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De la triangulation précoce à l’Œdipe

Auteur(s) : Christian Gérard
Mots clés : Identification (primaire) – Œdipe – paternelle (fonction -) – père (primaire) – rêve (chez l’enfant) – symbolisation – triangulation

La fonction paternelle est considérée d’un point de vue traditionnel comme ce qui permet au père de transmettre à un enfant, un nom, un héritage, constituant une forme d’autorité au sein de la famille, la mère assurant alors presque exclusivement l’éducation des enfants. Les travaux des historiens, des anthropologues, des psychanalystes s’accordent pour considérer qu’une des caractéristiques de la fonction paternelle est fondamentale et universelle ; celle de mettre des limites à la relation mère-enfant, de la trianguler. C’est dans le cadre de cette triangulation que le complexe d’Œdipe ouvre une situation conflictuelle dont l’issue est l’identification et le refoulement. Freud comme on le sait s’est attaché à montrer combien cette organisation œdipienne universelle est centrale et fondatrice pour le sujet, lui permettant par l’identification au père et par le processus du refoulement l’apparition du surmoi, système de référence interne érigeant en lui une loi paternelle. Loi et socialisation au sein de la famille en référence au père tout-puissant de la horde primitive et au père réel, permettent à l’enfant d’accepter hors famille les règles culturelles, la socialisation et de trouver sa place parmi les autres. La loi du tabou de l’inceste s’inscrit dans cette perspective, amenant le sujet du fait de cet interdit posé à s’engager dans la vie sexuelle et sociale par la voie de l’exogamie.

Le complexe d’Œdipe fut une des grandes découvertes de la pensée freudienne, inscrite dans l’histoire humaine par l’universalité du mythe grec d’Œdipe, au-delà de l’histoire du sujet. Mais l’un des traits de génie de Freud fut aussi d’articuler la structure triangulaire familiale dans laquelle le père est à la fois un rival et un objet désiré, avec l’universalité de la loi du tabou de l’inceste en référence au meurtre du père de la horde primitive. La triangulation de l’Œdipe n’est donc pas qu’une histoire familiale. Au fil de ses écrits, Freud différenciera et spécifiera les relations objectales du garçon et de la fille en fonction de l’angoisse de castration en définissant un complexe de castration dépendant du complexe d’Œdipe.

Cette élaboration du complexe d’Œdipe est reliée par Freud au développement de la sexualité infantile, environ entre trois et cinq ans, avant l’instauration de la phase de latence. Quant à l’antériorité de cette conflictualité œdipienne, les écoles de psychanalyse varient. Freud est resté nuancé sur cette question.

C’est dans cette direction d’une réflexion sur des triangulations antérieures à l’Œdipe que j’évoquerai des aspects de la fonction paternelle moins travaillés dans le domaine de la psychanalyse, relevant du début de la vie psychique de l’enfant, dans la relation du père réel, corporel, sensoriel avec le bébé. Sur ces aspects précoces du développement de l’enfant, l’accent a toujours été mis à juste titre sur les liens avec la mère, pour l’étayage, le nourrissage, apportés à l’enfant, mais aussi pour la transformation et le développement de sa vie psychique. Mais certains travaux de psychologie scientifique ont mis en relief le portage particulier des pères, leur voix, leur odeur différente de celle de la mère, la perception très tôt par le bébé d’un autre objet auprès d’elle, le père lui-même sans doute.

Ce que j’ai appelé de manière volontairement un peu provocatrice Le père objet primaire 1 pour souligner cette nécessité de prendre en compte les relations père-enfant dès le début de la vie psychique. En effet, bien souvent lorsque sont évoquées les raisons des difficultés d’un enfant, la relation précoce mère-enfant est le plus souvent mise en cause. C’est ce qui a valu aux psychanalystes le reproche de porter l’attention sur les mères, de les culpabiliser. Elles étaient devenues celles par qui le malheur était arrivé et il leur revenait plus ou moins explicitement la responsabilité de la pathologie de l’enfant. Il faut reconnaître que ces reproches étaient et sont encore parfois justifiés. Un écho en est retrouvé bien souvent dans les synthèses, les consultations des CMP, CMPP et dans certaines présentations cliniques centrées sur la pathologie maternelle, la relation avec le père passant alors au second plan. Des rationalisations sont alors invoquées : c’est la mère qui s’occupe principalement des enfants, le père ne viendra pas aux consultations, etc. Bien entendu tout cela évolue et les pères sont maintenant beaucoup plus pris en compte que par le passé dans les consultations médico-psychologiques. Cela amène aussi à s’interroger sur le fait que de telles positions de principe auraient pu faciliter le développement de certaines prises en charge uniquement rééducatives ou encore de psychothérapies cognitivo-comportementales ne prenant pas en compte l’aspect émotionnel de la relation parents-enfants. Force-nous est de considérer que certains psychanalystes ont comme oublié les pères, peut-être une forme moderne de meurtre du père ? Oubli observé dans la plupart des bibliothèques spécialisées où l’on trouve des ouvrages sur les relations précoces mère-enfant sans équivalent pour les liens avec le père.

