Société Psychanalytique de Paris

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Accueil de la psychanalyse avant 1914

Je me couchai sur un divan
et me mis à raconter ma vie,
ce que je croyais être ma vie.
Ma vie, qu’est-ce que j’en connaissais ?

Raymond Queneau, Chêne et Chien

Nul doute que l’histoire du mouvement psychanalytique en France ne se fût écoulée beaucoup plus fluidement si le professeur Sigmund Freud n’avait pas existé !De la psychanalyse, il était à la rigueur possible de s’accommoder, mais de lui et de ses écrits… Entendons bien : sous le mot de “psycho-analyse”, puis de “psychanalyse”, on a pu, on peut encore – on ne s’en est jamais privé -, présenter presque n’importe quoi, tandis que l’oeuvre de ce diable d’homme persiste avec ses exigences et continue de bousculer les compromis conjoncturels. Malgré quatre-vingts ans de ruses nationales aux formes les plus diverses, le problème reste entier : comment s’en débarrasser ?

Qu’on n’en souffle mot durant presque un quart de siècle, qu’on la traduise au compte-gouttes et souvent fort approximativement, qu’on la pré-digère aux enzymes français dans des traités philosophiques, des manuels médicaux, des cours universitaires ou entre deux spots publicitaires radiophoniques, qu’on s’en proclame le porte-parole pour mieux la lui couper, tout, ou quasiment, semble avoir été tenté et continue de l’être afin que la dangereuse “doctrine freudique” demeure la propriété secrète de quelques rares initiés polyglottes, amoureux du passé. A quoi bon lire Freud, d’ailleurs ? Avec régularité, depuis cinquante ans, l’annonce solennelle est faite que la mode en est définitivement révolue et que cette fois-ci, la guenon, la poison, la psychanalyse est morte…

“Dogmatisme teuton”, “pansexualisme”, “irrationnalisme”, il y avait dès le début de quoi choquer la délicatesse des Français si cartésiens. Et que dire de la prétention de l’étranger à juger de l’usage national que l’on entendait faire de la “méthode psychanalytique” et du “freudisme”? Allait-on accepter de se mettre à la botte de Vienne ou d’un quelconque “machin” international ?

Toutes ces années d’assauts, de maquillages, de résistance bien française, est-il imaginable d’en rendre compte en si peu de place, même en arrêtant cet abord historique à distance d’une actualité trop prégnante, même en s’en tenant à une approche résolument événementielle, aux dépens des développements théoriques et cliniques que la psychanalyse a su inspirer aux Français? Aux dépens des passions qu’elle a su éveiller chez plus d’un, des sacrifices et du travail qu’elle a coûtés, des sarcasmes qu’elle a fait subir à ceux qui l’ont aimée ?

“Au nom de Freud”, “après Freud”, “à partir de Freud”, “retour à Freud”, les slogans n’ont jamais manqué. Mais l’homme et ses livres ont résisté, contre vents et marées, tout comme sa psychanalyse qui a toujours su trouver quelque abri où préserver sa flamme. Et pourtant, dès le début… Professeur, boche, juif et libidineux, aucun repoussoir ne manquait à Sigmund Freud en ces premières années du XXè siècle où l’affaire Dreyfus, cancer traînant de 1894 à 1906, la revanche à prendre sur Sedan, les conventions libertines du vaudeville alliées aux plaisirs du Pétomane, le poids d’une orgueilleuse tradition médico-hospitalière, enfin, caparaçonnaient les beaux esprits français de certitudes aussi méprisantes que foncièrement xénophobes.

Lui-même, c’est d’un oeil inquiet, curieux et plutôt critique qu’il avait lorgné Parisiens et Parisiennes durant son stage de travail à l’hôpital de la Salpêtrière, d’octobre 1885 à février 1886. Seul le Pr Jean-Martin Charcot (1825-1893) avait trouvé grâce aux yeux du jeune chercheur de trente ans, un peu gauche, au fort accent tudesque, qui rêvait de l’égaler un jour. Seul Charcot, avec ses grandes exhibitions d’hystériques et son assurance scientifique, avait su bouleverser sa vie en lui révélant “qu’il faut s’adresser à la psychologie pour l’explication de la névrose”. Cette remarque magique avait enfin permis à l’étudiant pauvre de conjoindre les tendances contradictoires à la spéculation philosophique et à l’observation expérimentale que n’avait pas encore unifiées son vif tempérament de conquistador.

En 1896, dix ans après avoir quitté Paris, dans un article écrit en français et publié dans la déjà célèbre Revue neurologique, “L’hérédité et l’étiologie des névroses”, Freud va offrir en cadeau à la France la première apparition publique d’un terme dont nul alors, pas même lui, n’imagine le destin : la “psycho-analyse, procédé explorateur de J. Breuer”. Trois autres articles de lui paraîtront en français, rapidement mentionnés dans quelques comptes rendus.

Rien de plus, ou presque, mais rien de moins. La France, en ces moments originaires, se situe sur la même ligne de départ que les nations voisines. On y parle un peu de Freud, au Congrès des Médecins aliénistes et neurologistes de Grenoble, en 1902, par exemple; Théodore Flournoy, le psychiatre genevois renommé, rédige une note en 1903 sur L’interprétation des rêves; on cite La Psychopathologie de la vie quotidienne; mais il serait fallacieux de multiplier des références bibliographiques qui risqueraient de faire illusion par leur nombre. Celui-ci n’a d’égal que le peu d’audience de ces textes, leur faible répercussion et leur manque d’intérêt.

L’Hexagone classe Freud dans ses fiches bibliographiques mais ne s’enthousiasme pas. A part de rares Viennois, dès 1902, il en est de même un peu partout,jusqu’en 1907 où commencent à se présenter au Berggasse 19 : Max Eitingon, puis Karl Abraham, de Berlin, Carl Gustav Jung et Ludwig Binswanger de Zurich, Sándor Ferenczi de Budapest, Abraham A. Brill et Ernest Jones venus d’Amérique.

Alors seulement le fossé se creuse entre la France et ses voisins. Le mystère n’est pas tant que la société française dans son ensemble ait alors ignoré Freud mais qu’il n’y ait pas eu un seul individu pour se dire : ce que raconte cet homme, à Vienne, est fou mais passionnant, allons-y voir de plus près! A l’inverse des autres pays, tout au contraire, ce sera un jour la société française, ou plutôt parisienne, entraînée par ces artistes qui, de tout temps, ont lancé en France modes éphémères et révolutions profondes, qui imposera la psychanalyse. Mais il ne s’y sera trouvé aucun véritable “pionnier”.

Et pour l’heure, c’est le silence. Les Suisses romands, mobilisés par leur bilinguisme et l’agitation qui règne à Zurich autour de Jung, effectuent les premières tentatives d’information en langue française. Alphonse Maeder, en 1907, initie les lecteurs des Archives de psychologie de la Suisse romande à l’interprétation des rêves, puis aux subtilités des actes manqués. Cela n’est pas sans conséquences. Transmise par les écrits de psychologues, la psychanalyse va essentiellement se faire connaître comme méthode complémentaire d’exploration clinique. On ne la prendra souvent en considération qu’en raison du sérieux scientifique et expérimental qui semble s’attacher à la pratique des “mots inducteurs” vantée par Jung et ses élèves : un mot est prononcé, auquel le malade doit associer les termes qui lui viennent à l’esprit, l’opérateur chronomètre et, si le temps est trop long, on diagnostique “un complexe” à interpréter et à traiter. Freud aura beau répéter que ce procédé est contraire aux “associations libres” et à la technique psychanalytique, rien n’y fait.

Aux yeux de beaucoup de Français, et pour de nombreuses années, ce qu’il y a finalement de moins mauvais dans le freudisme, c’est Jung! Quant au reste, il leur semble qu’un psychologue autrement sérieux a déjà tout dit : le professeur Pierre Janet (1859-1947), autre élève de Charcot, titulaire d’une chaire de Psychologie au Collège de France. Une querelle de priorité l’oppose à Freud car il estime avoir, avant celui-ci, découvert l’action pathogène des souvenirs oubliés et la nécessité de les faire retrouver aux malades en les mettant en état de somnambulisme. Même si les recherches de Josef Breuer et de Freud ont été antérieures, puis parallèles aux siennes, Janet ne veut pas en démordre. Pas plus qu’il ne semble tenir compte de l’évolution des idées de Freud depuis les Etudes sur l’hystérie datées de 1895. Il ignore ou feint d’ignorer la dynamique du refoulement, la découverte du fantasme, la description des conflits psychiques, toutes notions absentes de ses propres théories, et nombre de critiques français lui emboîteront le pas. Comme ils emploieront à sa suite le terme de “subconscient” que Freud n’a jamais utilisé.

Lorsque Jung, alors tout récent adepte freudien, part pour Paris en juin 1907 et projette d’y rencontrer Janet, Freud l’avertit : “L’obstacle, chez les Français, est sans doute essentiellement de nature nationale; l’importation vers la France a toujours comporté des difficultés. Janet est une fine intelligence, mais il est parti sans la sexualité et ne peut à présent plus avancer.” La sexualité, lors du Congrès de Psychiatrie, de Psychologie et d’Assistance aux aliénés, qui se déroule à Amsterdam en septembre, Janet en fera précisément reproche aux freudiens dans un discours dont l’ironie suffisante ne masque pas sa méconnaissance absolue des théories qu’il prétend discuter.

Pas le moindre Français au Ier Congrès international de Psychanalyse de Salzbourg, en avril 1908, ni même à celui de Nuremberg qui verra naître l’Association psychanalytique internationale (I.P.V.), en 1910. Il faut attendre le mois de décembre de cette année pour que Freud puisse enfin se réjouir : “J’ai reçu une première lettre venant de France d’un certain Dr Morichau-Beauchant, professeur de médecine à Poitiers, qui lit, travaille et est convaincu.” Un an plus tard, le 14 novembre 1911, dans La Gazette des hôpitaux civils et militaires, paraît ce que Freud, Jones, Ferenczi et Abraham saluent comme “le premier article de psychanalyse écrit en France”, intitulé : “Le “rapport affectif” dans la cure des psychonévroses”. On doit se rappeler que le mot “rapport” désigne alors traditionnellement la relation créée entre hypnotiseur et hypnotisé, ce qui explique son emploi pour traduire Übertragung, ultérieurement rendu par “transfert”. Ce parfum d’hypnose, avec ce qu’il comporte de charlatanisme et de ridicule pour des Français qui ont fait tomber Charcot de son piédestal dès 1893, imprégnera longtemps et défavorablement l’image qu’ils se font de la psychanalyse.

Deux autres articles de Morichau-Beauchant suivront, mais ce premier adepte se ralliera bientôt, avec Alphonse Maeder, au clan de Jung. Celui-ci s’éloigne de Freud vers la fin de 1913 pour s’en séparer définitivement en juillet 1914.

Le champ reste libre pour des critiques et des attaques qui se multiplient, surtout dirigées contre le “pansexualisme”, comme on va si longtemps le répéter, des théories psychanalytiques. “Sans doute, – écrit P.-L. Ladame dans L’Encéphale, une revue neurologique très prisée -, la réputation de Freud lui amène surtout des malades de ce genre. Ceux qui vont le consulter savent d’avance quelle sorte de questions le professeur va leur poser […]. A force de déformer les observations, on en arrive à ne voir dans l’innocent bébé qu’un monstre moral, “polymorphe pervers” suivant les termes de Freud […]. On se trompe grossièrement si l’on croit prévenir et guérir les névroses par la pratique purement animale de l’accouplement. Les fonctions sexuelles de l’Homme n’ont leur complète satisfaction que par la fondation de la famille.”

Angelo Hesnard et la guerre de 1914-1918

C’est à ce moment, et dans ce contexte assez net de fin de non-recevoir, qu’apparaît un personnage qui se verra considéré comme l’introducteur de la psychanalyse en France, mêlé à ses aléas pendant plus d’un demi-siècle, et se trouvera placé, malgré une forte et persistante ambivalence, au premier plan de son histoire pendant toute la période de l’entre-deux-guerres. En janvier 1912, il n’a pas encore vingt-six ans lorsqu’il écrit à Freud “au nom de la psychiatrie française” afin de lui présenter “des excuses pour le dédain dans lequel la psychanalyse a été tenue jusqu’à présent”.

Angelo, Louis, Marie Hesnard (1886-1969), assistant du professeur Emmanuel Régis à la Clinique des maladies mentales de Bordeaux, est un brillant jeune médecin de la Marine nationale. Grand, vif, expressif dans ses mimiques, c’est un homme actif qui, avec l’aide de son frère, agrégé d’allemand, et les encouragements de son maître Régis, se met à lire, traduire et commenter les rudiments de “la doctrine de Freud et de son école”. Mais s’il devient le grand spécialiste français de la psychanalyse, il ne prétend pas en être le champion lorsqu’au début de 1914 il fait paraître avec Régis le premier livre important – quatre cents pages -, enfin consacré à La Psychanalyse des névroses et des psychoses. Cet ouvrage restera pendant plus de dix ans l’unique référence de tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas lire Freud dans le texte original.

La préface de la première édition (car il y en aura une autre en 1922 et une troisième en 1929) est explicite : “Peut-être s’étonnera-t-on de voir cette vulgarisation d’une théorie allemande, à la fois si prônée, si contestée et, par certains côtés, si étrange, entreprise par des psychiatres français qui ne passent pas pour sacrifier outre mesure à la mode actuelle du germanisme scientifique […]. L’impartialité indépendante vis-à-vis de l’étranger ne saurait être confondue avec la xénophobie.” Pour tout dire : “En dépit de ses exagérations, de ses outrances, de ses allures mystiques, voire de ses étrangetés, cette doctrine est loin d’être sans grandeur.”

