Bonjour Piotr Krzakowski, vous avez souhaité nous parler des différents niveaux de contrainte dans la cure, pourquoi ce choix ?
J’avais initialement entrepris une réflexion sur les obligations de soins issues du registre pénal, quand m’est apparue la nécessité de penser plutôt différents gradients de contrainte qui accompagnent toute demande de travail psychothérapique. Les disciplines cliniques nomment « alliance thérapeutique », ce qui se construit comme lien dès le 1er rendez-vous et même parfois avant, avec tout un imaginaire qui préfigure déjà ce qui va s’y passer. Le transfert qui va s’y produire opère et brouille les coordonnées originelles de la rencontre tandis que le mouvement de la cure récupère au fur et à mesure les pièces du puzzle pour le constituer sans jamais obtenir un résultat définitif.
Outre les obligations de soins, je propose de mettre en perspective toutes les autres modalités de la demande, beaucoup plus habituelles dans nos pratiques. Bien que cette partition ait quelque chose de schématique, il apparaît qu’au moins 3 différents registres de la contrainte peuvent être dégagés :
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- la contrainte interne par le symptôme, chez la plupart de nos patients.
- celle des thérapies d’enfants et adolescents où les parents portent souvent la demande.
- les soins « judiciairement » contraints.
Notons que ces 3 niveaux de contrainte, rencontrent en chemin d’autres contraintes, comme celle du dispositif/cadre ou celle de la règle fondamentale, formalisée en 1904 dans les écrits sur la « Technique Psychanalytique ».
Pouvez-vous nous en dire plus sur ces autres contraintes inhérentes à la cure.
Même lorsqu’une analyse est indiquée et qu’elle se met en place, une certaine incertitude demeure, une trajectoire est initiée mais il faut encore l’accomplir et ceci ne se fait pas sans divers incidents de parcours. Il s’agira donc d’interroger les cas où le processus psychanalytique, ne produit pas les transformations ainsi que les inscriptions psychiques attendus et dont la cure a besoin pour fonctionner. Autrement dit, quand ça ne marche qu’en apparence, alors qu’un processus de fond indique une persistance morbide. Ainsi malgré la dynamique des processus associatifs dans la séance des agrégats pathologiques résistent à l’épreuve du temps analytique. La transformation ne permet pas une inscription psychique. Quant à l’analyste, celui-ci peut être touché dans sa disponibilité contre-transférentielle : l’agacement, l’impatience, l’ennui, qui s’avèrent être des symptômes finalement stériles plutôt que des indices récupérables et interprétables, utiles donc au processus.
La transformation des éléments psychiques est donc centrale dans le bon fonctionnement du processus de la cure ?
Oui en effet ! Depuis W. Bion privilégiant les transformations, celles-ci semblent même dans notre culture analytique française scellées au destin des éléments bêta (éléments psychiques brutes), transformés par la fonction alpha en éléments de même nom. Sabina Lambertucci-Mann, dans son rapport au Congrès des Langues Françaises de 2017 nous a aidé à nous repérer dans l’abondance théorique à laquelle renvoie la notion de transformations. Elle revient au socle freudien et se penche sur la notion de déformation, berceau et condition des futures transformations.
La déformation en tant que processus de travail du rêve apparaît dans le chapitre 4 de L’interprétation des rêves, chapitre intitulé « Déformation dans le rêve » lequel présente essentiellement l’articulation avec la censure. Celle-ci permet de rendre tolérable au rêveur la nature du refoulé, par l’action même de la déformation, du déplacement, de la symbolisation et de la figurabilité.
Intéressons-nous au rêve de l’Oncle à Barbe Jaune rapporté ainsi par Freud : « J’ai rêvé de mon oncle à barbe jaune, qui me reprochait d’avoir fait quelque chose d’inconsidéré ». Ce rêve illustre comment la déformation opère pour protéger le rêveur de la violence du refoulé : prendre la faute sur soi, fût-elle inconsidérée, permet d’éviter de se confronter trop brutalement à un affect encore plus aigu portant sur la mort de son père et surtout le souvenir de l’oncle Joseph, frère de son père, personnage honteux ayant été condamné à la prison pour trafic de faux roubles en Angleterre. Nous voilà au cœur du principe de déformation, une condition d’accomplissement du rêve en tant que première étape indispensable pour qu’aient lieu secondairement des déplacements d’investissement pulsionnels et qu’enfin adviennent des transformations.