La vie moderne confirme les interrogations sur le rôle et l’importance des pères. Ils s’occupent plus des enfants et de plus en plus tôt. Ce n’est pas une nouveauté et certains écrits datant du moyen-âge décrivent des pères précocement proches de leurs enfants 2. Les pères caricaturalement distants ne sont plus à la mode et ne se contentent plus d’être présents uniquement de manière symbolique, ils participent activement à l’éducation des enfants et dans certains cas, très tôt.

Cette idée du père objet primaire n’a pas pour fonction de rétablir un équilibre par rapport au rôle de la mère dans une forme de rivalité, voire d’obtenir une reconnaissance d’une certaine fonction paternelle, il s’agit d’observer dans la clinique ce qui peut être transmis d’une pathologie paternelle via des identifications primaires, mais aussi d’être attentif à l’apparition dans le cadre d’une cure analytique ou d’une psychothérapie, tant chez l’enfant que chez l’adulte, d’un transfert archaïque qui ne prendrait pas seulement l’allure d’un transfert maternel primaire, mais aussi d’un transfert paternel primaire, ouvrant la voie à un type d’interprétations particulières.

A propos du primaire. Il s’entend de plusieurs façons.

Le primaire considéré comme ce qui arrive avant le secondaire. Il s’agit là d’une conception génétique, développementale. Un exemple : les identifications secondaires viennent après les identifications primaires.

Par ailleurs, le primaire au sens de primordial, fondamental pour la construction du sujet. Il s’agit d’un processus créatif se reproduisant tout au long de la vie, susceptible de se rejouer et d’évoluer dans un transfert psychanalytique, le refoulement originaire en est un exemple. C’est ainsi que la relation avec le père « du début » peut se revivre dans la vie adulte ; une forme d’étayage père-enfant différent de l’étayage maternel. On n’est plus dans une conception génétique. C’est ce sens que je vais privilégier.

Le père et les écrits psychanalytiques – quelques exemples

Sigmund FREUD. Très tôt dans son œuvre, FREUD a souligné la perception de la sexualité des parents par les enfants. Ainsi dans une lettre à FLIESS (6-4-1897) il évoque le vécu précoce des enfants quant à la scène primitive : « Je veux parler des fantaisies hystériques, qui remontent régulièrement, comme je le constate, aux choses que les enfants ont entendues très tôt et comprises seulement après-coup. L’âge auquel ils ont reçu un tel message est tout à fait étonnant, dès 6 ou 7 mois ! »

Par ailleurs dès L’interprétation du rêve, il soulignait l’importance de la question paternelle. En parlant des patients susceptibles de mettre en doute certaines interprétations au cours de la cure analytique, Freud précisait : « Je m’attends bien à ce que ce genre d’accueil me soit réservé lorsque je mets à découvert le rôle insoupçonné que joue le père chez les malades du sexe féminin dans les motions sexuelles les plus précoces…Je pense pour confirmer cela à tel ou tel exemple où la mort du père s’était produite à un âge très précoce de l’enfant, et où des incidents ultérieurs, inexplicables autrement, démontraient que l’enfant avait bel et bien inconsciemment conservé des souvenirs de la personne qui lui avait été si précocement ravie. »3 J’ajouterais pour ma part, l’intérêt que joue aussi le père pour les patients de sexe masculin. Propos de FREUD d’autant plus importants qu’ils viennent après son renoncement à la « neurotica » (théorie ayant placé au premier plan la réalité de la séduction traumatique par le père) et qu’ils donnent du relief à la relation précoce (mot employé à deux reprises dans la citation) de l’enfant avec le père. A noter aussi l’importance qu’a eue pour FREUD, le décès de son père, dans sa conception de l’Interprétation du rêve et de la première topique.

Le cas du Petit Hans s’inscrit aussi dans cette perspective. Il fut analysé par Freud via son père particulièrement attentif à la souffrance de son fils et proche de lui. Probablement comme le père de l’Homme aux loups l’avait été du fait d’une forme d’absence maternelle ; ce dernier ayant été un père primaire dont la mélancolie ne fut pas sans incidence sur la dépression du fils.

