© Société Psychanalytique de Paris

À propos du souvenir-écran

Auteur(s) : Bernard Brusset
Mots clés : après-coup rétrograde – compulsion (de répétition) – implication de l’analyste – remémoration – souvenir-écran

Par-delà les questions théoriques souvent traitées de la genèse et de la structure, de la diachronie et de la synchronie, des rapports du fantasme et du traumatisme comme événement dans la réalité, du passé reconstitué ou reconstruit, de l’oubli et des différentes strates psychiques de la mémoire, le point de vue sera d’abord celui de l’expérience clinique et de la pratique en analyse. D’où, par exemple, les questions suivantes :

– Si, dans la cure, la remémoration que produisent le rêve et le transfert jouent le plus grand rôle, quelle place reste-t-il à la mémoire consciente du passé vécu telle qu’elle se manifeste dans la pensée associative ? Construction de l’espace analytique par l’analyste ou reconstitution du passé vécu ? D’où les questions fondamentales des rapports entre remémoration et construction dans la psychanalyse : vérité historique ou sentiment partagé de réalité effective du souvenir ? L’idée de la régrédience dans l’écoute de l’analyste, et dans le contre-transfert comme moyen d’accès à l’irreprésenté du patient, conduit dans les moments forts de l’analyse à la topique de l’interpsychique et, par-là, à des constructions au sujet des traces mnésiques en deçà de l’ordre des représentations.

– Que le souvenir soit souvent construit et reconstruit, utilisé comme défense, comme rationalisation, implique-t-il qu’il doive être négligé par l’analyste ? La surdétermination après-coup le rend-t-il ininterprétable ? Nos souvenirs sont nos œuvres d’Art, disait Malraux, et ils s’enrichissent d’œuvres d’Art, notamment de scènes de films ou de TV (inexistants du temps de Freud, mais comparables à des images de rêves gardées en mémoire).

Les souvenirs « oubliés », retrouvés en analyse, sont toujours suspects d’être fabriqués en fonction du transfert et des fantasmes qui lui sont liés, mais l’expérience vécue ne saurait être ignorée. La référence au passé peut être une défense par rapport à ce qu’active chez le patient l’actuel du transfert, mais la référence à l’histoire singulière conjure le risque de la position d’omnipotence de l’analyste qui ne connaîtrait que le hic et nunc de la séance. La relation à l’inconnu de l’histoire maintient l’ouverture et le cap de l’investigation. Cette perspective amène à interroger la notion de régression historique (ou temporelle), par rapport à régression formelle et régression topique, celle des rapports entre l’enfance remémorée et le sexuel infantile, celle, toujours suspecte de rationalisation, de la biographie explicative et de l’usage extensif de la notion d’après-coup qui prétendrait ignorer la question de l’avant-coup jusqu’à dissoudre toute historicité. Par-delà l’amnésie due au refoulement, les limites de la remémoration sont aussi les limites de la représentance psychique, celle dont rend compte la première topique. D’où la nécessité des constructions en analyse à partir des compulsions, des agir, de l’hallucinatoire, de l’actualisation transférentielle des traces mnésiques des étapes préverbales du premier développement.

– L’interprétation par l’analyste d’un souvenir d’enfance peut être ressentie par l’analysant comme une intrusion qui le dépossède de ce qui lui appartient, de sorte que l’interprétation a des conditions : notamment, comme pour le rêve, celle des associations directes ou indirectes du patient. L’attention ou l’inattention sélectives de l’analyste sont évidemment fonction du contre-transfert, de son identification imaginaire à son patient, de son empathie affective et réflexive, et aussi de ses propres remémorations de l’enfance. Dans le récit du souvenir d’enfance comme dans celui d’un rêve, l’attention de l’analyste doit-elle privilégier l’action, la mise en scène fantasmatique, ou les mots pour la dire et les associations d’idées auxquelles elle donne lieu ? Où se retrouvent les débats historiques sur le rêve de l’Homme aux loups…

– Tout souvenir d’enfance peut-il ou non être considéré comme souvenir-écran ? Sa valeur expressive de l’inconscient dépend de son statut métapsychologique, c’est-à-dire de son évaluation du triple point de vue dynamique, économique et topique. Si la traduction en français du mot allemand est plutôt « couverture » (voire « couvercle » comme le préfère Granoff), l’« écran » en français implique opportunément la double signification de cacher et de révéler (comme écran de projection). Souvent ainsi, le souvenir est considéré comme une mise en scène plus ou moins théâtrale de la fantasmatique consciente ou préconsciente. Il a moins que le souvenir dans les rêves, ou à partir des rêves, de rapports avec la dimension proprement hallucinatoire de l’inconscient. Au plus près de l’exemple initial donné par Freud (« Prairie verte aux fleurs arrachées à Pauline », 1899), il s’agit d’un souvenir conscient, clair, banal, celui d’une action dans un jeu d’enfant, situé historiquement dans la mémoire biographique, mais qui s’analyse comme un rêve, comme une formation de compromis entre refoulement et fantasme inconscient illustrant le jeu des mécanismes de déplacement et de condensation. Mais l’origine quasi-traumatique de ce souvenir est un événement de l’adolescence.