Pour illustrer la contrainte interne par le symptôme, vous nous proposez le cas de Rosa, qui souffre d’insomnie chronique, les séances étant restreintes au manifeste et à un rêve répétitif. Comment « transformer » pour sortir de la contrainte ?
Quoi de plus sidérant pour le couple patient/analyste qu’un tricot stérile répété à chaque séance, dans une forme organisée et lisse alors que les symptômes dans la vie du patient sont désorganisés et rugueux, comme si deux scènes contradictoires se dessinaient de part et d’autre, la séance et son envers !
L’analyste finit par questionner sa patiente sur un détail des éléments du rêve, après s’être tenu jusque-là à sa réserve habituelle, certainement pas en s’engageant dans une interprétation magistrale... Il semble n’avoir d’autre issue que d’interroger le régime compulsif de ce rêve capable de mobiliser de grandes quantités pulsionnelles jusqu’au débordement et perte du sommeil. L’analyste note tout de même que son intervention comportait un certain agacement assez perceptible dans sa formulation : « mais enfin ; quand même, cette répétition vous laisse si vide… » Rosa, elle, s’étonne du simple fait que l’analyste ait porté un intérêt manifeste à son récit.
Il nous est donné à voir dans cette séquence où l’analyste pose une question en laissant échapper un ton agacé, comme un moment de bascule où la patiente note avoir pu produire inconsciemment une modification de la réceptivité de son analyste, ce trouble ayant impulsé l’intervention marquée par une curiosité retenue jusque-là, laquelle a permis également d’évacuer la culpabilité de ne rien pouvoir dire à chacun des récits hypnotiques de la patiente. Une question se pose donc dans les termes suivants : est-ce que sous l’action d’une écoute modifiée ou réajustée par une sorte de « mise à jour » dont le processus analytique a le secret, certains patients ne pourraient-ils pas abandonner une fixation traumatique, devenue une théorie obsolète de leur symptôme ?
Se donner une théorie plurielle de sa propre souffrance contribue assez surement à l’ébauche des divers mouvements de transformation. Chez Rosa, l’analyste met naturellement à sa disposition son propre modèle de fonctionnement mental. Celui-ci se devine du côté de la névrose longuement analysée, qui est un prérequis pour tout psychanalyste. Ce solide modèle névrotique montre une continuité dans le matériel du transfert. Cet important mouvement d’étayage présent depuis le début de la cure s’est en quelque sorte cristallisé en un coup, il est enfin devenu opérant dans la séance pour endiguer la répétition et la stérilité chronique du lien patient/analyste. La contrainte du symptôme se transforme en une nouvelle aptitude - j’oserais dire aptitude au plaisir de penser dont Rosa fait une nouvelle expérience.
Vous développez la contrainte dans la cure chez un adolescent pour lequel les parents ont fait la demande de psychothérapie par un cas tout à fait intéressant d’addiction aux jeux vidéo. Pouvez-vous nous en parler ?
Il est assez représentatif d’une clinique très contemporaine Un jeune adolescent donc, sature son espace psychique de divers activités numériques, enlisé dans cette compulsion depuis des années, il nous force à comprendre la séance selon des paramètres plus distinctement en lien avec un registre compulsif. Il expose son jeu anti-traumatique à base d’activités « d’obturation » psychique, dont C. Smadja (1993) parle en termes d’activités autocalmantes, alors que Sabina Lambertucci-Mann propose de l’interroger de façon complémentaire sous l’angle d’une compulsion à transformer dans les jeux de stratégies complexe sur lesquels il est intarissable et dans lesquels il excelle, mais dont il ne peut se déprendre. D’incessantes transformations donc, échappant pourtant aux logiques d’inscription psychique, et de fait ralentissant semble-t-il sa croissance psychique (comme dit Bion) laquelle permettrait de varier les investissements, surtout ceux qui sont liés au processus de puberté et son renouvellement du rapport au corps et à sa psychosexualité. Il se dit angoissé, déprimé et en retrait du monde…
L’analyste en vient finalement à penser un défaut de censure dans les fonctions du surmoi, le matériau s’écoule de façon primaire sans subir les aménagements qui donnent une épaisseur symbolique à la séance : il parle en effet comme ça vient, rien n’est mis en latence, il manque une retenue et l’inscription psychique échoue. Le patient redit des choses similaires, de séance en séance, il est hors temps, la compulsion règne toute puissante.
