Société Psychanalytique de Paris

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Histoire générale de la psychanalyse en France

OUVRAGES

BARANDE, Ilse et BARANDE, Robert (1975), Histoire de la psychanalyse en France, Toulouse : Privat. (Regard)

BOLZINGER, André (1999), La réception de Freud en France : avant 1900, Paris : L’Harmattan. (Psychanalyse et civilisations)

CHEMOUNI, Jacquy (1991), Histoire de la psychanalyse en France, Paris : Presses Universitaires de France. (Que sais-je ?)

CHILAND, Colette (1990), Homo psychanalyticus,  Paris : Presses Universitaires de France (Psychologie d’aujourd’hui)

FAGES, Jean-Baptiste (1996), Histoire de la psychanalyse après Freud, Paris : Odile Jacob.

JARRY, André et LOUKA, Jean-Michel (dir.) (1986), Un siècle de recherches freudiennes en France : 1885-1986, Toulouse : Érès.

JACCARD, Roland (dir.) (1982), Histoire de la psychanalyse (tomes 1 et 2), Paris : Hachette.

JALLEY, Emile (2006), La psychanalyse et la psychologie aujourd’hui en France, Paris : Vuibert.

MIJOLLA, Alain de (2010), Freud et la France : 1885-1945. Paris : Presses Universitaires de France

MIJOLLA, Alain de (2012), La France et Freud : t. 1 : 1946-1953 : une pénible renaissance. Paris : Presses Universitaires de France.

MIJOLLA, Alain de (2012), La France et Freud : t. 2 : 1954-1964 : d’une scission à l’autre. Paris : Presses Universitaires de France.

MORDIER, Jean-Pierre (1981), Les débuts de la psychanalyse en France : 1895-1926, Paris : Maspéro. (Petite collection Maspéro)

OHAYON, Annick (2006), L’impossible rencontre : psychologie et psychanalyse en France : 1919-1969. Paris : La Découverte.

ROUDINESCO, Elisabeth (1998), Histoire de la psychanalyse en France : t.1 : 1885-1939, Paris : Fayard.

ROUDINESCO, Elisabeth (1998), Histoire de la psychanalyse en France : t.2 : 1925-1985, Paris : Fayard.

SCHEIDHAUER, Marcel (1985), Le rêve freudien en France : avancées et résistances : 1900-1926. Paris : Navarin/Seuil, (Bibliothèque des Analytica) 

SCHEIDHAUER, Marcel (2010), Freud et ses visiteurs : Français et Suisses francophones (1920-1930), Toulouse : Erès, (Hypothèses)

TURKLE, Sherry (1982), La France freudienne. Paris : Grasset.

  

REVUES

(1979) Regards sur la psychanalyse en France, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 20

(1987) Les premiers psychanalystes français dans leur revue, Revue Française de Psychanalyse, vol. 51, n° 1

(2004) Psychanalystes et psychiatres en France, Topique, n° 88

 

ARTICLES

BRES, Yvon (1980), Psychanalyse et philosophie en France depuis 1940, Psychanalyse à l’Université, vol. 5, n° 19, – pp. 437-454 

CHASSEGUET SMIRGEL, Janine (1981), Une première introduction de la psychanalyse en France et sa “difficulté”, Revue Française de Psychanalyse, vol. 45, n° 6, – pp. 1383-1387

CIFALI, Mireille (1982), Entre Genève et Paris : Vienne : éléments pour une histoire de la psychanalyse, Bloc notes de la psychanalyse, n° 2, – pp. 91-132

HESNARD, Angelo et LAFORGUE, René (2007), Aperçu de l’historique du mouvement psychanalytique en France (1925), Evolution psychiatrique, vol. 72, n° 4, – pp. 571-580

MEZAN, Renato (1984), Nostra culpa, nostra maxima culpa : sur l’introduction de la psychanalyse en France, Etudes Freudiennes, n° 23, – pp. 115-126

MIJOLLA, Alain de (2007), Petite histoire d’une histoire de la psychanalyse en France, Topique, n° 98. – pp. 37-47

ROUDINESCO, Elisabeth (1986), Documents concernant l’histoire de la psychanalyse en France durant l’Occupation, Cahiers Confrontation, n° 16, – pp. 243-278

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Histoire de la SPP et de ses fondateurs

Création de la SPP  et scission de 1953

BOKANOWSKI, Thierry (2000), Brève histoire de la Société Psychanalytique de Paris,

Psychanalyse internationale, vol. 9, n°2, – pp. 36-37

CHALÈS, Abdel (1970), Les quatre écoles de la psychanalyse freudienne en France, Psychologie, 1970. – pp. 25-31.

LEBOVICI, Serge (1994), Une brève histoire de la Revue française de psychanalyse, Le Carnet psy, n°1, pp. 9

LOEWENSTEIN, Rudolph (1997), Une lettre inédite sur les débuts de la Société psychanalytique De Paris, Revue Française de Psychanalyse, vol. 61, n° 2, – pp. 613-617 

MERIGOT, Bernard (1975), Sur les scissions du mouvement psychanalytique français, Le Coq-Héron, n° 51, – pp. 3-7

MIJOLLA, Alain de (1988), La psychanalyse et les psychanalystes en France entre 1939 et 1945, Revue Internationale d’Histoire de la Psychanalyse, n° 1, – pp. 167-223

MIJOLLA, Alain de (1988), Quelques aperçus sur le rôle de la princesse Marie Bonaparte dans la création de la Société Psychanalytique de Paris. Revue Française de Psychanalyse, vol. 52, n° 5. – pp. 1197-1214

MIJOLLA, Alain de (1989), Les psychanalystes en France durant l’occupation allemande, Paris, novembre 1943, Revue Internationale d’Histoire de la Psychanalyse, n° 2, – pp. 463-473

MIJOLLA, Alain de (1989), Le Congrès des Psychanalystes des pays romans : quelques éléments d’histoire, Revue Française de Psychanalyse, vol. 55, n° 1, – pp. 7-36

MIJOLLA, Alain de (1995), Les scissions dans le mouvement psychanalytique français de 1953 à 1964, Topique, n° 57, – pp. 271-290

MIJOLLA, Alain de (1996), La scission de la Société Psychanalytique de Paris en 1953 : quelques notes pour un rappel historique, Cliniques méditerranéennes, n° 49/50, – pp. 9-30

 

REVUES 

(1976) La scission de 1953 : la communauté psychanalytique en France. Ornicar, Supplément au n° 7

(1976) La scission de 1953 : l’excommunication. Ornicar, Supplément au n° 8

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LES FONDATEURS DE LA SPP

ACCARION, Marie-Laurence (2001), Eugénia Sokolnika (1884-1934) : forces et faiblesses de la première psychanalyste en France. s.l. : s.n., 107 p. Thèse de médecine, Université se Caen.

AMOUROUX, Rémy (2012), Marie Bonaparte : entre biologie et freudisme. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 276 p.

BERTIN, Célia (2010), Marie Bonaparte. Paris : Perrin, 433p.

BOURGERON, Jean-Pierre (1993), Marie Bonaparte et la psychanalyse : à travers ses lettres à René Laforgue et les images de son temps. Genève : Champion-Slatkine, 1993. – 241 p.

BOURGERON, Jean-Pierre (1997), Marie Bonaparte. Paris, Presses universitaires de France, 128 p. (Psychanalystes d’aujourd’hui)

BOURGERON, Jean-Pierre (1997), Adrien Borel (1886-1966). Revue Française de Psychanalyse, vol. 61, n° 2, pp. 685-686

BOURGUIGNON, André (1977), Mémorial d’une rencontre : sur la correspondance Sigmund Freud et René Laforgue, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 15, – pp. 235-250

DENIS, Paul (1997), La personne des fondateurs de la Société psychanalytique de Paris et la “Revue française de Psychanalyse” : 1927-1997. Revue Française de Psychanalyse, vol. 61, n° 2, – pp. 607-609

HESNARD FELIX, Edith (1983), Le docteur A. Hesnard et la naissance de la psychanalyse en France (1912-1926), Paris : s.n., 1983, 4 volumes Thèse de philosophie, Paris I 

MOREAU, Daniel (1980), Edouard Pichon, médecin, psychanalyste, linguiste : vie et oeuvre : contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique français. s.l. : s.n., 1980. – 194 p. Thèse de médecine, Paris 

PONCET, Geneviève (1981), Georges Parcheminey (1888-1953), membre fondateur de la Société de psychanalyse de Paris : sa vie, son oeuvre, contribution à l’histoire de la psychanalyse en France [thèse], Créteil : Faculté de Médecine, 238 p. Thèse de médecine, Paris

QUINODOZ, Jean-Michel (1997), Charles Odier : un Suisse parmi les fondateurs de la société psychanalytique de Paris. Revue Française de Psychanalyse, vol. 61, n° 2,  pp. 667-671

VERMOREL, Henri (1997), Raymond de Saussure (1894-1971) : un des fondateurs de la SPP. Revue Française de Psychanalyse, vol. 61, n° 2, pp. 673-683

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Brève histoire de la Société Psychanalytique de Paris

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Thierry Bokanowski

L’histoire de la Société Psychanalytique de Paris est intimement liée au développement du mouvement psychanalytique en France. On peut schématiquement distinguer quatre périodes qui ont marqué, de sa création à nos jours, son évolution.

  1. Une période préhistorique ;
  2. Une seconde période qui s’étend de la création de la SPP (1926) à la « Scission » (1953) ;
  3. Les quinze années qui suivent la « Scission » : de 1953 à 1968 ;
  4. Une quatrième période qui s’étend des lendemains de mai 1968 à nos jours.

1. La préhistoire (1918 à 1926)

Du fait que la psychanalyse n’a pas connu en France de pionniers héroïques comparables à Abraham, Ferenczi ou Jones, son introduction y fut relativement tardive et Freud a même pu parler d’une « réticence » particulière à son égard liée à l’hostilité du milieu médical français. Ce seront les milieux littéraires (P.Bourget, A.Gide et R.Rolland dans un premier temps, puis A.Breton et le mouvement surréaliste dans un second temps) qui accueilleront la psychanalyse et participeront à sa diffusion.

Si l’on doit associer aux premiers défenseurs des thèses freudiennes avant la Première Guerre Mondiale les noms de Morichau-Bauchant, de Régis et de Hesnard, la méthode psychanalytique fut en fait importée en France par des étrangers : une Polonaise, un Allemand, des Suisses, formés à Vienne et à Berlin.

C’est l’arrivée à Paris d’Eugénie Sokolnicka (élève de Freud et de Ferenczi) en 1921 qui marque les débuts du mouvement psychanalytique français. Introduite auprès du Professeur G.Heuyer (éminent psychiatre d’enfants) dans son service de l’Hôpital Sainte-Anne, elle entreprend, en 1923, les premières analyses « didactiques » de ceux qui allaient figurer parmi les fondateurs de la Société Psychanalytique de Paris (R.Laforgue, E.Pichon et R.Allendy).

En 1925, R.Loewenstein, analysé par H.Sachs et formé par l’Institut de Berlin, s’installe à Paris. Il prendra en analyse A.Borel, H.Codet et G.Parcheminey. La même année, Marie Bonaparte, Princesse de Grèce, commence son analyse avec Freud, auquel l’avait recommandée R.Laforgue. De tous les psychanalystes français de la première génération, elle fut la seule à faire une démarche personnelle auprès de Freud, dont elle devait par la suite devenir très proche.

Entre temps, C.Odier (analysé par F.Alexander et formé à Berlin) et R. de Saussure (analysé par Freud, puis par F.Alexander) viennent de Suisse et vont contribuer à former, dans les années 1930, la génération d’analystes qui suivit. Avec R.Laforgue et R.Loewenstein, ils conduiront dans ces années d’avant la guerre les analyses didactiques de ceux qui formeront la seconde génération de psychanalystes français. R.Loewenstein deviendra notamment l’analyste de J.Lacan, D.Lagache, S.Nacht, M.Cénac, J.Leuba, P.Mâle, tandis que R.Laforgue deviendra celui de F.Dolto et J.Favez-Boutonnier, entre autres. Par la suite (entre les années 1928 et 1939) les passages à Paris de O.Rank, de H.Sachs, de R.Spitz et de H.Hartmann, donneront l’occasion à certains de ces analystes nouvellement formés de faire de brèves tranches et d’approfondir ainsi leur formation. Dès cette époque, les analyses se font souvent à trois séances par semaine, en France.

2. De la fondation de la SPP à la « Scission » (1926-1953)

La Société Psychanalytique de Paris (SPP) voit le jour en novembre 1926 ; elle est fondée par M.Bonaparte, E.Sokolnicka, A.Hesnard, R.Allendy, A.Borel, R.Laforgue, R.Loewenstein, G.Parcheminey et E.Pichon. Elle a été précédée en août 1926 par la création de la « Conférence des Psychanalystes de Langue française » (qui est à l’origine du « Congrès des Psychanalystes de Langues romanes », devenu aujourd’hui le « Congrès des Psychanalystes de Langue française »). Le premier numéro de la Revue française de Psychanalyse paraît en juin 1927 ; celle-ci devient « organe de la SPP, section de la Société Internationale de Psychanalyse, publiée sous le patronage du Pr. Freud ». Grâce à la générosité de la Princesse M.Bonaparte, l’Institut de Psychanalyse, dont elle devient la Directrice, voit le jour en janvier 1934 ; situé Boulevard Saint-Germain, il abritera une importante bibliothèque. Deux ans plus tard, en avril 1936, une Polyclinique fonctionnant « sous les auspices de l’Institut » sera fondée par J.Leuba et M.Cénac.