Freud ne pardonnera jamais à Hesnard de telles réticences et qualifiera son travail d’ “exposé qui manque souvent de clarté et s’attaque principalement au symbolisme”. De fait, si les trois quarts de l’ouvrage constituent un exposé de la psychanalyse dont Ferenczi soulignera en 1915 dans l’Internationale Zeitschrift für Psycho-analyse les mérites et les malentendus, les cent dernières pages font montre d’un niveau critique affligeant. “Dogmatisme”, “pansexualisme”, “doctrine qui tient plus du roman que de la doctrine scientifique”, rien ne manque aux commentaires : “Que penser d’une méthode de traitement qui a pour but de débarrasser le malade de ses troubles neuro-psychiques, en lui démontrant qu’ils sont le résultat éloigné de méfaits sexuels plus ou moins répugnants, voire d’incestes, remontant à la première enfance et complètement ignorés de lui ?” En 1929, attribuant à Régis, mort onze ans auparavant, la plupart de ces attaques, Hesnard reconnaîtra dans la préface de la troisième édition : “Nous avons mis personnellement dix ans à comprendre la psychanalyse théorique et cinq ans à en acquérir une connaissance pratique suffisante”, sans d’ailleurs indiquer son refus persistant de se soumettre à une véritable analyse didactique.

De nos jours, nous n’avons guère de mérite à ridiculiser sa tentative, unique à l’époque, répétons-le, et pour de nombreuses années. Il est également facile d’insister sur ses “résistances”, même si elles s’avèrent indéniables et vont continuer à se manifester sous des formes diverses jusqu’à la fin de sa vie, son ralliement à Jacques Lacan allant de pair avec ses préférences pour une psychiatrie phénoménologique. En 1913, Hesnard fut toutefois le premier à oser approcher ce qui se tramait à Vienne, démarche certainement moins anodine qu’on ne l’imagine aujourd’hui.

Huit ans plus tard, dans un article sur “L’état actuel de la psychanalyse de Freud en France”, il montrera cependant ses limites et des arrière-pensées que l’on peut considérer comme parfaitement représentatives des psychiatres de son temps : “La psychanalyse a certes beaucoup de mérites […] mais l’esprit de système et l’empreinte de la philosophie germanique y sont trop frappants : elle ne se fera jour en France qu’après s’être profondément modifiée.” Et sa conclusion est d’un grand poids pour comprendre l’avenir : “Il ne faudrait pas toutefois, par légèreté d’esprit, la mettre systématiquement à l’index. Ce serait peut-être le moyen le plus sûr de lui permettre de s’implanter chez nous, d’autant plus dangereusement qu’elle échapperait ainsi à tout contrôle vraiment scientifique […].

C’est à ce travail de discrimination et de correction que nous nous sommes personnellement appliqué depuis dix ans.”

Il faut donc distiller Freud pour l’assimiler sans danger, empêcher de le lire, et c’est un fait que ni Hesnard ni son frère n’ont entrepris de traduire ou de faire traduire le moindre de ses ouvrages.

Il semble d’ailleurs y avoir eu régulièrement en France quelqu’un pour se prétendre le porte-parole de Freud. Plus qu’à des querelles d’éditeurs ou des problèmes de droits de traduction, voire à des divergences idéologiques entre sociétés psychanalytiques rivales, c’est à l’absence de volonté authentique des psychanalystes français que l’on doit, contrairement aux Allemands, aux Anglo-Américains ou aux Espagnols, de ne pas encore posséder en 1982 une édition critique des “Oeuvres complètes” de Freud. Seule ou presque, dans les années 30, quels qu’aient été ses motivations et les reproches que l’on peut actuellement lui adresser, la princesse Marie Bonaparte s’emploiera à faire connaître aux lecteurs français des textes que chacun semble préférer goûter par professeur-exégète interposé.

Plus tard, à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, Sacha Nacht et ses collaborateurs de l’Institut de Psychanalyse de Paris répèteront cette curieuse et spécifique “résistance” française. Loin de profiter du succès et des ambitions de leur enseignement pour mener une politique vigoureuse de traduction et de diffusion des écrits de Freud encore mal connus, ils entreprendront la rédaction d’un vaste et éphémère “Traité de Psychanalyse”.

Quelques années après avoir quitté la Société psychanalytique de Paris en compagnie de Daniel Lagache – qui va s’orienter vers l’élaboration d’un “Vocabulaire” – et peu après avoir prôné un nécessaire “retour à Freud”, Jacques Lacan rééditera, sans doute malgré lui, l’habituel tour de passe-passe français. Il déploiera progressivement un code de lecture de Freud et une grille toute personnelle dont l’originalité et la complexité croissante conduiront un certain nombre de ses disciples à ne plus lire de l’ancêtre viennois que le minimum indispensable pour se repérer dans les allusions de leur nouveau maître.

À considérer cette répétition, il apparaît bien illusoire de regretter qu’il ne se soit trouvé en France, dans les années 1910, que des raisonneurs inquiets et nul homme de passion pour jeter son cartésianisme aux orties et rallier “la horde sauvage”.

D’autant que la déclaration de guerre à “la Bochie” ne va pas, on le devine, favoriser la diffusion des idées psychanalytiques.

Il faut toutefois ajouter, avant que le “germanisme” devienne une insulte pesant son poids de “morts pour la France”, que Freud n’a jamais pris les insultes nationalistes pour les plus essentielles ni les plus authentiques. Il n’ignore pas que le capitaine Dreyfus n’a été réhabilité qu’en 1906, après avoir déchiré pendant douze ans les Français en deux camps irréductiblement opposés, souvent au sein d’une même famille. En 1908, il avait écrit à Karl Abraham:”Soyez sûr que si je m’appelais Oberhuber, mes innovations auraient, malgré tout, rencontré une résistance bien moindre.”

Au début de 1914, il y revient : “Nous avons tous entendu parler de la théorie qui cherchait à expliquer la psychanalyse par les conditions particulières du milieu viennois. Théorie intéressante dont Janet n’a pas dédaigné de se servir encore en 1913, bien qu’il soit certainement fier d’être Parisien et que Paris n’ait guère le droit de se considérer comme supérieur à Vienne au point de vue de la pureté des moeurs […]. Or, je ne suis guère un patriote de clocher, mais j’ai toujours trouvé cette théorie parfaitement absurde, au point que j’ai été plus d’une fois tenté d’admettre que ce reproche adressé au milieu viennois n’était qu’un euphémisme destiné à en dissimuler un autre qu’on n’osait pas formuler publiquement.”

Personne, à l’époque, ne souffle mot, en effet, des motivations crûment racistes qui poussent à rejeter une découverte que Jung, à l’apogée du nazisme, jugera liée à une “psychologie juive” différente de l’aryenne. Mais derrière ce mutisme ne peut manquer d’agir quelque réflexe profond du milieu médical français dont la hiérarchie hospitalo-universitaire est en général issue d’une grande bourgeoisie traditionnellement “à droite” et de tripe anti-dreyfusarde.

De toute façon le 3 août 1914, le fracas des canons et la mort qui va frapper des millions d’hommes relèguent au second plan la psychanalyse, “cette psychose nouvelle qui menace d’envahir la France après avoir contaminé l’Europe”, comme le redoutait alors Yves Delage, biologiste connu, qui ajoutait : “Le psycho-analyste est un juge d’instruction, un inquisiteur doublé d’un érotomane et c’est parce qu’il trouve dans la psycho-analyse la satisfaction de sa manie érotique qu’il aime son mal, comme le dipsomane, le cocaïnomane, le morphinomane aiment leur poison.” Disparition de la psychanalyse des revues et des réunions scientifiques françaises durant quatre ans, alors que les armées germaniques s’intéressent aux études que les analystes mobilisés consacrent aux névroses de guerre, et aux résultats thérapeutiques qu’ils obtiennent.

Les débuts de la psychanalyse en France

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Après l’armistice de 1918, ce sont de nouveau les Suisses qui vont déclencher de Genève, comme Freud l’avait espéré en 1911, “l’assaut de la France”. Henri Flournoy, Charles Odier et Charles Baudouin sont parmi les premiers, tandis que se prépare l’événement qui, incroyablement, ne s’était pas encore produit : en décembre 1920, la Revue de Genève publie la première traduction d’un écrit de Freud. Sous le titre “Origine et développement de la psychanalyse”, un psychologue suisse, Yves Le Lay, rend enfin accessibles aux Français les cinq conférences sur la psychanalyse que Freud avait prononcées en 1909, lors de son voyage aux Etats-Unis. Devant ce “grand triomphe”, Freud exulte et espère : “Des contacts plus discrets avec Paris nous promettent de trouver bientôt quelque audience dans cette France réticente.”

Paris, toujours Paris… car seule la province a manifesté jusqu’ici quelque intérêt. Mais a-t-on jamais conquis la France sans être reconnu par Paris ?

Comme en une partie de bras-de-fer, on sent dès l’année 1921 que la méconnaissance française perd du terrain et qu’un mouvement se dessine qui va gagner la capitale au freudisme. Signe annonciateur, dans le numéro d’avril de la Nouvelle Revue française, Albert Thibaudet met en lumière l’application possible des théories analytiques aux oeuvres littéraires et ironise sur la psychologie officielle française, “science qui prend à ses heures une figure curieusement nationaliste”.

En octobre 1921, André Breton se rend à Vienne pour y rencontrer le “plus grand psychologue du temps”, mais revient fort déçu de son contact avec l’ “une des agences les plus prospères du rastaquouérisme moderne”. Au lieu du Dieu espéré, il n’a trouvé qu’un “petit vieillard sans allure qui reçoit dans son pauvre cabinet de médecin de quartier. Ah, il n’aime pas beaucoup la France, restée seule indifférente à ses travaux. […] J’essaie de le faire parler en jetant dans la conversation les noms de Charcot, Babinski, mais, soit que je fasse appel à des souvenirs trop lointains, soit qu’il se trouve avec un inconnu sur un pied de réticence, je ne tire de lui que des généralités”.

C’est le début des rapports bien ambivalents que les surréalistes vont entretenir avec un Freud qui, en juillet 1938, sourira de ce “qu’apparemment [ils l’] ont choisi comme saint patron” et reconnaîtra les tenir “pour des fous intégraux (disons à quatre-vingt-quinze pour cent, comme pour l’alcool absolu)”. Rien ne les rapproche, en effet, malgré les apparences. “Révolution” et “scandale” sont des objectifs ou des procédés à l’opposé du tempérament de chercheur scientifique que Freud tient pour son idéal. Leur engouement proclamé pour les rêves ne peut que l’irriter car, ainsi qu’il l’exprime à André Breton : “Une collection de rêves sans associations et sans connaissance du contexte dans lequel ils ont été rêvés, ne me dit rien du tout, et j’imagine difficilement que cela puisse signifier quelque chose pour qui que ce soit.” Quant à l’écriture automatique, à propos de laquelle André Breton affirmera encore en 1945 qu’elle était “une méthode de Freud et de ses disciples” pour obtenir de leurs malades “une production mentale relativement incontrôlée”, ne se voyait-elle pas en réalité héritée des anciennes pratiques des hypnotiseurs et plutôt utilisée par Pierre Janet ou les psychologues expérimentaux?

En décembre 1932, Freud ne mâchera pas ses mots : “Et maintenant un aveu, que vous devez accueillir avec tolérance! Bien que je reçoive tant de témoignages de l’intérêt que vous et vos amis portez à mes recherches, moi-même je ne suis pas en état de me rendre clair ce qu’est et ce que veut le surréalisme. Peut-être ne suis-je en rien fait pour le comprendre, moi qui suis si éloigné de l’art.”

Il n’en demeure pas moins évident qu’à partir de 1921, grâce ou par la faute de leur mouvement naissant (André Breton publiera en 1924 le Manifeste du surréalisme), le nom de Freud va se trouver de plus en plus souvent prononcé, associé ou non à leurs productions et à leurs extravagances, répété et amplifié dans les cercles intellectuels et les revues littéraires.

Mais ils ne sont pas les seuls, et le hasard va accentuer cette diffusion de la psychanalyse par les milieux extra-médicaux. A l’image des éternelles invasions venues de l’Est, voici qu’arrive à Paris la première ambassadrice mandatée par Freud, Eugénie Sokolnicka (1884-1934), originaire de Pologne, analysée de Jung puis de Freud, élève de Ferenczi. Elle a de nombreuses relations parmi les littérateurs de la N.R.F., ce qui va contribuer au mouvement de curiosité qui pousse les Parisiens cultivés à se piquer de psychanalyse en l’hiver 1921-1922, premier épisode d’une suite ininterrompue de flambées d’intérêt et d’éclipses où l’on certifie sa définitive disparition. Pour l’instant, écrit Jules Romains en janvier 1922 “les “tendances refoulées” commencent à faire, dans les salons, quelque bruit. Les dames content leur dernier rêve, en caressant l’espoir qu’un interprète audacieux y va découvrir toutes sortes d’abominations.”

Le 1er février 1922, la première représentation à Paris, par la compagnie de Georges Pitoëff, d’une pièce de l’auteur à la mode H.-R. Lenormand, intitulée Le Mangeur de rêves, braque sur Freud les projecteurs de l’actualité. Le héros est un ana]yste qui permet à sa patiente de retrouver le souvenir d’enfance dramatique à l’origine de ses troubles mais ne peut empêcher son suicide à la suite de cette découverte. C’est un grand succès théâtral et, pour en rendre compte, les critiques vont devoir se transformer en professeurs et commentateurs de “la subtile doctrine du médecin viennois”, comme la qualifie Adolphe Brisson. Parmi les spectateurs, un certain Sacha Nacht y puise la décision de son orientation future.

Trois jours plus tard, André Gide, préméditant peut-être le portrait ambigu qu’il brossera dans Les Faux-Monnayeurs de “la doctoresse Sophroniska”, note dans son journal : “Freud, le freudisme… Depuis dix ans, quinze ans, j’en fais sans le savoir […]. Il est grand temps de publier Corydon!”

Tout ce remue-ménage va nuire à Eugénie Sokolnicka et à la psychanalyse, car les milieux médicaux français n’apprécient guère le tapage, témoin le modèle de discrétion proposé dans Le Progrès médical : “J’estime qu’en présence d’un malade il faut faire de la psycho-analyse sans le crier sur les toits, sans le dire au patient lui-même (sic!) ; il faut penser toujours à ce procédé thérapeutique, l’employer quelques fois et n’en parler jamais.”