Il apparait qu’un outil de contact nouveau a progressivement émergé de leur travail, en occurrence l’utilisation de l’italien, sa langue maternelle, ainsi que langue maternelle de l’analyste. Ce mouvement transférentiel, lui permettait d’échapper aux exigences et surenchères d’un père (lui uniquement francophone) pour qui rien ni personne n’était à la hauteur de ses espoirs. Le patient était un des personnages décevant dans le monde paternel constitué de fantasmes de grandeur et d’attentes impossibles à satisfaire. Ce vécu subjectif d’une grande intensité - celui d’être décevant - pouvait raisonnablement se rapporter à la mort de sa sœur ainée, quand il était âgé de 7 ans, un souvenir d’où s‘exhumait auto-dépréciation et attaques cruelles contre lui-même, un deuil très difficile à aborder en séance. La culpabilité chez ce patient vient alors verrouiller ce qu’elle ne peut révéler au grand jour, c’est à dire le triomphe des vœux de mort à l’encontre de sa sœur. Peut-être une solution s’est ébauchée dans l’élan des transpositions sur les jeux de guerre et de stratégie militaire,
Cette voie de l’italien a permis d’ouvrir une trajectoire d’investissement et d’inscription où il a commencé à jouer avec sa pensée plutôt qu’avec son jeu électronique placé systématiquement entre lui et l’analyste. Après une période d’arrêt significative de quelques mois, ce jeune homme a pu demander la reprise du travail, mais cette fois en son nom propre. Nous voyons comment le patient a dû et pu trouver un mode de dégagement par rapport aux enjeux initiaux de contrainte parentale
Appréhender plus tranquillement des contenus psychiques vécus autrefois comme interdits, trop crus, violents et traumatiques, est ce qu’a permis à cette cure d’évoluer entre le jeune enfant pour qui les parents demandent une psychothérapie et le jeune adulte qui enfin accède à sa propre demande séduit peut-être par le potentiel de travail esquissé dans sa « première tranche ». La contrainte parentale a pu être déjouée par un placement transférentiel au lieu même de l’objet maternel, avec le détour par la langue maternelle ayant permis une mise en évidence de la question du père enfin plus visible et tolérable …
Pour parler des soins judiciairement contraints, vous exposez le cas d’un patient souffrant de perversion sexuelle et montrez comment, même dans ce cas, le travail de transformation est possible. Pouvez-vous nous l’exposer en quelques mots ?
C’est un patient pénalement récidiviste et qui, au terme d’un suivi ordonné, choisi de continuer sa cure type en cours après la fin de la troisième année de prise en charge, qui sonnait également la fin de son obligation de soin chez moi.
Assez rapidement, j’ai dû faire le constat d’un échec d’amélioration attendue dans un tel travail, qui consistait essentiellement dans l’apparent renouvellement et diversification de ses pratiques sexuelles, illusions de nouveautés mais immuables quant au noyau, un invariant où il est l’enfant fasciné et fascinant par sa sexualité, tantôt sous emprise ou en emprise sur l’autre. Je voyais presque là une limite à cette cure, engagée de « force » et puis dégagée de cette délégation mais de façon trop facile, très lisse et surtout prévisible à mon niveau. Et s’il restait juste pour triompher et me montrer l’échec de la Psychanalyse sur son cas ? En d’autres termes, la pirouette perverse pour lui aurait-été de figer la cure dans une illusion de progrès pour en sortir par la petite porte dans une mise en défaite d’un analyste instrumentalisé et abusé, prenant place à son tour dans une longue liste des victimes
