Société Psychanalytique de Paris

image_pdfimage_print

La sexualité masculine

La sexualité masculine, PUF, Que sais-je ? numéro 3983, ISBN 9782130619451, 128 p.

Ce petit livre de la collection « Que sais-je » m’a fait penser à la Première Conférence de « L’Introduction à la Psychanalyse » de S. Freud. Comme celui-ci, Jacques André s’adresse à un public non spécialiste. Comme celui-ci, il réussit à nous parler de notions psychanalytiques fondamentales à partir d’observations de la vie quotidienne et du comportement. Il ne nous demande pas de le croire mais de constater avec lui la diversité des « vies sexuelles des hommes » (quatrième de couverture).

Dans la première partie de son livre, Jacques André ouvre sur notre époque et la récente liberté sexuelle des femmes et des hommes, liberté qui est avant tout celle du choix du partenaire. Cette liberté est ensuite mise en perspective avec les conflits psychiques : l’inconscient est politiquement incorrect.

Le tissage entre le culturel et le  singulier se fait ainsi pendant toute une vie.

Puis, Jacques André fait le lien avec la notion de la pulsion intemporelle, avec l’infantile dans la sexualité et encore avec les fantasmes masculins se confrontant au féminin.

L’auteur appelle la deuxième partie de son livre « Figures ». C’est dans ces « figures » que s’expriment des fantasmes qualifiés parfois de perversions selon les époques et les cultures. Jacques André parle de ces comportements pervers et, surtout, nous permet de nous intéresser à leur sens.

Une troisième partie du livre nous ramène vers la clinique, celle offerte par les grands écrivains et cinéastes. A nouveau, nous ne nous retrouvons plus dans le cabinet du psychanalyste mais dans notre environnement culturel partagé.

Enfin l’auteur aborde la problématique des fantasmes « affaiblis » qui débouchent sur la destructivité…. une conclusion sur l’importance des fantasmes pour la vie singulière et culturelle.

Publié le 16 juillet 2015

 

Aux sources de la parole, auto-organisation et évolution

Aux sources de la parole, auto-organisation et évolution. Odile Jacob, Paris 2013,  ISBN : 978 2 7381 2948 2

L’exposition sur les mathématiques à la fondation Cartier  (2010) ouvrait sur une expérience spectaculaire. Les visiteurs défilant devant trois robots disposant de capacités d’observation d’autocontrôle et d’émission et de réception de bruits, ces robots développaient spontanément un langage partagé. Cette expérience fait partie des recherches que Pierre Yves OUDEYER expose dans ce livre.

Il est possible d’obtenir que des robots disposant au départ de certaines caractéristiques développent spontanément un corpus lexical et une syntaxe, bref un code langagier partagé. Les niveaux de complexité qu’atteignent ces robots reposent sur un degré de sophistication nouveau dans la programmation de l’intelligence artificielle. Ils sont dotés de capacités d’évaluation puis d’ajustement progressif, par essais et erreurs, de leurs stratégies d’adaptation aux signaux émis par d’autres robots.

Ces expériences reposent sur les capacités d’auto-organisation de la matière. Il s’agit de phénomènes physiques passifs par lesquels la matière, inerte ou vivante, soumise à certaine conditions particulières s’organise spontanément dans ses formes macroscopiques. Exemple : les vaguelettes de sable qui se forment spontanément à la surface d’une dune sous l’effet du vent. L’auto organisation est un principe général de structuration qui, combiné à l’évolution des espèces, permet de rendre compte de la morphogénèse. Aussi le code génétique n’a-t-il pas besoin de déterminer précisément tous les aspects morphologiques du vivant. Il suffit qu’il engage une dynamique du développement et celle-ci s’organisera ensuite spontanément dans certaines formes. Ces mécanismes permettent aussi de comprendre l’apparition d’anomalies manifestes de la morphogénèse à partir de dévoiements minimes des conditions initiales.