Durant l’hiver 1922-1923, Eugénie Sokolnicka rencontre par l’entremise de Paul Bourget le docteur Georges Heuyer, psychiatre qui assure un intérim à la tête de la Clinique des maladies mentales de l’hôpital Sainte-Anne. Il lui propose d’exercer ses talents sur les malades de son service, mais l’expérience n’aura pas de bons résultats. N’étant pas médecin, elle se trouve rapidement débordée et bientôt remerciée par le nouveau titulaire de la chaire, le Pr Henri Claude dont l’appui constant à l’action d’analystes dans son équipe s’assortit d’une condition sine qua non : “Je demande que cette pratique psychanalytique, si choquante par certains côtés, reste strictement dans le domaine médical et j’écarte résolument de ces investigations toute personne qui n’est pas imprégnée de la notion de responsabilité dont est pénétré le médecin digne de ce nom.” Ces propos datent de 1924. Ils seront bientôt entendus par Sacha Nacht, nommé en 193l par ce même Pr Claude chef de “Laboratoire de psychanalyse et de psychothérapie” à la Faculté de médecine de Paris. De même, bien des années plus tard, Maurice Bouvet ne pourra-t-il ignorer la distinction opérée en 1923 au Congrès de Besançon par son maître Laignel-Lavastine entre “les médecins consciencieux, plus ou moins disciples de Freud” et les “sectateurs non médecins du freudisme, philosophes, littérateurs, pasteurs, instituteurs, institutrices, bas-bleus, étudiants non médecins, infirmières, masseuses, vieilles filles en quête d’occupation, etc. qui ont été attirés par le freudisme pour des motifs multiples, qui peuvent en tirer des effets heureux au point de vue littéraire, philosophique ou social, mais qui parfois aussi s’en servent comme de véhicule à des idées érotiques, y cherchent un moyen facile de succès auprès des foules, ou en profitent pour faire de l’exercice illégal de la médecine, qui peut avoir les pires conséquences pour le malade et, par ricochet, pour le bon renom de la psychanalyse et de Freud lui-même”.

Ce n’est pas le numéro spécial qu’une revue belge, Le Disque vert, va consacrer en 1924 à “Freud et la psychanalyse” qui fera changer l’avis du professeur et de tous ceux qui tiennent et continuent encore de nos jours à tenir le même discours. Que de monde au sommaire ! Marcel Arland, Jacques-Emile Blanche, René Crevel, Georges Duhamel, Luc Durtain, Edmond Jaloux, Valery Larbaud, René Lalou, H.-R. Lenormand, Henri Michaux, Jean Paulhan, Jacques Rivière, Philippe Soupault, Albert Thibaudet… André Gide le parcourt ans le train qui l’emmène à Cuverville et grommelle : ” Ah ! que Freud est gênant ! et qu’il me semble qu’on fût bien arrivé sans lui à découvrir son Amérique ! Mais , que de choses absurdes chez cet imbécile de génie !”

Quant à Freud, il fait remarquer à tous en 1925, dans Ma vie et la psychanalyse, que “l’intérêt porté à la psychanalyse est parti en France des hommes de lettres. Pour comprendre ce fait il faut se rappeler que la psychanalyse, avec l’interprétation des rêves, a franchi les bornes d’une pure spécialité médicale.”

C’est que les “médecins consciencieux”, s’ils ne chôment pas non plus, font montre de sérieuses réticences. Après Hesnard, René Laforgue (1894-1962) va peu à peu s’affirmer comme le promoteur d’une psychanalyse dont le caractère “à la française” s’accentuera au fil des années, ce qui, vu ses origines, est pour le moins paradoxal.

Né dans une Alsace encore allemande, il est parfaitement bilingue, même si son accent alsacien revient encore à la mémoire de ceux qui le rencontrèrent. Il s’est battu dans les rangs germaniques durant la guerre de 1914-1918 et, après avoir partagé ses études de médecine entre Berlin, Paris et Strasbourg, a choisi de s’installer en France. Ayant découvert Freud non sans réticences, il se décide pourtant en 1923 à entreprendre une analyse didactique avec Eugénie Sokolnicka, mais sa forte personnalité ne se laisse pas mater. Il interrompra donc assez rapidement une expérience qu’il s’est pourtant empressé de faire connaître à certains collègues, tel René Allendy (1889-1942), premier en date de ce groupe des “analysés de Laforgue” qui, plus tard, jouera un si grand rôle dans l’organisation de la psychanalyse en France.

Dès sa première lettre à Freud, le 25 octobre 1923 – ils ont respectivement vingt-neuf et soixante-sept ans – ,on sent ce qui les sépare : “Malheureusement, écrit-il, le Français a, devant un livre, une tout autre attitude que l’Allemand. Il exige que tout soit exposé avrc brieveté et clarté […] La difficulté se réduit à une question de forme.”

Compromis, aménagements, édulcoration, Freud va en entendre parler dans les années qui suivent. Cela l’ennuie, il a déjà connu tant de dérobades similaires. En 1925 il notera : “J’observe de loin aujourd’hui de quels symptômes réactionnels s’accompagne l’entrée de la psychanalyse dans une France qui fut longtemps réfractaire. Cela évoque la reproduction de choses déjà vécues mais il y a là cependant des traits particuliers. Des objections d’une incroyable niaiserie se font entendre.” Fait-il ici allusion au contenu de la préface que Henri Claude a rédigée pour le livre de Laforgue et Allendy, La Psychanalyse des névroses, paru en 1924 : “La psychanalyse n’est pas encore adaptée à l’exploration de la mentalité française. Certains procédés d’investigation choquent la délicatesse des sentiments intimes et certaines généralisations, d’un symbolisme outrancier, peut-être applicables chez des sujets d’autre race, ne me paraissent pas acceptables en “clinique latine”” ?

L’attitude de Freud ne variera pas, et toute la correspondance qu’il échange avec René Laforgue ne fait que broder sur le thème nettement exposé dès le 14 novembre 1923 : “On n’obtient rien de plus par des concessions à l’opinion publique ou à des préjugés régnants. Le procédé est tout à fait contraire à l’esprit de la psychanalyse dont ce n’est jamais la technique que de vouloir camoufler ou atténuer des résistances. L’expérience a aussi enseigné que les personnes qui prennent la voie des compromis, des atténuations, bref de l’opportunisme diplomatique, se voient en fin de compte écartées elles-mêmes de leur propre route et ne peuvent participer au développement ultérieur de la psychanalyse.” Il prophétise enfin : “Je souhaite que ma mise en garde ait du succès auprès de vous, mais n’en suis malheureusement pas sûr.”

Ces propos visent également un autre personnage au caractère peu malléable, Edouard Pichon (1890-1940). Esprit cultivé, adepte de Charles Maurras et sympathisant actif de l’Action française, coauteur avec son oncle Damourette d’une volumineuse Grammaire en sept volumes, il poursuit une brillante carrière hospitalière qui lui vaudra en 193l le titre et les fonctions tant enviés de médecin des Hôpitaux de Paris.

En 1923, il a entrepris avec Eugénie Sokolnicka une analyse didactique qui, fait rare à l’époque, durera trois ans. Ce n’est pas le moindre paradoxe chez ce catholique fervent et Français pointilleux, gendre de Pierre Janet de surcroît, qui s’engage dans la psychanalyse en répétant qu’il n’entend prendre chez “Monsieur Freud” que ce qui lui paraît convenir au goût national, traitant le “freudisme” avec le ton un peu hautain, précieux et caustiquement paternaliste qu’affectionnent tant les “patrons” des Hôpitaux de Paris à cette époque.

En février 1925, René Laforgue exulte : “En ce moment j’ai deux psychiatres en analyse didactique. Je crois que le groupe a fait ” de grands progrès ” dans la compréhension des problèmes analytiques. De même, les résistances du chauvinisme commencent sérieusement à céder. Le “groupe”, en effet, se structure bientôt en une société dénommée “L’Evolution psychiatrique”, et publie sous ce titre une revue dont le premier numéro paraît en avril 1925. Cette organisation est-elle aussi “anti-psychanalytique” qu’on l’a depuis prétendu ? Les confidences désabusées d’un Laforgue, rejeté en 1954 par nombre d’analystes, le laissent supposer :”A vrai dire, je tenais beaucoup à notre Evolution psychiatrique. J’avais été frappé dès le début par le fait que quelque chose semblait ne pas “coller” dans la mentalité des psychanalystes autour de Freud. Le mouvement de l’Evolution psychiatrique permettait d’échapper un peu au dogmatisme psychanalytique dont je ne comprenais pas clairement les causes.”

A ses débuts, l’Evolution psychiatrique ne comprend que des psychanalystes ou des sympathisants, mais marque ses distances avec les théories de Freud pour s’intéresser plutôt aux “faits”, pour “les soumettre à un contrôle strictement scientifique”. Quant à la revue, elle “n’a aucun point commun avec les revues étrangères de psychanalyse” et entend donc se situer hors de toute allégeance à Vienne ou à l’Association psychanalytique internationale, ce que Freud remarque très rapidement sans pouvoir le contrer. Bientôt, le groupe se séparera du mouvement psychanalytique français, après avoir progressivement puis définitivement en 1929 éliminé les non-médecins de son sein. Fermement repris en main après la guerre de 1939-1945 par Henri Ey, psychiatre dont la théorie organo-dynamique s’inspire plus de la phénoménologie que de la psychanalyse, l’Evolution psychiatrique continuera cependant durant de nombreuses années à jouer ce rôle de pépinière d’analystes qui était le sien aux origines.

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Marie Bonaparte et la création de la SPP

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Mais l’histoire bouge. En avril 1925, René Laforgue a passé une soirée avec Otto Rank chez une certaine princesse Georges de Grèce et lui a fortement conseillé de suivre une analyse chez Freud, ce qu’elle va entreprendre à l’automne. Lors du Congrès international de Psychanalyse, au mois de septembre suivant, où il établit des contacts en vue d’être élu membre de la Société psychanalytique de Vienne, il rencontre un collègue d’origine polonaise qui souhaite, après des études de médecine à Zurich, s’installer à Paris. Il se nomme Rudolf M. Loewenstein (1898-1976), parle couramment le français et a été analysé à Berlin par Hanns Sachs et non par Freud comme le propagera en France une légende qui inscrit ainsi faussement dans la plus prestigieuse filiation analytique ses futurs analysés : Lacan, Lagache, Nacht, sans parler d’Adrien Borel, d’Henry Codet, de Georges Parcheminey, de Michel Cénac, de John Leuba ou de Pierre Mâle…

Dès son arrivée à Paris – favorisée par la princesse avec qui il sera très lié -, il entreprend en effet les analyses didactiques des futurs fondateurs de la Société psychanalytique de Paris. Comme il en témoignera un jour : “Il faut se rendre compte que la tâche parmi les membres de ce petit groupe très étroit était une chose extrêmement difficile. A l’ambivalence vis-à-vis de l’analyse s’attachait la xénophobie, l’antisémitisme, ainsi que parfois un chauvinisme prononcé chez certains. Quand on s’est mis à se méfier de moi un peu moins, un ami me dit qu’on m’avait appelé, au début, ” l’oeil de Moscou “.” “Moscou”, un peu inquiet de l’esprit frondeur des Français, se rassure toutefois en constatant les progrès de l’analyse de la princesse qui “deviendra à coup sûr une collaboratrice zélée”.

Marie Bonaparte (1882-1962) revient à Paris en mars 1926, auréolée pour toujours de se trouver la seule à jamais à avoir été analysée par Freud (Raymond de Saussure, s’il participe de près à cette époque aux travaux du groupe, demeure essentiellement genevois; quant à Sacha Nacht, son passage en 1936 sur le divan de Freud, entre l’analyse avec Loewenstein et “une tranche” avec Heinz Hartmann, semble s’être borné à un constat d’incompatibilité d’humeur). La princesse a surtout tissé avec lui des liens d’estime, puis de chaude amitié dont les grands moments seront l’acquisition de sa correspondance avec Wilhelm Fliess et surtout l’obtention, en 1938, grâce à l’aide de l’ambassadeur américain W.C. Bullit, de son visa de sortie hors d’une Autriche envahie par les nazis.

C’est quelqu’un sur qui l’on peut compter, Freud l’a vite compris, outre le fait que son rang, ses relations et sa fortune procurent à la “Cause” une aide précieuse. Son enthousiasme pour l’analyse et son attachement à la personne de Freud changent singulièrement celui-ci des dédains et des chipotages des spécialistes du “génie latin”. Elle va se faire la propagatrice de ses écrits en en multipliant les traductions, après Blanche Reverchon-Jouve et Simon Jankélévitch surtout, qui depuis 192l a traduit pour les éditions suisses Payot quelques-uns de ses ouvrages importants.

Il y a sans doute quelque injustice à privilégier dans son oeuvre personnelle ce modeste rôle de traductrice, mais le regard de l’histoire, avec le recul du temps, est parfois cruel : si l’on évoque encore ses livres sur E. Allan Poe (1933) ou ce Topsy (1936) que Freud voulut lui-même traduire en allemand, on ne se réfère plus guère à ses travaux, pourtant fournis. N’en est-il pas d’ailleurs de même pour la masse considérable de livres et d’articles publiés par les psychanalystes français entre 1925 et 1940 ? Alors que Freud élabore les contributions essentielles qui caractérisent la dernière période de sa vie, René Laforgue, Angelo Hesnard, Edouard Pichon et René Allendy, pourtant d’une productivité scripturale considérable, ne vont guère laisser de traces. Peut-être ne s’agit-il là que d’un “purgatoire” lié aux effets de mode. Peut-être aussi y a-t-il trop de moralisme et de concessions au goût de l’époque, trop d'”application” et pas assez d’inventivité dans ces concepts français que l’oubli engloutira : la scotomisation, l’oblativité, la schizonoïa, etc.

Quant à Marie Bonaparte, le fait qu’elle ne soit pas médecin et n’ait pas la possibilité de publier des “cas cliniques” l’incite à ce travail de traduction. Sa “laïcité” aura bientôt d’autres répercussions tout aussi importantes. A Vienne, elle a suivi le procès fait à Theodor Reik pour exercice illégal de la médecine et lu ce que Freud a écrit en faveur de l’analyse par les non-médecins. Elle a besoin d’une caution professionnelle pour pouvoir exercer la psychanalyse sans danger et sait que le groupe de l’Evolution psychiatrique lui restera fermé, l’exemple d’Eugénie Sokolnicka ayant clairement montré l’hostilité foncière du milieu médical français.

Comment faire pour qu’elle puisse se trouver “à égalité”, elle qui est devenue la représentante officieuse de Freud, son “héraut”, avec ses collègues médecins ? Qu’agencer, pense sans doute Freud de son côté, pour que ces psychiatres trop peu psychanalystes se trouvent solidement encadrés sur le plan doctrinal, soumis aux us et coutumes de la communauté psychanalytique internationale ?

