La 39ème conférence annuelle de la Fédération Européenne de Psychanalyse s’est tenue à Oslo, du 25 au 28 mars 2026, sur le thème de la « Neutralité ». Cette Conférence a rencontré un très grand succès, tant sur le plan de la fréquentation que des nombreuses présentations et publications scientifiques. Vous pouvez accéder à l’ensemble des publications de la Conférence sur le site web de la FEP Pre-Published Conference 2026 papers – European Psychoanalytical Federation.
La Société norvégiennve de psychanalyse, sa présidente Mette Hvalstad, ont contribué au succès de cette Conférence par leur accueil dans des lieux emblématiques et festifs. La cérémonie d’ouverture dans l’hôtel de ville d’Oslo, lieu de la célébration annuelle du prix Nobel de la Paix, nous a rappelé les valeurs démocratiques de la Norvège dont l’histoire politique et culturelle est illustrée par les fresques vives et les peintures murales du palais. Le choix du thème de la Neutralité à Oslo n’est pas sans lien avec l’histoire politique de la Norvège, sa position de neutralité pendant la seconde guerre mondiale la rendant vulnérable à l’occupation comme l’a évoqué Jan Abram lors de son discours introductif. L’ouverture au dialogue de la Norvège dans la compréhension des conflits ou le désir de forger des liens au-delà des frontières culturelles ou politiques ont été soulignés par Mette Hvalstad dans son allocution d’accueil. Ces valeurs sont mises en œuvre dans les activités et les expositions du Centre Nobel de la paix qui unissent la politique et la culture pour promouvoir le débat et la réflexion autour de thèmes comme la guerre, la paix et la résolution de conflits.
L’élaboration du concept de neutralité dans la pratique analytique s’est déployée tout au long de la Conférence. Sa valeur dynamique a été élargie à une réflexion sur l’impact de la montée des conflits politiques et des ambitions autocratiques dans certains pays de la FEP, conflits dont les retombées sur la culture et le travail analytiques en Europe sollicitent les valeurs de la neutralité. Comment contenir la violence et limiter les agir par des positions de surplomb ou d’impartialité, quels sont les espaces tiers permettant d’appréhender des visions antagonistes du monde, comment maintenir la recherche de compromis dans l’écoute de conflits internes et externes parfois insurmontables ? Autant d’exemples d’axes de réflexion sur la neutralité, parfois illustrés par une clinique en terrain de guerre ou de menaces socio-politiques.
Dans son éditorial, Jan Abram observe que notre conférence sur le concept de neutralité démontre son unanimité dans la technique analytique des analystes de l’API La mise au travail de ce concept, dans la navigation d’un paradigme analytique à l’autre, propre à la vie scientifique de la FEP, pose la question de l’origine de ce concept dans l’œuvre de Freud. Jan Abram nous rappelle que sa première occurrence se réfère aux risques de l’amour de transfert pour l’analyste invité à une position d’Indifferenz ( traduit par neutrality chez Strachey). Jan Abram interroge l’équivalence entre la position de retenue de l’analyste face à la pression transférentielle et celle d’absence de représailles nécessaire à la survie psychique de l’objet chez Winnicott. Bien que les concepts de neutralité analytique et de neutralité politique soient bien distincts, comme le souligne Jan Abram, pourrait-on réfléchir à l’absence de représailles dans certaines situations politiques ?
Lors de la plénière d’ouverture, intitulée « La neutralité : l’essence de la cure psychanalytique », Siri Erika Gullestad fonde l’origine du concept de neutralité dans l’œuvre de Freud et de ses successeurs. En se démarquant de la suggestion, la pratique analytique promeut dès sa naissance les rôles d’observation et d’écoute ouverte de l’analyste. Principe fondamental de la technique analytique, la neutralité se réfère à la fonction de l’analyste et non à sa présence émotionnelle. Loin de l’indifférence, de la froideur ou de l’insensibilité, la situation analytique est une relation qui repose sur l’engagement intime de l’analyste. Son absence radicale de jugement dans la position transférentielle invite le patient à une liberté d’expression dégagée de la morale. La valeur curative de la neutralité, au cœur du traitement analytique, sera illustrée par un cas clinique où l’analyse des désirs de gratification de la patiente, Eva, repose sur l’abstinence de l’analyste au service du travail analytique et de la croissance psychique de sa patiente. Mais l’abstinence de l’analyste doit également composer avec le désir de comprendre et de partager la souffrance des patients. La cure d’Eva démontre l’essence de la neutralité dans le processus analytique de libération et d’auto-détermination du patient. Dans les débats, Siri Erika Gullestad insistera sur le rôle de l’abstinence, invitation pour l’analyste à ne pas être prisonnier de sa propre subjectivité ou de sa vision du monde grâce à l’analyse de son contre-transfert. La neutralité serait un idéal directeur de l’éthique analytique, au service des valeurs de vérité, de connaissance ou de raison.