A la veille du second conflit mondial, en 1939, seize ans après sa création, la SPP a doublé son effectif ; elle est composée de vingt quatre membres. Parallèlement à l’établissement et à la diffusion des traductions des plus importants ouvrages de Freud, ces années d’apprentissage vont permettre à ce premier noyau de psychanalystes de recenser minutieusement la terminologie psychanalytique, d’approfondir les concepts et de faire que se développe la clinique psychanalytique ainsi que la psychanalyse appliquée.

Bien plus tard, en 1953, inaugurant le nouvel Institut de Psychanalyse, E.Jones comparait le développement de la Société de Psychanalyse de Paris à celui d’une cure : « elle a été lente, mais elle semble assurée ».

Lorsque le second conflit mondial éclate, l’Institut de psychanalyse est fermé, tous les documents éparpillés. Certains psychanalystes émigrent, tels M.Bonaparte et R.Loewenstein ; les analystes suisses sont repartis à Genève, ou aux U.S.A. tels R. de Saussure qui, comme R.Loewenstein, s’installe à New York ; d’autres ont des activités de résistance, tels S.Nacht, ou militaires tels P.Schiff ; certains continuent l’exercice plus ou moins clandestin de la psychanalyse, tels J.Leuba, G.Parcheminey ou J.Lacan.

Dès la Libération (1945) la SPP se réorganise et le mouvement psychanalytique va prendre son véritable essor. Autour des quatre membres fondateurs, R.Laforgue, M.Bonaparte, G.Parcheminey et A.Hesnard qui ont survécu, se regroupent M.Cénac, Mme O.Codet, F.Dolto, J.Lacan, D.Lagache, J.Leuba, Mme B.Reverchon-Jouve et M.Schlumberger.

Par ailleurs sous l’Occupation des analyses ont pu se poursuivre et une nouvelle génération d’analystes apparaît : M.Benassy, A.Berge, M.Bouvet, R.Diatkine, J.Favez-Boutonnier, P.Mâle, S.Lebovici, F.Pasche, parmi d’autres.

A partir de ce moment, la situation de la psychanalyse change du fait qu’en cette période d’après guerre des candidats, de plus en plus nombreux, se présentent et demandent à être initiés à cette nouvelle discipline qui secoue les modes de pensée psychiatriques et psychologiques. Un Institut de formation devient alors de nouveau nécessaire, de même que l’établissement de critères et de normes concernant la formation et la transmission. Rédigée en grande partie par J.Lacan, une « Doctrine de la Commission de l’Enseignement » de la SPP est publiée en 1949. Elle réaffirme l’appartenance des psychanalystes Français à l’A.P.I.

Dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale certains psychanalystes s’étaient engagés comme militants au Parti Communiste. Mais à cette époque, les milieux marxistes, aussi influents sur les milieux intellectuels que purent être entre les deux guerres les milieux littéraires liés au surréalisme, vont entretenir une relation très ambivalente (faite de fascination et de répulsion) envers la psychanalyse. En cette période de « Guerre Froide » la psychanalyse, dont le renouveau d’intérêt vient en grande partie des États-Unis, est stigmatisée comme « agent corrupteur destiné à anesthésier la lutte des classes » du fait des valeurs « paternalistes », « bourgeoises » et « individualistes » qu’elle est accusée de défendre. Ainsi une violente campagne de dénigrement est-elle orchestrée par le Parti Communiste et inaugurée par la publication d’un manifeste intitulé « Autocritique – La psychanalyse, idéologie réactionnaire » qui paraît dans Nouvelle Critique (n° 7). Il est signé par des psychiatres communistes et quelques psychanalystes membres de la SPP (J. et E. Kestemberg, S.Lebovici et S.A.Shentoub). Ceux-ci ne tarderont pas à désavouer ce texte et à quitter le Parti Communiste où ils militaient depuis l’occupation.

Par ailleurs, dans ces années d’après guerre, le problème concernant la pratique de l’analyse par des non-médecins viendra au devant de la scène à l’occasion du procès intenté à Madame Clark-Williams (psychanalyste américaine travaillant au Centre Claude-Bernard) pour exercice illégal de la médecine, procès qui s’est terminé par un acquittement ayant fait jurisprudence et permettant ainsi aux psychanalystes laïques un exercice professionnel en toute légalité.

3. De la « Scission » aux événements de Mai 1968 (1953 – 1968)

A partir de la reconstitution de l’Institut de Psychanalyse (réouvert en mars 1953 et inauguré en juin 1954), un certain nombre de conflits centrés sur son mode de fonctionnement et les problèmes posés par la formation, surgissent entre trois hommes de la même génération : S.Nacht à qui il est reproché de chercher à exercer un pouvoir « hégémonique », D.Lagache qui se réclame de l’Université et J.Lacan, dont la pratique (notamment en ce qui concerne les séances à « durée variable ») suscite des inquiétudes et des conflits qui se cristallisent autour de sa personne.

L’année 1953 est occupée par l’élaboration des statuts de l’Institut et par les divergences profondes qui se créent autour des projets concernant la formation. Elles aboutissent le 16 juin 1953 à une « scission » due à la démission d’une partie du groupe des analystes formateurs autour de D.Lagache, que viendra rapidement rejoindre J.Lacan.

Ce groupe devient la « Société Française de Psychanalyse » jusqu’à la scission que cette Société connaît à son tour, en 1963, du fait de l’opposition de l’A.P.I. à la personnalité de J.Lacan.

Celui-ci et ses adeptes fondent alors l’« École Freudienne de Paris », tandis que les autres analystes qui désirent rester au sein de l’A.P.I. ne le suivent pas et fondent l’« Association Psychanalytique de France ».

A partir de 1953 / 1954, l’Institut de Psychanalyse, que S.Nacht dirigera jusqu’en 1962, prend de l’ampleur : il devient un lieu d’enseignement, de formation pratique, ainsi qu’un centre de recherches. Il devient aussi une association indépendante de la SPP, mais organiquement liée à elle. Cependant, le « pouvoir » qui était ainsi conféré aux analystes formateurs (didacticiens), regroupés dans la Commission d’Enseignement de l’Institut de Paris, fut à l’origine de nombreux conflits entre les deux associations au cours des trois décennies suivantes.

Dès cette époque un déploiement théorique fécond et très original se fait jour à la suite des travaux, entre autres, de M.Bouvet sur la « relation d’objet », de B.Grunberger sur le « narcissisme » et de F.Pasche dont l’ouvre s’inscrit dans une défense orthodoxe du freudisme. Par ailleurs, la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent, sous l’impulsion de R.Diatkine, de S.Lebovici, d’une part, et de P.Mâle, d’autre part, connaissent un considérable développement. A la même époque, la psychosomatique (à la suite des travaux de P.Marty, qui fonde l’École Psychosomatique de Paris avec C.David, M.Fain et M. de M’Uzan), ainsi que le champ de recherche qui se développe autour des psychoses (P.C.Racamier) sont à l’origine de très nombreuses et fructueuses avancées théorico-cliniques.

4. De 1968 à nos jours

Dès 1959, S.Nacht avait supprimé tout rapport de l’analyste didacticien sur l’évolution du candidat (principe de non intervention et de stricte neutralité de l’analyste dans le cursus du futur analyste – pas de « reporting analyst »).

Cependant la tension entre la Société et l’Institut, qui en était statutairement totalement indépendant, allait aboutir à une crise majeure autour de 1968, crise qui voit s’opposer, sur les problèmes de formation, la nouvelle génération de membres aux membres fondateurs.

Cette question concernant la formation des psychanalystes n’a cessé d’être une source de tensions et d’oppositions au sein de la SPP. Elle n’a cependant pas remis en question l’unité du groupe, qui, depuis un demi-siècle, a su maintenir ouverte une réflexion théorique sur la transmission de la psychanalyse, tout en maîtrisant les différents, parfois vifs, que suscitent ce problème.

Après de nombreuses discussions sur la formation des psychanalystes, la crise se résolut par deux réformes :

a/ – La « présélection » fut supprimée en 1967 : le postulant n’a aucune demande préalable ni démarche à faire auprès de l’Institut avant de commencer son analyse. Quand il présente sa demande de formation à l’Institut, il doit être suffisamment avancé dans sa cure. Le critère essentiel de son admission est son « insight » et sa capacité de parler de ses processus inconscients.

b/ – La distinction entre l’analyse « didactique » et l’analyse thérapeutique fut supprimée en 1969. Toutefois, jusqu’en 1997, en dehors de rares possibilités de candidature de personnes ayant entrepris une analyse avec un membre qui ne soit pas didacticien (examen de cas dits « exceptionnels »), seuls seront acceptés à l’Institut les candidats qui ont fait leur analyse avec des membres titulaires (« Training analysts »). Cette contradiction entre le principe de la suppression de l’analyse didactique et la réalité du maintien des analystes didacticiens va alimenter les conflits internes à la SPP pendant trente ans. Malgré quelques améliorations, la situation administrative restera bloquée jusqu’à la réforme proposée par A.Jeanneau (1986) qui réunit la SPP et ses Instituts (Paris, puis ultérieurement, après sa fondation, Lyon) en une seule et même association : la SPP devient la seule association responsable et inspiratrice de la transmission de la psychanalyse. Elle garantit « l’autonomie de la Commission de l’Enseignement » ; les Instituts sont statutairement définis comme organes d’enseignement et de formation de la SPP

Paradoxalement, la stagnation institutionnelle n’eut aucun effet négatif sur la créativité théorique de la SPP. Au contraire, les années soixante-dix deviennent l’« âge d’or » de la théorie psychanalytique française avec les travaux de nombreux auteurs qui – comme J.Bergeret, D.Braunschweig, J.Chasseguet-Smirgel, C.David, J.L.Donnet, M.Fain, J.Gillibert, A.Green, J.Guillaumin, E.Kestemberg, M. de M’Uzan, J.McDougall, M.Neyraut, C.Parat, C.Stein, S.Viderman, entre autres -, viennent enrichir la littérature analytique, ce qui entraîne un regain d’intérêt et une modification de l’image de la psychanalyse française hors de ses frontières.

La réunification de la SPP et de ses Instituts (Paris et Lyon) a permis à la SPP de multiplier ses ouvertures sur le public en organisant des « Colloques ouverts » – dont le premier fut tenu à l’Unesco, en 1988, sous la présidence d’André Green -, tout en cherchant à assurer son développement dans les régions.

Le problème de l’analyse didactique n’est complètement résolu que depuis 1997 : toute personne analysée par un membre de la SPP, quelle que soit sa catégorie, peut se présenter à l’un des Instituts (Paris ou Lyon).

Tout en ayant la volonté de maintenir ouverte une réflexion théorique affranchie de tout dogmatisme, la SPP a dû affronter ces dernières années les problèmes que pose sa légitimité face au « socius » (nécessité de la création d’une Commission d’Éthique, réflexion sur la pertinence ou non d’un « statut du psychanalyste », problème posé par les remboursements des Caisses d’Assurance Maladie, la question « psychothérapie / psychanalyse », etc.).

Ainsi fait-elle preuve d’une capacité d’évolution et d’une remarquable vitalité, qui donnent à ses membres le sentiment d’appartenir à un groupe demeurant dans la filiation de Freud, ouvert aux développements possibles de sa pensée et capable d’admettre l’affrontement de points de vue divergents dans la tolérance réciproque.
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Bibliographie

– Ilse et Robert Barande (1975), Histoire de la psychanalyse en France, Privat.

– Claude Girard (1989), Histoire de la formation dans la Société Psychanalytique de Paris, Revue Internationale d’Histoire de la Psychanalyse, 2, P.U.F., p.303-382.

– André Green (1988), Vue de la Société Psychanalytique de Paris : une conception de la pratique, Revue française de Psychanalyse, 52, 3, p.569-593.

– Alain de Mijolla (1982), La psychanalyse en France, Histoire de la psychanalyse T.II, Sous la Dir. de R.Jaccard, Hachette, p.9-105

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Sándor Ferenczi, par Thierry Bokanowski

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Contemporain de Sigmund Freud (1856-1939), dont il sut être, de manière successive, le disciple, le patient, l’ami et le confident, Sándor Ferenczi (1873-1933), médecin hongrois installé à Budapest, a non seulement été un analyste prestigieux, mais aussi un des tenants les plus exceptionnels de la doctrine freudienne.

Esprit profondément créatif et original, soucieux à l’extrême de se préserver de tout dogmatisme et de garder ainsi une complète autonomie de pensée, S. Ferenczi a créé une œuvre d’autant plus inspirée qu’elle est animée par un esprit de recherche permanent.

À partir de la première rencontre avec S. Freud, en février 1908, jusqu’en 1933, année de sa mort, le lien extrêmement nourri, tant sur le plan scientifique que sur le plan affectif, qui se développe entre S. Ferenczi et le fondateur de la psychanalyse, marque profondément l’Histoire même du mouvement psychanalytique, ce dont témoigne amplement leur correspondance de mille deux cent cinquante lettres publiées à ce jour.