“Le 4 novembre 1926, S.A.R. Madame la princesse Georges de Grèce, née Marie Bonaparte, Mme Eugénie Sokolnicka, le Pr Hesnard, les Dr R. Allendy, A. Borel, R. Laforgue, R. Loewenstein, G. Parcheminey et Edouard Pichon ont fondé la Société psychanalytique de Paris.” Le but en est de grouper “tous les médecins de langue française en état de pratiquer la méthode thérapeutique freudienne”, ce qu’avait amorcé la création en août 1926 de la “Conférence des Psychanalystes de Langue française”, origine des Congrès de Psychanalystes de Langues romanes puis de Langue française qui se sont annuellement succédé jusqu’à aujourd’hui.

La nouvelle société a d’autres ambitions : assurer “la psychanalyse didactique indispensable”, d’où son affiliation à la “Société internationale de Psychanalyse”, et surtout créer sa propre revue, cette Revue française de psychanalyse dont la naissance va donner lieu à des tractations fort significatives.

Va-t-on l’intituler de “psycho-analyse”, comme dans les autres revues du monde ou de “psychanalyse” ? Mireille Cifali en révèle l’enjeu : pour Vienne, “le terme psychanalyse est un indice de “jungisme””. C’est pourtant celui qui sera retenu. Peut-on inscrire en couverture “sous le patronage du Pr Freud” ? Laforgue reconnaît que le groupe s’y est opposé, sous le prétexte qu’il faudrait y adjoindre le Pr Claude, ce qui surprend Freud car, écrit-il ironiquement, “il ne peut certes pas se faire d’illusions sur sa faible participation à la psychanalyse”. Va pour la psychanalyse sans Freud, admet-il toutefois, mais à condition que l’essentiel soit sauvegardé, c’est-à-dire que l’on déclare la revue “organe d’une société” elle-même “membre ou groupe de l’Association internationale de Psychanalyse”.

En lieu et place du nom de Freud, et à sa demande formelle, l’I.P.A. vient donc tenir un rôle tutélaire dans le grouillement institutionnel français. C’est la première fois mais ce ne sera pas la dernière, remarque qui ne tend pas à légitimer le futur mais à rappeler un passé souvent oublié. Finalement, les Français opteront pour : “Revue française de psychanalyse, organe de la SPP, section de la Société Internationale de Psychanalyse (en fait cette déclaration d’allégeance ne figurera qu’à partir du deuxième numéro), publié sous le patronage du Pr Freud.” Le premier numéro paraît enfin le 25 juin 1927.

Toutes ces tensions étaient prévisibles dès la fondation de la Société : médecins-psychiatres et non-médecins, princesse bonapartiste et monarchiste maurrassien, nationalistes et émigrés, aliénistes catholiques et didacticiens juifs, professeur des Hôpitaux de Paris et Suisses romands de passage, freudiens convaincus ou amateurs plutôt portés, tel René Allendy, vers l’astrologie et l’homéopathie, quatorze membres titulaires et cinq membres adhérents se rencontrent en 1928 et vivent un peu les uns sur les autres, ambivalents par rapport à l’autorité de Vienne, sans un grand souffle créateur pour les mobiliser vraiment.

Du temps passe en querelles de vocabulaire, car une “commission linguistique” a été créée dès août 1926 afin de traduire la terminologie freudienne si déplaisante aux oreilles françaises. Pour rendre das Es, Hesnard a proposé “le soi”, Codet “le cela”, Laforgue “le ça”, Odier “le prothymos”, Pichon “l’infra-moi”. En revanche, Hesnard obtient l’unanimité avec “pulsion” au lieu d'”instinct” pour Trieb, ce qui provoquera encore en 1967 une discussion dans les colonnes du Monde entre Marthe Robert qui déplore ce choix et les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse qui l’approuvent.

Si René Laforgue songe à fonder un “Institut Freud”, il n’a pas assez de flamme pour mener à bien ce projet. Peut-être souffre-t-il du lien privilégié qui s’est instauré entre Freud et son analysée princière ? Est-ce pour cette raison qu’il prend quelques libertés avec la technique ? Il recommande en tout cas une “attitude humaine” et une “appréhension intuitive” qui ne sont guère appréciées à Vienne. Rigueur technique, laïcité et problèmes d’appartenance à l’I.P.A., les thèmes des conflits entre psychanalystes français se révèlent bien précoces et bien monotones puisqu’en 1929, déjà, une “minorité active” où l’on croit deviner Pichon, Codet, Borel et sans doute Hesnard – ces trois derniers, curieusement, finiront tous par démissionner un jour de la SPP – ,se proclame “contre l’I.P.A. et contre l’analyse profane”, au dire de Laforgue. La princesse sera mandatée par Freud pour régler cette tentative de révolte qui vise d’ailleurs à prendre en main la direction de la Revue et survient trois mois après la décision d’engager des contacts avec les instituts de psychanalyse fonctionnant à l’étranger afin d’organiser à leur modèle un enseignement digne de ce nom. C’est d’ailleurs dans ce contexte troublé, en octobre 1929, que Sacha Nacht est élu membre titulaire de la Société.

Deux ans plus tard, en octobre 1931, lors de la VIe Conférence des Psychanalystes de Langue française, les points de vue s’affrontent. D’un côté, René Allendy suivi d’Hesnard qui proclame : “La psychanalyse, du moins en France, sera subordonnée à la clinique générale, neurologique et psychiatrique, ou ne sera pas.” De l’autre, Marie Bonaparte, accompagnée de Loewenstein et Odier, qui réplique : “La psychanalyse a deux faces : d’une part un côté clinique […] d’autre part un côté psychologique, l’immense acquêt qu’est la psychologie de l’inconscient.” (En 1937, le succès du livre de Roland Dalbiez, La méthode psychanalytique et la doctrine freudienne, accentuera cette dichotomie.)

Dans la salle, deux jeunes congressistes, Henri Ey et Jacques Lacan, assistent au duel, en compagnie de personnalités extra-médicales, comme Jean Rostand, proche de René Laforgue. Le Paris des lettres continue, il est vrai, de s’intéresser à la psychanalyse. Georges Bataille a tâté du divan d’Adrien Borel en 1926-1927, Pierre Jean Jouve publie Vagadu en 1931 (il en envoie d’ailleurs un exemplaire à Freud) et Raymond Queneau ne va pas tarder à entreprendre la cure versifiée dans Chêne et Chien. En avril 1932, Anaïs Nin note dans son légendaire Journal sa première rencontre avec René Allendy : “Il est lourd et sa barbe lui donne un air de patriarche […] on se serait plutôt attendu à ce qu’il fasse des horoscopes, ou prépare une formule alchimique, ou lise dans une boule de cristal, car il ressemblait à un magicien plutôt qu’à un médecin.” Il l’était davantage par ses intérêts profonds, en effet, et il ne faudra que quelques mois à Anaïs Nin pour séduire et réduire à sa merci un analyste apparemment coutumier du fait, suggère-t-elle.

Que pense Freud de ces remous parisiens ? La publication de sa correspondance encore inédite avec la princesse permettra sans doute d’en juger, mais on sait qu’Edouard Pichon fut stupéfié par la proclamation de sa lettre de mars 1932 aux présidents des diverses associations psychanalytiques : “L’analyste ne devra pas vouloir être anglais, français, américain ou allemand, avant d’être adepte de l’Analyse; il lui faudra placer les intérêts communs de celle-ci au-dessus des intérêts nationaux.”

Freud a par ailleurs d’autres soucis : la mort de Sándor Ferenczi, en mai 1933, mais la nomination surtout d’Adolf Hitler comme chancelier d’Allemagne, le 30 janvier. Ses livres sont brûlés à Berlin, “dans la meilleure des compagnies”, ironise-t-il, citant Heine, Schnitzler et Wassermann parmi les écrivains juifs voués comme lui au bûcher. En octobre, il confiera à Arnold Zweig, mettant à part sa “très chère et très intéressante princesse” : “Je n’ai pas d’amis à Paris, seulement des élèves.”

Ceux-ci continuent de s’agiter autour de la création tant attendue d’un Institut de Psychanalyse qui voit le jour le 10 janvier 1934, “grâce à la magnificence de Son Altesse Royale la Princesse Marie de Grèce, née Marie Bonaparte”, pour reprendre les termes du discours d’Edouard Pichon. Saluée comme “animatrice et mécène”, elle se voit nommée directrice de cet Institut dont les locaux situés 137, boulevard Saint-Germain comportent bibliothèque et salle de réunions pour offrir aux étudiants des cours dont la répartition a été soigneusement dosée entre les divers membres de la Société. Deux ans plus tard, en avril 1936, une Policlinique fonctionnant “sous les auspices de l’Institut” sera fondée par John Leuba et Michel Cénac.

Signe qui deviendra significatif des tensions, il n’y a pas d’élection de membres titulaires dans la Société entre 1932 et 1935. Candidat au titre de membre adhérent, Jacques Lacan a été élu en octobre 1934 mais devra attendre décembre 1938 pour être titularisé, coiffé entre-temps par la promotion éclair de Daniel Lagache, adhérent en 1936, titulaire en juillet 1937.

Et pourtant, Jacques-Marie Emile Lacan (1901-1981) impose rapidement sa personnalité peu conformiste qui intrigue, séduit et inquiète ses collègues d’alors. Issu d’une famille bourgeoise catholique (il a un frère et une soeur dans les ordres), il a fait ses humanités au collège religieux Stanislas. Son goût pour la littérature et pour l’art infléchit bientôt ses études de médecine vers la psychiatrie. Nommé interne des Asiles en 1927, il va s’attacher à l’enseignement de Gaëtan Gatian de Clérambault, l’original psychiatre amateur d’étoffes dont les présentations de malades attirent tant de monde sous les voûtes crasseuses de l’infirmerie du Dépôt. Chef de clinique en 1932, il consacre cette année-là sa thèse de doctorat à “La psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité”, montrant ainsi son intérêt pour la psychose, son attention pour le langage des malades mentaux et sa curiosité pour les affaires criminelles qui secouent l’actualité : le cas “Aimée” de sa thèse, les soeurs Papin, etc. Déroutant, charmeur, provocant, il compte de nombreux amis dans le mouvement surréaliste et écrit quelques articles dans la revue Le Minotaure. Moins “médecin” que Sacha Nacht, absolument pas “universitaire” comme Daniel Lagache, il paraît surtout se ranger parmi ces marginaux de l’époque que sont “les aliénistes”, même s’il ne poursuit pas la carrière que peut lui valoir ce titre de “médecin des Asiles” qu’il obtient en 1934, un an après Nacht et un an avant Lagache. Comme ses deux collègues, il s’est intéressé très tôt aux théories freudiennes et a entrepris une analyse didactique avec Rudolf Loewenstein. Mais, plus qu’eux, il est inventif et n’entend pas se laisser enfermer dans les querelles françaises sur les “deux psychanalyses”. Bientôt, assistant avec Raymond Queneau, Raymond Aron et bien d’autres au séminaire qu’Alexandre Kojève consacre, à l’Ecole pratique des Hautes Etudes, à l'”Introduction à la lecture de Hegel”, il se différenciera nettement des analystes, ses contemporains, en affichant ses goûts pour la spéculation philosophique.

En mai 1936, au lendemain de la victoire du Front populaire, c’est moins les cérémonies qui ont lieu à la Sorbonne en l’honneur des quatre-vingts ans de Freud qui le sollicitent que le proche XIVè Congrès international de Psychanalyse qui doit se dérouler en août à Marienbad. Il y présente en effet une conférence sur “Le stade du miroir” dont les thèses originales, développées en 1949 dans “Le stade du miroir comme formateur de la fonction du ” je “”, démontrent l’audace du jeune membre adhérent de la SPP face aux anciens de la communauté internationale. Pour la première fois un psychanalyste français renonce à paraphraser Freud et s’attache à innover, non plus dans le domaine de la seule clinique ou de l’explication du génie par la névrose, mais, à la suite des recherches d’Henri Wallon, au niveau de la théorie des stades du développement psychique, et cela du vivant d’un Freud dont nous ignorons encore s’il l’apprit et ce qu’il put en penser. Sa participation en 1938 à l’Encyclopédie française, dirigée par Henri Wallon, sous la forme d’un long article consacré à “La famille”, lui vaudra en janvier 1939 une admonestation ironico-indulgente de son maître et ami Edouard Pichon. C’est également un signe public de reconnaissance dont on cite souvent les premières phrases : “Voilà M. Jacques-Marie Lacan élu membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris; certes, il devient ainsi quelque chose; mais, heureusement pour lui, il n’avait pas attendu nos suffrages pour être quelqu’un.” Evidemment, l’opiniâtre maurrassien, alors à quelques mois de sa mort à l’âge de cinquante ans, déplore le style de l’écrit car “lire M. Lacan, pour un Français, c’est comme on dit familièrement, du sport !>> Le “petit vernis germanique dont il s’enduit à plaisir”, les bizarreries du vocabulaire, le recours au mot impropre, autant de motifs de reproches, bien tempérés par une complicité amusée. “La pensée de M. Lacan marche dans une colonne de nuées sombres, mais gravides, dont par déchirement naît et jaillit çà et là une étincelle de lumière.”

Edouard Pichon a de la tendresse pour ce jeune et brillant collègue, si proche de lui par ses origines, son insolence, sa culture et sa préciosité. Jacques Lacan ne s’y trompera pas et, seize ans plus tard, à Rome, rendra hommage “au regretté Edouard Pichon, qui, tant dans les indications qu’il donna de la venue au jour de notre discipline que pour celles qui le guidèrent dans les ténèbres des personnes, montra une divination que nous ne pouvons rapporter qu’à son exercice de la sémantique”.

De fait, pour qui lit son article entre les lignes, nul doute qu’entre Lacan, Lagache, Marie Bonaparte et Nacht, sans parler de Freud, Pichon ait fait très tôt son choix de coeur et d’esprit, tout comme il s’est senti vivement intéressé par la jeune analyste Françoise Marette (future Dolto) qu’il fait travailler dans son service et qui ne l’oubliera pas, elle non plus.

