« De ce qui occupe le plus, c'est de quoi l'on parle le moins.
Ce qui est toujours dans l'esprit, n'est presque jamais sur les lèvres »
— Paul Valéry
Q — Françoise Seulin, vous avez intitulé votre conférence « L'irreprésentable ». Ce terme n'appartient pas au vocabulaire freudien classique. Comment le définissez-vous et pourquoi avez-vous choisi de l'explorer ?
En effet, l'irreprésentable n'est pas un concept freudien au sens strict, mais nous pouvons le rapprocher du terme « d'enseveli » que Freud utilise dans Construction dans l'analyse. Il écrit que l'essentiel est entièrement conservé, même ce qui paraît complètement oublié subsiste encore de quelque façon et en quelque lieu, mais enseveli, inaccessible à l'individu. Il est important de souligner qu'il utilise le mot « verschüttet » pour cet enseveli — pour parler des expériences originaires d'avant le langage — alors qu'il emploie « Verdrängt » pour désigner le refoulé. Ce n'est donc pas la même opération psychique.
Parler de l'irreprésentable, c'est s'aventurer aux limites de la pensée : c'est ce qui échappe à une mise en mots, aux images et aux symboles, ce qui est en deçà de la représentation. On pourrait le nommer reste inassimilable, trace non métabolisée qui revient dans les actes, dans le corps et même dans les rêves. Nombreux sont les auteurs contemporains qui ont tenté d'en approcher la notion en le qualifiant d'inconnaissable, d'inatteignable, de non symbolisé, à la limite du figurable. Ce qui me frappe, c'est qu'il ne prend sa qualification d'irreprésentable que dans l'après-coup — il existe, il agit, sans que le sujet ni l'analyste puisse d'emblée le nommer.
Q — Quelle est la différence entre l'irreprésentable et le refoulé ? Et quelles conséquences cette distinction a-t-elle pour la technique analytique ?
La distinction est fondamentale et elle change profondément l'économie du travail analytique. Le refoulé — le « Verdrängt » freudien — est un contenu psychique qui a existé à un niveau représentatif et qui a été chassé de la conscience par une opération défensive. La levée du refoulement, par l'interprétation et le transfert, en est le levier classique. L'irreprésentable, lui, est d'une autre nature : il prend sa source dans les premières impressions d'avant le langage, mais il est également l'effet de situations traumatiques où l'excès d'excitation a dépassé toute possibilité de représentation. Il n'a jamais, ou insuffisamment, accédé à une mise en forme psychique.
La seconde topique freudienne semble plus adéquate pour réfléchir à ces patients. L'enjeu de la cure est alors bien plus la conquête du moi sur le ça — selon la formule de Freud — que la levée du refoulement inconscient. Le déni, le clivage, le désinvestissement depuis le retrait phobique jusqu'à l'hallucination négative sont responsables de cet irreprésentable. La fixation au traumatisme désorganisateur ou à l'échec de la relation aux premiers objets entrave le processus de symbolisation. Ce n'est donc pas le même travail, et l'analyste ne peut pas aborder ces cures avec les mêmes repères techniques.
Q — Vous parlez d'altérations défensives des processus représentatifs et évoquez un possible « meurtre de la représentation ». Comment ces altérations se manifestent-elles cliniquement dans la cure ?
Bokanowski désigne sous ce terme une destructivité qui porte spécifiquement sur le tissu représentatif lui-même. Ces altérations se révèlent dans la cure par des obstacles aux phénomènes de liaison, déliaison, reliaison. L'analyste rencontre alors patient dont l'expression des affects est pauvre et l'expression associative en grande difficulté. Il y a des agirs pour lutter contre l'activité représentative, des blancs de la pensée dans un discours fragmenté. Parfois des affects surgissent en lieu et place des représentations — le représentant-représentation est alors évacué, seule reste la trace du représentant-affect. D'autres fois, ce sont des mots désaffectivés, sans amarres, sans incarnation, pseudo-secondarisés, détachés des processus primaires.