La discussion d’Henrik Enckell distinguera la neutralité de l’analyste qui le protège des risques émanant de sa propre subjectivité, de la règle d’abstinence vis-à-vis des tentations émanant des demandes transférentielles du patient. Céder aux besoins du patient d’être satisfait ou guidé dans ses choix personnels, conduit l’analyste à manquer « une occasion de développent psychique » (Enckell) vers l’auto-détermination. Henrik Enckell reprendra la cure d’Eva pour souligner comment l’abstinence de l’analyste permettra d’interpréter dans le transfert le désir d’insatiabilité de la patiente afin de la libérer de ses difficultés de séparation en fin de cure.
Le titre de la séance plénière d’Adela Abella, « Les psychanalystes et leurs patients face à la crise écologique — quelle neutralité possible ? », nous confronte d’emblée à la source d’anxiété que représente la gravité de l’émergence écologique pour les analystes et leurs patients. Comment rester neutre face à la sévérité de la crise climatique ? Entre déni et reconnaissance d’une part de responsabilité, les positions du couple analytique peuvent diverger voire s’opposer. En s’appuyant sur les développements du concept de neutralité dans l’histoire analytique, Adela Abella illustrera par deux exemples cliniques les conflits internes rencontrés par l’analyste face aux provocations transférentielles de patients déniant les risques écologiques. L’élaboration de sentiments contre-transférentiels allant d’angoisses de perte ou d’impuissance mélancoliques à des désirs de réparation maniaques, permettra d’identifier la tentation de collusions défensives du couple analytique ou, à l’inverse, d’endoctrinement séducteur de la part de l’analyste.
Le débat a posé la question de la neutralité comme évitement des conflits. Certaines peurs de catastrophes imminentes, climatiques ou socio-politiques, peuvent faire l’objet chez l’analyste de dénis ou d’angoisses qui influencent l’écoute de la parole des patients.
La mise à l’épreuve de la neutralité de l’analyste a été reprise par Thomas Jung à propos de l’agir dans la cure. Comment l’attention flottante ou impartiale, au cœur de la définition freudienne de l’ Indifferenz, peut-elle être maintenue face à des agirs massifs ou répétés de certains analysant ? Les risques de contre-agirs ou de mouvements défensifs chez l’analyste seront illustrés par deux cas cliniques où les patients éprouveront et endommageront la neutralité dans la technique analytique. Les efforts pour retrouver une position de surplomb passeront par l’élaboration d’un agir de l’analyste confronté à l’impuissance par un patient dans un transfert massif. Le tiers, introduit par un changement de cadre, permettra à l’analyste de prendre conscience du désinvestissement inconscient de son patient et de réinvestir sa position analytique. Dans la seconde vignette clinique, les défenses qui ont amené l’analyste à l’attentisme face à l’escalade de la violence agie d’un enfant pourront être contenues et verbalisées grâce à l’élaboration d’une répétition contre-transférentielle de l’histoire infantile de l’analyste. Dans le débat, la neutralité sera définie comme un concept dynamique qui doit tenir compte des extrêmes.
C’est avec beaucoup d’émotion que nous avons écouté Dana Amir nous parler d’Israël, avec un risque de coupures liées à sa nécessité de rejoindre un abri en cas de bombardements sur Tel Aviv. Communiquer avec elle sur grand écran, dans une situation de guerre qui ne lui a pas permis de nous rejoindre, nous a sans doute permis de donner une portée réelle et poignante à son invitation à penser la neutralité dans sa troisième dimension, celle d’un espace tiers où les oppositions binaires « victime/bourreau », « attaquant/attaqué » peuvent être dépassées par le « à la fois l’un et l’autre ». Cette position remonte à un souvenir d’enfance de Dana Amir, dont la famille fut accueillie chez l’ennemi désigné par la guerre. Pour Dana Amir la neutralité en trois dimensions permet de naviguer entre les différentes positions internes du patient et de l’analyste, tout en constituant un vertex commun, plateforme de transformation dans la cure. Une situation clinique avec une patiente membre d’une famille d’otages à Gaza confronte l’analyste à son incapacité initiale à s’identifier aux positions vengeresses de sa patiente. Un travail de transformation peut cependant se mettre en place grâce à l’ouverture de l’analyste à la vision du monde de sa patiente et à leur tristesse commune face au constat du fossé qui les sépare. La neutralité en trois dimensions peut prendre la forme de l’hospitalité en terrains hostiles, au risque de se confronter à des situations de non-retour face à la terreur illustrées par le mythe de la Gorgone.
L’expérience clinique de Dorothée Tippelskirch-Eissing dans des groupes de travail dans l’après-coup de l’Holocauste en Allemagne, en partenariat avec Israël, nous permet de continuer d’éprouver les risques de non-retour dans des échanges hostiles entre les descendants de ces pays. Dorothée Tippelskirch-Eissing souligne que la position de témoin à laquelle nous invite Dana Amir, est une position tierce d’observateur où il ne s’agit pas de comparer un enfer à un autre. Le tiers serait celui qui se pose comme responsable de l’autre et d’une humanité commune. Dans la neutralité tri-dimensionnelle, le recours aux sentiments, à la douleur permet d’inclure au lieu d’exclure. Cela pose la question intime de survivre à ce qui ne saurait être vu, ou à ce à quoi on ne pourrait pas survivre.