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La seconde guerre mondiale et l’occupation

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Les sombres années se préparent. En Autriche, le 11 mars 1938, c’est l’Anschluss. Bientôt, les nazis envahissent la Berggasse, Anna Freud est retenue par la Gestapo. Il faut émigrer, ce à quoi Freud, accompagné de sa femme et sa fille, se décide enfin, grâce à l’entremise de la princesse. Son passage à Paris, le 5 juin 1938, lui vaut un afflux de photographes. Il les fuit pour se reposer quelques heures, sans contacts directs avec la Société psychanalytique “en raison des fatigues du voyage”, dans la villa que Marie Bonaparte possède à Saint-Cloud. Il s’embarque le soir même pour l’Angleterre.

Dès mars 1938, la SPP a protesté contre “les persécutions dont est victime le Pr Freud” qu’elle a nommé, ainsi que sa fille Anna et Ernest Jones, “membre d’honneur” le 16 mai. A partir de juin, elle intensifie l’accueil des émigrants venus à la suite de René Spitz ou Heinz Hartmann, projetant même avec Paul Schiff de créer pour eux une catégorie spéciale de “membres associés étrangers” qui leur assurerait une caution professionnelle que le protectionnisme médical français ne leur offre pas.

Le 1er août, le XVe Congrès international de Psychanalyse se tient à Paris, marqué par des dissensions vives entre Européens et Américains à propos de la pratique des non-médecins. “Par chance, écrira avec ingénuité Ernest Jones, tout le problème fut relégué au deuxième plan par la guerre imminente et, depuis, les relations entre les deux continents ont été des meilleures…” Les liens se resserrent d’ailleurs entre la SPP et la Société britannique, et les membres des deux groupes se retrouvent en avril 1939 chez la princesse. Mais un autre type d’alliance va balayer tous les projets.

Au mois d’août 1939, l’accord germano-soviétique est signé. Le 1er septembre, Hitler envahit la Pologne, le 2, c’est en France la mobilisation générale et le 3, à 17 heures, la déclaration de guerre à l’Allemagne. “Ce sera la dernière guerre” proclament les bulletins radiophoniques. “Ma dernière guerre”, ironise à Londres Freud, qui meurt le 23 septembre. Dans ses colonnes, Le Figaro commente la nouvelle : “Nous ne savons ce que l’avenir réserve au pansexualisme de Freud. Il fut l’objet, en France comme dans le monde entier, d’un engouement qui n’a pas laissé un brillant souvenir. Le refoulement, les complexes, le jeu analytique des rêves, ont mené souvent à une littérature et à des pratiques avilissantes. Si le freudisme a guéri des névroses, il apparaît aussi à beaucoup de psychiatres qu’il en a créé et qu’il a fait des victimes.”

Pour une fois, la réalité historique va sembler confirmer les habituelles prophéties des Cassandre : la psychanalyse, “science juive”, doit disparaître pendant les mille ans que durera le nouvel ordre aryen…

En France, la drôle de guerre déferle. On a fermé en mai 1940 le local de l’Institut de Psychanalyse, après avoir mis à l’abri livres et documents. Le 13 juin, veille de l’entrée des Allemands dans Paris, Sophie Morgenstern, une des premières analystes d’enfants, se suicide. Partout les psychanalystes ont été mobilisés, “médecin de bataillon dans un obscur “Régiment de Travailleurs”, comme la plupart des médecins naturalisés”, se souvient Rudolf Loewenstein. Après l’armistice, il va se réfugier dans le Midi et donner quelques cours à Marseille. En 1942, il émigrera en Amérique pour y rejoindre René Spitz et Raymond de Saussure. Nacht est à Saint-Tropez, la princesse également, qui va s’embarquer pour la Grèce rejoindre son fils. René Allendy, réfugié à Montpellier, meurt le 12 juillet 1942 après une agonie dont témoigne son Journal d’un médecin malade.

Paul Schiff parviendra non sans peine à rejoindre les gaullistes pour s’engager dans les Forces françaises libres où il combattra jusqu’à l’écrasement des troupes hitlériennes. Quant à Daniel Lagache, replié à Clermont-Ferrand avec l’université de Strasbourg lors de la débâcle, il y organise une consultation médico-psychologique d’enfants et d’adolescents inadaptés. Il diffuse ainsi dans les milieux médicaux plutôt hostiles sa conception d’une “psychologie clinique”, déjà aux origines de la première “licence libre” de psychologie qu’il avait créée à Strasbourg et qui servira de modèle en 1947 à la licence nationale. Son isolement prolongé en province, du fait de la guerre et de ses suites, puisqu’il reviendra en poste à Strasbourg après la Libération, ne sera sans doute pas sans conséquences sur sa situation marginale et ses futures options au sein de la Société psychanalytique de Paris.

A Paris, c’est l’Occupation. Georges Parcheminey (1888-1953) est chargé par le Pr Laignel-Lavastine de réorganiser le département psychanalytique de l’hôpital Sainte-Anne. “Dans sa première leçon sur la psychanalyse à Sainte-Anne, en présence de plusieurs offiiers allemands, il a parlé de son maître, Freud, raconte Rudolf Loewenstein. Il paraît que les officiers allemands ne revinrent plus.” John Leuba y maintient également des consultations, ainsi que Philippe Marette, le frère de Françoise Dolto. Bientôt, c’est le Pr Jean Delay qui assure l’intérim de la chaire et maintient l’équipe des analystes “malgré la désapprobation allemande”. L’imprégnation psychanalytique se fait ainsi à bas bruit et conduit des jeunes internes à entreprendre discrètement leur analyse didactique.

Tranchant sur le silence de rigueur, Romain Rolland publie en 1942, chez Albin Michel, Le Voyage intérieur et dans un hommage à Freud inclut cette remarque : [p.38] “La psychanalyse s’est vite révélée, à partir de Freud lui-même et de l’évolution constante de sa doctrine personnelle, bien plus un mouvement culturel qu’une discipline au but déterminé et close.”

Jean-Paul Sartre au contraire se montre beaucoup plus réservé dans L’Etre et le néant, paru en 1943, à l’égard d’un Freud qui, s’il le crédite d’intuitions de génie, lui paraît fort critiquable d’un point de vue philosophique. Il entame ainsi sa récusation de l’inconscient freudien, antinomique de la conception husserlienne de la conscience qu’il défend, comme des notions de “liberté”, de “choix” et d’engagement qui caractérisent son approche de l’homme. Il inaugure en fait, dès cette époque, les rapports ambivalents qu’il entretiendra durant toute sa vie avec la psychanalyse et les psychanalystes.

Pour qui feuillette les Annales médico-psychologiques de 194l à 1944 – car L’Evolution psychiatrique a cessé de paraître, comme la Revue française de psychanalyse – , le mot “psychanalyse” n’apparaît qu’une seule et unique fois dans le titre d’un article courageusement intitulé par Michel Cénac : “Psychiatrie et psychanalyse. L’apport de la psychanalyse à la psychiatrie”. Par contre, ce texte ne figure dans l’index des matières que sous le seul mot “psychiatrie”… Car, on ne sait pas très bien comment on le sait, mais, la psychanalyse, c’est interdit.

Il est à ce propos important de noter que durant toutes ces années où la collaboration va fleurir, il ne se trouvera personne en France pour former quelque “Société” de récupération comme cet “Institut allemand de Recherche psychologique et de psychothérapie”, fondé à Berlin dans les années 30 par le Pr Goering, parent du Reich- marschall, et complaisamment patronné par Carl Gustav Jung. Seul le rôle de René Laforgue reste difficile à apprécier et si, de nos jours, les critiques à son égard semblent moins virulentes ses tendances pro-allemandes [p.39] continuent à lui être reprochées. Ses amis assurent que sa maison dans le Midi fut un refuge pour de nombreux résistants, qu’il faisait parvenir des vivres à des amis juifs cachés dans Paris. Ses adversaires l’accusent, entre autres compromissions, d’avoir participé à l’un de ces “voyages pour intellectuels français en Allemagne” qu’organisait le sculpteur préféré de Hitler, Arno Breker, fin 1941 .Il est encore bien ardu de se faire une opinion précise sur ces années terribles où ce qui demeurait du petit monde analytique n’échappa pas au mélange de secrets honteux, de mesquineries envieuses et de vengeances passionnelles qui caractérisait alors la France. On peut toutefois remarquer que le nom de Laforgue n’apparaît plus que très rarement après 1945 dans les comptes rendus de la SPP, même s’il figure encore sur les listes jusqu’à sa démission en octobre 1953, après la scission, où il rejoindra les rangs de la Société française de Psychanalyse. Il publie et intervient ailleurs, avant et après son séjour au Maroc, dans le groupe Psyché puis à la SFP et dans des Congrès, ceci jusqu’à sa mort en 1962, mais dans l’immédiat après-guerre les analystes de la Société psychanalytique de Paris, malgré la présence parmi eux de nombre de ses analysés, l’ont manifestement mis à l’écart.

Il faut aussi tenir compte de sa personnalité, avec les amours et les haines qu’elle a pu susciter, comme les jalousies éveillées par les rapports étroits qu’il entretenait avec ses analysés. Un certain nombre de ceux-ci ne formaient-ils pas le “club des piqués”, comme ils .se dénommaient joyeusement, rassemblés, avant et après la guerre, dans.sa propriété pour y poursuivre durant les vacances, entre deux repas ou bains dans la piscine, leurs séances d’analyse ? Les célébrités ne manquèrent pas de 1926 à 1962, de Jean Dalsace, Jean Rostand, l’éditeur Denoël ,Maryse Choisy à Alain Cuny ou Ménie Grégoire. parmi bien d’autres. [p.40] Se succédèrent également sur le divan de Laforgue les éléments d’une filiation psychanalytique dont les prises de position intellectuelles, morales, religieuses et institutionnelles à venir ne peuvent être dissociées du personnage princeps de leur formation didactique. Leur nom réapparaîtra sans cesse dans les années qui suivent et leur union “fraternelle” sera déterminante : André Berge, Françoise Dolto, Juliette Favez-Boutonier, Georges Mauco et Blanche Reverchon-Jouve.

Si Laforgue demeure dans sa propriété provinciale durant l’Occupation, ses analysés vivent à Paris et, malgré le couvre-feu, se rencontrent et organisent des discussions psychanalytiques auxquelles participent amicalement Marc Schlumberger (1900-1977), esprit non conformiste, fin et plein d’humour, fils du cofondateur de la NRF et John Leuba (1884-1952), originaire de Suisse, géologue avant de faire ses études de médecine, qui sera le premier président de la SPP au sortir de la guerre.

Dans les Annales médico-psychologiques, on voit apparaître les noms de Maurice Bouvet, élève de Laignel-Lavastine, qui va bientôt entreprendre une analyse avec Georges Parcheminey; de René Diatkine, étudiant à la faculté de Marseille avant de revenir à Paris dans le service Heuyer et de commencer son analyse avec Jacques Lacan; de Georges Favez, analysé de Hartmann puis, brièvement plus tard, de Nacht; de Pierre Marty, futur analysé de Marc Schlumberger, qui cosigne en 1943 une étude sur la “Résurgence des instincts alimentaires à la faveur de la disette chez les psychopathes”…

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L’extension de la pratique psychanalytique

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En 1945, c’est l’euphorie de la victoire et les rencontres analytiques vont enfin se multiplier au grand jour.

Au mois de mars, la revue Cahiers d’art demande à Jacques Lacan, qui aurait, ainsi que Odette Codet, selon John Leuba, “maintenu sa pratique privée” [p.41] durant l’occupation, un article pour son numéro de reprise “1940-1944”. Il rédige alors un des textes annonciateurs de l’évolution de sa pensée : “Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Un nouveau sophisme.” En septembre, il passe plusieurs semaines en Angleterre et revient ébloui par les techniques de groupe que Bion et Rickman ont élaborées pour la formation et l’encadrement psychologiques des militaires britanniques. Leur travail, écrit-il dans une belle conférence intitulée “La psychiatrie anglaise et la guerre”, lui a permis d’éprouver “l’impression de miracle des premières démarches freudiennes : trouver dans l’impasse même d’une situation la force vive de l ‘intervention”. Il est permis de penser que, jusqu’aux confins de sa mort, Jacques Lacan restera fidèle à ce principe. On peut également déceler dans son intérêt pour ces recherches psychotechniques sur le maniement des groupes l’origine de certains de ses comportements et de ses interventions dans les sociétés ou écoles psychanalytiques qu’il aura par la suite à fréquenter, fonder et si souvent affronter.

À Paris, les analyses didactiques s’entreprennent ou perdent leur caractère clandestin. Six, réparties entre Parcheminey et Leuba, dont “deux proches de leur fin”. Sacha Nacht range l’uniforme sous lequel il a rejoint la Résistance et se met à l’ouvrage, inaugurant, pour répondre à une demande aussi abondante que peu fortunée, une modification technique hardie : la réduction du temps des séances d’une heure à quarante-cinq minutes, et de leur fréquence par semaine de cinq à quatre. Serge Lebovici et S.A. Shentoub sont parmi les premiers analysés d’une série qui, avec Maurice Benassy et Henri Sauguet, va bientôt constituer le noyau du futur Institut de Psychanalyse.

Dès 1945, la disparition du local du boulevard Saint- Germain et l’absence d’un Institut sont déplorées par les analystes français. Il n’y a pas d’endroit où se [p.42] réunir, même si Gaston Bachelard, dont La Psychanalyse du feu parue en 1938 avait montré l’appréhension originale, plutôt jungienne d’ailleurs, du fait psychanalytique, leur donne l’hospitalité pour trois années dans l’Institut pour l’Histoire des sciences et des techniques, annexe de la Sorbonne. Ils devront encore errer pour tenir leurs rencontres de l’appartement de John Leuba aux salles de l’Ordre des Médecins ou de l’hôpital Henri-Rousselle, de plus en plus persuadés de l’importance et de l’urgence de la création d’un nouvel Institut.

D’autant qu’un monde nouveau s’ouvre où la psychanalyse paraît devoir occuper une place de choix. Les armées alliées, tout au moins à l’Ouest, ont fait un très large usage des notions analytiques et les soldats rapatriés vont contribuer à leur diffusion. En France, de jeunes psychiatres s’y sont intéressés, tels Lucien Bonnafé et François Tosquelles qui, à l’hôpital de Saint-Alban puis aux Journées psychiatriques nationales de mars 1945, tentent de faire éclater la lourde structure asilaire et la passivité thérapeutique qui y règne. On va créer des services ouverts, la notion de “psychothérapie” prend de plus en plus d’importance. La psychanalyse, en raison de sa proscription raciste durant l’occupation, a un parfum de victoire.