Concernant l’apparition et le développement d’un langage Oudeyer construit pour ses expériences des modèles robotisés des appareils auditifs et phonatoires. Il montre que des robots ainsi pourvus, de par leurs interactions aléatoires, vont créer progressivement des concepts associés à un lexique et à une syntaxe. Cette création introduit de la discontinuité dans un univers sensoriel au départ continu et statistiquement homogène. Il précise bien que le langage ainsi développé n’a pas valeur de communication. Et on peut d’ailleurs remarquer qu’à ce langage des robots manque ce qui est véhiculé d’affects dans le langage humain par le biais de la prosodie.

L’apparition du langage est selon lui un effet collatéral d’une particularité de l’espèce humaine qu’il tente de recréer d’un point de vue cybernétique : la curiosité. Curiosité dit-il de l ’infans qui le pousse à explorer et son corps et le monde et à juger des relations et conséquences de l’un et de l’autre. Cette épistémophylie propre à l’humain, il la modélise en programmant ses robots de telle sorte qu’ils puissent faire des prévisions à l’aune desquelles seront mesurés les effets réels de leurs actions. Le robot ensuite choisira préférentiellement les stratégies qui lui permettent d’améliorer sa prédictibilité. A l’inverse lorsque celle-ci est parfaite le robot se désintéresse du problème et cherche à produire de nouvelles prévisions.

Le babillage de l’enfant au berceau serait ainsi selon Oudeyer un cas particulier d’un véritable « babillage corporel » de l’enfant explorant son corps en relation avec le monde et qui est soutenu « par la curiosité et le pur plaisir d’apprendre ». C’est de la reproduction par les robots de ce babillage, au départ aléatoire puis progressivement organisé par l’interaction, que naissent les formes verbales qui vont structurer l’architecture syllabique du langage.

Il ya quelque chose de stupéfiant à retrouver, à lire entre les lignes du texte de Oudeyer, les propositions de Freud dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique (1895). (Jusque à l’emprunt métaphorique du terme de neurone !). Mais cette confirmation par l’expérience de certaines des propositions freudiennes ouvre en même temps sur un abime des plus inquiétant, celui d’un monde habité d’humanoïdes robotiques qui s’adapteraient parfaitement aux humains, s’ajustant toujours plus finement à leurs comportements et à leurs désirs et qui soulève une angoisse de perte de la spécificité de soi. Le monde de la guerre des étoiles peut être fascinant à l’écran, sa réalité serait terrifiante.

Publié le 16 juillet 2015

 

                                                                              

Penser la psychanalyse avec Bion, Lacan, Winnicott, Laplanche, Aulagnier, Anzieu, Rosolato

Penser la psychanalyse avec Bion, Lacan, Winnicott, Laplanche, Aulagnier, Anzieu, Rosolato, Paris, Ithaque, 2013, ISBN 978-2-916120-37-9, 178 p.

Ce livre, paru posthume en 2013, est un recueil de textes sur de grands psychanalystes contemporains de Green qu’il a tous rencontrés personnellement. Le message que Green nous a laissé en héritage, est de nous inviter à relire ces auteurs qui ont marqué son œuvre.

Urribari insiste, en préface, sur la particularité de la démarche de lecture et de penser de Green. Tous ces textes ont un dénominateur commun : Green étudie les concepts et pensées de ces auteurs et les enrichit de sa propre pensée.

André Green put rencontrer Bion et échanger avec lui. Il a suivi l’enseignement de Lacan, a eu des relations amicales avec lui pour finalement se distancier de lui. Assoiffé de nouveautés, Green a découvert Winnicott. Il considère « Jeu et Réalité » comme la plus grand œuvre depuis la mort de Freud. Alors que Green adhère à la pensée de Bion et de Winnicott, il se dit déçu par l’écriture de Lacan qui vise à imposer sa pensée. Green remercie Winnicott, qu’il a rencontré pour la première fois en 1961, d’avoir posé un certain nombre de questions fondamentales avec la plus grande sincérité. Bien que Green trouve la pensée de Laplanche très riche, il n’en est pas totalement convaincu car elle ne lui permet pas de mieux comprendre la clinique actuelle. André Green nous guide à travers l’œuvre de Piera Aulagnier tout en apportant ses propres points de vues. Il est admiratif devant la pensée d’Anzieu dont la démarche structuralo-génétique aboutit à des énoncés originaux. A Rosolato le relie une longue amitié depuis leur internat à Sainte-Anne où ils avaient déjà des joutes oratoires. Dans l’addendum, Green nous explique que la découverte d’un manuscrit égaré de de Saussure montra que le « Cours de linguistique générale » (1916) comportait de nombreuses déformations ce qui permet d’expliquer les positions de Lévi-Strauss mais aussi de Lacan.