Mélanie KLEIN. Les travaux de Mélanie KLEIN sur l’Œdipe précoce sont connus. Une des idées originales de cet auteur a été de considérer que l’enfant percevait précocement la sexualité de l’enfant et qu’il s’inscrivait ainsi très tôt dans une perspective œdipienne. Dans son article de 1945 Le complexe d’Œdipe éclairé par les angoisses précoces, paru dans les Essais de psychanalyse, elle considère que… « le complexe d’Œdipe naît dans la première année de la vie, et commence par se développer chez les deux sexes suivant des lignes semblables…La satisfaction ressentie au sein maternel permet au nourrisson de tourner ses désirs vers de nouveaux objets, et d’abord vers le pénis paternel. Un élan particulier est cependant donné à ce nouveau désir par la frustration subie dans la relation au sein ».4

Dans une note de bas de page de ce même texte (p. 412) elle évoque les deux parents de la vie quotidienne dans leur relation précoce avec l’enfant en ne s’exprimant pas seulement en termes d’objet partiel. Point de vue tardif dans son œuvre qui signe une évolution de sa pensée dans ce qu’elle énonce de la relation précoce des parents réels avec l’enfant, pas seulement dans le développement d’une fantasmatique inconsciente comme c’est souvent le cas chez cet auteur : « En m’attardant sur la relation fondamentale du petit enfant au sein maternel et au pénis paternel, et sur les situations d’angoisse et les défenses qui en parviennent, je ne pense pas seulement à des objets partiels. En fait ces objets sont associés dès le début dans la pensée de l’enfant, à sa mère, et à son père. Les expériences quotidiennes avec les parents, la constitution de la relation inconsciente avec eux en tant qu’objets internes, viennent s’ajouter à ces objets partiels primitifs et accroître leur relief dans l’inconscient de l’enfant. »

Jacques LACAN. Ses travaux sont incontournables lorsqu’il est question du père et il est intéressant d’observer qu’il les a développés à l’époque où la plupart des études psychanalytiques s’attachaient à travailler la relation mère-enfant. Mais il est regrettable que dans cette théorisation, l’accent ait été mis principalement sur l’aspect symbolique de la fonction paternelle, sans prendre en compte l’affect, l’émotion, la corporéité, la sensorialité dans la relation avec le père, avec le risque d’aboutir à la caricature d’un père uniquement symbolique, rendant secondaire sa présence effective auprès des enfants. Des textes importants sont à lire comme : La métaphore paternelle, Les trois temps de l’Œdipe.5

Claude LE GUEN. Cet auteur s’est intéressé lui aussi aux relations précoces de l’enfant particulièrement sous l’angle du développement du moi, ce qu’il appelle « l’éveil du moi ». Pour Le GUEN, le moi de l’enfant existe et se constitue en même temps que l’objet, le témoin de cette étape du développement en seraient les conditions du déclenchement de l’angoisse à la vue de l’étranger. Cela se situerait entre six et neuf mois à l’âge de la survenue de « la peur de l’étranger ». La mère est désignée comme l’objet reconnu en tant que tel et pouvant donc être perdue. L’étranger, troisième personnage est celui qui vient désigner cette perte sans être lui-même investi comme objet précise l’auteur. Il signifie la perte de la mère et est la marque de son interdit. LE GUEN le nomme non-mère, pure négativité souligne-t-il n’existant que par la non-existence de la mère. L’auteur : « …propose de considérer cette situation, telle qu’elle est postulée par la peur de l’étranger, comme étant l’expression d’un modèle structurant et organisateur celui du complexe d’Œdipe originaire. »6 Ce non-mère permettra d’étayer l’imago du père.

Michel FAIN. Il a souligné d’un autre point de vue l’importance de la présence physique du père pour l’enfant. Avec sa théorie sur « la censure de l’amante », il amène l’idée d’un père symbolique et séparateur, mais aussi pris dans la relation avec la mère et le bébé, rompant l’identification primaire mère-enfant. Le ça de l’enfant précise-t-il, est confronté au désir paternel ressenti d’emblée7. Par ailleurs, dans Eros et Anteros, écrit avec Denise BRAUNSCHWEIG (1971), ils considèrent que : « (le père) s’identifie à la mère, et l’enfant enregistre une série de signaux, différents qualitativement et quantitativement de ceux de sa mère, qui s’inscrivent dans ses traces mnésiques. »8 Dans le même ouvrage, ils précisent : « Croire que le bébé ne puisse pas distinguer les qualités différentes des messages venant de lui (du père), voire de sentir le caractère complémentaire qu’ont de tels messages par rapport à ceux qui ne venaient que de la mère, nous parait aberrant. Ne devrait-il pas rester une trace dans le vécu primitif de l’enfant du fait que dans le couple humain, le père aime jouer à la mère…C’est reformuler autrement ce que nous avons déjà dit sur le degré plus ou moins grand de l’action paternelle dans le sens d’une structuration œdipienne précoce. »9 Ce sont des formulations claires sur l’importance de la place du père, très tôt aux côtés de la mère.

