohut.

Eric Kandel, mémoire à long terme, mémoire à court terme

Le renouvellement de la conception de la physiologie de la mémoire doit ensuite beaucoup aux travaux d’Erik Kandel sur l’Aplysie. Ayant fui l’Autriche nazie, Kandel se réfugie aux États-Unis. Devenu médecin, il étudie la psychanalyse et la neurobiologie. Il choisira finalement, à l’inverse de Freud, la neuropsychologie devenue une discipline à part entière grâce aux progrès de l’imagerie médicale et des statistiques. Kandel a d’abord compris et démontré que le fonctionnement de la mémoire consistait en une modification au niveau de l’espace inter-synaptique. Il élabore à partir de ses travaux la distinction entre mémoire à court terme et à long terme. Dans la mémoire à court terme, en effet, les modifications sont fonctionnelles, et consistent en des échanges biochimiques complexes de neurotransmetteurs, d’enzymes (créatines phosphokinases, CPK). Dans la mémoire à long terme (stimulations répétées) les modifications sont structurelles avec multiplication des synapses sous l’effet d’un « facteur de croissance synaptique » hormonal, dans l’apprentissage comme dans le développement. Ces travaux ont valu à Éric Kandel le prix Nobel de médecine en 2000. Ils accompagnent un tournant décisif en psychologie, mais aussi en anthropologie, en linguistique, en intelligence artificielle.

Endel Tulving, la mémoire épisodique

Dans les années 1960, le neuropsychologue canadien Endel Tulving fait une observation expérimentale qui le surprend : lorsqu’il est demandé à des personnes de se rappeler des mots liés à des événements de leur enfance, les résultats des tests sont améliorés en faisant intervenir la simple association d’idées. Il vient de découvrir expérimentalement ce que Freud a découvert empiriquement avec Bertha Pappenheim en 1893.La pensée associative facilite le rappel des souvenirs personnels. Cette découverte expérimentale conduit Tulving à proposer, en 197221, une distinction entre mémoire épisodique et mémoire sémantique.

En 1968, Richard Atkinson et Richard Shiffrin22propose un modèle à trois éléments (mémoires sensorielles, à court terme, à long terme). Sa particularité est d’évoquer une mémoire sensorielle gérant les entrées visuelles et auditives, d’une durée très brève (300 msec), qui possède une grande capacité et code l’information de façon directe. Les perceptions captées par les autres sens (olfaction, toucher) ont perdu de leur importance chez l’homme comme Freud l’a souligné avec sa théorie du refoulement organique

Au début des années 1980, Tulving propose un système à trois mémoires : procédurale, sémantique, épisodique. Il y a « emboîtement » des différents systèmes, auxquels sont associés des degrés divers d’états de consciences dont l’appellation est dérivée des thèses phénoménologiques de Husserl. La mémoire procédurale est anoétique. La mémoire sémantique est noétique. La mémoire épisodique est dite autonoétique (fig. 1). Nous savons par ailleurs que ce même terme « d’emboîtement » est utilisé par Paul-Claude Racamier23 à propos des mécanismes de défense contre l’angoisse, clivage et refoulement. L’angoisse, cet antonyme de la remémoration.

Cette séparation en trois systèmes mnésiques a permis plus tard de forger le concept de mémoire autobiographique. Initialement, en 1972, Tulving confondait mémoire épisodique et mémoire autobiographique. Plus tard24, grâce à l’étude du célèbre patient KC, victime d’une amnésie antérograde par lésion cérébrale, un nouveau modèle fut proposé. Chez ce patient cérébrolésé, la perception du temps vécu subjectif et lourdement perturbée de même que sa conscience autonoétique. Le trouble s’étend aussi au futur : il est incapable de programmer sa journée. La conscience autonoétique se nourrit du passé, mais aussi du futur. Dans ce nouveau modèle Tulving distingua au sein d’une mémoire dite autobiographique une composante épisodique (événements spécifiques situés dans le temps et l’espace) et une composante sémantique (connaissances générales).