Ainsi l’œuvre psychanalytique de S. Ferenczi se présente-t-elle comme incontournable, tant par sa richesse conceptuelle que par l’ampleur et la diversité des champs qu’elle explore.

Après avoir publié, en 1909, « Transfert et introjection », article novateur et véritable ‘coup de maître’ qui introduit le concept d’introjection, trois périodes peuvent être distinguées dans l’évolution des idées de S. Ferenczi.

1. Une première période de contribution aux découvertes freudiennes (1908-1914)

Elle s’effectue sous le signe de la découverte de l’inconscient et du fonctionnement psychique au regard de la névrose infantile, des théories sexuelles infantiles, du rêve et de la névrose de transfert. Cette période est aussi celle qui permet à S. Ferenczi d’apporter des pièces maîtresses à l’élaboration de l’édifice freudien : elles concernent, sur le plan théorique, le statut de l’infans, le pulsionnel, la sexualité perverse polymorphe, les théories sexuelles infantiles, le processus primaire et le processus secondaire, le rêve, le refoulement, l’hallucinatoire, le symbolique, le principe de plaisir / déplaisir et le principe de réalité, l’appareil de langage et l’appareil de pensée, le transfert, etc.

Pendant cette période S. Ferenczi propose, en 1910 et sous l’injonction de S. Freud, la création de l’Association psychanalytique internationale, dont C.G. Jung devient le premier président. De même il participe à la fondation avec d’autres collègues hongrois, en 1913, de l’Association psychanalytique hongroise.

2. Une seconde période de déploiement de la pensée et de l’œuvre (1914-1925)

Cette période voit Ferenczi dans la pleine maturité de ses dons cliniques. De nombreux et très brillants textes, souvent courts, présentés sous forme d’apostilles ou de brèves vignettes théorico-cliniques, en portent la marque. Mais cette période voit surtout S.Ferenczi développer un intérêt grandissant pour la technique psychanalytique.

Elle est, entre autres, marquée par un essai écrit en commun avec Otto Rank, Perspective de la psychanalyse (1924), essai qui porte sur les relations de la technique analytique avec la théorie analytique et qui témoigne du questionnement permanent de S. Ferenczi concernant leurs effets sur la cure psychanalytique. Ces interrogations préfigurent aussi celles à venir dans les dernières années de sa vie et qui concernent les difficultés, comme les impasses psychiques, rencontrées lors des cures des conjonctures complexes.

Cette période est surtout marquée par la publication de Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle (1924). Cette « fiction ‘bioanalytique’ » est la grande œuvre de Ferenczi ; elle porte pleinement l’empreinte de son originalité et signe un tournant dans l’évolution de sa pensée.

3. Une troisième période de remises en question et d’avancées de nouveaux concepts (1926-1933)

Cette période est caractérisée par la mise en perspective de nouvelles orientations et de nouvelles propositions techniques (« l’élasticité technique » et de la « néocatharsis ») qui vont dans le sens d’une « écoute de la régression » et de l’utilisation du contre-transfert comme outil.

Ces nouvelles propositions techniques conduisent S. Ferenczi à une révision théorique, ainsi qu’à d’importantes avancées conceptuelles, concernant pour l’essentiel la clinique et la théorie du traumatisme psychique (le « traumatique » et le « trauma »).

Elles sont à l’origine des propositions théoriques qui situent, sans conteste, l’apport et l’héritage de S. Ferenczi du côté de la modernité, du seul fait qu’elles explorent les catégories psychiques pour lesquelles l’essentiel de la question ne relève pas tant du destin naturel de la libido que de celui des états extrêmes de douleur psychique qui peuvent évoluer jusqu’à « l’agonie » de la vie psychique (voir, « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant Le langage de la tendresse et de la passion » (1932), Journal Clinique (janvier – octobre 1932) (1932). Malgré le fait que les innovations techniques, ainsi que les conceptions théoriques qui en découlent, aient pu être à l’origine de certaines dissensions avec S. Freud (entre 1929 et 1933), il apparaît néanmoins que ces avancées inaugurent un tournant dans la conception même du traitement psychanalytique, dans la mesure où, questionné par « limites de l’analyse » comme par les « limites de l’analysable », S. Ferenczi ouvre les premières voies de la psychanalyse dite « d’aujourd’hui ».

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Béla Grunberger, par Pierre Dessuant

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Béla Grunberger est né le 22 février 1903 à Nagyvárad dans une Transylvanie encore hongroise. Il est mort à Paris dans la nuit du 25 au 26 février 2005 après avoir vécu 102 ans. Il a traversé le vingtième siècle ; il a connu deux guerres mondiales ; il a séjourné dans différents pays d’Europe secoués par les crises politico-économiques, ravagés par les dictateurs et les guerres ; très tôt il a été confronté à l’antisémitisme ; il a pu échapper aux persécutions nazies mais sa famille a été déportée et assassinée à Auschwitz, d’où seuls son frère et sa sœur ont survécu ; il a tenté différentes études universitaires en Allemagne et en Suisse avant de se lancer dans de rocambolesques études médicales à Grenoble pendant l’Occupation, dans une clandestinité dangereuse et précaire. Auparavant – menacé d’expulsion en tant qu’étranger, alors qu’il y vivait depuis 1927 – il avait dû quitter Genève où il travaillait dans la publicité. Il franchit la frontière franco-suisse deux jours avant la déclaration de la guerre. L’armée française, dans laquelle il avait tenté de s’engager, ne voulut pas de lui pour des raisons obscures.

Pendant la grande débâcle de juin 1940, il fit le projet de s’embarquer pour l’Angleterre et traversa la France d’est en ouest. Il fut arrêté dans les Pyrénées Atlantiques et, soupçonné d’être un espion étranger, il fut interné par les autorités françaises dans un camp à Oloron, d’où il réussit à s’échapper. Les Allemands avaient déjà atteint Bordeaux. Il rejoignit Grenoble, ville alors occupée par l’armée italienne. La véritable et périlleuse clandestinité dans le Dauphiné commença pour lui en été 1943, lorsque l’occupation allemande succéda à celle des Italiens. Il devait constamment changer de lieux et de refuges, vivant la plupart du temps dans des ruines isolées, exposées aux intempéries, souvent aidé par la Résistance locale à qui il rendait quelquefois service en transportant des armes. Il continuait cependant d’étudier de façon acrobatique.

En 1946, son doctorat en médecine en poche, il « monte » à Paris. A la fin de la guerre, en 1945, il avait pu obtenir la naturalisation française grâce à l’intervention d’Edouard Herriot, alors maire de Lyon. Il a 43 ans quand il commence son analyse avec Sacha Nacht. Durant sa période allemande de 1920 à 1927, découragé de ne pouvoir intégrer en tant qu’étranger, et de surcroît juif une Faculté d’accueil, il passait son temps dans les bibliothèques. Dans l’une d’elles, à Iena, il s’était familiarisé avec la lecture psychanalytique : Jung d’abord, puis Freud avec L’Interprétation des rêves et Totem et tabou. Il est probable que plus ou moins consciemment il élaborait déjà un projet analytique. Arrivé à Zurich, première ville suisse où il séjourna quelques temps, il alla même trouver Bleuler, le « spécialiste » de la schizophrénie et de l’ambivalence, pour lui demander son avis quant à une analyse personnelle. Le « maître » se contenta de lui dire qu’il n’en avait pas besoin et que « ce désir lui passera » ! Alors peut être renforcé dans de banales résistances, Grunberger mit son projet en latence. Mais il ne l’abandonna pas, en témoigne sa décision de s’inscrire à l’Ecole de Médecine de Grenoble malgré une conjoncture des plus défavorable et son peu de goût pour l’exercice de la médecine. Plus tard, quand il fut analyste, il milita pour l’admission au cursus des non-médecins.

Il reste quatre ans sur le divan de Sacha Nacht. Très rapidement ses qualités de clinicien et de théoricien lui valent d’être élu membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris en 1953. Il est chargé d’enseignement à l’Institut de Psychanalyse récemment créé par Nacht. Il organise et anime le premier séminaire consacré en France à l’œuvre de son compatriote S. Ferenczi ainsi qu’à celle de Mélanie Klein et de Karl Abraham. Il participe activement à la réorganisation de la psychanalyse en Allemagne ; il est l’un des fondateurs de l’Institut S. FREUD de Francfort. Il parraine entre autres le Centre psychanalytique de Bologne en Italie. Il est sollicité par de nombreuses sociétés pour présenter ses travaux, notamment à Berlin, Hambourg, Munich, Lugano, Venise, Milan, Bologne, Rome, Palerme, Madrid, Santander…

Bien que s’inscrivant dans l’héritage freudien, Béla Grunberger fut très tôt dans sa longue carrière un psychanalyste « à part », hors des modes et de certains conformismes analytiques. Il occupe ainsi une place particulière dans l’histoire de la psychanalyse d’après guerre. Sa pensée originale et indépendante n’a pas manqué de susciter critiques et polémiques, elle a souvent bousculé nombre d’idées reçues, y compris certaines du père fondateur, en premier lieu bien sûr celles qui concernent le narcissisme. Il fit scandale pour certains analystes, avec son fameux rapport sur « la situation analytique et le processus de guérison » présenté au Congrès de Psychanalyse de langues romanes en novembre 1956. Il était à l’époque nettement à contre courant du psychanalytiquement correct. A l’inverse de ce qui était admis à propos du narcissisme considéré comme un obstacle au bon déroulement de la cure, Grunberger voit dans celui-ci le primum movens du processus. La situation analytique induit la régression narcissique nécessaire à l’installation du processus. En faisant du narcissisme le moteur et non le frein de la cure, Grunberger crée ainsi une nette rupture épistémologique. Au lieu d’alimenter les résistances, le narcissisme est au contraire le facteur « énergétique » essentiel du processus, d’où l’intérêt de ne pas le frustrer, à l’inverse du facteur pulsionnel.

C’est donc à partir de l’étude clinique de la situation analytique sous un autre point de vue (selon une démarche scientifique à la fois inductive et déductive) que Béla Grunberger élabora sa théorie fondamentale de la dialectique narcissisme-pulsion avec ses fécondes implications techniques.

Sous l’éclairage du narcissisme, Grunberger réexamine la plupart des grands concepts psychanalytiques : pour ne citer qu’eux, le masochisme, la relation d’objet orale, anale, l’instinct de vie et de mort… et surtout l’Œdipe.

Bien qu’il eût postulé l’origine fœtale du narcissisme, Freud l’inscrivait dans le cadre de sa théorie des pulsions. Grunberger en revanche, conférant au narcissisme un statut « autonome », propose comme une exigence conceptuelle de le situer hors du corpus de la théorie pulsionnelle, le rôle du narcissisme n’étant pas de décharger une tension mais de tendre à maintenir un état élationnel a-conflictuel et a-pulsionnel. Le narcissisme accompagne l’être humain du commencement à la fin de sa vie. Il est inaltérable dans son essence, car les compromis qu’il accepte avec le Moi sont superficiels et partiels, ne touchant pas à son intégrité. Il survit dans ses différentes modalités malgré son égotisation, c’est donc, comme le propose Grunberger, une « instance » au même titre que le Ça, le Moi et le Surmoi.

L’origine du narcissisme est foetale, biologique. Grunberger appelle « narcissisme pur » la trace persistante d’une certaine coenesthésie prénatale que le fœtus, faute d’un appareil psychique adéquat, n’a pu ni représenter ni mentaliser. Le fœtus, parasite parfait, ne connaît ni désirs, ni besoins, la mère se chargeant de son métabolisme. Les perturbations n’apparaîtront qu’après la naissance avec l’émergence des composantes pulsionnelles prégénitales et l’imposition de la réalité. Le fœtus confondu avec son univers utérin vit dans l’autarcie tel Dieu, à l’abri des désagréments de la conflictualité et plus tard, au cours de la vie post-natale, c’est ce narcissisme pur qui sera projeté sur une figure divine. Les indices de « l’enregistrement » sans souvenir de l’état élationnel prénatal sont perceptibles dans différentes productions humaines (religions, mythes, folklores, contes…) qui traduisent la nostalgie du paradis perdu dont la quête constitue en effet le problème humain essentiel.

La frustration du narcissisme inverse sa polarité positive. L’élation fait place à l’agressivité dont le prototype archaïque est l’oralité parasitaire du fœtus inhérente à son métabolisme. Cette agressivité archaïque est réactivée par le traumatisme de la naissance, première frustration d’une série qui jalonnera toute la vie de l’individu. La naissance correspond à une castration du narcissisme. Au début de la vie post-natale, il incombe à la mère qui constitue avec son nouveau-né une « monade » de prolonger, autant que faire se peut, dans une relation narcissique orale fusionnelle, la félicité prénatale. Le destin logique de la monade est de se dissoudre et de permettre à l’enfant d’accéder peu à peu à la relation d’objet. Tout au long du processus maturatif il devra, dans le meilleur des cas, effectuer au sein du Moi, l’intégration et la synthèse des régimes narcissique et pulsionnel, faute de quoi ces derniers risqueraient d’évoluer parallèlement donnant lieu à un Moi bipolaire clivé.