Un aperçu très clair du contenu de ce livre a été publié par B. Brusset dans la Revue française de Psychanalyse (tome 78 n° 2, 2014).

En conclusion, l’espoir de Litza Guttieres-Green, exprimé dans sa note éditoriale, de susciter l’envie de relire ces grands auteurs, est pleinement accompli.

Publié le 16 juillet 2015

 

 

L’interprétation Monographies et Débats de Psychanalyse

L’interprétation Monographies et Débats de Psychanalyse, Paris PUF, 2012 – ISBN 978-2-13-05-94-39-0

Cette monographie rassemble différentes contributions et discussions présentées lors d’un colloque de la Société Psychanalytique de Paris en 2011. Dans ce recueil à plusieurs voix, le thème de l’interprétation est ainsi exploré sous de multiples facettes, aussi bien théoriques que cliniques, ce qui en fait un ouvrage de référence. La richesse de ces apports pluriels rend assez délicat la restitution synthétique. Trois axes sont proposés autour desquelles le thème sera ici exploré. Tout d’abord : Les conditions première de l’interprétation puis : Quand l’interprétation prend corps et enfin : L’interprétation ses visées et ses destins.

Bernard Chervet introduit et conclut ce volume. Dans l’introduction, il souligne la polysémie du terme, spécialement avant l’émergence la pensée psychanalytique. Dans le champ de la psychanalyse c’est à partir de L’interprétation du rêve que ce concept prend toute son ampleur. Pour permettre l’accès à la spécificité de l’interprétation dans la cure, il propose deux dimensions: l’acte de parole et l’opération de pensée interprétante. L’interprétation dans la cure ne peut donc être dissociée de sa potentialité de transformation.

Dans sa contribution conclusive, Bernard Chervet reprend les diversités de l’interprétation dans le champ analytique, soulignant le caractère fondamental  de son imprévisibilité. La dimension du manque est ensuite examinée dans la perspective de la pensée théorisante. Deux types d’interprétation se dégagent : l’interprétation de substitution et celle de résolution. Cette dernière en lien étroit avec le renoncement. Plusieurs cas viennent ensuite illustrer le propos, mettant en évidence l’impératif d’inscription.