A une séance, il évoque comme à son habitude, ses fantasmes exhibitionnistes, toujours aux limites de la légalité, avec une surenchère de détails, quand tout à coup une voix remplit le silence du cabinet en criant littéralement : « Hey ! Gros dégueulasse ! » … Un ouvrier travaillant au rez-de-chaussée où se trouve mon cabinet, interpellait ainsi son collègue pour une raison inconnue, renvoyant par un jeu d’équivalence fortuit, à la grivoiserie telle qu’elle s’incarnait au même moment dans les dires de mon patient, lequel d’un coup a perdu le sentiment de protection habituelle garantie par le cadre de la séance. L’opportunité de cette drôle de synchronie, nous servira à travailler en après-coup très scrupuleusement le sens de cette formule lapidaire, qui projeta la séance dans la sidération, puis dans un sourire partagé, un ressenti commun sans précédent jusque-là. À la séance suivante, il me dit en avoir perdu les repères de ce qui faisait l’organisation de nos espaces respectifs, de ma voix, la sienne et celle extérieure : « je ne savais pas dans quel sens je pouvais recevoir cette insulte… » dit-il, une réponse s’est imposée à moi « dans le sens de la loi peut-être ? », je pensais qu’une parole extérieure était aussi « l’essence » de la loi et pouvait potentiellement devenir un nouveau locataire du surmoi. L’incident semble avoir mobilisé les logiques du double retournement : retournement de son activité parlante en passivité d’écoute et le retournement de son attaque contre sa victime en atteinte de son récit transgressif par une injonction puissamment hurlée, comparée par le patient à une « sommation divine », contrainte tangible et inconditionnelle d’une morale extérieure. Le tiers intrus a pu être assigné à la fois au rôle de témoin involontaire de la scène de séduction copieusement évoquée, mais par-dessus tout il s’est incarné en tant qu’agent de la censure dans - un même mouvement. Il me semble enfin, que ce tiers organisateur a mis de l’ordre dans sa matrice relationnelle singulièrement perverse.
Les résonnances de cet évènement ont orienté notre travail en direction d’une scène primitive où les parents se seraient tardivement, arrêtés dans leurs ébats et retournés vers lui pour lui crier « gros dégueulasse tu nous regardes ! ». Cette version hypocritement complice de la scène primitive, a permis de nombreuses reprises des ambiances incestueuses dont cette absolue indifférence de la part des parents au moment des abus vécus dans l’enfance.
Par ailleurs mon patient a pu montrer de nouvelles potentialités associatives, une nouvelle curiosité, un nouveau mode d’investissement de l’avenir que la cure pouvait lui permettre de développer comme une reprise de sa croissance psychique chère à Bion. Mon patient s’est avéré être un volontaire désigné d’office mais animé d’une demande en propre qui lui est venue au fil des premières années de son obligation de soin.
Ces trois cas nous montrent bien que les contraintes aussi bien internes qu’externes peuvent s’exercer à différents niveaux dans la cure, l’analyste doit donc être très vigilant à ces mouvements ?
La trajectoire freudienne aboutissant à la compulsion de répétition de 1920, a eu pour conséquence d’introduire en Psychanalyse la question du traumatique et de la contrainte comme indissociable de l’économie psychique, par extension donc indissociable de ce qui constitue le cadre même de la séance.
Les 3 cas évoqués ici présentent donc les trois niveaux de la contrainte les plus couramment rencontrés. Rosa, contrainte de l’intérieur, par sa symptomatologie, le patient adolescent contraint d’abord par les parents-eux-mêmes convoqués par la souffrance psychique de leur fils. Enfin, les soins sous contrainte pénale, qui revêtent une étoffe singulière, mais nous voyons qu’elle peut muter en quelque chose de finalement proche des deux cas précédents, le travail aidant, même une organisation de type perverse-mixte, peut se modifier en un régime plus banalement névrotique. L’espoir contre-transférentiel chez l’analyste réside dans l’intégration solide de ces processus d’identification dans un surmoi bienveillant envers un moi qu’il peut reconnaitre comme allié.
Ces illustrations cliniques nous montrent également à quel point la portée interprétative de l’analyste se trouve renforcée par son attention nécessaire au moindre détail qui habite la séance : à l’hallucinatoire, aux mouvements narcissiques destructeurs, aux échecs des transformations, et aussi à tous les incidents de séance dont le patient se saisit, trouvant ainsi lorsqu’il est prêt pour cela, ses propres voies d’accomplissement psychique.
La force du processus analytique renvoie donc à l’acharnement des psychanalystes épris d’une liberté relativement réfractaire aux excès de normes et des contraintes.