Au cours de son développement psychosexuel il arrive un moment où confronté à la réalité de son inadéquation et de son infériorité vis-à-vis de l’objet de son choix libidinal, rouvrant ainsi une fois de plus sa blessure narcissique, l’enfant aborde l’Œdipe. L’Œdipe est une étape fondamentale et programmée du processus maturatif. Il permet l’instauration du Surmoi et, selon Grunberger, sauvegarde le narcissisme de l’enfant en lui proposant opportunément un interdit à la place d’une incapacité intrinsèque. L’interdit avec la culpabilité qui l’accompagne lui épargne la honte et l’humiliation de l’impuissance. La résolution du conflit oedipien lui permet de s’inscrire dans une lignée et de reconnaître la différence des générations.

La solution oedipienne s’oppose dialectiquement à la solution narcissique, laquelle se traduit, entre autres, par un « évitement de l’Œdipe ». La contestation adolescente exprime en général cet évitement du conflit oedipien et de ses dérivés : sens de la réalité, de la morale, de la Loi, de la différence des générations… Cet évitement trouve à s’exprimer de façon ad hoc dans les groupes narcissiques où le narcissisme de chacun se réfléchit dans celui des autres. La contestation peut alors s’organiser collectivement, et à la rigueur ne pas concerner que les seuls adolescents. Pour Béla Grunberger qui écrivit « à chaud » avec Janine Chasseguet-Smirgel un livre sur les événements de mai 1968 (L’Univers contestationnaire, nouvellement réédité aux Editions in Press). La contestation estudiantine de cette époque illustre bien l’évitement oedipien. Une révolution vraie ne se fonde pas sur un refus de la réalité. Mais ceci est une autre histoire qui déborde du cadre strictement analytique.

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Quelques éléments de bibliographie sur l’histoire de la psychanalyse en France

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Sigmund Freud et Romain Rolland : correspondance 1923-1936 : de la sensation océanique au “Trouble du souvenir sur l’Acropole” (1993), Henri et Madeleine Vermorel,PUF,p657

À propos d’un éventuel statut du Psychanalyste, Bulletin de la société Psychanalytique de Paris, Décembre 1989, 16, 121 p.

Accerboni Anna Maria et coll., La donna e la psicoanalisi, Ricordo di Marie Bonaparte, Trieste, Biblioteca Cominiana, 1989, 164 p.

Barande Robert (1989), Parcours d’un psychanalyste, Paris, Pro-Edi, 768 p.

Battisti Gianfranco & Casa Gabriella, Atti del Congresso del Quindicennale “Trieste e la Francia”, Trieste, Edizioni “Italo Svevo”, 1986, 179 p.

Bertin Célia (1989), Die letzte Bonaparte, Kore, 462 p.

Boulanger J.B. (Août 1983),Dissidences, sécessions et défections dans “l’histoire du mouvement psychanalytique”, Union médicale du Canada, 112, 8, 3 p.

Bourgeron J.P., Brécourt-Villars C., Une amitié méconnue : Sigmund Freud et Yvette Guilbert, 3 p.

Chasseget-Smirgel Janine (1981), Une première introducttion de la psychanalyse en France et sa “difficulté”, Revue Française de Psychanalyse, pp. 1383-1387

Chertok Léon (1983),A l’occasion d’un centenaire Charcot, l’hystérie et l’hypnose, Perspectives Psychiatriques, II, 91, pp. 1-8

Chertok Léon (Décembre 1982),Un siècle de psychothérapie (1882-1982), Psychiatrie Française, 5, pp. 13-28

David Michel (1973),Jung e la cultura francese, Istituto della Enciclopedia Italiana, 74, pp. 209-233

Duhamel Pascale (12 octobre 1988), Eugenie Sokolnicka – (1884-1934) entre l’oubli et le tragique, coll. “Mémoire pour le certificat d’études spéciales de Psychiatrie”, dir. par P. Geissmann et al, Bordeaux, Université de Bordeaux II, 148 p.

Elrod Norman, Sigmund Freud und die Franzosische Revolution, Althea, 1989, 135 p.

Enriquez Micheline (Automne 1979),On forme un analyste, Regards sur la psychanalyse en France – Nouvelle Revue de Psychanalyse, pp. 261-286

Fisher David James (1976),Sigmund Freud and Romain Rolland : The Terrestrial Animal and His Great Oceanic Friend, American Imago, 33, 1, pp. 1-59

Francioni Mario,La psicopatologia fenomenologica di Eugène Minkowski, 16 p.

Gauchet Marcel et Swain Gladys (1986),Du traitement moral aux psychothérapies, Confrontations Psychiatriques, 26, pp. 19-40

Hesnard-Félix Edith (1983), Thèse de doctorat en philosophie : Le docteur A. Hesnard et la naissance de la Psychanalyse en France (1912-1926), 261 p.

Jaccard R. et coll., Histoire de la Psychanalyse, tomes I et II, Paris, Hachette, 1982, Nle éd. “Livre de Poche”, 1985

Janet P., La psychoanalyse, Journal de Psychologie normale et pathologique, n° ll, p. 119.

Mijolla Alain de (1982), La psychanalyse en France (1893-1965), in: Histoire de la Psychanalyse, dir. R. Jaccard, tome II, Paris, Hachette, p. 9-105. Nouvelle édition en “Livre de Poche”, 1985.
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Mijolla Alain de (1988), Les lettres de Jean-Martin Charcot à Sigmund Freud (1886-1893). Le crépuscule d’un dieu, Rev. franç. Psychanal., 3, 1988, pp. 703-725.

Mijolla Alain de (1989), Freud, la psychanalyse et la vie culturelle française, conférence prononcée à Bologne, le 12 mai 1989 (traduction en italien in Freud e la ricerca Psicologica, Il Mulino ed., en cours d’impression), inédite en français

Mijolla Alain de (1989), L’accueil de la psychanalyse en France avant 1914, communication inédite, Bruxelles, 18 septembre 1992

Mijolla Alain de (1984), Quelques avatars de la psychanalyse en France. Lecture du Disque Vert (juin 1924), L’Evolution Psychiatrique, 49, 3, 1984, pp. 773-795.

Mijolla Alain de (1988), Quelques aperçus sur le rôle de la princesse Marie Bonaparte dans la création de la Société Psychanalytique de Paris, Rev. franç. Psychanal., 5, 1988, pp. 1197-1214.
Alcune considerazioni sul ruolo della Principessa Marie Bonaparte nelle creazione della Societa Psicanalitica di Parigi, in La donna e la Psicoanalisi, Ricordo di Marie Bonaparte, Trieste, Biblioteca Comidiana, 1989, pp. 35-51.

Mijolla Alain de (1990), Le Congrès des Psychanalystes de Langue française des Pays romans. Quelques éléments d’histoire, Revue Française de Psychanalyse, 1, 1991, pp.7-36.

Mijolla Alain de (1996), Quelques notes sur l’histoire du Séminaire de Perfectionnement de l’Institut de Psychanalyse de Paris, in Les débuts infinis et indéfinis de la cure, XXXVIIIème Séminaire de Perfectionnement, 27-28 janvier 1996, Paris, Ed. SPP-IP, p.7-14.

Mijolla Alain de (1991), L’édition en français des oeuvres de Freud avant 1940. Autour de quelques documents nouveaux, Revue internationale d’Histoire de la Psychanalyse, 4, 1991, p. 209-270.

Mijolla Alain de (1991), Freud en français jusqu’en 1940, Revue internationale d’Histoire de la Psychanalyse, 4, 1991, pp. 283-289.

Mijolla Alain de (1988), La psychanalyse et les psychanalystes en France entre 1939 et 1945, Rev. Int. Hist. Psychanal., 1988, 1, p. 167-223.
A psicanálise e os psicanalistas na França entre 1939 e 1945, Revista internacional da História da Psicanálise, 1988, 1, Rio de Janeiro, Imago Editora, p. 147-198.

Mijolla Alain de (1995), Les scissions dans le mouvement psychanalytique français de 1953 à 1964, Topique, 57, 1995, p. 271-290.
Die Spaltungen in der psychoanalytischen Bewegung Frankreichs von 1953 bis 1964, in Spaltungen in der Geschichte der Psychoanalyse, Tübingen, Ed. Diskord, 1995, p. 168-191.
Scissions in the French psychoanalytic movement from 1953 to 1964, à paraître dans le livre d’hommages à Pearl King.

Mijolla Alain de (1996), La scission de la Société Psychanalytique de Paris en 1953, quelques notes pour un rappel historique, Cliniques méditerranéennes, 1996, 49-50, p. 9-30.

Oliner Marion Michel, Ph D. (1988), Cultivating Freud’s Garden in France, New Jersey, Jason Aronson Inc., 322 p.

Perron Roger (1988), Histoire de la psychanalyse, coll. “Que sais-je?”, Paris, PUF, 121 p.

Prévost Claude-M. (1988), La psychologie clinique, coll. “Que sais-je?”, Paris, PUF, 125 p.

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Accueil de la psychanalyse avant 1914

Je me couchai sur un divan
et me mis à raconter ma vie,
ce que je croyais être ma vie.
Ma vie, qu’est-ce que j’en connaissais ?

Raymond Queneau, Chêne et Chien

Nul doute que l’histoire du mouvement psychanalytique en France ne se fût écoulée beaucoup plus fluidement si le professeur Sigmund Freud n’avait pas existé !De la psychanalyse, il était à la rigueur possible de s’accommoder, mais de lui et de ses écrits… Entendons bien : sous le mot de “psycho-analyse”, puis de “psychanalyse”, on a pu, on peut encore – on ne s’en est jamais privé -, présenter presque n’importe quoi, tandis que l’oeuvre de ce diable d’homme persiste avec ses exigences et continue de bousculer les compromis conjoncturels. Malgré quatre-vingts ans de ruses nationales aux formes les plus diverses, le problème reste entier : comment s’en débarrasser ?

Qu’on n’en souffle mot durant presque un quart de siècle, qu’on la traduise au compte-gouttes et souvent fort approximativement, qu’on la pré-digère aux enzymes français dans des traités philosophiques, des manuels médicaux, des cours universitaires ou entre deux spots publicitaires radiophoniques, qu’on s’en proclame le porte-parole pour mieux la lui couper, tout, ou quasiment, semble avoir été tenté et continue de l’être afin que la dangereuse “doctrine freudique” demeure la propriété secrète de quelques rares initiés polyglottes, amoureux du passé. A quoi bon lire Freud, d’ailleurs ? Avec régularité, depuis cinquante ans, l’annonce solennelle est faite que la mode en est définitivement révolue et que cette fois-ci, la guenon, la poison, la psychanalyse est morte…

“Dogmatisme teuton”, “pansexualisme”, “irrationnalisme”, il y avait dès le début de quoi choquer la délicatesse des Français si cartésiens. Et que dire de la prétention de l’étranger à juger de l’usage national que l’on entendait faire de la “méthode psychanalytique” et du “freudisme”? Allait-on accepter de se mettre à la botte de Vienne ou d’un quelconque “machin” international ?

Toutes ces années d’assauts, de maquillages, de résistance bien française, est-il imaginable d’en rendre compte en si peu de place, même en arrêtant cet abord historique à distance d’une actualité trop prégnante, même en s’en tenant à une approche résolument événementielle, aux dépens des développements théoriques et cliniques que la psychanalyse a su inspirer aux Français? Aux dépens des passions qu’elle a su éveiller chez plus d’un, des sacrifices et du travail qu’elle a coûtés, des sarcasmes qu’elle a fait subir à ceux qui l’ont aimée ?

“Au nom de Freud”, “après Freud”, “à partir de Freud”, “retour à Freud”, les slogans n’ont jamais manqué. Mais l’homme et ses livres ont résisté, contre vents et marées, tout comme sa psychanalyse qui a toujours su trouver quelque abri où préserver sa flamme. Et pourtant, dès le début… Professeur, boche, juif et libidineux, aucun repoussoir ne manquait à Sigmund Freud en ces premières années du XXè siècle où l’affaire Dreyfus, cancer traînant de 1894 à 1906, la revanche à prendre sur Sedan, les conventions libertines du vaudeville alliées aux plaisirs du Pétomane, le poids d’une orgueilleuse tradition médico-hospitalière, enfin, caparaçonnaient les beaux esprits français de certitudes aussi méprisantes que foncièrement xénophobes.

Lui-même, c’est d’un oeil inquiet, curieux et plutôt critique qu’il avait lorgné Parisiens et Parisiennes durant son stage de travail à l’hôpital de la Salpêtrière, d’octobre 1885 à février 1886. Seul le Pr Jean-Martin Charcot (1825-1893) avait trouvé grâce aux yeux du jeune chercheur de trente ans, un peu gauche, au fort accent tudesque, qui rêvait de l’égaler un jour. Seul Charcot, avec ses grandes exhibitions d’hystériques et son assurance scientifique, avait su bouleverser sa vie en lui révélant “qu’il faut s’adresser à la psychologie pour l’explication de la névrose”. Cette remarque magique avait enfin permis à l’étudiant pauvre de conjoindre les tendances contradictoires à la spéculation philosophique et à l’observation expérimentale que n’avait pas encore unifiées son vif tempérament de conquistador.