A la suite de l’introduction, Jean-Pierre Lefebvre, examine à l’appui de son expérience (celle de la traduction de l’œuvre freudienne), les convergences et les divergences entre la traduction et l’interprétation. Au delà des difficultés repérées notamment autour des choix possibles multiples en fonction du contexte, il met en avant la nature véritablement processuelle du travail de la traduction. Trois contributions organisent le premier axe de réflexion : Les conditions premières de l’interprétation. Michel Ody propose de réfléchir aux différentes formes de l’interprétation dans leur rapport à la symbolisation. C’est à partir d’une première consultation d’un enfant de 10 ans qu’il met en évidence l’importance de la place de l’analyste dans le maintien du niveau symbolique autrement dit cette position est celle d’un encouragement au détour du coté de la voie symbolisante. A partir de sa connaissance de la clinique psychosomatique, Claude Smadja envisage ensuite les obstacles au processus associatif ; ceux–ci étant principalement représentés par le défaut de fonctionnalité. Il propose l’usage de l’expression dramatique pour viser la mobilisation psychique du patient en vue de favoriser le potentiel de transformation économique. Jean-Louis Baldacci, à l’affut de l’espace intermédiaire, de l’espace du jeu, clinique à l’appui, met en avant quatre étapes préliminaires du processus interprétatif. Il s’agit du renoncement, de la position de neutralité, de l’implication de l’analyste, et enfin de l’interprétation du processus. Laurent Danon-Boileau débute la réflexion qui s’engage autour du second axe de l’ouvrage: Quand l’interprétation prend corps. Il propose d’examiner les différentes formes de l’interprétation. La fécondité de l’interprétation se repère lorsque le transitionnel cède le pas au conflictuel. En énonçant une interprétation l’analyste incarne un objet « inoui » nous dit-il, une prise de position permettant la relance de la symbolisation. Gerard Bayle offre ensuite une contribution à partir de son expérience de psychodramatiste. Il souligne tout l’intérêt de cet aménagement du cadre analytique. Le psychodrame pouvant permettre à la fois le passage de la projection à l’échange apaisé et, le retour d’une conflictualité féconde. La scène, le jeu, le groupe, ce qu’il nomme les élans du chœur, va permettre la modulation des accès pour l’interprétation, c’est à dire une certaine malléabilité nécessaire à la reprise de la processualité. Christine Saint-Paul-Laffont prolonge la réflexion autour ce deuxième axe consacré au corps de l’interprétation en nous proposant une réflexion sur la vertu de transformation de l’interprétation. C’est autour du récit d’une période particulièrement complexe d’une cure, que sa réflexion s’engage. Le travail de l’analyste, en particulier celui qui se fait en amont de l’énonciation, conditionne le changement et permet à l’interprétation de prendre corps.

Dans la troisième partie de l’ouvrage, L’interprétation ses visées et ses destins, Jean-Luc Donnet ouvre une réflexion sur l’usage interprétatif du transfert, en partant des thèses de Todorov sur les théories du symbole notamment sur la question de la finalité. A l’appui des positions de Freud et devant un certain nombre de difficultés théoriques et techniques plus actuelles, Donnet met en évidence l’opposition finalité / méthode dans l’analyse, opposition ouvrant sur la transitionnalité de l’espace analytique, l’analytique de situation. En particulier, il propose le concept de creusement du transfert en lien avec la processualité, principale visée de la cure.

Julia Kristeva envisage quant à elle, la spécificité de l’interprétation analytique. Un questionnement (et non pas une interrogation) sur l’acte de penser en lui-même. L’interprétation permet, nous dit-elle, une confrontation directe à la profondeur des mots, la chair, un au-delà du langage. Pour cela, il est nécessaire que la position de l’analyste offre une certaine souplesse. Cette conception laisse une large place à la façon dont sensorialité opère ses liaisons, comme l’illustrent les différentes situations cliniques proposées dans ce texte. Dans ces registres assez différents, l’expérience interprétative est synonyme d’ouverture.

En somme, on ne peut que conseiller la lecture de ce livre qui représente un document essentiel pour le travail psychanalytique.

L’insidieuse malfaisance du père

L’insidieuse malfaisance du père, Paris, éditions Odile Jacob, 2013, 205 pages – ISBN 978-2-7381-2957-4

Ce livre de Danièle Brun, psychanalyste membre d’Espace analytique présidente de la société Médecine et psychanalyse et professeur émérite de l’université Paris-Diderot, continue son exploration des imagos parentales et de leurs effets indésirables. Dans Mères majuscules (éditions O. Jacob, 2011), elle évoquait une mère associée à un être-mère idéal, mais portant la nostalgie d’un autre enfant auquel le sien ne correspond pas, mère à la fois omniprésente et insaisissable.