Sara Boffito dans « Je dois beaucoup à ceux dont je ne suis pas amoureuse. Affects et contraintes dans la réflexion de l’analyste », nous fait partager les sentiments paradoxaux éprouvés par l’analyste, entre liberté mentale et contrainte à penser. Comment la neutralité peut-elle devenir une forme d’amour dans la rêverie de l’analyste au service du respect et du développement du patient ? Dans la cure d’une patiente qui plonge l’analyste dans une interrogation transférentielle sur les liens d’amour, une série de rêves permet à cette dernière d’utiliser sa capacité de sollicitude (Winnicott) pour introduire le doute et la curiosité comme une source de neutralité dans l’engagement mental nécessaire pour contenir et élaborer les passages à l’acte de sa patiente. Sara Boffito élargit la notion de neutralité à la capacité de se laisser affecter par les liens avec les patients et leur monde intérieur à travers la pensée de nombreux auteurs, dont Winnicott, Bion et Birksted-Breen. Sa conclusion sur « la voie du doute » (Marion Milner) dans la compréhension de l’expérience de l’enfant ou du patient, résonne avec une interpellation dans la cure : « si vous m’aimez, doutez de moi ». L’élaboration du cas clinique de Sara Boffito par Bruce Reis nous permet de reprendre la notion de neutralité comme engagement d’une rencontre provoquant la transformation du traumatisme en expérience commune. Le doute ou la foi dans le transfert pourraient être contraints par le risque de ne jamais rencontrer le self intime.
Pour Sverre Varvin la neutralité de l’analyste soutient la fonction contenante du cadre et maintient sa position de tiers au service de la compréhension et de l’analyse des conflits. Cette position de tiers au service des règles est particulièrement importante lorsque les lois internationales sont régulièrement rompues au détriment de la vie psychique. Comment écouter la clinique les patients ayant subi des situations de violation des droits de l’homme comme la torture ? Si la position de neutralité permet l’analyse des conflits, peut-elle être également vécue comme la répétition d’une situation déshumanisante ? A travers deux vignettes cliniques de patientes condamnées au silence à la suite d’abus extrêmes, S. Varvin nous montre comment une position neutre lui permet d’être l’objet de projection de l’abuseur interne avant de rétablir des modes de liaison somato-psychiques et des règles communes de communication et de symbolisation. Dans la seconde partie de son article, il illustre le rôle de la fonction contenante et neutre d’une position analytique dans le travail psycho-social auprès de populations ayant subi des traumatismes collectifs.
A partir de son expérience clinique auprès de réfugiés et la compréhension des conflits politiques de son pays, la Serbie, Vladimir Jovic poursuit l’interrogation de l’impact de la déshumanisation dans les traumas infligés par la rupture ou l’effondrement des codes culturels ou civilisationnels.
Jeanne Wolff Bernstein explore les traductions du concept de neutralité dans les trois langues de la FEP, et s’interroge sur le destin analytique de la traduction originale du terme Indifferenz (Freud) par Neutrality (Stratchey). Bien que Freud utilise les termes d’indifférence, d’attention suspendue, de privation ou d’abstinence dans différents contextes, le concept de neutralité, imposé par les traductions de Stratchey puis de Solms, a prévalu et a été adopté par Laplanche dans l’attitude de neutralité ou de présence détachée de l’analyste. Qu’est-ce-qui se perd dans la traduction, y compris chez Freud entre les écrits techniques et la fin de son œuvre ? J. Wolff Bernstein explore également les traductions des variantes du concept de neutralité selon l’histoire migratoire ou traumatique des analystes qui ont fui leur pays d’origine pendant la seconde guerre mondiale. En naviguant à travers l’histoire du concept, se pose la question de la façon dont les patients ont eux-mêmes fait travailler nos traductions, pour répondre à la question de l’intraduisible du traumatique. La neutralité offre-t-elle avant tout un espace interne d’élaboration du contre-transfert ?
Dans sa discussion, Susie Godsil soulignera que dans l’histoire migratoire des analystes qui fuient le régime nazi en Grande Bretagne, les travaux de Mélanie Klein et de ses successeurs, Winnicott et Bion, sur le développement de l’enfant et les communications précoces ont contribué à l’approfondissement de l’analyse du contre-transfert dans la position analytique de neutralité.
J’aimerais partager plus longuement mon enthousiasme pour la pensée des nombreux auteurs qui ont contribué au foisonnement scientifique de cette conférence mais le lien aux articles sur le site vous permettra de naviguer selon votre curiosité et vos propres intérêts.
Claire-Marine François-Poncet, Paris
Directrice de publication
Avril 2026
