Le psychodrame d’enfant : intérêt du cadre et dispositif
En parlant de cure par le psychodrame vous montrez en quoi le psychodrame d’enfant est un authentique traitement psychanalytique. Pouvez-vous en préciser les spécificités ?
ll s’agit pour l’enfant d’apprendre à jouer, à imaginer, à créer dans un espace contenant, à établir des liens structurants riches en potentialités identificatoires. Le psychodrame permet une ouverture vers d’autres problématiques que celles qui encombrent celui qui n’est pas encore adolescent. Au psychodrame, il s’agit de « faire semblant pour de vrai », ce qui est la définition même de l’illusion, métaphore de l’accès au symbolique ; si l’implication émotionnelle et la mise en acte de ce qui agite le sujet sont bien là, le cadre permet qu’une vraie aire de jeu se constitue. Il y a un contenant et des bords essentiels pour que tout puisse se dire et apprendre à se jouer.
Pourriez-vous présenter le dispositif du psychodrame psychanalytique en groupe et ses effets sur le transfert ?
Le dispositif comporte un meneur de jeu et des co-thérapeutes, et 3 ou 4 patients ; chaque patient dispose d’un moment individuel en présence du groupe, dans un premier temps en relation duelle avec le meneur de jeu. Le meneur de jeu propose à un premier patient, d’évoquer « ce qui lui vient » et l’aide à élaborer une scène ; les différents rôles sont ainsi définis, le patient choisit parmi les co-thérapeutes mais aussi éventuellement les autres patients ceux qui vont jouer les personnages définis ; le travail interprétatif se fait préférentiellement par et dans le jeu lui-même, ce qui n’empêche pas le meneur de jeu lui aussi d’en dire quelque chose.
Le transfert se tisse peu à peu, tant avec le meneur de jeu qu’avec les autres thérapeutes et patients ; cette diffraction du transfert est précieuse, permettant d’échapper au trop près ou au trop loin défensif de la relation duelle ; d’autre part, et ce n’est pas négligeable, ça rassure certains parents qui pourraient être inquiets de l’investissement trop important d’un thérapeute par leur enfant. Un grand intérêt du jeu psychodramatique est de donner accès à des figurations et représentations sans forcément viser une pleine compréhension de ce qui s’est joué : c’est le préconscient qui est le réceptacle de ces mises en représentations ; une appropriation subjective est bien sûr possible mais au rythme du patient et de ses capacités d’insight. Soulignons enfin les résonances entre patients, le jeu de l’un pouvant donner des idées à l’autre, ce qui mobilise la chaîne des identifications ou contre-identifications.
La latence : une période cruciale
Vous accordez une grande importance à la période de latence, pourquoi est-elle si déterminante pour le développement psychique de l’enfant ?
La latence est une période intermédiaire qui permet de comprendre que la sexualité humaine s’instaure en deux temps : le temps de l’infantile et le temps du pubertaire.
L’infantile c’est le moment où le petit d’homme découvre son corps, découvre le monde, et investit massivement ses premiers objets d’amour. C’est le temps des théories sexuelles infantiles, puis du conflit œdipien avec ses angoisses de castration ; tout cela est excitant et angoissant et constitue pour l’enfant qui va bien, à son insu, un appel à représenter et à symboliser pour essayer de comprendre et de maîtriser ce qui se passe en lui. Vers la 5ème année, les émois parfois violents de ces périodes trouvent peu à peu le chemin d’un apaisement. Durant la latence qui arrive alors, l’enfant suffisamment bien accompagné se rend progressivement disponible à de nouveaux investissements ; le refoulement des émois œdipiens permet une désexualisation suivie de fragments de resexualisation bien tempérés. En résumé l’enfant est assez tranquille et ouvert à des découvertes multiples ; les angoisses et l’excitation sont moindres et il peut, entre autres, distinguer le symbole et la chose qu’il représente, le dehors et le dedans.
On devine que lorsque la période de latence n’a pas été suffisamment tranquille, l’adolescence, période déjà hautement périlleuse, devient encore plus risquée.