L’insidieuse malfaisance du père explore cette fois les traces laissées par le père dans la psyché. Elles sont malfaisantes non du fait d’une quelconque maltraitance, mais au contraire, dans la mesure où il est extrêmement difficile de se défaire de l’idéalisation initiale du père. C’est cette désidéalisation impossible qu’analyse Danièle Brun, si ancrée que la malfaisance est active au-delà de ce qui en est consciemment perçu, et reste insidieuse, puisqu’elle prend principalement la forme de l’attachement indéfectible. L’histoire du père avant sa paternité a laissé des stigmates que lui-même a préféré enterrer ou oublier. A la place s’instaure une image de héros potentiel à laquelle chacun se rallie pour son confort et dont l’impact est d’une puissance ravageuse. Etre fils ou fille d’un père introduit le trouble, l’oscillation entre la Majesté du père « ce héros au sourire si doux… » et son insidieuse malfaisance qui échappe à la saisie concrète. Le livre, réagissant à la tendance filiale de Freud  d’innocenter tous les pères, veut être un apport à la compréhension de l’influence du père et de l’impact des identifications qu’il transmet.

Trop belle et trop consensuelle, l’image du héros tient lieu d’écran et de leurre pour éviter les représentations se rapportant à la sexualité cachée du père. Que cette sexualité soit ou non moralement critiquable, ce sont ses investissements personnels intimes qui font l’objet d’un impensé radical. Le livre déploie cette interrogation en prenant appui sur de multiples  moments de cure, mais aussi sur le livre de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, où la quête de compréhension du suicide de la mère mène à désidéaliser le grand-père maternel. Ferenczi, bien sûr, mais aussi Henri Bauchau et Kafka sont évoqués. « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » Cette interrogation pressante, enflammée, du rêve liminaire du chapitre VII de l’Interprétation du rêve accompagne tout le livre et sa fiévreuse quête œdipienne. Les appels en absence, la pauvreté du père, ses blessures intimes et sa sexualité marquent la transformation de l’amour du père, mais sa figure en majesté conserve une survivance ; l’isidieuse malfaisance du père reste part intégrante des identifications qu’il transmet, de l’idéalisation qu’il incarne et de l’homme qu’il est au quotidien

Le Narcissisme

Le concept de narcissisme constitue une des pierres de touche de la structuration de la personnalité. C’est ce que montre brillamment Paul Denis dans cet ouvrage clair et pertinent. Après en avoir explicité toute la prégnance en se référant à la vie d’Édouard Manet, l’auteur entreprend une étude exhaustive en exposant les différentes théories du narcissisme, à commencer par celles de Freud. Il montre comment le narcissisme organise la personnalité, structure les fondamentaux de tout un chacun, en particulier pour ce qui est de son identité sexuelle. Allant plus avant, l’auteur insiste sur les manifestations de l’économie narcissique dans la vie quotidienne. Exaltation, dépersonnalisation, vécu dépressif, honte, indignation, rage narcissique … témoignent d’une métabolisation plus ou moins heureuse du narcissisme. Le surinvestissement du corps, le dandysme, le narcissisme social, l’exacerbation du sens de l’honneur comme l’affirmation d’invulnérabilité à l’œuvre dans le registre phobique sont autant de symptômes qui peuvent participer à la « cohésion narcissique » d’un individu. Si « la relation amoureuse […] est faite d’un tissu d’investissements de soi-même et d’autrui », le besoin d’emprise sur l’autre, l’exigence de « la subordination totale aux besoins du sujet […] et à ses modalités de plaisirs », « la dimension destructrice d’attaque contre le psychisme de l’autre » sont caractéristiques de la perversion narcissique. Quant à la perversion sexuelle, Paul Denis y voit « l’expression érotique de la perversion narcissique».
Les situations cliniques impliquant une souffrance narcissique importante conduisent en général à proposer une psychothérapie en face à face plutôt qu’une analyse classique ; un transfert en alter ego (H.Kohut), ainsi que la composante relationnelle de la situation, peuvent alors se déployer et permettre une approche très progressive des conflits psychiques, opération comparée à celle du déminage par P.Marty.
Paul Denis pose la question de l’influence des systèmes sociaux actuels sur l’organisation psychique des individus. Ne favorisent-ils pas une forme de narcissisme fondé sur un droit à la reconnaissance qui reposerait sur le seul fait d’exister et conduirait à la revendication d’un « droit à » : à un diplôme, un enfant … ? Ce texte se termine sur un vœu : que la société puisse aussi soutenir un « Narcisse responsable, autonome, capable d’aimer et travailler ».
Ce livre élégant et nourri d’une grande culture que soulignent les nombreuses références littéraires éclaire d’une lumière limpide le concept psychanalytique de narcissisme.