Dans d'autres conjonctures encore, le patient passe d'une représentation crue à une autre de façon inintelligible — le mot est traité comme une chose. Toutes ces manifestations mettent en lumière une résistance à l'élaboration par la liaison et un dysfonctionnement dans l'articulation entre processus primaire et processus secondaire. Ce que Roussillon formule très justement : « il y a des registres d'énonciation dans lesquels le sujet ne s'entend pas, ne s'entend plus, et vient faire entendre à un autre ce qu'il n'entend plus de lui » — et j'ajouterais : ce qu'il n'a parfois jamais entendu de lui-même.
Q — Comment l'irreprésentable se manifeste-t-il dans la relation transféro-contretransférentielle ? Quel est le rôle de l'analyste face à ce qui n'a pas encore de forme ?
L'irreprésentable se répète sans mots et sans histoire. En situation analytique, il se manifeste dans des vécus transférentiels souvent fusionnels, passionnels et inquiétants, avec des manifestations impliquant le corps comme expression centrale. J'ai remarqué dans ma pratique combien une souffrance violente et un grand désespoir étaient véhiculés par cette répétition. César et Sara Botella évoquent le surgissement de l'irreprésentable dans un mouvement régrédient, quand l'analysant fait appel à des figures proches du sensoriel jusqu'à l'hallucinatoire.
Dans certains cas, c'est l'analyste qui vit en premier le traumatique du patient — c'est pour lui l'indice de l'émergence sur la scène analytique de processus primaires non liés. Ses premiers éprouvés peuvent alors avoir valeur de première inscription dans ce travail partagé. La remémoration ne peut être réduite ni aux traces mnésiques, ni au souvenir : elle est le produit d'un travail psychique qui, dans ces cas, débute par celui de l'analyste. On pourrait dire qu'il précède son patient sur le chemin de la représentance. Il s'agit donc d'une démarche interprétative impliquant une position plus engagée, dans la reconnaissance et l'accueil des mouvements du patient dans toute leur diversité — mouvements qui seront source de l'interprétation future et du frayage de la voie aboutissant à une construction.
Q — Vous insistez sur le rôle du corps dans ce travail analytique. Pouvez-vous développer l'idée d'une « cocréation d'un corps-matrice représentationnelle » ?
Je pense que l'irreprésentable n'est atteignable que par des modes de retour et de répétition très spécifiques, et que le corps — tant celui de l'analysant que parfois celui de l'analyste — sera dans la cure l'espace privilégié, réceptacle et opérateur de transformation de cette répétition. Je parle du corps dans toute sa complexité : au niveau moteur et perceptif, au niveau du vécu et de l'image corporelle, et dans sa dimension somatique proprement dite. Freud l'a dit : « Le moi est avant tout un moi corporel. »
Dans certaines cures, c'est comme si un fond pré-représentatif ou présymbolique, encore gelé, venait se construire dans les séances avec ce corps à deux — entre la tête et le corps, entre l'analyste et l'analysant — pour devenir matrice inductrice de la représentation. Les vécus corporels de l'analyste en écho à ceux du patient ont toute leur importance, tant comme source potentielle de l'interprétation que comme amorce d'un travail de représentation. Cela rejoint le travail en double de César et Sara Botella, la « Chimère » de Michel de M'Uzan, et la capacité de rêverie de Bion — mais dans les cas où le corps est au cœur du travail, je parlerai pour ma part de cette cocréation d'un corps-matrice représentationnelle, un espace partagé où quelque chose d'inédit peut enfin prendre forme.
Q — Comment le rêve intervient-il dans ce processus de transformation de l'irreprésentable ? Peut-il être un levier là où les mots semblent insuffisants ?