Si des traces persistent de ces vécus primitifs, ce n’est pas seulement celles d’un père jouant ou s’identifiant à la mère, mais celles de la reconnaissance différenciée de la présence et de la pulsionnalité paternelle.

Piera AULAGNIER. Dans son livre La violence de l’interprétation (1975), elle considère que : « Ainsi le plaisir du corps de l’enfant apprend à découvrir un autre-sans-sein mais qui peut néanmoins se révéler pour l’ensemble de ses zones fonctions érogènes source de plaisir, devenir une présence qu’on désire, même si elle est souvent la présence qui dérange. L’entrée du père sur la scène psychique obéit à la condition universelle réglant cet accès pour tout objet : être source d’une expérience de plaisir qui en fait pour la psyché un objet d’investissement. »10. Une place importante est également accordée par AULAGNIER à l’affect dans le cadre de la notion de pictogramme, en tant qu’« affect de la représentation et représentation de l’affect », signifiant ainsi l’existence d’un univers dont les mots, les gestes, les sentiments de l’infans rendent compte, de la présence « d’un autre que la mère » dès le début de sa vie.

Il s’agit d’une version très élaborée de l’identification primaire et des prémisses des rencontres du sujet avec les objets de son premier environnement. Piera AULAGNIER et cet « ailleurs-du-sein » introduisant la reconnaissance ou au moins la perception d’un autre que la mère, se situe parmi les auteurs reconnaissant la présence d’un tiers auprès de l’enfant dès le début de la vie.

Jean-Luc DONNET. Dans son livre Surmoi 1 (1995), il évoque l’identification primaire dans l’œuvre freudienne. Il rappelle comment pour Freud l’ambivalence est inhérente à l’identification primaire et dans Psychologie des masses comment l’identification au père ambivalente dès le début, est faite de tendresse mais aussi de destructivité. Pour DONNET, « L’identification par laquelle le garçon “s’empare” du père ne peut manquer de contenir un élément “prédateur” et témoigner d’une certaine intrication pulsionnelle » (p. 98)11. L’infans serait ainsi confronté psychiquement au père de la quotidienneté compagnon de la mère et au père « dans la tête de la mère » issu de son complexe d’Œdipe. Il note que « l’identification primaire désignerait au sein des liens primitifs de la symbiose, un pôle “anti-çaïque”, présexuel, présymbolique ». Ne peut-on considérer que la perception de ce 3ème pôle constitue une triangulation précoce ?

Il s’agit bien sûr d’une lecture sélective de ces auteurs, mettant en relief que le père de la réalité, symbolique « dès le début » et triangulant la relation avec la mère précocement, n’était pas nouveau dans la littérature psychanalytique. Mais d’un point de vue général, cette attention portée au père des premiers liens avec l’enfant a été peu étudiée.

Le père « dès le début »

L’enfant perçoit probablement très tôt la sexualité de ses parents, peut-être dès deux ou trois mois. Ils l’investissent pulsionnellement de manière différente en fonction des valences féminine et masculine, de leur identité sexuelle maternelle et paternelle. Le père objet primaire est un père (ou son substitut) affectivement présent auprès de l’enfant en même temps que la mère, à l’origine de triangulations précoces et d’identifications primaires ; il a un rôle prégénital essentiel. Ce père objet primaire est à distinguer du père symbolique de l’Œdipe, la plupart du temps mis au premier plan lorsqu’on parle de fonction paternelle et qui reste évidemment fondamental. Il est à différencier aussi du « père dans la tête de la mère » qui est en fait un père symbolique lié au complexe d’Œdipe de la mère organisé à partir des relations avec ses parents, et donc en fait un père œdipien.