En 1896, dix ans après avoir quitté Paris, dans un article écrit en français et publié dans la déjà célèbre Revue neurologique, “L’hérédité et l’étiologie des névroses”, Freud va offrir en cadeau à la France la première apparition publique d’un terme dont nul alors, pas même lui, n’imagine le destin : la “psycho-analyse, procédé explorateur de J. Breuer”. Trois autres articles de lui paraîtront en français, rapidement mentionnés dans quelques comptes rendus.

Rien de plus, ou presque, mais rien de moins. La France, en ces moments originaires, se situe sur la même ligne de départ que les nations voisines. On y parle un peu de Freud, au Congrès des Médecins aliénistes et neurologistes de Grenoble, en 1902, par exemple; Théodore Flournoy, le psychiatre genevois renommé, rédige une note en 1903 sur L’interprétation des rêves; on cite La Psychopathologie de la vie quotidienne; mais il serait fallacieux de multiplier des références bibliographiques qui risqueraient de faire illusion par leur nombre. Celui-ci n’a d’égal que le peu d’audience de ces textes, leur faible répercussion et leur manque d’intérêt.

L’Hexagone classe Freud dans ses fiches bibliographiques mais ne s’enthousiasme pas. A part de rares Viennois, dès 1902, il en est de même un peu partout,jusqu’en 1907 où commencent à se présenter au Berggasse 19 : Max Eitingon, puis Karl Abraham, de Berlin, Carl Gustav Jung et Ludwig Binswanger de Zurich, Sándor Ferenczi de Budapest, Abraham A. Brill et Ernest Jones venus d’Amérique.

Alors seulement le fossé se creuse entre la France et ses voisins. Le mystère n’est pas tant que la société française dans son ensemble ait alors ignoré Freud mais qu’il n’y ait pas eu un seul individu pour se dire : ce que raconte cet homme, à Vienne, est fou mais passionnant, allons-y voir de plus près! A l’inverse des autres pays, tout au contraire, ce sera un jour la société française, ou plutôt parisienne, entraînée par ces artistes qui, de tout temps, ont lancé en France modes éphémères et révolutions profondes, qui imposera la psychanalyse. Mais il ne s’y sera trouvé aucun véritable “pionnier”.

Et pour l’heure, c’est le silence. Les Suisses romands, mobilisés par leur bilinguisme et l’agitation qui règne à Zurich autour de Jung, effectuent les premières tentatives d’information en langue française. Alphonse Maeder, en 1907, initie les lecteurs des Archives de psychologie de la Suisse romande à l’interprétation des rêves, puis aux subtilités des actes manqués. Cela n’est pas sans conséquences. Transmise par les écrits de psychologues, la psychanalyse va essentiellement se faire connaître comme méthode complémentaire d’exploration clinique. On ne la prendra souvent en considération qu’en raison du sérieux scientifique et expérimental qui semble s’attacher à la pratique des “mots inducteurs” vantée par Jung et ses élèves : un mot est prononcé, auquel le malade doit associer les termes qui lui viennent à l’esprit, l’opérateur chronomètre et, si le temps est trop long, on diagnostique “un complexe” à interpréter et à traiter. Freud aura beau répéter que ce procédé est contraire aux “associations libres” et à la technique psychanalytique, rien n’y fait.

Aux yeux de beaucoup de Français, et pour de nombreuses années, ce qu’il y a finalement de moins mauvais dans le freudisme, c’est Jung! Quant au reste, il leur semble qu’un psychologue autrement sérieux a déjà tout dit : le professeur Pierre Janet (1859-1947), autre élève de Charcot, titulaire d’une chaire de Psychologie au Collège de France. Une querelle de priorité l’oppose à Freud car il estime avoir, avant celui-ci, découvert l’action pathogène des souvenirs oubliés et la nécessité de les faire retrouver aux malades en les mettant en état de somnambulisme. Même si les recherches de Josef Breuer et de Freud ont été antérieures, puis parallèles aux siennes, Janet ne veut pas en démordre. Pas plus qu’il ne semble tenir compte de l’évolution des idées de Freud depuis les Etudes sur l’hystérie datées de 1895. Il ignore ou feint d’ignorer la dynamique du refoulement, la découverte du fantasme, la description des conflits psychiques, toutes notions absentes de ses propres théories, et nombre de critiques français lui emboîteront le pas. Comme ils emploieront à sa suite le terme de “subconscient” que Freud n’a jamais utilisé.

Lorsque Jung, alors tout récent adepte freudien, part pour Paris en juin 1907 et projette d’y rencontrer Janet, Freud l’avertit : “L’obstacle, chez les Français, est sans doute essentiellement de nature nationale; l’importation vers la France a toujours comporté des difficultés. Janet est une fine intelligence, mais il est parti sans la sexualité et ne peut à présent plus avancer.” La sexualité, lors du Congrès de Psychiatrie, de Psychologie et d’Assistance aux aliénés, qui se déroule à Amsterdam en septembre, Janet en fera précisément reproche aux freudiens dans un discours dont l’ironie suffisante ne masque pas sa méconnaissance absolue des théories qu’il prétend discuter.

Pas le moindre Français au Ier Congrès international de Psychanalyse de Salzbourg, en avril 1908, ni même à celui de Nuremberg qui verra naître l’Association psychanalytique internationale (I.P.V.), en 1910. Il faut attendre le mois de décembre de cette année pour que Freud puisse enfin se réjouir : “J’ai reçu une première lettre venant de France d’un certain Dr Morichau-Beauchant, professeur de médecine à Poitiers, qui lit, travaille et est convaincu.” Un an plus tard, le 14 novembre 1911, dans La Gazette des hôpitaux civils et militaires, paraît ce que Freud, Jones, Ferenczi et Abraham saluent comme “le premier article de psychanalyse écrit en France”, intitulé : “Le “rapport affectif” dans la cure des psychonévroses”. On doit se rappeler que le mot “rapport” désigne alors traditionnellement la relation créée entre hypnotiseur et hypnotisé, ce qui explique son emploi pour traduire Übertragung, ultérieurement rendu par “transfert”. Ce parfum d’hypnose, avec ce qu’il comporte de charlatanisme et de ridicule pour des Français qui ont fait tomber Charcot de son piédestal dès 1893, imprégnera longtemps et défavorablement l’image qu’ils se font de la psychanalyse.

Deux autres articles de Morichau-Beauchant suivront, mais ce premier adepte se ralliera bientôt, avec Alphonse Maeder, au clan de Jung. Celui-ci s’éloigne de Freud vers la fin de 1913 pour s’en séparer définitivement en juillet 1914.

Le champ reste libre pour des critiques et des attaques qui se multiplient, surtout dirigées contre le “pansexualisme”, comme on va si longtemps le répéter, des théories psychanalytiques. “Sans doute, – écrit P.-L. Ladame dans L’Encéphale, une revue neurologique très prisée -, la réputation de Freud lui amène surtout des malades de ce genre. Ceux qui vont le consulter savent d’avance quelle sorte de questions le professeur va leur poser […]. A force de déformer les observations, on en arrive à ne voir dans l’innocent bébé qu’un monstre moral, “polymorphe pervers” suivant les termes de Freud […]. On se trompe grossièrement si l’on croit prévenir et guérir les névroses par la pratique purement animale de l’accouplement. Les fonctions sexuelles de l’Homme n’ont leur complète satisfaction que par la fondation de la famille.”

Marie Bonaparte et la création de la SPP

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Mais l’histoire bouge. En avril 1925, René Laforgue a passé une soirée avec Otto Rank chez une certaine princesse Georges de Grèce et lui a fortement conseillé de suivre une analyse chez Freud, ce qu’elle va entreprendre à l’automne. Lors du Congrès international de Psychanalyse, au mois de septembre suivant, où il établit des contacts en vue d’être élu membre de la Société psychanalytique de Vienne, il rencontre un collègue d’origine polonaise qui souhaite, après des études de médecine à Zurich, s’installer à Paris. Il se nomme Rudolf M. Loewenstein (1898-1976), parle couramment le français et a été analysé à Berlin par Hanns Sachs et non par Freud comme le propagera en France une légende qui inscrit ainsi faussement dans la plus prestigieuse filiation analytique ses futurs analysés : Lacan, Lagache, Nacht, sans parler d’Adrien Borel, d’Henry Codet, de Georges Parcheminey, de Michel Cénac, de John Leuba ou de Pierre Mâle…

Dès son arrivée à Paris – favorisée par la princesse avec qui il sera très lié -, il entreprend en effet les analyses didactiques des futurs fondateurs de la Société psychanalytique de Paris. Comme il en témoignera un jour : “Il faut se rendre compte que la tâche parmi les membres de ce petit groupe très étroit était une chose extrêmement difficile. A l’ambivalence vis-à-vis de l’analyse s’attachait la xénophobie, l’antisémitisme, ainsi que parfois un chauvinisme prononcé chez certains. Quand on s’est mis à se méfier de moi un peu moins, un ami me dit qu’on m’avait appelé, au début, ” l’oeil de Moscou “.” “Moscou”, un peu inquiet de l’esprit frondeur des Français, se rassure toutefois en constatant les progrès de l’analyse de la princesse qui “deviendra à coup sûr une collaboratrice zélée”.

Marie Bonaparte (1882-1962) revient à Paris en mars 1926, auréolée pour toujours de se trouver la seule à jamais à avoir été analysée par Freud (Raymond de Saussure, s’il participe de près à cette époque aux travaux du groupe, demeure essentiellement genevois; quant à Sacha Nacht, son passage en 1936 sur le divan de Freud, entre l’analyse avec Loewenstein et “une tranche” avec Heinz Hartmann, semble s’être borné à un constat d’incompatibilité d’humeur). La princesse a surtout tissé avec lui des liens d’estime, puis de chaude amitié dont les grands moments seront l’acquisition de sa correspondance avec Wilhelm Fliess et surtout l’obtention, en 1938, grâce à l’aide de l’ambassadeur américain W.C. Bullit, de son visa de sortie hors d’une Autriche envahie par les nazis.

C’est quelqu’un sur qui l’on peut compter, Freud l’a vite compris, outre le fait que son rang, ses relations et sa fortune procurent à la “Cause” une aide précieuse. Son enthousiasme pour l’analyse et son attachement à la personne de Freud changent singulièrement celui-ci des dédains et des chipotages des spécialistes du “génie latin”. Elle va se faire la propagatrice de ses écrits en en multipliant les traductions, après Blanche Reverchon-Jouve et Simon Jankélévitch surtout, qui depuis 192l a traduit pour les éditions suisses Payot quelques-uns de ses ouvrages importants.

Il y a sans doute quelque injustice à privilégier dans son oeuvre personnelle ce modeste rôle de traductrice, mais le regard de l’histoire, avec le recul du temps, est parfois cruel : si l’on évoque encore ses livres sur E. Allan Poe (1933) ou ce Topsy (1936) que Freud voulut lui-même traduire en allemand, on ne se réfère plus guère à ses travaux, pourtant fournis. N’en est-il pas d’ailleurs de même pour la masse considérable de livres et d’articles publiés par les psychanalystes français entre 1925 et 1940 ? Alors que Freud élabore les contributions essentielles qui caractérisent la dernière période de sa vie, René Laforgue, Angelo Hesnard, Edouard Pichon et René Allendy, pourtant d’une productivité scripturale considérable, ne vont guère laisser de traces. Peut-être ne s’agit-il là que d’un “purgatoire” lié aux effets de mode. Peut-être aussi y a-t-il trop de moralisme et de concessions au goût de l’époque, trop d'”application” et pas assez d’inventivité dans ces concepts français que l’oubli engloutira : la scotomisation, l’oblativité, la schizonoïa, etc.

Quant à Marie Bonaparte, le fait qu’elle ne soit pas médecin et n’ait pas la possibilité de publier des “cas cliniques” l’incite à ce travail de traduction. Sa “laïcité” aura bientôt d’autres répercussions tout aussi importantes. A Vienne, elle a suivi le procès fait à Theodor Reik pour exercice illégal de la médecine et lu ce que Freud a écrit en faveur de l’analyse par les non-médecins. Elle a besoin d’une caution professionnelle pour pouvoir exercer la psychanalyse sans danger et sait que le groupe de l’Evolution psychiatrique lui restera fermé, l’exemple d’Eugénie Sokolnicka ayant clairement montré l’hostilité foncière du milieu médical français.

Comment faire pour qu’elle puisse se trouver “à égalité”, elle qui est devenue la représentante officieuse de Freud, son “héraut”, avec ses collègues médecins ? Qu’agencer, pense sans doute Freud de son côté, pour que ces psychiatres trop peu psychanalystes se trouvent solidement encadrés sur le plan doctrinal, soumis aux us et coutumes de la communauté psychanalytique internationale ?

“Le 4 novembre 1926, S.A.R. Madame la princesse Georges de Grèce, née Marie Bonaparte, Mme Eugénie Sokolnicka, le Pr Hesnard, les Dr R. Allendy, A. Borel, R. Laforgue, R. Loewenstein, G. Parcheminey et Edouard Pichon ont fondé la Société psychanalytique de Paris.” Le but en est de grouper “tous les médecins de langue française en état de pratiquer la méthode thérapeutique freudienne”, ce qu’avait amorcé la création en août 1926 de la “Conférence des Psychanalystes de Langue française”, origine des Congrès de Psychanalystes de Langues romanes puis de Langue française qui se sont annuellement succédé jusqu’à aujourd’hui.