Pour Freud, en 1899, à l’époque de son auto-analyse, des souvenirs postérieurs pénibles organisent la fiction d’un souvenir antérieur qui peut ou non être attesté par ailleurs. Il écrit : « Nos souvenirs d’enfance nous montrent les premières années de la vie, non comme elles étaient, mais comme elles sont apparues à des époques d’évocation ultérieure. À ces époques d’évocation, des souvenirs d’enfance n’ont pas émergé, comme on a coutume de le dire, mais ils ont été alors formés, et toute une série de motifs, bien éloignés de viser à la fidélité historique, ont influencé cette formation aussi bien que la sélection des souvenirs » (p. 276). Il ne s’agit pas de la cousine Pauline des jeux d’enfance mais de Gisela Flüss, 15 ans, qui a exercé un grand pouvoir attractif sur le jeune Freud lors de son retour, à 17 ans, dans les lieux de son enfance à Freiberg. Par son auto-analyse, il rattache ce souvenir à cet épisode très significatif de la violence pulsionnelle de la sexualité génitale à l’adolescence : fantasme de défloration, fantasme de viol… La séquence se termine par le retour régressif des deux garçons auprès de la nourrice et du pain délicieux qu’elle leur donne. Dans l’évolution de Freud adolescent, la sublimation déplace l’attirance pour la femme par la passion des livres. A noter que l’impact visuel de la robe de la jeune fille dans le souvenir-écran semble avoir fait de la couleur jaune un signifiant non verbal dont on peut suivre les effets dans la suite de l’œuvre comme Granoff l’avait noté (Cf. Brusset, 2014 et 2017).

André Green, qui avait d’abord admis que tout souvenir d’enfance pouvait être considéré comme souvenir-écran, a souligné ensuite (2000, p. 53) la singularité du souvenir-écran au sens restreint du texte de Freud de 1899, fruit de son auto-analyse. Ni réminiscence, ni reviviscence, ce souvenir conscient, coupé de ses sources inconscientes, mélange en un ensemble « qui se donne comme une unité temporelle apparemment cohérente des “pans” de mémoire appartenant à des époques différentes […] en manteau d’Arlequin, exemple même du temps éclaté ». L’analyse devra le démembrer comme un rêve en rattachant ses éléments hétérogènes à leurs sources respectives. Mais ces éléments transformés ainsi réunis prennent sens dans leurs rapports : le sens latent justifie leur regroupement. Green y voit « un des exemples les plus frappants de la pensée structurale à l’œuvre dans le texte freudien. Les relations entre les fragments mnésiques valent plus que les fragments eux-mêmes. » Selon Freud, le souvenir-écran contient l’essentiel de ce qui a marqué l’enfance et même la référence aux fantasmes originaires. Suivant son idée dans l’Abrégé (Freud OCF XX p. 254), on pourrait supposer, là comme ailleurs, « un surinvestissement mnésique susceptible de produire une sorte de synthèse de divers processus au cours de laquelle l’énergie libre est transposée en énergie liée. » 

Mais, plus souvent, le souvenir en analyse paraît plus simple. Peut-être faut-il admettre que les souvenirs, comme les rêves, peuvent être plutôt du moi ou plutôt du ça : tout un gradient du remémorable à l’inaccessible, de l’inconscient refoulé à l’inconscient du ça, dénié et clivé et comme mises en acte potentielles. Le souvenir peut avoir la fonction de souvenir-écran sans avoir la richesse de celui de Freud ou encore n’être qu’un fragment, qu’un souvenir-limite, une représentation-barrière dans une grande proximité avec le traumatisme, avec l’irreprésentable. 

 Un souvenir de Freud, situé à la fin de sa troisième année, donne une excellente illustration de l’interprétation partielle défensive du souvenir d’enfance : il se voit hurlant devant un coffre ouvert, rassuré ensuite par la survenue de sa mère. Une première interprétation fondée sur la vraisemblance est celle d’une menace de son demi-frère plus âgé de l’enfermer dans le coffre. Il comprend dans son auto-analyse qu’il avait imaginé sa mère coffrée ; « coffrée » comme avait dit son frère de la gouvernante accusée de vols et brusquement disparue : d’où la réassurance et le plaisir de l’arrivée de la mère dont il note la sveltesse. Dans un complément de l’interprétation, publié en 1924, il précise : svelte c’est-à-dire non enceinte après la naissance de sa sœur, donc n’ayant pas à craindre la répétition de cette vive contrariété. (Sur la psychopathologie de la vie quotidienne : des souvenirs d’enfance et des souvenirs-écrans, p. 133). On peut considérer que le souvenir conscient, centré par l’angoisse, est en quelque sorte couvert par l’interprétation banale du jeu cruel du frère le menaçant de l’enfermer dans le coffre : une interprétation qui occulte le sens exact beaucoup plus angoissant, celui de la disparition de la mère après celle de la gouvernante. Et qui privilégie la réalité perceptive externe et la réduction des enjeux pulsionnels.