Cette idée du père du début de la vie de l’enfant ne remet pas en cause le rôle prévalent de la mère, il ne s’agit pas non plus d’une forme de substitut maternel, mais de la particularité de son identité pulsionnellement marquée et investie. La perception par l’enfant de la présence paternelle est à l’origine d’une triangulation précoce antérieure à l’Œdipe précoce de Mélanie KLEIN. Cette triangulation est différente de cet Œdipe précoce dans la mesure où le bébé perçoit la différence des sexes des parents, sans pour cela qu’il perçoive leur relation sexuée et sexuelle. Il perçoit une différence dans leur pulsionnalité, mais qui ne sera pas nécessairement celle qu’il percevra lorsque se posera la question œdipienne aussi précoce soit-elle. Il s’agit d’une triangulation prégénitale ou encore préœdipienne.

Cette idée d’un père perçu très précocement par l’enfant n’est pas contradictoire avec le principe d’une proximité mère-enfant parfois qualifiée de symbiose primaire. On peut en effet considérer que dans les stades les plus précoces du développement psychique, l’objet est différencié, pas nécessairement ce qui en résulte au niveau du psychisme du sujet, particulièrement si l’on se place du point de vue de la maturation du moi, donc en cours de développement. 

À propos de l’identification primaire

Freud n’a fait qu’ébaucher cette question de l’identification primaire et il était resté insatisfait du résultat de ses réflexions. Cette identification est marquée par la qualité et par la force de l’affect maternel et paternel que nous considérons perçues différenciées par l’enfant dès le début de sa vie.

La perspective freudienne laisse en effet ouvertes bien des interrogations. Freud parlant d’identification primaire désigne : une identification au père « de la préhistoire personnelle ». Il s’agirait « d’une identification directe et immédiate qui se situe antérieurement à tout investissement d’objet. » Cette identification primaire qui ne s’établirait pas consécutivement à une relation d’objet serait « …la forme la plus originaire du lien affectif à un objet. » Et il ajoute (Le moi et le ça), que dans la préhistoire personnelle de l’individu particulièrement dans la phase orale primitive : « investissement d’objet et identification ne sont pas à distinguer l’un de l’autre. » Ainsi on est amené classiquement à considérer que l’identification primaire au père serait antérieure à tout investissement d’objet, quand l’identification primaire à la mère se ferait dans un registre où investissement d’objet et identification ne seraient pas à distinguer l’un de l’autre.

Mais en prenant en considération le père comme un objet perçu par l’enfant dès le début de la vie, l’identification primaire au père serait non seulement antérieure au choix d’objet, mais appartiendrait, elle aussi, à cette catégorie de lien précoce dans lequel « investissement d’objet et identification ne sont pas à distinguer l’un de l’autre », dans l’éventualité d’une présence du père auprès de l’enfant tant physique que surtout émotionnelle et sensorielle. Rappelons à ce propos la formule de Freud dans laquelle « l’identification primaire est la forme la plus précoce des liaisons de sentiment. »

Il apparait donc possible de formuler qu’il n’y a pas incompatibilité entre une identification au père de la préhistoire et une identification au père telle qu’est définie l’identification primaire à la mère. Le père du début de la vie de l’enfant est aussi du registre de l’objet primaire bien différent de la mère dont le rôle reste prévalent. Il y aurait ainsi un autre mode d’identification primaire que celle organisée sur le principe de l’oralité, centrée sur la perception par l’enfant des différences de la pulsionnalité maternelle et paternelle.

Un degré de fragilité des frontières du moi est associé à ce type d’identifications, soit parce qu’il serait en voie de constitution, soit parce que le sujet vivrait une expérience émotionnelle intense (par exemple l’état amoureux), soit que cela correspondrait à un moment régressif de l’analyse. Mais FREUD là encore avait montré le chemin en évoquant dans son texte L’inquiétante étrangeté, la désorientation du moi dans l’identification à une autre personne. 

Cet accent mis sur le début de la vie psychique permet de mettre en relief que ces vécus précoces des parents avec l’enfant sont potentiellement porteurs de troubles psychopathologiques. Les relations avec la mère ayant beaucoup été étudiées, nous mettons l’accent sur les relations avec le père et particulièrement sur le fait que cette proximité physique, corporelle, effective, porteuse d’affects et d’identifications pourrait permettre via les identifications primaires au père (comme c’est le cas pour la mère), la transmission d’éléments pathologiques enfouis, encryptés.

Il est ainsi possible de repérer dans les traitements psychanalytiques des transferts paternels primaires et de les interpréter spécifiquement, ces interprétations pouvant se situer dans un registre verbal ou non verbal. L’analyse du transfert paternel primaire restitue au patient une identification primaire à partir de laquelle il pourra élaborer des triangulations précoces à un niveau de symbolisation primaire et organiser de meilleurs freinages pulsionnels.