La nouvelle société a d’autres ambitions : assurer “la psychanalyse didactique indispensable”, d’où son affiliation à la “Société internationale de Psychanalyse”, et surtout créer sa propre revue, cette Revue française de psychanalyse dont la naissance va donner lieu à des tractations fort significatives.

Va-t-on l’intituler de “psycho-analyse”, comme dans les autres revues du monde ou de “psychanalyse” ? Mireille Cifali en révèle l’enjeu : pour Vienne, “le terme psychanalyse est un indice de “jungisme””. C’est pourtant celui qui sera retenu. Peut-on inscrire en couverture “sous le patronage du Pr Freud” ? Laforgue reconnaît que le groupe s’y est opposé, sous le prétexte qu’il faudrait y adjoindre le Pr Claude, ce qui surprend Freud car, écrit-il ironiquement, “il ne peut certes pas se faire d’illusions sur sa faible participation à la psychanalyse”. Va pour la psychanalyse sans Freud, admet-il toutefois, mais à condition que l’essentiel soit sauvegardé, c’est-à-dire que l’on déclare la revue “organe d’une société” elle-même “membre ou groupe de l’Association internationale de Psychanalyse”.

En lieu et place du nom de Freud, et à sa demande formelle, l’I.P.A. vient donc tenir un rôle tutélaire dans le grouillement institutionnel français. C’est la première fois mais ce ne sera pas la dernière, remarque qui ne tend pas à légitimer le futur mais à rappeler un passé souvent oublié. Finalement, les Français opteront pour : “Revue française de psychanalyse, organe de la SPP, section de la Société Internationale de Psychanalyse (en fait cette déclaration d’allégeance ne figurera qu’à partir du deuxième numéro), publié sous le patronage du Pr Freud.” Le premier numéro paraît enfin le 25 juin 1927.

Toutes ces tensions étaient prévisibles dès la fondation de la Société : médecins-psychiatres et non-médecins, princesse bonapartiste et monarchiste maurrassien, nationalistes et émigrés, aliénistes catholiques et didacticiens juifs, professeur des Hôpitaux de Paris et Suisses romands de passage, freudiens convaincus ou amateurs plutôt portés, tel René Allendy, vers l’astrologie et l’homéopathie, quatorze membres titulaires et cinq membres adhérents se rencontrent en 1928 et vivent un peu les uns sur les autres, ambivalents par rapport à l’autorité de Vienne, sans un grand souffle créateur pour les mobiliser vraiment.

Du temps passe en querelles de vocabulaire, car une “commission linguistique” a été créée dès août 1926 afin de traduire la terminologie freudienne si déplaisante aux oreilles françaises. Pour rendre das Es, Hesnard a proposé “le soi”, Codet “le cela”, Laforgue “le ça”, Odier “le prothymos”, Pichon “l’infra-moi”. En revanche, Hesnard obtient l’unanimité avec “pulsion” au lieu d'”instinct” pour Trieb, ce qui provoquera encore en 1967 une discussion dans les colonnes du Monde entre Marthe Robert qui déplore ce choix et les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse qui l’approuvent.

Si René Laforgue songe à fonder un “Institut Freud”, il n’a pas assez de flamme pour mener à bien ce projet. Peut-être souffre-t-il du lien privilégié qui s’est instauré entre Freud et son analysée princière ? Est-ce pour cette raison qu’il prend quelques libertés avec la technique ? Il recommande en tout cas une “attitude humaine” et une “appréhension intuitive” qui ne sont guère appréciées à Vienne. Rigueur technique, laïcité et problèmes d’appartenance à l’I.P.A., les thèmes des conflits entre psychanalystes français se révèlent bien précoces et bien monotones puisqu’en 1929, déjà, une “minorité active” où l’on croit deviner Pichon, Codet, Borel et sans doute Hesnard – ces trois derniers, curieusement, finiront tous par démissionner un jour de la SPP – ,se proclame “contre l’I.P.A. et contre l’analyse profane”, au dire de Laforgue. La princesse sera mandatée par Freud pour régler cette tentative de révolte qui vise d’ailleurs à prendre en main la direction de la Revue et survient trois mois après la décision d’engager des contacts avec les instituts de psychanalyse fonctionnant à l’étranger afin d’organiser à leur modèle un enseignement digne de ce nom. C’est d’ailleurs dans ce contexte troublé, en octobre 1929, que Sacha Nacht est élu membre titulaire de la Société.

Deux ans plus tard, en octobre 1931, lors de la VIe Conférence des Psychanalystes de Langue française, les points de vue s’affrontent. D’un côté, René Allendy suivi d’Hesnard qui proclame : “La psychanalyse, du moins en France, sera subordonnée à la clinique générale, neurologique et psychiatrique, ou ne sera pas.” De l’autre, Marie Bonaparte, accompagnée de Loewenstein et Odier, qui réplique : “La psychanalyse a deux faces : d’une part un côté clinique […] d’autre part un côté psychologique, l’immense acquêt qu’est la psychologie de l’inconscient.” (En 1937, le succès du livre de Roland Dalbiez, La méthode psychanalytique et la doctrine freudienne, accentuera cette dichotomie.)

Dans la salle, deux jeunes congressistes, Henri Ey et Jacques Lacan, assistent au duel, en compagnie de personnalités extra-médicales, comme Jean Rostand, proche de René Laforgue. Le Paris des lettres continue, il est vrai, de s’intéresser à la psychanalyse. Georges Bataille a tâté du divan d’Adrien Borel en 1926-1927, Pierre Jean Jouve publie Vagadu en 1931 (il en envoie d’ailleurs un exemplaire à Freud) et Raymond Queneau ne va pas tarder à entreprendre la cure versifiée dans Chêne et Chien. En avril 1932, Anaïs Nin note dans son légendaire Journal sa première rencontre avec René Allendy : “Il est lourd et sa barbe lui donne un air de patriarche […] on se serait plutôt attendu à ce qu’il fasse des horoscopes, ou prépare une formule alchimique, ou lise dans une boule de cristal, car il ressemblait à un magicien plutôt qu’à un médecin.” Il l’était davantage par ses intérêts profonds, en effet, et il ne faudra que quelques mois à Anaïs Nin pour séduire et réduire à sa merci un analyste apparemment coutumier du fait, suggère-t-elle.

Que pense Freud de ces remous parisiens ? La publication de sa correspondance encore inédite avec la princesse permettra sans doute d’en juger, mais on sait qu’Edouard Pichon fut stupéfié par la proclamation de sa lettre de mars 1932 aux présidents des diverses associations psychanalytiques : “L’analyste ne devra pas vouloir être anglais, français, américain ou allemand, avant d’être adepte de l’Analyse; il lui faudra placer les intérêts communs de celle-ci au-dessus des intérêts nationaux.”

Freud a par ailleurs d’autres soucis : la mort de Sándor Ferenczi, en mai 1933, mais la nomination surtout d’Adolf Hitler comme chancelier d’Allemagne, le 30 janvier. Ses livres sont brûlés à Berlin, “dans la meilleure des compagnies”, ironise-t-il, citant Heine, Schnitzler et Wassermann parmi les écrivains juifs voués comme lui au bûcher. En octobre, il confiera à Arnold Zweig, mettant à part sa “très chère et très intéressante princesse” : “Je n’ai pas d’amis à Paris, seulement des élèves.”

Ceux-ci continuent de s’agiter autour de la création tant attendue d’un Institut de Psychanalyse qui voit le jour le 10 janvier 1934, “grâce à la magnificence de Son Altesse Royale la Princesse Marie de Grèce, née Marie Bonaparte”, pour reprendre les termes du discours d’Edouard Pichon. Saluée comme “animatrice et mécène”, elle se voit nommée directrice de cet Institut dont les locaux situés 137, boulevard Saint-Germain comportent bibliothèque et salle de réunions pour offrir aux étudiants des cours dont la répartition a été soigneusement dosée entre les divers membres de la Société. Deux ans plus tard, en avril 1936, une Policlinique fonctionnant “sous les auspices de l’Institut” sera fondée par John Leuba et Michel Cénac.

Signe qui deviendra significatif des tensions, il n’y a pas d’élection de membres titulaires dans la Société entre 1932 et 1935. Candidat au titre de membre adhérent, Jacques Lacan a été élu en octobre 1934 mais devra attendre décembre 1938 pour être titularisé, coiffé entre-temps par la promotion éclair de Daniel Lagache, adhérent en 1936, titulaire en juillet 1937.

Et pourtant, Jacques-Marie Emile Lacan (1901-1981) impose rapidement sa personnalité peu conformiste qui intrigue, séduit et inquiète ses collègues d’alors. Issu d’une famille bourgeoise catholique (il a un frère et une soeur dans les ordres), il a fait ses humanités au collège religieux Stanislas. Son goût pour la littérature et pour l’art infléchit bientôt ses études de médecine vers la psychiatrie. Nommé interne des Asiles en 1927, il va s’attacher à l’enseignement de Gaëtan Gatian de Clérambault, l’original psychiatre amateur d’étoffes dont les présentations de malades attirent tant de monde sous les voûtes crasseuses de l’infirmerie du Dépôt. Chef de clinique en 1932, il consacre cette année-là sa thèse de doctorat à “La psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité”, montrant ainsi son intérêt pour la psychose, son attention pour le langage des malades mentaux et sa curiosité pour les affaires criminelles qui secouent l’actualité : le cas “Aimée” de sa thèse, les soeurs Papin, etc. Déroutant, charmeur, provocant, il compte de nombreux amis dans le mouvement surréaliste et écrit quelques articles dans la revue Le Minotaure. Moins “médecin” que Sacha Nacht, absolument pas “universitaire” comme Daniel Lagache, il paraît surtout se ranger parmi ces marginaux de l’époque que sont “les aliénistes”, même s’il ne poursuit pas la carrière que peut lui valoir ce titre de “médecin des Asiles” qu’il obtient en 1934, un an après Nacht et un an avant Lagache. Comme ses deux collègues, il s’est intéressé très tôt aux théories freudiennes et a entrepris une analyse didactique avec Rudolf Loewenstein. Mais, plus qu’eux, il est inventif et n’entend pas se laisser enfermer dans les querelles françaises sur les “deux psychanalyses”. Bientôt, assistant avec Raymond Queneau, Raymond Aron et bien d’autres au séminaire qu’Alexandre Kojève consacre, à l’Ecole pratique des Hautes Etudes, à l'”Introduction à la lecture de Hegel”, il se différenciera nettement des analystes, ses contemporains, en affichant ses goûts pour la spéculation philosophique.

En mai 1936, au lendemain de la victoire du Front populaire, c’est moins les cérémonies qui ont lieu à la Sorbonne en l’honneur des quatre-vingts ans de Freud qui le sollicitent que le proche XIVè Congrès international de Psychanalyse qui doit se dérouler en août à Marienbad. Il y présente en effet une conférence sur “Le stade du miroir” dont les thèses originales, développées en 1949 dans “Le stade du miroir comme formateur de la fonction du ” je “”, démontrent l’audace du jeune membre adhérent de la SPP face aux anciens de la communauté internationale. Pour la première fois un psychanalyste français renonce à paraphraser Freud et s’attache à innover, non plus dans le domaine de la seule clinique ou de l’explication du génie par la névrose, mais, à la suite des recherches d’Henri Wallon, au niveau de la théorie des stades du développement psychique, et cela du vivant d’un Freud dont nous ignorons encore s’il l’apprit et ce qu’il put en penser. Sa participation en 1938 à l’Encyclopédie française, dirigée par Henri Wallon, sous la forme d’un long article consacré à “La famille”, lui vaudra en janvier 1939 une admonestation ironico-indulgente de son maître et ami Edouard Pichon. C’est également un signe public de reconnaissance dont on cite souvent les premières phrases : “Voilà M. Jacques-Marie Lacan élu membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris; certes, il devient ainsi quelque chose; mais, heureusement pour lui, il n’avait pas attendu nos suffrages pour être quelqu’un.” Evidemment, l’opiniâtre maurrassien, alors à quelques mois de sa mort à l’âge de cinquante ans, déplore le style de l’écrit car “lire M. Lacan, pour un Français, c’est comme on dit familièrement, du sport !>> Le “petit vernis germanique dont il s’enduit à plaisir”, les bizarreries du vocabulaire, le recours au mot impropre, autant de motifs de reproches, bien tempérés par une complicité amusée. “La pensée de M. Lacan marche dans une colonne de nuées sombres, mais gravides, dont par déchirement naît et jaillit çà et là une étincelle de lumière.”

Edouard Pichon a de la tendresse pour ce jeune et brillant collègue, si proche de lui par ses origines, son insolence, sa culture et sa préciosité. Jacques Lacan ne s’y trompera pas et, seize ans plus tard, à Rome, rendra hommage “au regretté Edouard Pichon, qui, tant dans les indications qu’il donna de la venue au jour de notre discipline que pour celles qui le guidèrent dans les ténèbres des personnes, montra une divination que nous ne pouvons rapporter qu’à son exercice de la sémantique”.