Les mystères de l’art , Esthétique et psychanalyse

Comment et pourquoi un psychanalyste peut-il parler d’art ? Pendant longtemps la « psychanalyse appliquée » avait mauvaise presse. Mais actuellement les écrits et les colloques psychanalytiques consacrés à la question de la création artistique font florès. Avec cet ouvrage, Christophe Paradas relève le défi. L’auteur est psychiatre, psychanalyste et, en outre, il participe à de nombreux projets culturels. Ce livre est le résultat d’un travail long et approfondi dans le domaine de la culture. Son ouvrage témoigne de la pertinence d’une réflexion psychanalytique sur l’esthétique, car Christophe Paradas montre que la psychanalyse a beaucoup à nous apprendre d’une part sur les œuvres et d’autre part sur les processus de créativité.

Le sommaire est impressionnant : Hemingway, Rembrandt, Camus, l’opéra, Bizet, Bergman, Proust, Beethoven … Pas question donc de rendre compte de la totalité de cet ouvrage. On ne peut qu’en donner une vision d’ensemble et quelques coups de sonde, afin d’inciter le lecteur à une lecture plus approfondie de ses chapitres variés.

 

L’auteur nous invite à une « promenade esthétique » dans des lieux artistiques dont on sent qu’il les connaît bien et qu’il les fréquente avec un grand plaisir qu’il nous fait partager.

Dans un premier chapitre, il analyse de manière détaillée le rapport de Freud à l’esthétique, mais ensuite Christophe Paradas nous propose des lectures beaucoup plus personnelles des œuvres étudiées.
Pour la Carmen de Bizet, par exemple, il nous donne sa version à lui de l’opéra.

Pour Wagner – « le plus fou des névrosés de l’art, » -, il s’interroge sur la problématique fondamentale de la filiation, ce qui l’amène d’ailleurs à interroger aussi le bien fondé d’une incursion dans l’enfance wagnérienne et ses secrets, c’est à dire dans le domaine psychobiographique, tant critiqué par les psychanalystes, mais qui paraît pourtant tout à fait pertinent voire même nécessaire, sans pour autant faire de chaque artiste un cas psychopathologique.

D’ailleurs, l’auteur n’a pas pour ambition d’expliquer les œuvres. Beethoven, par exemple, lui paraît « impossible à expliquer ». Car la créativité du génie relève « des harmoniques secrètes, en même temps universelles et singulières »

En ce sens, les textes de Christophe Paradas sont plus des textes littéraires que des textes analytiques. Ce qui ne l’empêche pas de nous livrer quelques clés de compréhension issus de la théorie analytique pour chaque artiste.

On peut s’attarder ainsi sur le chapitre très intéressant consacré à Camus, « qui comme tout le monde a commencé par être l’enfant de son enfance, pour devenir l’homme de son enfance ». Il donne un portrait étonnant de la mère de l’écrivain, celle à qui il a dédié un de ses plus beaux textes, Le Premier Homme, Une mère vêtue de noir, suite au deuil de son mari, le père de Camus, mort dans les tranchées de la Grande Guerre, quand l’enfant Camus n’avait même pas un an, analphabète, parlant peu, à qui il adresse cette fameuse dédicace « A toi qui ne pourras jamais lire ce livre ». Cette « Madonne archaïque » reste présente dans l’existence de Camus, devenu grand écrivain et grand amateur de femmes, comme une figure à la fois rassurante et inquiétante.

 

Avec cet ouvrage, Christophe Paradas nous propose un ensemble de textes plus allusifs qu’explicatifs, pour aller au-delà de « l’ineffable des émotions esthétiques », en quête des mots, qui ne peuvent être que poétiques, pour entrer dans les mystères et énigmes de la créativité. Œuvre très personnelle, qui rend bien compte de l’importance de l’art dans le champ de la psychanalyse.