Des convoitises s’éveillent et il est pour le moins curieux, voire, pour tout psychanalyste, significatif de quelque processus de rejet, qu’aucun des travaux consacrés jusqu’ici à l’historique de la psychanalyse en France n’ait mentionné l’existence et le rôle d’un groupe fondé au lendemain de la Libération, avant même que renaisse de ses cendres la Société psychanalytique de Paris. Sa création, grâce aux fonds de René Laforgue et de Bernard Steele, et sa composition témoignent pourtant d’un profond clivage dont les traces seront perceptibles lors des deux futures scissions de 1953 et de 1963.

Il s’agit du. Centre d’étude des Sciences de l’homme [p.43] dont la revue Psyché va paraître mensuellement à partir du mois de novembre 1946. A sa tête, Maryse Choisy (1903-1979), personnage peu banal dont le rôle fut à l’époque plus important qu’on ne le croit aujourd’hui. Dès le premier éditorial de sa revue, elle précise son programme : à la recherche du “supplément d’âme” réclamé par Bergson, la psychanalyse s’avère adéquate car “elle s’avance vers sa phase constructive. D’après les travaux de Jung et de Baudouin en Suisse, de Laforgue en France et les recherches des écoles anglaises et américaines, elle permet des débouchés intéressants dans la pédagogie, dans la sociologie, dans l’orientation professionnelle. Elle fait entrevoir, en quelque sorte, un sentier insoupçonné vers un bonheur collectif vainement mendié par les moralistes.”

Au comité d’honneur de ce vaste programme : le prince Louis de Broglie, de l’Académie française, Angelo Hesnard, Charles Baudouin, Gustave Cohen, professeur à la Sorbonne, Pierre Janet, René Laforgue, Charles Odier, le père Teilhard de Chardin, etc. S’y adjoindront bientôt Daniel Lagache et Jean Delay. Quant aux autres auteurs qui écrivent régulièrement dans la revue, certains de leurs noms sont familiers ou vont le devenir : André Berge, l’abbé Paul Jury, Octave Mannoni, ethnologue, le père Louis Beirnaert. Ils participent activement aux réunions du Centre et à ces Semaines de Royaumont au cours desquelles d’aussi graves problèmes que le “Destin de l’homme collectif”, en octobre 1947 par exemple, se voient abordés.

Ce même mois, l’éditorial de Psyché indique que partout les sages s’inquiètent d’un remède à la paranoïa collective”. Il est nécessaire de “se tourner vers ‘âme-groupe […]. Nous croyons à la vertu du petit nombre et que le monde sera sauvé par quelques-uns.” Leurs préoccupations morales, religieuses, voire mystiques, sont largement discutées et la participation de nombreux prêtres appartenant aux divers ordres, jésui- [p.44] tes, dominicains, etc., préfigure cette audience que la psychanalyse acquerra peu à peu dans les milieux catholiques. Ceux-ci, d’ailleurs, resteront généralement fidèles après la scission de 1953 au groupe des analysés de Laforgue et, à la SFP, se retrouveront plutôt parmi les élèves de Jacques Lacan.

C’est en fait à l’ensemble du public intellectuel bourgeois français que s’adresse cette revue inspirée par l’exemple de l’Imago freudienne, disparue avant la guerre. Qui, actuellement, oserait présenter chaque mois, outre les textes signés par les psychanalystes déjà cités, des études d’acupuncture, de graphologie, des travaux d’adlériens et de jungiens, publier des écrits de Colette Audry ou d’Alain Cuny, les comptes rendus du Congrès spiritualiste mondial, l’analyse de la Revue des études carmélitaines, entretenir des rubriques régulières sur la littérature, le cinéma, les expositions, le théâtre, faire découvrir au Français, pêle-mêle, Schönberg, Chostakovitch et Luis Buñuel, sans oublier les derniers livres de psychanalyse ni les acquisitions récentes de la “psychologie mystique” ou de la caractérologie ?…

On trouve dans cet ahurissant brassage, dont il reste curieusement peu de traces aujourd’hui, l’exemple d’une dualité permanente dans la diffusion de la psychanalyse en France. D’un côté, des sociétés fermées, filtrant soigneusement leurs membres, et souvent dressées les unes contre les autres. De l’autre, de vastes mouvements qui tentent de rassembler les tendances opposées, s’ouvrent au public et ne négligent ni l’appui des médias ni l’engouement de l’intelligentsia.

Que les premières aient parfois à se méfier des secondes, cela peut se concevoir si l’on se reporte à ce Congrès de Psychopédagogie, organisé en octobre 1948 par Psyché, au cours duquel un participant anglais va proposer la création d’une vaste association regroupant freudiens, adlériens, jungiens, disciples de Robert Desoille, le promoteur du “rêve éveillé”, d’Otto Rank, [p.45] de Karen Horney, etc. Il s’agit d’instituer une formation de psychiatres et de psychologues professionnels en trois degrés dont le supérieur serait de l’ordre d’un doctorat universitaire. Georges Mauco, le directeur non-médecin du Centre psychopédagogique Claude Bernard (où consulte Françoise Dolto et dont Juliette Boutonier a été la première “directrice médicale” en 1946, avant de laisser ce poste à André Berge, pour succéder à Daniel Lagache à la faculté de Strasbourg en 1947) est présent à ce congrès, auréolé de son prestige d’avoir fait partie du cabinet du général de Gaulle jusqu’à sa démission en 1946, apôtre – et il le demeurera durant de nombreuses années – d’un statut officiel pour les psychanalystes, futur créateur d’un syndicat des analystes non-médecins.

Ce projet, même s’il n’a pas de suite effective, n’en inquiète pas moins les psychanalystes freudiens. Par ailleurs, le groupe Psyché, en plus de toutes ses relations, cherche à innover, témoin ce premier Dictionaire de psychanalyse et de psychotechnique qui va paraître en feuilleton dès 1949. Ancêtre des actuels “Vocabulaires”, il compte parmi ses rédacteurs l’habituelle équipe des analysés de Laforgue, aidés d’Octave Mannoni, de spécialistes de la “terminologie adlérienne et jungienne” et de Simon Jankélévitch pour les traductions allemandes.

Très rapidement, pourtant, le groupe Psyché va s ‘éteindre dans les années 50 : l’extension de ses intérêts et de ses ambitions se fait aux dépens de la rigueur. De plus, la Société psychanalytique de Paris est progressivement réorganisée et offre de nouveau aux analystes les pages de sa revue. Bientôt la scission de 1953, regroupant autour de Daniel Lagache et de Jacques Lacan un certain nombre des collaborateurs de Psyché, précipitera la fin de ce moment méconnu de l’histoire de la psychanalyse en France, dont le rôle n’a pu être ici qu’esquissé. Le voile de l’oubli recouvrira ce [p.46] rêve oecuménique, comme s’il était devenu honteux d’y avoir un temps cru ou participé.

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Tensions, tendances, critiques

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Dès 1946, on l’a vu, les réunions de la Société psychanalytique de Paris ont retrouvé leur rythme mensuel, sous la présidence de John Leuba. Le 25 juillet 1946, on renoue avec la tradition des Congrès de Psychanalystes de Langue française, à Montreux. Deux mois plus tard, Henri Ey, qui va prendre la direction d’une Evolution psychiatrique reconstituée après la Libération, permet, au cours de ses Journées de Bonneval, l’audition d’un rapport de Julien Rouart sur l’origine psychique des maladies mentales et d’une conférence de Jacques Lacan intitulée “Propos sur la causalité psychique”.

Lors de la première réunion officiellement enregistrée de la SPP, en novembre 1946, comme un symbole de continuité avec l’avant-guerre, Angelo Hesnard fait un exposé. Cinq nouveaux membres titulaires seront bientôt élus : André Berge, Juliette Favez-Boutonier, Serge Lebovici et deux collègues belges, Fernand Lechat et Maurice Dugautiez, se joignant aux treize rescapés des années 30. Vingt membres adhérents complètent la liste avec, parmi les récents promus, Maurice Benassy, Maurice Bouvet, René Held et S. A. Shentoub. En juillet 1947, un nouvel éditeur, les Presses Universitaires de France, accepte de faire reparaître la Revue française de psychanalyse dont le premier numéro sera publié en 1948.

Tout semble pouvoir recommencer, y compris les querelles, mais rien ne sera plus comme avant. D’autant que dans le monde la guerre froide succède aux embrassades de la victoire. Le Parti communiste français entreprend en 1947 de lutter contre le nouvel ennemi de l’Union soviétique, l’impérialisme américain. A la suite du rapport de Jdanov au Komintern, La Nouvelle Critique, dirigée par Jean Kanapa, suivie par L’Humanité et Les Lettres françaises, va désigner la [p.47] psychanalyse, assimilée au dollar ou au Coca-Cola, comme agent corrupteur destiné à anesthésier la lutte des classes. De mars 1948 à mai 1949, c’est le blocus de Berlin par l’Union soviétique. Le 4 avril 1949, la signature à Washington du traité de naissance de l’O.T.A.N.

Il faut n’avoir pas connu l’atmosphère de la guerre, de l’Occupation, de la Libération et de l’après-guerre pour ne pas comprendre le débat de conscience qui se déroule alors pour ceux des nouveaux venus de la SPP qui ont fait une partie de leurs humanités dans les maquis et continuent de militer au P.C.F. Tandis que les réunions scientifiques reprennent leur rythme de croisière, que l’on élit membres titulaires Pierre Mâle et Maurice Bouvet, en 1948, des pressions se font sentir, l’appareil du Parti exige.

En juin 1949, La Nouvelle Critique publie un article fracassant où l’on sent bien qu’il s’agit de “mouiller” sérieusement ses signataires – opération réussie puisqu’on continue à le brandir pour leur en faire reproche, oubliant l’époque de sa parution, leur âge (aux alentours de la trentaine), leurs années de compagnonnage et de lutte dans la clandestinité contre l’occupant.

On y retrouve évidemment les vieux arguments que Georges Politzer avait employés avant la guerre, lorsque à son enthousiasme pour la psychanalyse avait succédé une critique acerbe. Dès 1929, son éphémère Revue de psychologie concrète avait publié quelques échos de sa polémique avec Angelo Hesnard, mais sa condamnation de la psychanalyse d’un point de vue marxiste avait été beaucoup plus catégorique ensuite.

“Idéologie réactionnaire” dit le titre en 1949… Née à Vienne, liée aux besoins de la famille paternaliste bourgeoise, traitant une minorité de malades sélectionnés par l’argent, basée sur l’irrationalisme et l’individualisme, la psychanalyse pervertit les jeunes psychiatres sous-payés. Pis, elle les entraîne dans le “mythe d’un inconscient en soi”, le “chosisme des instincts”, [p.48] un “Oedipe qui n’est ni universel ni constant”, une “pseudo-transcendance des complexes”. Il est clair que “cet individualisme revient à la négation de toute possibilité de transformation de l’ordre social”.

Les psychiatres des Asiles qui signent ce manifeste prêchent pour leur paroisse en réclamant crédits et pouvoirs accrus. Quant aux autres signataires, Jean Kestemberg, analysé de Lacan, sa femme Evelyne, analysée de Marc Schlumberger, Serge Lebovici et S. A. Shentoub, ils ne tarderont pas à désavouer ce texte en quittant le Parti où ils militaient depuis l’occupation.

En 1950, La Pensée catholique, démontrant ainsi que les manoeuvres séductrices de Psyché n’ont pas encore totalement abouti, remarquera : “Il est triste de constater que certaines réactions, à tout prendre judicieuses, contre le freudisme, sont le fait de psychiatres marxistes dont la compétence est réelle.”

L’anathème lancé contre la psychanalyse se trouvera toutefois oublié quelque vingt ans plus tard par un parti communiste qui tentera l’approche de cette idéologie bourgeoise jadis tant vilipendée, par le biais des théories lacaniennes relues par Louis Althusser. Quant aux milieux religieux, ils ne tarderont pas à envahir divans et séminaires psychanalytiques ouverts, après une période d’incubation en petits groupes discrets. Enterrés, mais prompts à reparaître, dépoussiérés et remis au style du jour, les arguments critiques utilisés en 1914, 1926, 1938, 1940, 1949… refleuriront dans certains mouvements gauchistes de l’après-mai 1968, pour dénoncer à nouveau le “pouvoir” des psychanalystes, leur pensée réactionnaire, le décidément inassimilable “complexe d’Oedipe”, et bientôt, au nom d’un certain “féminisme”, la misogynie de ce puritain-juif-petit- bourgeois-viennois de Freud…

L’article de La Nouvelle Critique a fait référence à Jacques Lacan. C’est un signe des temps et la recon- [p.49] naissance de ce style lacanien qui va progressivement prendre la première place dans le discours analytique français, et cela pendant au moins trente-cinq ans. Comme avant la guerre, sa personnalité séduit et agace. Mais avec le poids de l’ancienneté et de la maturité : il approche les cinquante ans, suivi de peu par Nacht et Lagache. La guerre a bouleversé les règles du jeu institutionnel et c’est à la génération de ces trois hommes de saisir la direction du mouvement psychanalytique en France avant que de jeunes loups formés au combat ne viennent s’en emparer.

Si Lacan a pris de la distance par rapport aux Asiles et s’est tourné vers le clan des philosophes, Sacha Nacht (1901-1977) reste résolument fidèle à cette vocation de médecin qu’il avait proclamée dès sa prime enfance. Ses manières sont rudes, son autoritarisme évident, on l’a surnommé “le satrape”, et c’est avec force, détermination et brutalité parfois qu’il prendra la tête des affaires de la Société, puis de cet Institut qu’il créera, et cela pendant treize ans. Il est peu aimé, sinon peut-être de Jacques Lacan, son très proche ami, mais admiré, craint et respecté pour son bon sens. Il inspire confiance et, même s’il lui arrive de le traiter de “gangster” à cause de ses manières dictatoriales, la princesse finira par le préférer au fuyant et peu crédible Lacan, l’homme qui promet tout pour se sortir des situations difficiles, mais n’honore pas ses engagements.