Théodule Ribot avait anticipé la mémoire épisodique :

« J’ai fait une centaine de fois le voyage de Paris à Brest. Toutes ces images se recouvrent, forment une masse indistincte, à proprement parler un même état vague. Dans le nombre, les voyages liés à quelque événement important, heureux ou malheureux, m’apparaissent seuls comme des souvenirs : ceux-là seuls qui éveillent des états de conscience secondaires sont localisés dans le temps, sont reconnus ».25

Baddeley et Hitch, l’administrateur central

Dans la même période (1974), Alan Baddeley et Graham Hitch complètent le modèle avec le concept de mémoire à court terme (MCT), composé d’un administrateur central travaillant avec deux sous-systèmes esclaves (boucle phonologique, calepin visuo-spatial), et de la mémoire de travail (MT). Baddeley fera également la proposition d’intercaler un buffer épisodique entre structures à court terme et les structures à long terme. La MCT est une mémoire immédiate qui offre la capacité de retenir, pendant une durée comprise entre une et quelques dizaines de secondes, jusqu’à sept éléments d’information. La MCT et la MT effacent les données aussitôt après leur traitement ; ce sont des mémoires antérogrades. Par opposition, la MLT stocke les informations pendant une longue période et même pendant toute la vie. D’une capacité considérable, la MLT est dépositaire de nos souvenirs, de nos apprentissages, de notre histoire, en fin de compte de notre « sentiment de continuité du moi ».C’est une mémoire rétrograde très sollicitée au décours de la cure analytique. Elle se divise en deux parties : la mémoire implicite ou procédurale et la mémoire explicite ou déclarative.

Le modèle SPI

Au début des années 1990, Tulving opère la synthèse de ces modèles, y inclut un nouvel élément : un système de représentations perceptives (qui peut évoquer ce que Freud nomme « système perception-conscience »). Il propose finalement un montage à cinq systèmes qui constitue le modèle SPI (Sériel, Parallèle, Indépendant) (fig.5). L’encodage est sériel, le stockage est parallèle, la récupération dans un système mnésique est indépendante des autres systèmes. Toutes les mémoires fonctionnent en trois temps : encodage, stockage, récupération. L’attention évidemment facilite l’encodage (acquisition, inscription). Un indice facilite la récupération.

Cette mémoire multisystèmes repose sur des réseaux corticaux et sous-corticaux, mais aussi extra-corticaux et extra-corporels, largement interconnectés qui apparaissent à des âges différents, tant au niveau phylogénétique qu’un niveau ontologique. Le modèle unitaire du fonctionnement mnésique tel qu’on pouvait l’imaginer au temps de Freud est abandonné. La mémoire est maintenant perçue comme un ensemble de multisystèmes interdépendants. Le phénomène de l’oubli est rattaché ici soit à un déclin de l’information, un effacement, soit à une interférence avec les informations nouvellement acquises. Nous en arrivons au modèle complet actuel tel qu’on le trouve dans Les chemins de la mémoirede Francis Eustache et Béatrice Desgranges26où les auteurs insistent sur les étroites et complexes inter-relations entre ces différents systèmes.

 

La mémoire épisodique, proprement humaine

La mémoire épisodique est pour Tulving le système neurocognitif le plus élaboré dans le développement phylogénétique et ontogénétique humain, permettant la reconstruction consciente d’événements personnels passés et une projection mentale dans un futur subjectif. Chez l’enfant, le cerveau apparaît comme une véritable « machine à apprendre » et tous les systèmes mnésiques apparaissent progressivement. Ce qui fait dire à Michèle Mazeau27, neuropsychologue française :

« Ce sont les extraordinaires capacités d’apprentissage de l’enfant qui permettent cette spectaculaire accumulation de savoirs et de savoir-faire, apanage des communautés humaines ».

Le cerveau infantile ne dispose pas du système de mémoire épisodique avant l’âge de quatre ans alors que de nombreuses autres acquisitions sont antérieurement maîtrisées comme le langage ou les habiletés sociales et numériques. Y aurait-il un lien entre la période œdipienne et l’émergence de la mémoire épisodique ? Celle-ci implique une prise de conscience de l’identité et repose sur trois prérequis : un self constitué, une conscience autonoétique et la subjectivation du temps vécu. Alors devient fonctionnelle la mémoire autobiographique qui associe mémoire épisodique et conscience autonoétique. Il existe peu d’études expérimentales sur la mémoire autobiographique en raison de difficultés théoriques et méthodologiques inhérentes à ce fonctionnement mnésique particulier, spécifique des humains. Tulving a écrit28 :

« L’évolution biologique a mis bien longtemps à construire dans le cerveau une machine temporelle, et elle n’y est parvenue qu’une seule fois, mais avec de formidables conséquences ».

Pour Tulving, La perturbation de la mémoire épisodique chez les amnésiques atteints de lésions du lobe temporal interne est plus précisément due à une atteinte hippocampique, alors que les troubles de la mémoire sémantique révèlent une atteinte de régions corticales.