En deça des mots, Libres cahiers pour la psychanalyse

Ce numéro des “Libres cahiers”d’une grande diversité de contributions, explore les voies par lesquelles langage et parole viennent au psychisme.

Dans le titre, l’expression “en deçà” (des mots) fait penser à “au-delà” (du principe de plaisir), donc à la deuxième topique freudienne.

La deuxième topique nous permet de poser un nouveau regard sur les deux textes de la première topique dont est inspiré explicitement ce numéro des “Libres Cahiers”:

– Sigmund Freud (1917), Leçons d’introduction à la psychanalyse, OCF/P, XIV, Puf (“Les opérations manquées” et “Le rêve”); SE, XVI; GW, XI.

– Sigmund Freud (1910), “Du sens opposé des mots originaires”, OCF/P, X, Puf; SE,XI; GW,VIII.

Mais ce “Libre Cahier”, faut-il le lire à l’endroit ou à l’envers?

Commençant par le début de la revue psychanalytique, on découvre l’extraordinaire richesse des différents articles écrits par des psychanalystes, mais aussi, ce qui est plus surprenant, par des personnes venant d’autres disciplines: Annie Mavrakis, Docteur en esthétique et essayiste, par Catherine Goffaux-H., bibliothécaire et correctrice et par Mireille Gansel, écrivain et traductrice.

Dans ce sens de lecture, l’ensemble des articles nous offre une promenade libre et variée dans le paysage des réflexions sur le langage et la parole.

Cette promenade fait penser aux “Leçons d”introduction à la psychanalyse” s’adressant à un public non spécialisé. Elle nous rappelle que la psychanalyse est bâtie sur les expériences de tout un chacun, qu’elle est une affaire clinique.

Commençant par la fin du “Cahier”, le lecteur s’aperçoit de la cohérence du choix des articles. On retrouve le questionnement de la psychanalyse contemporaine confrontée aux patients “en deçà” de la névrose.

Dans l’article de 1910 “Le sens opposé des mots originaires”, Freud s’est intéressé à un texte de Karl Abel. Certaines des réflexions d’Abel n’ont pas été confirmées ultérieurement par la philologie. Pourtant la pensée de Freud est toujours d’actualité car Freud s’intéresse au son et au sens de la parole et ceci pour mieux comprendre le langage du rêve.

 

C’est l’étude du travail du rêve et de son langage et la deuxième topique freudienne qui nous donnent un accès au fonctionnement psychique de l”‘en deçà des mots”.

La deuxième topique donnera une nouvelle cohérence métapsychologique à ces deux textes appartenant à la première.

 