De fait, pour qui lit son article entre les lignes, nul doute qu’entre Lacan, Lagache, Marie Bonaparte et Nacht, sans parler de Freud, Pichon ait fait très tôt son choix de coeur et d’esprit, tout comme il s’est senti vivement intéressé par la jeune analyste Françoise Marette (future Dolto) qu’il fait travailler dans son service et qui ne l’oubliera pas, elle non plus.

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La marche vers la scission

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Face à cette opposition, Nacht et son comité démissionnent à nouveau. Lacan se présente alors comme directeur provisoire. Elu au deuxième tour par 9 voix contre 8 et 1 bulletin blanc, il ne conserve de l’ancien comité qu’Henri Sauguet au poste de secrétaire administratif. Devant les chiffres de ce résultat, comparés à ceux d’un certain nombre d’autres, on chuchote que les bulletins “blancs” ou “abstention” sont souvent le fait de Maurice Bouvet, tenu de rester plutôt neutre, car Daniel Lagache effectue chez lui, précisément en cette époque troublée, une tranche d’analyse.

Les discussions vont désormais se poursuivre en coulisses autour de statuts qu’on doit se décider à voter, car l’ouverture de l’Institut a été annoncée pour le mois de mars. Jacques Lacan présente alors son propre projet. Substituant à l’exergue “neurobiologique” de Nacht, comme le suggère la princesse d’ailleurs, la description par Freud d’un Institut idéal plus culturel que [p.58] médical, il souligne les deux dangers à éviter dans une telle entreprise : “politique personnelle de la direction et formalisation des études”. En ce sens, ses amendements tendent à un assouplissement des procédures et à un partage des pouvoirs.

Marie Bonaparte a, elle aussi, élaboré des amendements qui, citation de Freud comprise, s’opposent un peu aux statuts de Nacht mais, si elle n’aime guère celui-ci, elle déteste encore plus Lacan et lâchera ses amis du groupe Lagache lorsqu’ils décideront de le porter à la présidence.

De son côté, la Commission de l’enseignement revient à la charge, le 10 janvier 1953, et fixe à nouveau le rythme et la durée des séances de didactique :quatre ou cinq par semaine, de quarante-cinq minutes au moins, durant deux ans au minimum… Chacun sait que Lacan, malgré ses promesses et ses affirmations, continue sa pratique de temps variable, car ses adversaires ont fait leurs comptes : il lui faudrait des journées de plus de vingt-quatre heures pour venir à bout de ses activités et des analyses qu’on lui connaît s’il respectait le consensus. N’a-t-il pas à lui seul le tiers des didactiques en train dans la Société ?

De tractations en tractations, on tente de rogner les pouvoirs de Nacht qui à son tour transige : le Comité directeur ne sera élu que pour trois ans, la Commission de l’enseignement ne sera pas présidée automatiquement par le directeur, avec voix prépondérante, mais élira son président (qui, dit la négociation, sera… Nacht, au moins pour la première fois). En revanche, les secrétaires scientifiques de l’Institut en deviendront membres, ce qui assure au Comité directeur la haute main sur cet organe essentiel de la formation qui discute et décide de tous les problèmes posés par le cursus des candidats : acceptation ou refus de didactique, de contrôles, label permettant d’exercer la psychanalyse, d’accéder à la Société, etc. [p.59] On conçoit l’acharnement du clan de Nacht à s’y ménager une majorité qui peut seule permettre, dans le climat d’opposition qui règne, un fonctionnement sans cela voué à la paralysie. On comprend également que les autres Courants d’opinion qui se voient ainsi exclus crient à “la dictature” et ne se satisfassent pas du pouvoir administratif qui leur est accordé en assemblée générale. Chacun sait en outre qu’il y a là un sérieux goulet d’étranglement pour les analysés de Lacan.

Le 20 janvier 1953, comme prévu, les statuts de l’Institut sont votés, avec un certain nombre d’amendements de Marie Bonaparte nommée présidente d’honneur, ce qui l’associe aux travaux du Comité directeur. Celui-ci est élu définitivement ce même jour, avec Nacht à sa tête.

On a suggéré que l’octroi d’un titre honorifique avait été déterminant dans le changement de camp de la princesse qui, suivie de ses proches, va désormais prendre ses distances avec le groupe Lagache. En fait, tout se joue pour elle, au cours de cette même soirée, avec la candidature de Lacan à la présidence de la Société. Elle n’en veut pas, et cela prime le reste. Elle a décidé de soutenir Michel Cénac qui s’est porté candidat contre lui. Au premier tour, il obtient 10 voix contre 8 à Lacan et 1 bulletin blanc. Au deuxième tour, ils se trouvent en ballottage, 9 contre 9. Il faut voter à nouveau et l’absence de Nacht (car seuls les présents votent), due à un grave accident de cheval dans les jours précédents, va décider en faveur de Lacan auquel il se serait opposé. Le troisième tour donne en effet à Lacan les 10 voix nécessaires pour être élu, avec Lagache comme vice-président, Pierre Mâle comme assesseur, Pierre Marty comme secrétaire et Maurice Bouvet comme trésorier.

Victoire à la Pyrrhus, qui accélère le processus de scission. Dès le 3 février, lors de la réunion du conseil [p.60] d’administration de l’Institut, la technique de Lacan est à nouveau mise en accusation, à l’occasion de la présentation de certains de ses candidats devant la Commission de l’enseignement. Lacan justifie “les libertés” qu’il a prises par le fait que “la réduction de la durée des séances, ainsi que leur rythme moins fréquent, a un effet de frustration et de rupture dont l’action est considérée par lui comme bénéfique”. Nacht, de retour, Marie Bonaparte, Mâle et Parcheminey protestent tandis que Lagache plaide seul en sa faveur. A la fin de la séance, Nacht fait accepter à l’unanimité – donc, une fois de plus par Lacan – le maintien des normes fixées antérieurement.

Le durcissement des positions concernant l’analyse didactique se répercute sur les “étudiants” auxquels le nouvel Institut doit ouvrir ses portes. Il faut les sélectionner, les répartir dans les trois cycles d’enseignement prévus, car certains sont “en formation” depuis plusieurs années. Ce peut être également l’occasion de se débarrasser de quelques indésirables…

On leur fait parvenir des règlements scolaires, on les soumet à des exigences tatillonnes en vue de leur inscription. Médecins-psychiatres, psychologues, analysés parfois de longue date, ils n’ont d’ “étudiants” que la dénomination, et ressentent comme une infantilisation intolérable les procédures qui leur sont imposées. Sans parler des frais d’inscription qui paraissent excessifs à beaucoup : 15 000 francs par cycle, auxquels il faut adjoindre de 500 à 1 000 francs par séance de séminaire et 1 500 francs par séance hebdomadaire de contrôle collectif.

Un grand nombre d’entre eux sont proches de Lacan et de son enseignement. Si ses dérobades l’ont rendu de moins en moins supportable auprès des titulaires, ses prises de position publiques et privées contre l’autoritarisme de l’équipe nachtienne lui valent en revanche une nette popularité parmi les analystes en [p.61] formation. Une ancienne analysée de Nacht, Jenny Roudinesco, proteste contre ses procédés dans une lettre ouverte qu’elle adresse aussi bien à Nacht qu’à Lacan, ce qui va mettre le feu aux poudres. Elle l’envoie le 15 mai 1953. Un mois plus tard, la scission sera effectuée.

Le 17 mai, une réunion des analystes en formation aboutit à “la résolution” de 51 d’entre eux (un peu plus de la moitié) de “surseoir provisoirement à tout nouvel engagement en attendant la communication des statuts et du règlement intérieur de l’Institut”. Le 19, Nacht réplique sèchement à Jenny Roudinesco, en lui faisant remarquer que :”les problèmes posés dans [sa] lettre ne relèvent ni de la Société, ni de son Président.” Lacan de son côté, bien que fort déprimé à en croire Françoise Dolto, lui répond le 24 en exprimant assez nettement, derrière allusions ironiques et sous-entendus acerbes, son opposition à Nacht, à la princesse et à l’organisation de l’Institut.

Le 31 ,une nouvelle assemblée des analystes en formation va fournir le prétexte à l’attaque finale portée contre Lacan qui, alerté par téléphone que les “nachtiens” le mettaient en cause, a sauté dans un taxi pour s’expliquer. Il le fait, dans la rue Saint-Jacques, à la sortie de la réunion, discutant avec ces étudiants dont beaucoup sont ses analysés, ce qui constitue une “transgression” importante à la règle de discrétion censée régner à l’époque. Le ton est violent, de tous côtés, certains en viennent presque aux mains.

La crise s’avère inévitable. Le 2 juin a lieu une séance administrative de la Société dont la tonalité passionnelle est annonciatrice de rupture. Michel Cénac reproche à Lacan sa présence au milieu des étudiants, au mépris de sa fonction de président et de didacticien, et se voit soutenu par Odette Codet qui propose le vote d’une motion de défiance. Sacha Nacht reporte alors le débat sur la pratique des séances courtes, ce qui [p.62] conduit Lacan à répondre que “toutes ses analyses didactiques (sauf une) sont régularisées depuis janvier en ce qui concerne la durée des séances. En ce qui concerne le rythme, aucun engagement n’avait été pris par lui.”

Pierre Marty qui, en tant que secrétaire, inscrit sur le “cahier noir” les procès-verbaux officiels des réunions de la Société, note ce soir-là : “Lacan reconnaît qu’il a été imprudent. Il a pris des libertés plus que dangereuses.” Puis, après de nouvelles discussions : “En conclusion, le Dr Lacan fait appel à la compréhension de l’assemblée. Il a donné, dit-il, depuis cinq ans, le meilleur de lui dans l’intérêt de la psychanalyse, il a aussi donné le pire. il a agi avec une passion qui a pu, certes, être quelquefois maladroite. S’il ne se discipline pas facilement, il ne désire en fait qu’une chose, travailler avec toute son amitié pour ses collègues, il désire que l’Institut vive et désire y travailler. Il demande de voter la confiance, le malaise n’étant pas si grave. Il s’engage à faire tout ce qu’il pourra.” Faut-il rappeler que le texte de ce procès-verbal sera adopté après discussion, lors de la réunion suivante, à une unanimité comprenant Jacques Lacan lui-même ? Doit-on trouver meilleur indice de ce qu’il ne souhaite pas profondément la scission et n’y a pas, comme on le lit parfois, entraîné les autres ?

Sa suggestion d’une commission d’arbitrage est repoussée, comme se voit ajourné le vote de confiance, reporté à la séance du 16 juin par 15 voix contre 3.

Les trois opposants à cette motion, unique dans l’histoire de la SPP, sont Daniel Lagache, Françoise Dolto et Juliette Favez-Boutonier. Ils n’ont pas adopté cette position par simple sympathie pour Lacan, car, Françoise Dolto exceptée, ils ne l’apprécient guère, mais pour s’opposer à la pression de plus en plus étouffante que leur paraît exercer Nacht. Ils ne souscrivent pas au désir exprimé par Lacan que “l’Institut vive” et sou- [p.63] haitent de moins en moins y travailler. En fait, ils se réunissent assez souvent avec André Berge et Georges Favez, dont la candidature au titulariat aurait été écartée, pour élaborer le projet, encore très secret, d’une Société qui s’ouvrirait davantage, d’un Institut “libre”, d’un enseignement qui préférerait au modèle médical celui d’universités où il pourrait trouver une place de choix. Ils craignent également que les conflits de personnes aient atteint un degré tel qu’ils risquent de se sentir pour un long temps condamnés à jouer les utilités sous la coupe de l’équipe de Nacht. Le rêve de la création d’une autre structure se concrétise jour après jour, assurés qu’ils se croient de l’appui de bon nombre de membres influents de l’I.P.A. qui les connaissent et les apprécient depuis une vingtaine d’années.

On ne sait trop s’ils ont spontanément mis Lacan au courant du complot ou si celui-ci, alerté au tout dernier moment, leur a quelque peu forcé la main pour y participer lorsqu’il a senti la situation désespérée, car un mystère règne encore sur ce qui, le 16 juin 1953, va éclater comme un coup de théâtre.

Le 6 juin, Pasche, Benassy, Lebovici, Diatkine et Cénac réclament le retrait du mandat présidentiel de Lacan, mais leur motion apparaît juridiquement irrecevable.

Au contraire, à la séance du 16, celle de Mme Codet doit être mise aux votes. Elle y dénonce le désaccord profond de l’assemblée avec son président et prie le vice-président d’assurer ses fonctions jusqu’à de prochaines élections du bureau. Tous les titulaires sont présents, sauf Laforgue et Hesnard.

Après un certain temps de discussions où, entre autres, Lagache en vient à se plaindre de Benassy, le procès-verbal de Marty énumère, comme un reportage, les moments décisifs de la rupture : [p.64] “Lacan dit qu’il s’est présenté à la Présidence en janvier pour s’exposer au jugement de la Société, tant en ce qui concerne la valeur de son enseignement que pour ses opinions sur les statuts de l’Institut de Psychanalyse.

“Il ne conteste pas la légitimité d’un vote de confiance, mais souligne que ce qui lui a été reproché concerne davantage l’Institut que son activité de Président de la Société. Il pense qu’une phase de l’évolution de la Société se termine aujourd’hui et souligne qu’il n’y a pas d’obstacle statutaire à ce que le vote de confiance proposé par Mme Codet soit fait à mains levées, et demande qu’il soit ainsi procédé.