Le rêve est en effet un levier précieux, et son émergence dans une cure est souvent un indice important de transformation. Roussillon nous précise que la symbolisation primaire est le passage de la trace sensorielle à la représentation de chose, et que la symbolisation secondaire fait ensuite passer de la représentation de chose à la conscience. Il y a toujours des ratés, des restes des processus primaires qui viennent infiltrer les processus secondaires — on les perçoit par exemple dans la sensorialité accompagnant certains langages. La parole se heurte à ses limites, les mots peuvent paraître insuffisants, précaires, avec leur champ d'absence, face à tout ce qui a été vécu avant le langage.
L'émergence de rêves est un indice de la transformation des traces sensorielles et traumatiques en tentative de réalisation de désir, comme Freud le décrit dans ses Nouvelles conférences. Dans certaines conjonctures traumatiques, la cure s'amorce avec peu de mots et sans histoire. Ce n'est que dans un deuxième temps que le contenu représentationnel pourra advenir et s'intriquer avec le vécu des temps originaires de l'analysant. Le rêve vient au secours d'une symbolisation difficile : il ouvre vers un travail de figuration, conduisant progressivement sur le chemin d'un autre type de lien à l'objet, impossible jusqu'alors. Des représentations peuvent alors émerger en même temps que l'objet peut renaître.
Q — Vous évoquez la dimension transgénérationnelle de l'irreprésentable. Comment s'articule-t-elle avec le travail de la cure ?
Elle peut constituer une entrave majeure, et elle est parfois longue à se révéler. La compulsion répétitive peut s'exercer au-delà du principe de plaisir — selon Freud — entravant l'activité psychique du sujet bien au-delà de sa propre histoire personnelle. Dans certaines analyses, des éléments inconnus et irreprésentables de l'histoire, voire de la préhistoire du patient, viennent donner a posteriori une dimension transgénérationnelle répétitive à des éprouvés contre-transférentiels qui restaient jusque-là énigmatiques.
C'est quelque chose que j'ai pu observer : le surgissement du traumatique d'une génération précédente vient s'inscrire dans le psychisme du sujet sans qu'il en ait conscience, comme une trace non métabolisée transmise silencieusement. Il faut souvent beaucoup de temps dans la cure, un rapprochement progressif de l'histoire familiale, pour que ces strates transgénérationnelles deviennent lisibles et puissent enfin prendre sens dans la chaîne des représentations du sujet. C'est seulement alors que les générations peuvent se décoller, que le temps figé peut se déplier, et que le sujet peut trouver sa propre place dans une temporalité moins condensée.
Q — En conclusion, comment définiriez-vous le mouvement de l'irreprésentable vers la représentation dans la cure analytique ? Quel en est le moteur ?
Dans Gradiva, Freud spécifie que le retour du refoulé suit les mêmes voies associatives que celles suivies par le refoulement. Pour l'irreprésentable, il s'agit d'un surgissement qui emprunte des voies souvent inconnues ou inexplorées — les voies très archaïques des modes de relation précoces à la mère, où le sensoriel, le perceptif et la motricité sont essentiels. Le sujet doit avoir une capacité de remaniement économique et un investissement suffisant de l'objet de transfert pour que la répétition puisse réinscrire les restes des expériences de satisfaction antérieures et que le sujet puisse détacher la représentation de la perception.
La répétition agit selon une spirale se déroulant le long des strates successives du psychisme, des plus archaïques et profondes aux plus récentes et plus élaborées, au fil de l'histoire infantile du sujet. Elle donne une certaine visibilité et potentialité interprétative à l'excitation en manque d'attraction organisatrice. L'irreprésentable ne pourra s'intégrer et s'élaborer que lorsqu'il prendra dans la chaîne des représentations une fonction organisatrice des fantasmes originaires et de la sexualité infantile. Tout n'est pas représentable. Cependant ce qui restera toujours, c'est le bruit de l'enseveli — de ce qui n'existe pas pour le sujet mais qui existe dans ses profondeurs, sans qu'il le sache. Freud, dans une note de 1938, le dit d'une formule magnifique : « La psyché est étendue, n'en sait rien. »
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