Les symbolisations primaires

La qualité de ces premières triangulations conditionne les symbolisations les plus primordiales, on pourrait aussi parler d’équivalents symboliques. Ces symbolisations primaires peuvent être définies comme organisatrices du moi-corporel, prises dans la relation affective avec l’objet, permettant des différenciations très primaires : dedans/dehors, contenant/contenu, ainsi que des articulations, bon/mauvais. Elles participent au freinage pulsionnel et favorisent les prémisses de la différenciation et de la rencontre avec l’objet ; un équivalent de la « fin de la mobilité de la pulsion » dont parle Freud dans Pulsions et destin des pulsions. Leur développement dépend de la qualité des relations avec les objets primaires et les conditions dans lesquelles ceux-ci ont pu aider l’enfant dans sa détresse infantile (Hilflosigkeit). Les atteintes de ces premières symbolisations sont à mettre en lien avec les carences du début de la vie de l’enfant. 

Ces troubles se différencient des symbolisations secondaires, plus élaborées qui peuvent engendrer des pathologies graves. Les atteintes à la symbolisation chez le psychotique en sont un exemple. Il peut y avoir des dysfonctionnements de ces symbolisations primordiales sans altérer en apparence le fonctionnement le plus manifeste du sujet, ce qui n’empêche pas à l’arrière-plan le développement d’angoisses et d’inhibitions très invalidantes. Ces aléas du développement psychique peuvent aussi être mis en relation avec les hypermaturités du moi chez certains enfants, ce qui se traduit par des aspects dysharmoniques de la personnalité retrouvés sous d’autres formes chez les patients enfants et adultes souffrant de pathologies narcissiques.

Un meilleur freinage pulsionnel va donc de pair avec des niveaux plus organisés de symbolisations primaires qui permettent un apaisement des angoisses, fréquentes chez ces patients.

Clinique

Pour illustrer mon propos, voici l’exemple d’un garçon âgé de six ans que j’ai prénommé Jean. Un travail analytique a été proposé du fait d’angoisses, de difficultés scolaires centrées sur des problèmes de concentration et d’un vécu douloureux en lien avec le divorce conflictuel de ses parents. Il a un petit frère âgé de 4 ans, la maman vit seule avec les deux enfants, le père de son côté a reconstitué un couple avec une femme qui a un enfant d’un premier lit.

Au cours des séances, apparait de manière récurrente une forme d’excitation psychique et de confusion dans le discours et les dessins. Jean est passionné par les toupies. Il aime beaucoup regarder à la télévision des dessins animés mettant en scène des toupies géantes (c’est ce que je comprends) qui se livrent à des combats obscurs et sans fin. Il en amène avec lui et les fait tourner pendant de longs moments dont je le sors en lui proposant de dessiner. Lorsqu’il dessine ces guerres, le discours laisse place rapidement à des onomatopées et à un graphisme incompréhensible d’où jaillissent des traits de crayon principalement rouge vif qui s’entremêlent, ne laissant apparaitre au total qu’une masse indistincte.

L’ensemble était évocateur d’une problématique dans laquelle pouvaient être mises en question les conditions du début de la vie de l’enfant et particulièrement les relations avec les objets primaires. Ce que confirmait un état dépressif de la mère après la naissance, s’étant poursuivi à bas-bruit de manière plus ou moins chronique. Au début de ce travail analytique, la mère toujours déprimée, prenait régulièrement dans son lit le frère cadet de Jean, ce que ce dernier ne me manquait pas de me rapporter. Quant au père, son absence psychique et physique n’avait pas permis le développement d’une triangulation de bonne qualité et la mère n’avait pu trouver un étayage satisfaisant auprès de lui, lors de la naissance de Jean. Le collage à l’objet primaire maternel s’en était trouvé facilité et était toujours d’actualité au début du traitement de l’enfant.

Cette problématique s’est rejouée dans la relation transférentielle, s’organisant sur un mode archaïque indifférencié où l’excitation psychique semblait brouiller les cartes me renvoyant à un vécu à la fois de débordement et d’impuissance d’un point de vue contre-transférentiel.

Cette clinique peut se retrouver à la fois en psychanalyse avec l’enfant et dans la pratique avec les patients adultes (particulièrement les états limite). Il est important de considérer que ces transferts archaïques ne sont pas systématiquement du registre maternel comme on le considère d’une manière générale. Il s’agit d’un transfert paternel que l’on peut qualifier de paternel primaire compte-tenu des enjeux mettant en relief un collage à l’objet primaire et une forme de carence paternelle précoce posant la question des premières triangulations.