“Mme Bonaparte s’y oppose.

“Lagache déclare que la proposition d’un seul membre suffit à rendre obligatoire le vote à bulletin secret.

“Vote. – Le secrétaire indique par trois fois que le bulletin ” oui ” signifie l’approbation du texte proposé par Mme Codet.

Votants Oui Non Blanc Abstention

18 12 5 1 1 (Lacan)

“Lacan déclare qu’il donne sa démission de Président et se démet de sa fonction pour l’Institut – il quitte le bureau.

“Lagache est invité à prendre place à la présidence.

“Lagache, à la présidence, lit le troisième point de l’ordre du jour et la contestation juridique soulevée par le Bureau. Il déclare rentrer de plein (sic) pied dans l’illégalité. Cénac, dit-il, a employé le mot de malaise, il s’agit d’un malaise chronique dans une phase suraiguë qui entraîne la décision notifiée par un texte ainsi conçu :

“” Les Soussignés, Membres de la Société fran- [p.65] çaise de Psychanalyse, Groupe d’Etudes et de Recherches Freudiennes, donnent leur démission de la Société Psychanalytique de Paris.

” Paris, le 16 Juin 1953 “

signé :J. Favez-Boutonier

F. Dolto

D. Lagache. ”

“Lagache invite Mme Favez à distribuer à l’Assemblée une note ronéotée de trois pages écrite par cette dernière – (Pièce aux archives).

“Lagache invite Mâle (Membre assesseur) à prendre la présidence de l’Assemblée avant de quitter cette place, puis la salle, suivi de Mmes Favez, Dolto, et Reverchon-Jouve (cette dernière ayant signé entre-temps le texte de démission).

“Lacan, debout dans la salle, déclare à ce moment donner sa démission de la Société Psychanalytique de Paris.

“Mâle vient alors à la Présidence. Saisi par le caractère dramatique de cette séance, il propose de nommer le Doyen d’âge Parcheminey à la Présidence, en raison de l’autorité que lui confère son ancienneté.”

Georges Parcheminey – qui va mourir deux mois plus tard -, quatrième président de cette soirée mémorable, soulignera avant qu’elle ne s’achève que la démission de la Société détermine ipso facto celle de l’Institut.

Il ne songe pas à indiquer le plus important : elle entraîne également la radiation de l’I.P.A., conséquence à laquelle les scissionnaires n’ont apparemment pas paré, sans doute pour garder le secret absolu. Une telle imprudence témoigne bien du climat de passion aveugle dans lequel les derniers événements se sont dérou- [p.66] lés; de l’appui vital qu’ils ont également perdu en la personne de la princesse, car celle-ci, un soir de rage contre Nacht, aurait dit à Lacan avoir obtenu d’Anna Freud l’assurance d’une reconnaissance par l’I.P.A. si elle-même et ses amis faisaient scission.

Dès le 6 juillet, une lettre de Ruth Eissler, secrétaire du Comité exécutif de l’I.P.A. leur annonce leur exclusion des réunions du Congrès international de Londres où leur sort va être débattu, le 26 juillet. Malgré une tentative de Loewenstein, la Société française de Psychanalyse (SFP) n’est pas reconnue, à la demande de Hartmann, Marie Bonaparte, Nacht, Jones et surtout d’Anna Freud qui conclut que “leur statut est celui qu’ils ont créé eux-mêmes en démissionnant”.

C’est le début de dix années de démarches parfois humiliantes et de procédures tracassières qui, en fin de compte, aboutiront à une nouvelle scission tout aussi déchirante et passionnelle que la première.

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L’éclatement de la SFP et la naissance de l’APF

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À la fin de l’année 1963 certains n’imaginent pas cet avenir et croient pouvoir encore sauver la moribonde SFP C’est le cas de Juliette Favez-Boutonier qui, après la démission du Bureau désavoué de Leclaire, accepte d’en reprendre la présidence, avec Berge et Lagache comme vice-présidents, Granoff comme secrétaire général, Lang comme secrétaire scientifique et Didier Anzieu comme trésorier. Elle aime cette Société dont elle a peut-être été la plus ardente fondatrice en quittant une SPP dont elle supportait mal le fonctionnement, la composition et les prises de position. Elle espère arranger les choses. Certes, Leclaire et Perrier ont annulé les réunions dont ils avaient la charge, son ancienne amie Françoise Dolto a demandé à ne plus figurer sur le programme de l’enseignement et Maud Mannoni a décommandé sa conférence du 3 décembre, mais la partie ne lui paraît pas encore perdue.

Après tout, Lacan n’est pas exclu, son Séminaire n’est pas en cause et il n’a pas démissionné. S’il pouvait, comme l’escomptait Leclaire, accepter de renoncer aux didactiques pour se consacrer au seul enseignement magistral, le temps que tout se tasse… Une ultime tentative de négociation secrète est alors confiée à Daniel Widlöcher qui affronte son ancien analyste, tout sourire au début, puis attristé : “Me faire ça au [p.100] moment même où je vais rendre publique la théorie de mes attitudes techniques…”, cassant et menaçant enfin, assuré qu’il se sent d’un succès dont il perçoit la rumeur grandissante.

D’autres parlent ou écrivent à sa place. Un nouveau pion s’avance sur l’échiquier, poussé par Jean Clavreul. Il a nom Groupe d’étude de la Psychanalyse (G.E.P.) et pour but de regrouper dès le mois de décembre 1963 ceux qui sont désireux de poursuivre “un travail strictement psychanalytique”. Il faut entendre : les lacaniens.

Sa création tient lieu de déclaration de guerre au Bureau de la SFP qui réagit en dénonçant “l’embryon de Société” et “la concurrence” qui est ainsi organisée sous son sigle et en son sein. Autre riposte : le rejet, le 14 février 1964, de la candidature de Jean Clavreul au titulariat “en raison de [ses] activités au G.E.P. que le Bureau estime contraires aux statuts de la Société”. Contre-attaque, enfin : ce même mois de février, le Bureau “élargi” fait un voyage à Londres pour y discuter auprès des responsables de l’I.P.A. des conditions nouvelles qui règnent dans la Société et des moyens d’y parer.

Une solution s’élabore, que Maxwell Gitelson, président de l’I.P.A., télégraphiera le 11 mai à Wladimir Granoff : l’Association internationale retire son label de Groupe d’étude à la SFP, ce qui peut se faire par simple décision du Central exécutif et ne nécessite pas une “séance pleinière administrative”, et l’accorde à un nouveau “French Study Group” directement placé sous son contrôle. Daniel Lagache et Pierre Turquet auront copie de la lettre de confirmation que reçoit Granoff le lendemain. Se trouvent reconnus désormais Anzieu, Berge, Georges et Juliette Favez, Granoff, Lagache, Lang, Laurin, Mauco et Pujol. Parmi les seize membres associés reconnus, Jacques Caïn, Marianne Lagache, Jean Laplanche, Jean-Claude Lavie, Jean-Ber- [p.101] trand Lefèvre-Pontalis, Michel et Jacqueline Schweich, Victor Smirnoff et Daniel Widlöcher.

La nouvelle ne sera officiellement divulguée que le 9 juin à l’assemblée générale d’une SFP qui n’a plus aucune raison d’être. Lagache démissionne de ses fonctions de vice-président pour présider dorénavant le nouveau groupe, tandis que Widlöcher lance un appel à qui souhaiterait rejoindre ceux qui ont été déjà acceptés par l’I. P. A. François Perrier se révolte en constatant que “la seule preuve de liquidation de transfert se résume à la capacité d’un ex-élève de prendre une part active à la condamnation de son maître”, mettant ainsi en lumière ce qui rend cette scission plus pathétique et presque moins “politique” que la précédente : un certain nombre des membres investis du label international sont d’anciens analysés de Lacan, et c’est pour une pratique d’analyste à laquelle ils doivent en partie ce qu’ils sont qu’ils condamnent leur propre didacticien. Celui-ci aura beau jeu de leur lancer : vous estimez-vous mal analysés ?

Piera Aulagnier s’indigne de ce qu’on ait pu lui proposer de se soumettre “à l’approbation de Chicago”, et va s’empresser de participer aux groupes de travail qui s’organisent autour du G.E.P., rue d’Ulm, où Lacan fait son Séminaire, à l’hôpital Trousseau ou à Sainte- Anne. Jean Clavreul proclame :”Qu’est-ce donc qui fait notre originalité ? Il n’y a aucun doute à ce sujet, c’est que nous sommes lacaniens. N’ayons aucune fausse honte à le dire, on peut bien être lacanien, comme d’autres sont kleiniens.”

Mais, tandis que l’on discute “sociétés”, Jacques Lacan prépare le nouveau coup de théâtre qui va éclater le 2l juin 1964, jour de l’été, avec l’annonce devenue célèbre :”Je fonde – aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique – l’Ecole Française de Psychanalyse, dont j’assurerai, pour les quatre ans à venir dont rien dans le présent ne m’inter- [p.102] dit de répondre, personnellement la direction.” Il faut se rappeler ces termes, car ils contiennent en germe l’avenir de cette fondation, bientôt rebaptisée Ecole freudienne de Paris, et cela jusqu’à sa dissolution, décidée en janvier 1980 par un Lacan “aussi seul”, malgré son appel “aux mille”, qu’il le sera toujours resté dans sa relation intime avec la psychanalyse. Qui ne comprend pas cette solitude fondamentale, et ce qu’elle recèle, risque en effet de se méprendre sur la constitution “autocratique” de l’E.F.P., sur l’entêtement de Lacan à maintenir une pratique analytique qu’il ne conseille en réalité à aucun autre que lui d’adopter, sur l’étrange mélange d’opportunisme et de rigorisme entêté dont il peut faire montre et sur les relations de cajoleries et de mépris qu’il entretient avec les vagues successives de ses élèves, n’admettant guère comme ses fidèles, au fil du temps, que Gloria, sa gouvernante, Judith, sa fille, et Jacques-Alain Miller, son gendre.

Atomisée en petits groupes dénommés “cartels”, pour faire échec à toute ambition de “chefferie”, l’organisation de l’E.F.P. prévoit trois sections. La première, dite “de psychanalyse pure, soit praxis et doctrine de la psychanalyse proprement dite, laquelle est et n’est rien d’autre – ce qui sera établi en son lieu – que la psychanalyse didactique”, témoigne d’une discrimination qui, quatre ans plus tard, poussera Piera Aulagnier. François Perrier et Jean-Paul Valabrega à quitter Lacan pour fonder le Quatrième Groupe. Deux autres sections sont décrites, celle de “psychanalyse appliquée, ce qui veut dire de thérapeutique et de clinique médicale” et celle de “recensement du champ freudien”, comprenant l’articulation de la psychanalyse “aux sciences affines” et son “éthique, qui est la praxis de sa théorie”.

Vouée à la transmission de l’interprétation que Lacan fait de Freud, l’E.F.P. va s’ouvrir aux analystes comme aux non-analystes, philosophes, écrivains, lin- [p.103] guistes, historiens, etc., un principe original et souvent abusivement compris, en raison de son ambiguïté, y réglant au départ les problèmes d’habilitation : “Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même.” Un “Annuaire”, qui prétend ne pas répondre de la qualification analytique de ceux qui demandent à y figurer, sera régulièrement publié, gonflé au fil des années, et jusqu’aux mille de la dissolution, du nom de tous les adeptes de celui que l’on commence alors à nommer “le Freud français”.

Peu après l’annonce de cette création, en juillet 1964, on apprend celle de l’Association psychanalytique de France (A.P.F.), nouvelle dénomination adoptée par les membres du “French Study Group”. Son programme met en vedette, à l’inverse, le principe “de maintenir certaines normes dans le domaine de la formation” tout en conservant une grande souplesse dans l’enseignement dispensé par un institut de formation qui, contrairement à celui de la SPP, reste une simple dépendance de l’Association. Celle-ci, espèrent ses fondateurs, devrait être prochainement reconnue par l’I.P.A.

Ce sera, en effet, chose bientôt faite, mais il faut auparavant liquider le passé et la communauté de ce deuxième “divorce”, ce qui s’effectuera avec assez de dignité de part et d’autre, malgré les réactions violentes de certains. Le 6 octobre 1964, Wladimir Granoff et Serge Leclaire adressent chacun à la présidente Juliette Favez-Boutonier une lettre demandant la dissolution de la SFP Le 19 janvier 1965, une assemblée générale la prononce, avec partage des biens entre l’E.F.P. et l’A.P.F. Cette dernière se verra reconnue comme société composante le 28 juillet, lors du XXIVe Congrès international d’Amsterdam, et se choisira comme premier président Daniel Lagache. Trois mois plus tard, fin octobre 1965, Rudolf Loe- [p.104] wenstein, venu des Etats-Unis pour participer au XXVIe Congrès des Psychanalystes de Langues romanes qui se déroule à Paris, y retrouvera enfin réunis, après douze ans de luttes, les membres de la SPP et ceux de l’A.F.P. en la personne de ses deux anciens analysés, Sacha Nacht et Daniel Lagache. Quant au troisième, Jacques Lacan, il est dit qu’il ne paraîtra pas à la soirée du souvenir organisée pour “Loew” en compagnie de Pierre Mâle…

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