Quand la période de latence et ses acquisitions propres, fragiles mais sûres, n’ont pas été là c’est, me semble-t-il, une véritable gageure. Car bientôt va arriver l’adolescence, le deuxième temps du développement de la sexualité humaine, un après coup où se revivent les émois œdipiens et où des transformations irréversibles vont s’engager. Selon certains et je suis d’accord avec eux, les transformations de l’adolescence, sont elles aussi une injonction à symboliser. L’enfant devenu pubère peut, dès ce moment-là, avoir une sexualité qui pourrait permettre aux fantasmes œdipiens de se réaliser, ce qui peut être très angoissant et insécurisant ; un grand chemin sera à parcourir, entre chaos et nécessaire immaturité pour que l’adolescent trouve son identité propre et devienne Sujet. Tout est bouleversé sur le plan narcissique et identitaire. On comprend bien le potentiel traumatique que revêt ce travail de remaniements et de séparations psychiques multiples. L’équilibre pulsionnel est menacé par un degré plus ou moins important de désintrication pulsionnelle, et donc de libération de la pulsion de mort.
En quoi le dispositif du psychodrame psychanalytique en groupe peut-il être particulièrement adapté pour un enfant en mal de latence ?
Certains enfants n’ont pas ou peu connu cette période essentielle de calme pulsionnel, si riche en découvertes et si précieuse affectivement. Ces « ratés de la latence » sont le plus souvent des garçons, surexcités, en conflit permanent, incapables d’investir vraiment quoi que ce soit ou au contraire éteints, confinés dans le scolaire et une obéissance servile. Ces enfants ne savent pas jouer au sens du « playing winnicottien » qui envisage le jeu comme une activité créative mobilisant les ressources internes du sujet et marquant également le mouvement de la vie. Pour ces enfants-là, le psychodrame analytique en groupe est une indication de choix.
Récit d’une cure de psychodrame : chemin vers la métamorphose
Quand votre jeune patient Théo arrive au psychodrame dans quel état psychique est-il ? Pourriez-vous revenir sur ses conditions d’arrivées ?
Théo a 10 ans, lorsqu’il nous est adressé par le psychologue qui le suivait jusque-là au CMP : est-il psychotique ? le psychologue le craint, la psychothérapie stagne, nous proposons un psychodrame libéral. Au premier rendez-vous avec le meneur de jeu, l’enfant accompagné par sa mère apparaît en grande souffrance, couvert d’un eczéma très impressionnant. Mère et fils s’accordent à dire que l’enfant est en permanence moqué, incapable de se défendre. Dès les premières séances le corps de ce jeune garçon nous frappe par son étrangeté. Il se plaint fréquemment de douleurs qu’il impute aux mauvais traitements de ses camarades d’école.
Comment Théo va-t-il investir le dispositif de psychodrame dans les premiers temps ?
Rapidement la violence et la haine sont mises en « scènes », les scènes qu’il se met à proposer nous amènent à le voir autrement qu’une victime : ce sont des scènes de bagarres dans lesquelles il endosse le rôle de personnages tout-puissants de jeux vidéo ou de séries d’animation ou inventés de toute pièce par lui, les scénarios sont confus voire incompréhensibles. Dans le jeu notre jeune patient joue avec l’impuissance et la toute-puissance, il est déchaîné, envahi par un trop plein d’agressivité et de haine très difficile à contenir. Le meneur de jeu est souvent obligé d’arrêter la scène. Théo ne joue pas, il est le personnage et assez vite cela dérape.
A quel moment les scènes commencent à se transformer ?