À Lacan le royaume des mots, de la parole. A Nacht celui de la “présence”, cette qualité qu’il requiert des psychanalystes encore plus qu’une “bonté” dont l’existence peut faire sourire ceux qui n’ont connu de lui que l’écorce rugueuse. Nacht est plus compliqué et incertain que ses manières ne le laissent supposer. Protégé par ses ukases et ses phrases à l’emporte-pièce, il abrite derrière des allures cassantes et pour certains terrorisantes une malice et une sensibilité à laquelle il ne [p.50] donnera un cours presque mystique qu’à la fin de sa vie.

Sa rupture avec Lacan ne sera pas chose facile, mais une fois jugée nécessaire il la mènera rondement, quitte à y frôler un jour la mort dans un accident. Pour le moment ils sont encore amis très proches, tous deux rapporteurs au XIe Congrès des Psychanalystes de Langue française qui a lieu en 1948 à Bruxelles (car la plupart des analystes belges entretiennent des contacts très étroits avec la SPP), sur le thème, ô combien annonciateur, de “L’agressivité en psychanalyse”. Daniel Lagache (1903-1972), lui, se sent plutôt en marge de ce couple et souffre d’un isolement que la guerre a accentué. N’aimant ni l’un ni l’autre et peu apprécié d’eux, il va chercher appui auprès du groupe des analysés de Laforgue qui se trouvent sans doute un peu désemparés du fait de l’éclipse dont souffre leur analyste. Une carrière commune l’unit d’ailleurs à Juliette Favez-Boutonier qui lui a succédé à la chaire de psychologie de Strasbourg et qui prendra sa suite à la Sorbonne lorsqu’il se verra attribuer en 1954 la chaire de psychopathologie. Il se présente extérieurement comme un universitaire au caractère exigeant, assez rigoureux, sinon rigoriste, soucieux de garder ses distances au moyen d’une ironie un peu froide qui coupe court aux débordements affectifs. Il se sait un maître et se voit reconnu comme tel, le sérieux et le poids de ses travaux lui assurant une audience bien différente de celle que valent à Lacan la vivacité de son intelligence et ses toujours surprenantes créations théoriques. Lagache étudie à fond ses thèmes, la jalousie, le transfert, la psychocriminogenèse, dans un style ordonné qui cite ses références. Il se montre bien différent de Nacht qui affecte de négliger le “trop théorique” et s’efforce de parler avec simplicité d’une clinique quotidienne où chaque analyste et chaque analysé pourront se retrouver. Là où [p.51] Nacht met de l’évidence, Lagache précise la recherche. Là où Nacht s’efforce de “guérir”, Lacan de “créer”, Lagache s’applique à comprendre et à expliquer. Les trois directions entre lesquelles s’écartèle la psychanalyse depuis les tout premiers temps de sa pénétration en France trouvent leur représentant en chacun de ces hommes : la médicale, si chère au coeur des fondateurs de la Société psychanalytique de Paris dans les années 30, en Nacht qui favorise la carrière des candidats médecins, encourage les recherches de psychosomatique et préconise un enseignement codifié et hiérarchisé que doivent compléter des stages hospitaliers obligatoires. La composante psychologique, jadis illustrée par les Suisses romands, verra en Lagache un des artisans du prestigieux développement des “sciences humaines” dans le milieu intellectuel, et le promoteur opiniâtre d’une qualification psychanalytique obtenue au terme d’un cursus d’allure plutôt universitaire. Quant à Lacan, c’est au courant philosophique et littéraire qu’il vient s’adjoindre, après les surréalistes et la NRF ,accompagné de Merleau-Ponty et de Jean Hyppolite, armé de l’enseignement de Kojève et de Ferdinand de Saussure. Grâce à ses prodigieuses capacités d’assimilation et à son talent de manieur d’idées et de foules, il va parvenir dans les années 60-70, et ceci au nom de Freud, à mettre en vedette dans la vie culturelle française sa propre vision de la psychanalyse, phénomène unique dans son histoire mondiale.

Ces trois tendances possèdent chacune leur dynamique créatrice mais font également courir à l’analyse de grands risques d’enfermement et de dégradation si elles ne s’interpénètrent pas. Là où d’autres pays ont tenté une synthèse ou quelque solution fédérative, les Français choisiront l’écartèlement, aidés en cela par les personnalités divergentes des trois analysés de Loewenstein dont les ans ne feront que durcir les oppositions. Les ans et le succès, car chacun d’entre eux gar- [p.52] dera vis-à-vis des autres tendances une position plus ambiguë que ne le laissera croire son masque. Celui-ci ne se figera que peu à peu, sous la pression de l’ambition personnelle et du manichéisme d’auditoires ivres de transfert.

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La question de la formation

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À l’intérêt des années 30 pour “la psychanalyse” ou “la méthode freudienne” se substitue progressivement l’avidité pour “la didactique”, cette “psychanalyse pure” comme en viendra même à la désigner Lacan en 1964. Le 17 février 1948, la SPP, dont Nacht va devenir président à partir de janvier 1949, crée une Commission de l’enseignement et fait bientôt paraître dans la Revue un texte détaillé concernant ses “Règlement et doctrine”. Rédigé dans un style lacanien bien reconnaissable, il représente une synthèse des conceptions des didacticiens de l’époque en ce qui concerne la formation des futurs analystes. Ces derniers se voient “remis entièrement à la tutelle de leur psychanalyste”, jusqu’à ce que celui-ci les autorise à suivre des séminaires et à entreprendre des cures contrôlées. En fin de cursus, dit le texte, il “aura même à répondre des qualifications personnelles du candidat, libéré qu’il sera d’une réserve qui dans le cas régulier vise à ne pas obérer les prémisses de l’analyse”.

Absence de tares physiques et mentales trop évidentes, nécessité d’ “être maître du système particulier de la langue dans laquelle s’engagera pour lui ce qui mérite d’être appelé le dialogue psychanalytique, si loin qu’il se mène à une voix” (ici encore, on reconnaît Lacan), mieux apprécié s’il dispose d’une solide pratique hospitalière (ici, apparaît Nacht), le candidat doit prendre l’engagement de ne pas exercer la psychanalyse avant “l’aveu de son psychanalyste”. Le rédacteur indique aussi que “l’usage universel fait poser en prin- [p.53] cipe que les fins de la psychanalyse didactique exigent un rythme de quatre à cinq séances par semaine, trois représentant un minimum, et une durée totale d’au moins deux ans”.

Il ne faudra pas deux ans à Lacan pour qu’on l’accuse de ne pas respecter l’accord qu’il avait semblé donner à ce “principe” en le liant à “l’usage universel”.

En 1950, Nacht et son bureau sont reconduits et la création d’un Institut occupe les esprits. Un appel de fonds a d’ailleurs été lancé pour compléter le million et demi recueilli auprès des anciens collègues émigrés en Amérique. Chaque membre titulaire de la Société devra verser 100 000 francs (pour donner une idée, la cotisation annuelle est alors de 3 000 francs) et il faut ici signaler qu’aucun des scissionnaires ne demandera le remboursement de cette contribution initiale après sa démission de la SPP en 1953.

Les premiers affrontements pour la conduite de l’Institut se devinent aux fins de non-recevoir qui sont opposés, par exemple en novembre 1950, aux propositions de Lagache qui a cru trouver un local adéquat. En revanche, on le voit entrer en janvier 1951 dans le nouveau bureau de la Société, même s’il s’indigne un peu en privé de ce troisième mandat de président sollicité ar Nacht, sous prétexte de tractations secrètes avec l’Ordre des Médecins et les professeurs de Faculté de Médecine. Tout cela sent pour lui un peu trop la médicalisation de la psychanalyse…

C’est au cours de l’année 195l que, pour la première fois de façon officielle, la Commission de l’enseignement exige de Jacques Lacan la promesse solennelle de régulariser au plus tard en mai la conduite de ses analyses didactiques. Lacan en donne immédiatement l’assurance, mais cette promesse ne sera pas tenue sous un .prétexte qu’il n’invoquera qu’en juin 1953 : quelque temps après ces exigences de la Commission, Nacht lui [p.54] a proposé d’exposer ses théories “sur la technique psychanalytique” au cours d’une réunion de titulaires en décembre 1951. Il a dès lors, assurera-t-il, estimé qu’une telle demande le relevait tacitement de ses engagements antérieurs…

Il y a dans tous ses comportements un mystère que des données historiques complémentaires permettront peut-être un jour d’éclaircir. Lacan promet, promet encore et ne tient jamais. Acculé, il s’engage à tout mais sans y donner suite, invoquant après coup n’importe quel prétexte. Est-ce lié à ses humeurs changeantes ? A une sorte d’indécision qui le pousserait à reculer toujours l’échéance de ses choix ? Dix ans plus tard, lorsque les mêmes dérobades se reproduiront, on pourra supposer qu’il cherche à gagner du temps parce qu’il sait acquérir semaine après semaine l’audience et la célébrité qui lui permettront de faire cavalier seul, mais en 195l ? “On ne pouvait pas lui faire confiance” sera le leitmotiv de la plupart de ceux qui, l’ayant soutenu un moment, en viendront à le quitter.

La bataille n’est pas de pure forme : le rapport de la SPP à l’I.P.A. pour l’année 1951-1952 fait état de soixante-dix étudiants en formation, soit cent analyses en contrôle, tandis que trois séminaires hebdomadaires assurent l’enseignement : celui de Nacht sur la technique, de Lacan sur les textes freudiens, de Lebovici sur l’analyse d’enfants.

Nacht obtient en janvier 1952 son quatrième mandat présidentiel pour une année qui va se révéler décisive. Le procès intenté pour exercice illégal de la médecine à une analyste non-médecin, Mme Clark-Williams, même s’il aboutit à un acquittement, a mis en évidence la responsabilité collective des membres d’une société de psychanalyse et la nécessité de critères rigoureux pour leur cooptation. Sur le plan international également, il est temps que la formation des étudiants français [p.55] retrouve l’organisation dont elle avait pu jouir jusqu’en 1940.

Le 17 juin 1952, Nacht force l’allure et lance la première offensive d’une bataille qui va durer très exactement un an. Il propose aux membres titulaires, qui seuls ont droit à la parole et au vote pour tout ce qui concerne la gestion de la Société, d’élire pour cinq ans un Comité directeur de l’Institut, et pose sa candidature au poste de directeur, avec Maurice Benassy et Serge Lebovici comme secrétaires scientifiques. Leur élection est obtenue à main levée. Il désigne alors Henri Sauguet comme secrétaire administratif; c’est un autre de ses analysés, qui n’est pas encore membre adhérent de la Société mais, tout dévoué à la création de l’Institut, se montre un remarquable organisateur.

Une fois remis de leur surprise, certains, dont Lagache, vont protester : la durée du mandat est excessive, Nacht est à la fois directeur de l’Institut et président de la Société, seuls ses analysés ont été proposés pour les postes clefs, l’élection “à main levée” est contestable, etc. Rien n’y fait car les vacances arrivent, au cours desquelles s’aménage le local miraculeusement trouvé par Nacht au 187 de la rue Saint-Jacques. Au cours desquelles également Sacha Nacht célèbre son deuxième mariage chez le peintre André Masson, beau-frère de Jacques Lacan. Ce dernier lui sert de témoin, tandis que sa future femme, Sylvia Bataille, est celui d’Edmée Nacht. Qui peut alors imaginer la rupture définitive qui va bientôt séparer deux couples si amicalement liés ?

En novembre 1952, les statuts de l’Institut de Psychanalyse rédigés par Nacht sont distribués, ainsi que le programme prévu pour l’enseignement, afin d’être discutés et votés. La psychanalyse s’y trouve placée sous le signe de la “neurobiologie” et considérée comme une [p.56] “branche de l’activité scientifique […] utile et nécessaire en psychopathologie, puis en médecine, comme en témoigne tout le mouvement de la médecine psychosomatique”. La princesse y reconnaît les vieilles attaques menées contre les non-médecins et se range alors parmi ceux qui combattent ces propositions, d’autant que les pouvoirs que se sont attribués le directeur et son équipe lui semblent excessifs. Elle se trouve ainsi, paradoxalement si l’on se souvient des discussions du passé, dans le même clan qu’Angelo Hesnard qui, de Toulon, encourage Lacan à s’y opposer.

Le programme propose trois cycles annuels successifs de “théorie générale de la psychanalyse”, de “clinique psychanalytique” et de “technique”, cours et séminaires étant, sauf pour le cycle terminal que Nacht s’est pratiquement réservé, répartis entre les divers titulaires. Des stages cliniques dans les hôpitaux, en psychiatrie et en pédiatrie, sont prévus en complément du cursus. On remarque un séminaire de “Vocabulaire et bibliographie en psychanalyse” attribué à Lagache, prémisse de ce Vocabulaire de la psychanalyse que Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis mèneront à terme en 1967. Quant à Jacques Lacan, réduit à la portion congrue d’un séminaire hebdomadaire de textes pour les élèves de première année et de quelques cours sur les mécanismes du moi, les perversions sexuelles, les névroses de caractère et la paranoïa, il se voit annoncé pour une “conférence extraordinaire” sur le thème “Psychanalyse et folklore” ce qui, vu les circonstances, ne manque pas de piment.

C’est alors que le clan qui s’intitule “des libéraux”, composé de Lagache et des analysés de Laforgue auxquels s’adjoignent encore Marie Bonaparte et Maurice Bouvet, tente de freiner la “résistible ascension” d’un Nacht résolu à presser le mouvement. Le 2 décembre 1952, le vote du 17 juin à main levée est contesté pour vice de forme par Lagache, ce qui [p.57] entraîne la démission de Nacht et de son Comité directeur. Ils sont toutefois immédiatement réélus, mais “à titre provisoire”. De toute façon, Nacht demeure président de la Société.

L’assemblée générale des titulaires du 16 décembre va précipiter les événements. Nacht tente d’obtenir une date limite assez rapprochée pour que ses statuts soient votés, car il lui paraît nécessaire d’en avoir fini avec ces discussions avant l’élection, prévue en janvier, du nouveau bureau de la Société. Selon la tradition, c’est le vice-président, Jacques Lacan, qui doit être élu.

Nacht est soutenu par le groupe de ses fidèles, Benassy, Diatkine, Lebovici, Mâle, Pasche et Schlumberger mais, devant l’hostilité des autres, il propose que seuls les articles importants et litigieux soient rapidement soumis au vote. Refus du groupe Berge, Françoise Dolto, Juliette Favez-Boutonier, Lagache et Blanche Reverchon-Jouve, majoritaire grâce à l’appui de la princesse, de Bouvet, Cénac et Odette Codet.