C’est dans cette perspective que j’ai été à l’écoute des tourbillons et de l’excitation mis en scène par Jean m’amenant à intervenir parfois de manière non verbale par une exclamation ou une onomatopée. Il s’agit là d’une forme d’interprétation dans laquelle l’identification primaire à l’analyste est concernée au premier chef. Les interprétations peuvent être plus explicites, particulièrement lorsqu’il est nécessaire de trianguler la relation.

C’est ainsi qu’au bout de quelques semaines de ces séances prenant la forme plus d’un exutoire que d’une élaboration, j’ai fait observer à l’enfant que je ne comprenais pas ce qu’il me disait. Je l’ai alors invité à être plus clair dans son discours et à essayer de faire apparaitre des formes humaines dans ses dessins. Des personnages sont à ce moment apparus mais dont les corps étaient représentés par des bâtons.

Au cours d’une séance qui suit cette période du début, Jean va raconter deux rêves présentés comme des cauchemars. L’apparition des rêves chez l’enfant dans un traitement psychanalytique correspond à l’accès à un nouveau palier de symbolisation en lien avec une triangulation dans la relation transférentielle.

Jean commence en évoquant sa rivalité aigüe avec son frère, disant que sa mère a changé son petit frère parce que ce dernier lui touchait les oreilles (ce n’est pas très clair et j’imagine une allusion au passé). Il dessine ensuite une maison très schématique avec des « personnages-bâtons », sa mère, son frère et lui. « Maman tombe du ciel » (elle est représentée tombant d’une partie haute à l’intérieur de la maison), son frère tombe du toit (il le figure à l’extérieur sur la partie la plus haute du toit).

Jean représente ainsi sa toute-puissance qu’on peut qualifier d’œdipienne puisqu’il se retrouve seul dans la maison et qu’une flèche entre sa mère et lui indique à l’évidence un rapprochement alors que le frère exclu est tombé du toit à l’extérieur. On pourrait donc considérer qu’il s’agit là d’une évolution favorable avec une ouverture claire sur la conflictualité œdipienne. Mais la question est plus compliquée que cela et le second rêve apporte un éclairage sur les fragilités narcissiques de l’enfant.

1er rêve : Un voleur arrive qui tape son frère et sa mère. Jean lui donne un coup, il saigne. Il l’attrape et appelle la Police qui arrête le voleur.

Les parents sont déjà séparés au moment où il fait ce rêve. Je lui dis : « Tu as fait ce que ton père aurait pu faire. »

Il associe alors avec un 2ème rêve.

2ème rêve : Un voleur sonne, il tape sa mère, son père et son frère. Jean intervient, il attrape le voleur, appelle la Police qui arrête le voleur.

A la suite de ce 2ème rêve, Jean dit qu’en fait, il n’y avait pas un voleur, mais deux, trois, quatre… L’angoisse et l’excitation montent. Il m’évoque à ce moment le film de Walt Disney, Fantasia, dans lequel le personnage principal, à la suite d’une bêtise provoque une fuite d’eau, prend un sceau et un balai pour écoper l’eau, mais dans son excitation et sa culpabilité, il ne peut contrôler la situation, l’eau se déverse de plus en plus, les sceaux et balais se multiplient à l’infini, ainsi que l’angoisse du personnage qui augmente et devient comme la fuite d’eau, incontrôlable.

J’apprends à ce moment que ce rêve est plus ancien que le premier et date d’une période d’avant la séparation des parents.

Jean se calme peu à peu et confronté alors à une forme d’inaction et de vide dans la séance, comme très souvent, me dit : « qu’est-ce qu’on fait ? » Je l’invite à me parler et il raconte alors qu’il a passé le week-end avec son père et qu’ils ont assisté à un spectacle. Il est alors dégagé de son angoisse.

J’ai pensé que ces rêves mettaient en scène la toute-puissance œdipienne du garçon, mais avec la limite représentée par le 2ème rêve lorsqu’il est débordé par la multiplication des voleurs et que l’angoisse apparait. En deçà de cette problématique marquée par l’Œdipe, le 2ème rêve illustre l’importance qu’accordait FREUD au début de la vie psychique : Le rêve disait-il dans L’interprétation du rêve « …a l’entière disposition de nos toutes premières impressions de notre enfance et (…) il exhume même de cette époque de la vie des détails (…) qui, à l’état de veille, ont été tenus pour oubliés depuis longtemps. »12

L’angoisse de Jean apparait en lien, certainement avec une angoisse de castration conséquence de sa revendication œdipienne, mais aussi avec une fragilité de ses assises narcissiques, renvoyant alors à des éléments carentiels de la relation avec les objets primaires.