La cure, reconstruction autobiographique assistée

Deux dernières remarques pour finir sur la mémoire épisodique qui apparaît comme un concept de la neuropsychologie qui permet aux psychanalystes de s’y retrouver. La première est qu’il existe des études expérimentales (Convay, 1995, Piolino, 2000) consacrées aux facteurs qui influencent la formation et la rétention des souvenirs épisodiques et elles soulignent le rôle déterminant non seulement de l’affect, mais de la répétition et de l’imagerie visuelle (souvenirs flashes). La seconde est que la plupart des souvenirs épisodiques s’effaceraient dans la mémoire à long terme. Peu de souvenirs épisodiques pourraient être rappelés au-delà d’une semaine. Les trois derniers jours et les trois prochains jours constitueraient une fenêtre temporelle de conscience autonoétique qui nous permet de tenir nos objectifs et nos projets. La première remarque, sur le rôle de l’affect dans la remémoration, me semble conforter la théorie freudienne de l’abréaction nécessaire ainsi que la dynamique du transfert et du contre-transfert comme support de la remémoration. La seconde remarque sur la fenêtre temporelle de conscience autonoétique me semble valider le dispositif du divan dans sa régularité à trois séances par semaine. Le cadre analytique en effet, avec cette prévalence de l’affect et avec la méthode associative, exerce un effet facilitateur dans la restitution mnésique. La répétition à court terme des épisodes de plongée anamnestique, la prévalence de l’imagerie visuelle fantasmatique induite par le setting, le contact en face à face étant perdu, l’invitation à la verbalisation, sont les instruments d’une reconstruction assistée de la mémoire autobiographique.

4. Neurosepticisme

Ce terme de Neurosepticismeest le titre d’un livre de Denis Forest29, philosophe des sciences officiant à Paris 1.

« J’appellerai neurosepticisme toute attitude de l’esprit qui interroge et met en doute la solidité, la portée, ou l’innocuité de la connaissance que produisent les neurosciences »(p. 13).

Sans répudier, bien sûr, tout le corpus de connaissances nouvelles sur le fonctionnement sur cerveau, il se pose la question du lien exact avec la vie de l’esprit. Examinant de près les protocoles expérimentaux, les méthodes, les résultats, il conseille au lecteur de garder une réserve afin de bien distinguer corrélation, causalité linéaire, causalité circulaire. Ce que montre l’IRM fonctionnelle, c’est un cerveau en activité, pas une pensée en évolution, encore moins une co-pensée pour reprendre l’expression de Daniel Widlöcher. Car l’activité mentale, nous l’avons vu avec les mémoires cénesthésiques, est aussi extra-cérébrale, de même, nous l’avons vu avec l’intersubjectivité, qu’elle est extra-corporelle au sens de sociale.

5. Regards croisés

Allan Schore, la cure est surtout une rencontre de mémoires implicites

Allan Schore est un neuropsychologue qui travaille à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA). Reprenant les travaux de Roger Sperry, prix Nobel en 1981, sur les spécialisations hémisphériques, il a écrit un article récent intitulé : « L’essentiel du processus analytique opère dans le cerveau droit du Soi implicite ». Il présente les interactions cliniques de la cure comme centrée davantage sur la gestion des affects et la communication implicite que sur une cure de parole. Dès lors, pour lui, le traitement des signaux émis par les mouvements du corps, l’expression faciale, l’inflexion de la voix, le rythme de parole, le ton des mots prononcés, seront encartés dans les aires cénesthésiques du cortex droit. Il fait le lien avec les travaux de Bowlby sur la mémoire sensorielle primordiale constitutive du lien d’attachement. Pour lui, le lien transférentiel offre l’occasion d’une réactivation de la mémoire implicite liée aux premières expériences d’attachement. Il fait de cette mémoire des états du corps le support d’une transmission transgénérationnelle, n’hésitant pas à imaginer des « marqueurs somatiques d’expériences traumatiques ». Il évoque la situation d’enactmentcomme un jeu d’identifications projectives évoluant dans le lien transfert/contre-transfert à l’insu du patient et de l’analyste, une sorte de collusion de Soi à Soi, un entre-Soi à l’effet transformationnel. Dans un autre article30 de 2003, il écrit :

« J’ai suggéré que le cortex orbito-frontal droit et ses connexions sous-corticales représentent ce que Freud a décrit comme étant le préconscient »

L’empathie, ce mode de connaissance réciproque implicite qui mobilise activement le préconscient, devient dans ce modèle le mode d’interaction prévalent. Voici comment Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis définissaient le préconscient en 196731 :

« Le préconscient désignerait ce qui est implicitementprésent dans l’activité mentale, sans être posé pour autant comme objet de conscience ; c’est ce que veut dire Freud quand il définit le préconscient comme « descriptivement » inconscient mais accessible à la conscience, alors que l’inconscient est séparé de la conscience ».