Un premier déplacement s’opère en écho avec un autre patient du psychodrame. Les scènes se mettent à parler davantage de lui et de son sentiment d’injustice. Théo prend un grand plaisir à se faire son propre justicier et persiste à rejeter tout ce qui pourrait contenir sa colère et sa haine. Il se montre toujours en confrontation avec un leader, ce qui nous laisse supposer une lutte acharnée contre l’angoisse de castration. Pour faire face à ces multiples conflits une panoplie d’armes apparaît, donnant à voir à son insu toute une symbolique infantile. Tout conflit est érotisé laissant l’enfant dans une excitation intense. Ses démangeaisons reprennent, il nous laisse impuissants devant ce corps si abîmé et attaqué. Nous pensons à Didier Anzieu et au Moi-Peau et à la défaillance du système de pare-excitation. Mais paradoxalement, nous nous sommes parfois demandé si cette peau irritée, abîmée ne viendrait pas paradoxalement faire enveloppe, « mieux vaut peut-être la douleur physique que l’angoisse ».
Pourriez-vous décrire une séquence clinique où une scène jouée marque un tournant important dans le processus de la cure ?
Dans une scène différente des autres, la haine de notre jeune patient devient une haine partagée. Théo trouve que sa mère caresse trop le chat de la maison. A la revendication de Théo la mère jouée par un co-thérapeute répond : « le chat, lui au moins est tout doux ; il a une jolie peau, comme une peau de bébé ; toi tu as une peau rugueuse, pas bien agréable ». Le meneur arrête le jeu et propose, puisqu’il est question de bébé, une scène entre Théo et le bébé, qui serait un petit frère imaginaire. Théo prend le rôle du petit. Sont ajoutés dans la scène les parents qui sont fiers d’avoir un si beau bébé, si réussi, contrairement à son grand frère. Le petit frère, joué par Théo est complètement ravi et dit « tu vois, je suis vraiment le préféré, je suis parfait, tu ne pourras jamais te débarrasser de moi ». Cette scène met en évidence par le négatif la haine de Théo pour son corps abîmé mais aussi l’ambivalence des figures parentales. Il commence à élaborer son vécu d’impuissance et de perte.
Comment évolue la relation de Théo à sa mère dans la suite du processus ?
Au retour du confinement nous retrouverons un Théo couvert d’eczéma. Dans les scènes qu’il propose il aborde la relation avec sa mère qui s’inquiète beaucoup. Dans un jeu entre sa mère et lui, dans son propre rôle, il peut dire avec colère à sa mère qu’il faut qu’elle dégage. Cet eczéma qui invite aux soins maternels nous semble néanmoins montrer son ambivalence. Une nette évolution est notable à la rentrée des vacances d’été où nous retrouvons Théo, désormais collégien, grandi et embelli. Il se sent moins persécuté et semble s’être dégagé de l’empiétement maternel.
On imagine qu’à bonne distance de la mère la prochaine étape de la cure passera par l’apparition dans le jeu d’un tiers séparateur et les enjeux œdipiens qui vont avec.
Effectivement, une séance peut illustrer cela : Théo réagit à l’annonce d’un autre patient du groupe de son désir de quitter le psychodrame. Il ajoute que son père s’absente souvent la semaine et qu’il se retrouve avec sa mère et le chat. Nous jouons cette scène ; Théo choisit le rôle du chat qui attend avec impatience le père. Dans les séances qui suivent Théo fera souvent appel au chat, non plus pour recevoir des caresses de la mère, mais afin d’assurer une distance entre elle et lui. L’autre versant du fantasme œdipien apparaît au travers d’une relation tendre avec le père. Plus tard une culpabilité œdipienne commencera à émerger. En parallèle, notre patient choisira plus volontiers qu’avant d’incarner la loi inaugurant l’accès à un Surmoi interdicteur et protecteur plus efficient.
Comment s’élaborent ensuite les affects de haine dans le jeu psychodramatique ?
Un accès à l’ambivalence, au sexuel et à la bissexualité psychique deviendront de plus en plus manifeste à travers les scènes jouées. Au fil de jeux répétitifs dans lesquels il convoque sa pire ennemie une co-thérapeutes arrivera sur scène en disant «me voici, moi, ton ennemie préférée ». Des scènes problématisant la thématique sexuelle de la préadolescence pourront être jouées de façon tout à fait classique avec cette figure ambivalente. Après les scènes d’un autre patient qui, lui, réprime fortement sa pulsionnalité, Théo dira « moi j’ai un dragon intérieur », assumant par là même sa pulsionnalité agressive ; ce symbole deviendra central dans les scènes.