La revendication œdipienne trop forte n’aurait pas trouvé l’étayage narcissique suffisant pour permettre à Jean de faire l’économie d’une angoisse vide, sans forme, ne trouvant sa limite que dans le lien transférentiel. Ce qui va dans le sens d’une « mémoire du rêve » englobant des périodes pour lesquelles les levées de refoulement ne sont pas concernées.

La prise en compte d’un point de vue contre-transférentiel d’une possible incidence des conditions du début de la vie psychique de l’enfant a permis l’émergence de cette fragilité narcissique. Une stratégie interprétative dans le cadre d’un transfert paternel primaire permit que le deuil de la relation à l’objet primaire maternel puisse être élaboré laissant apparaître des éléments dépressifs de bon aloi. L’enfant verbalisa alors sa tristesse et sa déception quant à la séparation de ses parents. Cette meilleure différenciation des imagos parentales lui permit de sortir d’une confusion qui entravait le développement de ses apprentissages et de s’engager plus fermement dans la conflictualité œdipienne.

Pour conclure

J’ai pris comme exemple un cas d’enfant pour illustrer le propos, mais la problématique adulte est tout aussi concernée par les liens entre les triangulations précoces et la conflictualité œdipienne.

L’écart enfants-adultes se réduit si l’on considère que l’on retrouve tant chez les enfants en difficulté que chez les patients adultes, particulièrement les états limite : des troubles des symbolisations primaires, des carences des processus de refoulement, des difficultés dans l’élaboration de la conflictualité œdipienne.

Dans les cures psychanalytiques et les psychothérapies psychanalytiques, il est important de repérer des moments de transfert paternel primaire. On peut être alors amené à interpréter dans un registre possiblement préverbal où l’identification primaire entre alors en jeu, mais aussi de manière plus classique, le principe général étant de favoriser chez ces patients l’élaboration des symbolisations primaires dans une perspective de restauration narcissique.

Pour terminer et souligner encore la continuité entre la psychanalyse d’enfants et celle d’ adultes, gardons à l’esprit cette formule de Freud (34ème conférence des Nouvelles suites des leçons d’introduction à la psychanalyse) : « D’autre part, les divergences inévitables entre l’analyse d’enfants et celle d’adultes sont réduites du fait que nombre de nos patients ont gardé tant de traits de caractère infantile que l’analyste, toujours pour s’adapter à l’objet, ne peut faire autrement que de se servir avec eux de certaines techniques de l’analyse d’enfants. » 13

Conférences d’introduction à la psychanalyse, 20 février 2013

Références

  1. C. GÉRARD, 2004, Le père, un objet primaire ?, Revue Française de Psychanalyse, vol 68, n°5 spécial congrès, pp. 1833-1838.
  2. D.-A. BIDON, 1997, Images du père au moyen-âge, Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 4. [En ligne], 4, 1997, mis en ligne le 04 septembre 2007.
  3. S. FREUD, 1900, L’interprétation du rêve, OCF, t. IV, p. 500, PUF, 2003.
  4. M. KLEIN, 1945, Le complexe d’Œdipe éclairé par les angoisses précoces, Essais de psychanalyse, p. 411, Payot.
  5. J. LACAN, 1957-58, La métaphore paternelle, Les trois temps de l’Œdipe, in Les formations de l’inconscient, Le séminaire, livre V, Seuil, 1998.
  6. C. LE GUEN, 2000, L’Œdipe originaire, Col. Epitres, PUF, 2000.
  7. M. FAIN, 1971, Prélude à la vie fantasmatique, RFP, vol. 35, n° 2-3.
  8. D. BRANSCHWEIG et M. FAIN, 1971, Eros et Anteros, Petite Bibliothèque Payot, note de bas de page, p. 84.
  9. Ibid, p. 122-123.
  10. P. AULAGNIER, 1975, La violence de l’interprétation, Le fil rouge, PUF, p. 94-95.
  11. J.-L. DONNET, (1995), Surmoi t. 1 : le concept freudien et la règle fondamentale, Monographies de la Revue Française de Psychanalyse, Paris, Puf.
  12. S. FREUD, 1900, L’interprétation du rêve, chapitre I, B, « La mémoire dans le rêve », OCF, t. IV, p. 200, PUF.
  13. S. FREUD, 1932, Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse, OCF, t. XIX, p. 232-233.

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