D’une manière générale, l’investissement perceptif de la réalité comme extérieure à soi s’oppose aux fantasmes et Anna Freud a tôt décrit la défense vis-à-vis du fantasme par la réalité (et de la réalité par le fantasme). L’impossibilité de distinguer cliniquement l’événement et le fantasme est une leçon souvent vérifiée en analyse et l’actualisation transférentielle dans le processus analytique montre souvent le passage de l’un à l’autre. L’insistance sur la réalité du traumatisme peut témoigner du besoin légitime qu’il soit reconnu comme tel par l’analyste, mais elle peut aussi chercher à agir sur l’analyste, à induire la compassion à des fins défensives de rationalisation, de déculpabilisation ou comme fondement du statut de victime accusatrice, et de la demande de réparation. On connaît les souvenirs fabriqués par adoption du récit de quelqu’un d’autre. Chez Piaget, le souvenir assuré de son enlèvement sur les Champs Elysées à 18 mois a été secondairement invalidé par les aveux de l’alibi de la nourrice : il y voyait un argument contre la remémoration en analyse.

Les souvenirs en analyse, à la faveur de la régression topique et du transfert, confondent fantasme et réalité. On sait comment, aux Etats-Unis, des souvenirs supposés induits par le thérapeute ont été objets de plaintes en justice du fait de leurs conséquences dans la vie et dans la famille du patient. Il reste que, pour Freud, si la référence à l’histoire vécue est fondamentale en analyse, l’accès au souvenir refoulé et aux traces mnésiques inconscientes passe essentiellement par l’analyse du transfert et celle du rêve (et celle des souvenirs remémorés en association sur le rêve). Le transfert est transfert du passé à la mesure des modalités de la répétition en analyse et des ressources de l’écoute psychanalytique comme l’a bien montré le texte magistral d’Alain Gibeault. Au-delà de la contrainte de répétition dans l’analyse des névroses, les manifestations (diversement agies) de la compulsion de répétition pose les questions les plus difficiles sur le plan de la pratique et sur celui de la théorie. Green considérait la compulsion de répétition comme la forme désespérée de la remémoration. Elle requiert de l’analyste, comme les moments de crise qu’elle produit, une implication particulière, une empathie et une disponibilité créative. La théorisation de la pratique dans ces cas, a été au coeur du Colloque, comme elle est au cœur des avancées de la psychanalyse contemporaine. 

Références

Les références à l’œuvre de Freud sont données après le texte d’Alain Gibeault.

Revue Française de Psychanalyse 1990, 4, La construction du souvenir (rédacteurs J. Schaeffer et P. Denis)
Revue Française de Psychanalyse 1997, 4 : L’intemporel (rédacteurs P. Chauvel et P. Denis)
Revue Française de Psychanalyse 2016, 2, La mémoire (et le travail d’historisation) (rédactrices : K. Bournova et B. Ithier)

Livres et chapitres dans un livre : 

André J.Les désordres du temps, Paris, PUF, 2010 (144 pages).
Botella C. et S., Pour une métapsychologie de la remémoration, in Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique (le dehors et le dedans), A. Green (Dir), Paris, PUF, 2006.
Boubli M. et Barbier A.Temporalités psychiques en psychanalyse (le présent du passé)(dir.), Paris, In Press, 2015, 232 p.
Brusset B., L’actuel à l’adolescence. Revue Française de Psychanalyse 5, 2014, 78, 1507-1512.
Brusset B., L’interprétation du souvenir d’enfance. Revue Française de Psychanalyse 5, 2017 (à paraître).
Granoff V., Le souvenir couvercle, In La pensée et le féminin, Paris, Minuit, 1976.
Green A., Le temps éclaté, Paris Minuit, 2000, p. 53.
Laplanche J., L’après-coup (Problématiques VI), Paris, PUF, 2006.
Roussillon R., Du jeu dans la mémoire. Revue Française de Psychanalyse 2016, 2, p. 335-360.

page 1 | 1

https://www.spp.asso.fr/textes/textes-et-conferences/rencontres-de-spp/2017_rememoration-dans-la-cure/a-propos-du-souvenir-ecran/