Le lien est possible ici avec d’une part l’intersubjectivité, d’autre part la théorie de l’esprit. Nous savons l’application aux troubles du spectre autistiques que la psychologue allemande Utah Frith fit en 1988 de la théorie de l’esprit que les éthologistes David Premack et Guy Woodruff ont proposée en 1978. Pour Allan Schore, le mécanisme-clé du processus analytique tient à la façon d’être implicitement et subjectivement avec le patient, c’est-à-dire, et nous allons le préciser avec John Thor Cornelius, à la mise en résonnance des activités hippocampiques de gestion des différentes mémoires.

John Thor Cornelius, l’hippocampe comme espace symbolique

En 2017, le psychanalyste américain John Thor Cornelius32 a publié dans L’International Journal of Psychoanalysis un article intitulé : « The hippocampus facilitates integration within a symbolic field », que je traduis par : « L’hippocampe facilite l’entrée intégrative dans le champ symbolique ». L’activité hippocampique est de tous les instants du quotidien et intervient pour résoudre un problème, organiser un récit à la première personne, et, surtout pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, l’activité de rêverie telle que décrite par Winnicott et Bion, vue ici comme requête mnésique. L’hippocampe solliciterait en permanence les bases de données mnésiques, corticales et sous-corticales, implicites et explicites, pour proposer en temps réel des cartes psychiques stables nécessaires à ce que les neuropsychologues appellent programmation de l’actionet les psychanalystes décharge motrice. Une lésion des lobes temporaux médians qui affecte l’hippocampe entraîne une amnésie antérograde, une impossibilité du récit à la première personne remplacé par une version devenue robotisée par perte de la dimension contextuelle et de la situation affective associée, et une déconnexion de la carte mentale temporo-spatiale, qui, nous l’avons vu avec la mémoire épisodique de Tulving, est indispensable à la programmation de l’action. C’est tout cet ensemble fortement intégré de ressources mnésiques éparses mobilisées par l’hippocampe qui génère la fonction symbolique. L’activité onirique fait partie de ces compétences en ce qu’elle a une fonction de reconsolidation des différentes mémoires.

Évoquant ce que dit Winnicott de la période transitionnelle du développement infantile, entre 8 et 18 mois, au cours de laquelle l’enfant, du fait de la maturité hippocampique, amorce l’accès à son espace symbolique personnel, Cornelius reproduit cette citation de Jeu et réalité33 où l’auteur explicite de façon poétique comment il voit l’activité limbique :

« Il m’arrive d’être dans la confusion, et alors je dois ramper hors de cette confusion, ou tenter de mettre les choses en ordre afin de savoir, au moins temporairement, où je me trouve. Je peux me croire en mer en train de prendre mes repères pour arriver au port (n’importe quel port dans une tempête) et quand je suis au sec, je cherche une maison construite sur un roc plutôt que sur du sable ; et, dans ma propre maison qui (comme je suis anglais) est mon château, je suis au septième ciel ».

De Wilfred Bion, Cornelius reprend la fonction alpha parentale qui aide l’enfant à organiser ses données perceptives brutes en symboles significatifs aptes à être codés en traces mnésiques facilement restituées si besoin. Pour Bion, le rôle du psychanalyste serait d’être à l’écoute des mémoires implicites et explicites de son patient et, pour ce faire, se forcer à demeurer, le temps de la séance, « sans mémoire et sans désir ». Bion veut sans doute dire « sans mémoire explicite », laissant œuvrer en sous-tâche les mémoires implicites.