Au terme du processus on se demande comment s’est passé la fin de cette cure pour ce jeune patient ?
Lorsque Théo manifestera le désir d’arrêter le Psychodrame, il acceptera, contrairement à d’autres ados, de prendre un peu de temps pour penser et jouer la séparation. Toutefois il ne manquera pas de dire que le psychodrame ne lui a rien apporté. Preuve en est, « Ma mère me trouve insupportable » ; Psychodrame et meneur de jeu seront provisoirement englobés transférentiellement dans une haine de vie, si utile pour se séparer. Sa mère, quant à elle, lors d’un bilan téléphonique final, se montrera au contraire très satisfaite de l’évolution de son fils ; elle aura compris d’elle-même que haine et agressivité servent à couper le cordon. Au travers de 3 ans et demi de psychodrame, Théo s’est métamorphosé. Il est passé d’enfant à haut risque, bizarre et inquiétant à un bel adolescent animé d’une pulsionnalité débordante propre à cet âge. Le setting du psychodrame a permis de suivre presque pas à pas un véritable processus de psychisation : l’informe de l’excitation s’est vectorisé peu à peu en pulsions et un monde de représentations et de figurations a pu se tisser jusqu’à une véritable subjectivation.
« Le travail de la haine » au psychodrame
Le psychodrame semble être un terrain de jeu propice à l’expression et à l’élaboration des affects de haine. Pouvez-vous nous dire en quoi ?
Quelque chose me semble fondamental pour les personnes que nous prenons en Psychodrame, qui sont souvent des « cas-limite » en mal de symbolisation, c’est ce que j’appellerai le « travail de la haine ». Celle-ci est ressentie comme tellement violente qu’elle peut faire craindre une destructivité sans limites, voir un passage à l’acte. Le Surmoi n’est pas inexistant mais c’est un surmoi archaïque sans pitié. Il s’agit parfois de permettre au patient de construire un contenant à des débordements incompressibles et de permettre à cette haine de se montrer au grand jour comme un indicible qu’on peut se représenter devant témoins. Le contenant peut tenir, les murs ne vont pas s’effondrer.
Haine en trop, haine en trop peu, cette deuxième modalité apparaît au travers du psychodrame d’un adulte dans le grand âge, qui récemment, à notre surprise, s’est présenté à nous comme un jeune garçon à l’aube de l’adolescence. Nous avons pu ressentir d’emblée chez ce dernier la haine réprimée à la mesure de la quantité énorme qui l’habite. Petit à petit nous espérons qu’une meilleure cohabitation avec ses affects et fantasmes haineux pourra l’aider à construire ou reconstruire un Je de la symbolisation et de l’appropriation subjective.
Vous semblez attacher une importance particulière à l’expression des affects de haine et à leur élaboration dans le jeu psychodramatique, pourquoi ?
« La haine est une valeur sûre », disait répétitivement Gérard Bayle. Et il ne manquait pas de féliciter chaleureusement les patients de Psychodrame quand elle apparaissait dans les jeux. « Elle fait partie de ce qui est franc, loyal et très rarement imité. Ce n’est pas le cas de l’amour. Elle contribue très largement à la construction de limites anti-incestueuses et aux choix d’objets nets et précis ; éros aurait plutôt tendance à faire des liaisons de toutes sortes porteuses d’une visée incestueuse, dont il aurait bien du mal à se défaire si la haine ne venait pas l’aider à résister à l’attirance de l’objet. Elle tend à dessiner des limites nettes là où l’angoisse amoureuse des rapprochements ferait perdre la tête ». On l’aura compris, il s’agit là d’une bonne, vraie, et saine haine de vie, là où une haine de mort peut entraîner dans une destruction sans fond.