La symbolisation

Freud a introduit une nouvelle dimension au concept de symbolisation en établissant un lien entre les symboles conscients et les symbolisés inconscients , ce qui a rendu « impérieuse » l’exigence de l’interprétation.
Alain Gibeault montre les implications qui résultent de la définition de ce concept et de ses corollaires au niveau de la théorie et de la clinique psychanalytiques et, en conséquence, au niveau de l’histoire de la psychanalyse.
Le symbolique peut être assimilé au sémiotique  comme capacité de production de signes verbaux et non verbaux susceptibles d’organiser l’expérience; les conceptions d’E.Cassirer, C.Lévi-Strauss, J.Lacan participent d’une théorie de la fonction symbolique qui atteste la primauté du linguistique. Ch.S.Peirce s’inscrit dans cette perspective, si ce n’est que, selon lui, celle-ci s’avère une définition trop large du symbolique : l’enjeu est au cœur de la confusion entre le signe et le symbole.
De façon schématique, pour F. de Saussure, le signe désigne au sein de la langue une relation de signification entre le signifiant et le signifié, relation nécessaire et immotivée, le symbole renvoie à une association plus ou moins stable entre deux signifiants ou deux signifiés, relation non nécessaire et motivée, selon des rapports de contiguïté et de similitude. La définition du signe par Ch.S Peirce : « quelque chose qui tient lieu pour quelqu’un de quelque chose sous quelque rapport ou à quelque titre » implique une relation triadique, sujet, interprétant, objet. Le symbole devient une catégorie du signe définissant le signe linguistique dans sa dimension d’arbitraire.
Selon les termes d’U.Eco, « la sensation que ce qui est véhiculé par l’expression pour nébuleux et riche que ce soit vit dans l’expression », dans le symbole, aussi y a t-il nécessité d’interprétation, au risque de s’enfermer dans le silence et l’incommunicable. Pour Alain Gibeault, la dimension sociale et communicable devrait faire partie du symbole. Le danger réside en ce que le passage à la reconnaissance sociale cherche la référence au code qui renvoie à l’univocité. Le risque est que celui qui a la clef de l’interprétation a le pouvoir, dans la mesure où le pouvoir s’exerce à partir du code. Ainsi les enjeux des théories psychanalytiques et les luttes de pouvoir qui y sont liées peuvent renvoyer au besoin de « légitimer par une théologie la pratique du mode symbolique ».
À partir du concept de symbolisation, A.Gibeault analyse l’histoire de la découverte de la psychanalyse, l’évolution de la réflexion de Freud sur les processus de symbolisation à propos du symptôme hystérique et de la théorie du symbole mnésique, et la symbolique du rêve. Il analyse l’enjeu de la symbolique de l’argent dans la cure.
La symbolisation étant un processus qui utilise la projection, A. Gibeault montre les rapports entre la projection et l’identification projective, les points de convergence de la pensée freudienne et de la pensée kleinienne dans la théorie de la projection comme processus et mécanisme de défense.
Puis, des illustrations cliniques allant de la psychose à la névrose, de l’enfance à l’âge adulte, permettent de mesurer la portée clinique et technique des enjeux qui se sont développés autour de ce concept.
A.Gibeault poursuit en montrant les similitudes et les différences du concept de symbolisation avec les concepts de représentation, de sublimation et de création.
L’art préhistorique du Paléolithique témoigne de l’intérêt précoce de l’homme pour la symbolisation ; il est la preuve d’un imaginaire mythique dont les secrets échappent et d’un travail de transformation de la pulsion qui « à la fois dissimule et montre dans un mouvement de lutte contre la détresse ».
Si la réflexion sur les processus de symbolisation a privilégié la dimension du transitionnel, elle a été soutenue par la question des origines, de l’originaire, des fantasmes originaires.
L’enjeu du travail de symbolisation au cours de la cure consiste à augmenter la vérité historique du monde interne du patient en élargissant sa dimension fantasmatique et narrative et à ouvrir à la possibilité d’accéder à un nouveau mode d’être. Ce travail va de pair avec le développement de la créativité du sujet.
Le travail analytique est une co-création qui fait référence à la symbolisation et à la sublimation, processus fondamentaux de ce travail de pensée qui relève aussi d’une capacité à « jouer » que le travail analytique devrait permettre d’acquérir.
L’interprétation psychanalytique a une fonction symbolisante, dans le contexte de la cure et dans le contexte de la culture. Elle intervient sur le mode de la « proposition » qui permet au jeu de la négation de s’exercer et de relancer le processus de pensée.
Le mode symbolique devrait échapper à la dimension du code qui renvoie à l’univocité, pour laisser ouverte la possibilité d’une « infinie dérive ». Cependant, faut-il irrévocablement choisir entre le recours à une interprétation explication en rupture avec le flot associatif et une interprétation en contact avec le flot associatif, allusive, laissant libre cours au développement de la polysémie, ou bien n’y a t’il pas nécessité d’une dialectique entre ces modalités interprétatives ? Chemins de la symbolisation  est le résultat d’une formidable recherche sur la symbolisation et les processus de pensée, sur les processus psychiques à l’œuvre depuis les origines de l’humanité et de son corollaire, l’interprétation. Ce livre est un exceptionnel outil d’informations et de réflexions.