Cette expression de Bion n’est pas sans rappeler l’élégante formule freudienne d’attention flottante (« Freigleichschwebende Aufmerksamkeit »). Toutes deux évoquent cet effort pour laisser librement travailler son hippocampe dans son opération de pioche mémorielle omnidirectionnelle, doublement récursive. Il agit comme une matrice informationnelle en doubles réseaux générant, patient et analyste réunis, une co-pensée, un nouveau récit autobiographique à la première personne. Ce travail psychique de sémantisation est rendu possible par connexion partagée, les deux hippocampes fabriquant un sens contextuel par extraction et comparaison d’éléments des différentes mémoires, de symboles codés provenant des mémoires réciproques de leurs porteurs. Ceci n’est pas sans évoquer ce que Madeleine et Willy Baranger (1961) ont écrit du champ analytique élargi, Antonio Ferro (1992) de l’agrégat fonctionnelet Michel de M’Uzan (2008) de la chimère des inconscients.

Semanza, Costantini et Mariani, le turn over de la cure

Dans une intervention au congrès international de neuropsychanalyse de 2001, les psychanalystes italiens Semanza, Costantini et Mariani34 ont passé en revue les différents types de mémoire et le turn overde leurs activations tout au long de la cure analytique. Ils affirment que la complexité des réseaux de la mémoire à long terme fait que « la remémoration n’est jamais isomorphe à l’expérience »,ce qui confirme l’intuition freudienne de Construction dans l’analyse(1937). À propos du renforcement dans la cure de l’interaction entre mémoire à court terme et mémoire à long terme, les auteurs font le lien avec les travaux du psychanalyste Arnold Modell35, professeur à la Harvard Medical School, qui évoque la compatibilité de ce processus continuel de retranscription avec le modèle freudien de l’après-coup. Le déroulement de la cure mobilise fortement, nous l’avons vu, les mémoires épisodiques et sémantiques : le processus analytique vise à « une coproduction de sens entre l’analyste et le patient »et à l’engendrement partagé d’un nouveau récit autobiographique. L’innovation est ici le rôle que ces auteurs font jouer à cet élément particulier de la mémoire de travail proposé par Baddeley, savoir le « buffer épisodique ». C’est cette mémoire-tampon qui permettrait, à partir d’éléments retrouvés dans la mémoire épisodique, de créer de nouvelles liaisons entre représentations, entre affects et représentations. Elle serait le support du travail de reliaison psychique. Ils affirment qu’ainsi :

« La verbalisation et la construction de mémoire sémantique partagée permet la génération de nouvelles significations et d’interprétations mutatives ».

Ils insistent également pour dire combien les contenus de toutes ces mémoires sont plus ou moins mobilisables selon l’affect qui a présidé leur inscription, et la tonalité affective de l’interaction avec l’analyste.

Semanza, Costantini, Mariani accordent, dans le processus de la cure, une place particulière à la mémoire procédurale, plus archaïque que la mémoire déclarative. Partant du raisonnement de Kandel36proposant que la mémoire procédurale coïncide avec la partie inconsciente du moi, aconflictuelle, les auteurs pensent qu’elle est le support des traits de caractère mobilisés dans la cure. L’intervention de cette mémoire automatique, inconsciente, dans l’évolution du transfert serait signe, nous l’avons vu avec l’exemple clinique, de régression et de recours aux mécanismes de défense primitifs, clivage et déni.

Enfin, ces auteurs insistent sur l’importance du travail concernant les rêves et surtout leur narration en séance. Ce travail onirique de remémoration, d’abord inconscient, puis préconscient, enfin conscient au moment de sa narration en séance, participe éminemment à la recomposition de la mémoire autobiographique à partir des données épisodiques et sémantiques.

Même si l’on considère avec respect les réserves posées par le neurosepticisme de Denis Forest quant aux progrès des neurosciences, il reste que ce modèle d’une mémoire multisystèmes est maintenant largement accepté. Dès lors, une question se pose : en quoi ces connaissances neurophysiologiques nouvelles sont-elles utiles au travail clinique du psychanalyste ? Deux réponses sont ici possibles. La première est que cela dépend de la position identitaire du psychanalyste, notamment son rapport à l’histoire des sciences. Si sa curiosité extra-analytique est réduite en proportion inverse de l’investissement narcissique exclusif qu’il met dans sa spécialité, il risque de négliger les apports de disciplines proches travaillant sur le même objet, l’activité mentale, et de s’enfermer dans une conception solipsiste de son activité. La seconde réponse découle de la première. Cet isolement épistémique du clinicien a pour corollaire une réduction de son champ symbolique dont nous savons toute l’importance dans l’intersubjectivité d’une part, dans le champ social d’autre part.

Conférences de Sainte-Anne, 11 février 2019

Jacques Boulanger est psychiatre et psychanalyste à Toulouse, membre de la Société Psychanalytique de Paris.

 

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