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La marche vers la scission

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Face à cette opposition, Nacht et son comité démissionnent à nouveau. Lacan se présente alors comme directeur provisoire. Elu au deuxième tour par 9 voix contre 8 et 1 bulletin blanc, il ne conserve de l’ancien comité qu’Henri Sauguet au poste de secrétaire administratif. Devant les chiffres de ce résultat, comparés à ceux d’un certain nombre d’autres, on chuchote que les bulletins “blancs” ou “abstention” sont souvent le fait de Maurice Bouvet, tenu de rester plutôt neutre, car Daniel Lagache effectue chez lui, précisément en cette époque troublée, une tranche d’analyse.

Les discussions vont désormais se poursuivre en coulisses autour de statuts qu’on doit se décider à voter, car l’ouverture de l’Institut a été annoncée pour le mois de mars. Jacques Lacan présente alors son propre projet. Substituant à l’exergue “neurobiologique” de Nacht, comme le suggère la princesse d’ailleurs, la description par Freud d’un Institut idéal plus culturel que [p.58] médical, il souligne les deux dangers à éviter dans une telle entreprise : “politique personnelle de la direction et formalisation des études”. En ce sens, ses amendements tendent à un assouplissement des procédures et à un partage des pouvoirs.

Marie Bonaparte a, elle aussi, élaboré des amendements qui, citation de Freud comprise, s’opposent un peu aux statuts de Nacht mais, si elle n’aime guère celui-ci, elle déteste encore plus Lacan et lâchera ses amis du groupe Lagache lorsqu’ils décideront de le porter à la présidence.

De son côté, la Commission de l’enseignement revient à la charge, le 10 janvier 1953, et fixe à nouveau le rythme et la durée des séances de didactique :quatre ou cinq par semaine, de quarante-cinq minutes au moins, durant deux ans au minimum… Chacun sait que Lacan, malgré ses promesses et ses affirmations, continue sa pratique de temps variable, car ses adversaires ont fait leurs comptes : il lui faudrait des journées de plus de vingt-quatre heures pour venir à bout de ses activités et des analyses qu’on lui connaît s’il respectait le consensus. N’a-t-il pas à lui seul le tiers des didactiques en train dans la Société ?

De tractations en tractations, on tente de rogner les pouvoirs de Nacht qui à son tour transige : le Comité directeur ne sera élu que pour trois ans, la Commission de l’enseignement ne sera pas présidée automatiquement par le directeur, avec voix prépondérante, mais élira son président (qui, dit la négociation, sera… Nacht, au moins pour la première fois). En revanche, les secrétaires scientifiques de l’Institut en deviendront membres, ce qui assure au Comité directeur la haute main sur cet organe essentiel de la formation qui discute et décide de tous les problèmes posés par le cursus des candidats : acceptation ou refus de didactique, de contrôles, label permettant d’exercer la psychanalyse, d’accéder à la Société, etc. [p.59] On conçoit l’acharnement du clan de Nacht à s’y ménager une majorité qui peut seule permettre, dans le climat d’opposition qui règne, un fonctionnement sans cela voué à la paralysie. On comprend également que les autres Courants d’opinion qui se voient ainsi exclus crient à “la dictature” et ne se satisfassent pas du pouvoir administratif qui leur est accordé en assemblée générale. Chacun sait en outre qu’il y a là un sérieux goulet d’étranglement pour les analysés de Lacan.

Le 20 janvier 1953, comme prévu, les statuts de l’Institut sont votés, avec un certain nombre d’amendements de Marie Bonaparte nommée présidente d’honneur, ce qui l’associe aux travaux du Comité directeur. Celui-ci est élu définitivement ce même jour, avec Nacht à sa tête.

On a suggéré que l’octroi d’un titre honorifique avait été déterminant dans le changement de camp de la princesse qui, suivie de ses proches, va désormais prendre ses distances avec le groupe Lagache. En fait, tout se joue pour elle, au cours de cette même soirée, avec la candidature de Lacan à la présidence de la Société. Elle n’en veut pas, et cela prime le reste. Elle a décidé de soutenir Michel Cénac qui s’est porté candidat contre lui. Au premier tour, il obtient 10 voix contre 8 à Lacan et 1 bulletin blanc. Au deuxième tour, ils se trouvent en ballottage, 9 contre 9. Il faut voter à nouveau et l’absence de Nacht (car seuls les présents votent), due à un grave accident de cheval dans les jours précédents, va décider en faveur de Lacan auquel il se serait opposé. Le troisième tour donne en effet à Lacan les 10 voix nécessaires pour être élu, avec Lagache comme vice-président, Pierre Mâle comme assesseur, Pierre Marty comme secrétaire et Maurice Bouvet comme trésorier.

Victoire à la Pyrrhus, qui accélère le processus de scission. Dès le 3 février, lors de la réunion du conseil [p.60] d’administration de l’Institut, la technique de Lacan est à nouveau mise en accusation, à l’occasion de la présentation de certains de ses candidats devant la Commission de l’enseignement. Lacan justifie “les libertés” qu’il a prises par le fait que “la réduction de la durée des séances, ainsi que leur rythme moins fréquent, a un effet de frustration et de rupture dont l’action est considérée par lui comme bénéfique”. Nacht, de retour, Marie Bonaparte, Mâle et Parcheminey protestent tandis que Lagache plaide seul en sa faveur. A la fin de la séance, Nacht fait accepter à l’unanimité – donc, une fois de plus par Lacan – le maintien des normes fixées antérieurement.

Le durcissement des positions concernant l’analyse didactique se répercute sur les “étudiants” auxquels le nouvel Institut doit ouvrir ses portes. Il faut les sélectionner, les répartir dans les trois cycles d’enseignement prévus, car certains sont “en formation” depuis plusieurs années. Ce peut être également l’occasion de se débarrasser de quelques indésirables…

On leur fait parvenir des règlements scolaires, on les soumet à des exigences tatillonnes en vue de leur inscription. Médecins-psychiatres, psychologues, analysés parfois de longue date, ils n’ont d’ “étudiants” que la dénomination, et ressentent comme une infantilisation intolérable les procédures qui leur sont imposées. Sans parler des frais d’inscription qui paraissent excessifs à beaucoup : 15 000 francs par cycle, auxquels il faut adjoindre de 500 à 1 000 francs par séance de séminaire et 1 500 francs par séance hebdomadaire de contrôle collectif.

Un grand nombre d’entre eux sont proches de Lacan et de son enseignement. Si ses dérobades l’ont rendu de moins en moins supportable auprès des titulaires, ses prises de position publiques et privées contre l’autoritarisme de l’équipe nachtienne lui valent en revanche une nette popularité parmi les analystes en [p.61] formation. Une ancienne analysée de Nacht, Jenny Roudinesco, proteste contre ses procédés dans une lettre ouverte qu’elle adresse aussi bien à Nacht qu’à Lacan, ce qui va mettre le feu aux poudres. Elle l’envoie le 15 mai 1953. Un mois plus tard, la scission sera effectuée.

Le 17 mai, une réunion des analystes en formation aboutit à “la résolution” de 51 d’entre eux (un peu plus de la moitié) de “surseoir provisoirement à tout nouvel engagement en attendant la communication des statuts et du règlement intérieur de l’Institut”. Le 19, Nacht réplique sèchement à Jenny Roudinesco, en lui faisant remarquer que :”les problèmes posés dans [sa] lettre ne relèvent ni de la Société, ni de son Président.” Lacan de son côté, bien que fort déprimé à en croire Françoise Dolto, lui répond le 24 en exprimant assez nettement, derrière allusions ironiques et sous-entendus acerbes, son opposition à Nacht, à la princesse et à l’organisation de l’Institut.

Le 31 ,une nouvelle assemblée des analystes en formation va fournir le prétexte à l’attaque finale portée contre Lacan qui, alerté par téléphone que les “nachtiens” le mettaient en cause, a sauté dans un taxi pour s’expliquer. Il le fait, dans la rue Saint-Jacques, à la sortie de la réunion, discutant avec ces étudiants dont beaucoup sont ses analysés, ce qui constitue une “transgression” importante à la règle de discrétion censée régner à l’époque. Le ton est violent, de tous côtés, certains en viennent presque aux mains.

La crise s’avère inévitable. Le 2 juin a lieu une séance administrative de la Société dont la tonalité passionnelle est annonciatrice de rupture. Michel Cénac reproche à Lacan sa présence au milieu des étudiants, au mépris de sa fonction de président et de didacticien, et se voit soutenu par Odette Codet qui propose le vote d’une motion de défiance. Sacha Nacht reporte alors le débat sur la pratique des séances courtes, ce qui [p.62] conduit Lacan à répondre que “toutes ses analyses didactiques (sauf une) sont régularisées depuis janvier en ce qui concerne la durée des séances. En ce qui concerne le rythme, aucun engagement n’avait été pris par lui.”

Pierre Marty qui, en tant que secrétaire, inscrit sur le “cahier noir” les procès-verbaux officiels des réunions de la Société, note ce soir-là : “Lacan reconnaît qu’il a été imprudent. Il a pris des libertés plus que dangereuses.” Puis, après de nouvelles discussions : “En conclusion, le Dr Lacan fait appel à la compréhension de l’assemblée. Il a donné, dit-il, depuis cinq ans, le meilleur de lui dans l’intérêt de la psychanalyse, il a aussi donné le pire. il a agi avec une passion qui a pu, certes, être quelquefois maladroite. S’il ne se discipline pas facilement, il ne désire en fait qu’une chose, travailler avec toute son amitié pour ses collègues, il désire que l’Institut vive et désire y travailler. Il demande de voter la confiance, le malaise n’étant pas si grave. Il s’engage à faire tout ce qu’il pourra.” Faut-il rappeler que le texte de ce procès-verbal sera adopté après discussion, lors de la réunion suivante, à une unanimité comprenant Jacques Lacan lui-même ? Doit-on trouver meilleur indice de ce qu’il ne souhaite pas profondément la scission et n’y a pas, comme on le lit parfois, entraîné les autres ?

Sa suggestion d’une commission d’arbitrage est repoussée, comme se voit ajourné le vote de confiance, reporté à la séance du 16 juin par 15 voix contre 3.

Les trois opposants à cette motion, unique dans l’histoire de la SPP, sont Daniel Lagache, Françoise Dolto et Juliette Favez-Boutonier. Ils n’ont pas adopté cette position par simple sympathie pour Lacan, car, Françoise Dolto exceptée, ils ne l’apprécient guère, mais pour s’opposer à la pression de plus en plus étouffante que leur paraît exercer Nacht. Ils ne souscrivent pas au désir exprimé par Lacan que “l’Institut vive” et sou- [p.63] haitent de moins en moins y travailler. En fait, ils se réunissent assez souvent avec André Berge et Georges Favez, dont la candidature au titulariat aurait été écartée, pour élaborer le projet, encore très secret, d’une Société qui s’ouvrirait davantage, d’un Institut “libre”, d’un enseignement qui préférerait au modèle médical celui d’universités où il pourrait trouver une place de choix. Ils craignent également que les conflits de personnes aient atteint un degré tel qu’ils risquent de se sentir pour un long temps condamnés à jouer les utilités sous la coupe de l’équipe de Nacht. Le rêve de la création d’une autre structure se concrétise jour après jour, assurés qu’ils se croient de l’appui de bon nombre de membres influents de l’I.P.A. qui les connaissent et les apprécient depuis une vingtaine d’années.

On ne sait trop s’ils ont spontanément mis Lacan au courant du complot ou si celui-ci, alerté au tout dernier moment, leur a quelque peu forcé la main pour y participer lorsqu’il a senti la situation désespérée, car un mystère règne encore sur ce qui, le 16 juin 1953, va éclater comme un coup de théâtre.

Le 6 juin, Pasche, Benassy, Lebovici, Diatkine et Cénac réclament le retrait du mandat présidentiel de Lacan, mais leur motion apparaît juridiquement irrecevable.

Au contraire, à la séance du 16, celle de Mme Codet doit être mise aux votes. Elle y dénonce le désaccord profond de l’assemblée avec son président et prie le vice-président d’assurer ses fonctions jusqu’à de prochaines élections du bureau. Tous les titulaires sont présents, sauf Laforgue et Hesnard.

Après un certain temps de discussions où, entre autres, Lagache en vient à se plaindre de Benassy, le procès-verbal de Marty énumère, comme un reportage, les moments décisifs de la rupture : [p.64] “Lacan dit qu’il s’est présenté à la Présidence en janvier pour s’exposer au jugement de la Société, tant en ce qui concerne la valeur de son enseignement que pour ses opinions sur les statuts de l’Institut de Psychanalyse.

“Il ne conteste pas la légitimité d’un vote de confiance, mais souligne que ce qui lui a été reproché concerne davantage l’Institut que son activité de Président de la Société. Il pense qu’une phase de l’évolution de la Société se termine aujourd’hui et souligne qu’il n’y a pas d’obstacle statutaire à ce que le vote de confiance proposé par Mme Codet soit fait à mains levées, et demande qu’il soit ainsi procédé.

“Mme Bonaparte s’y oppose.

“Lagache déclare que la proposition d’un seul membre suffit à rendre obligatoire le vote à bulletin secret.

“Vote. – Le secrétaire indique par trois fois que le bulletin ” oui ” signifie l’approbation du texte proposé par Mme Codet.

Votants Oui Non Blanc Abstention

18 12 5 1 1 (Lacan)

“Lacan déclare qu’il donne sa démission de Président et se démet de sa fonction pour l’Institut – il quitte le bureau.

“Lagache est invité à prendre place à la présidence.

“Lagache, à la présidence, lit le troisième point de l’ordre du jour et la contestation juridique soulevée par le Bureau. Il déclare rentrer de plein (sic) pied dans l’illégalité. Cénac, dit-il, a employé le mot de malaise, il s’agit d’un malaise chronique dans une phase suraiguë qui entraîne la décision notifiée par un texte ainsi conçu :

“” Les Soussignés, Membres de la Société fran- [p.65] çaise de Psychanalyse, Groupe d’Etudes et de Recherches Freudiennes, donnent leur démission de la Société Psychanalytique de Paris.

” Paris, le 16 Juin 1953 “

signé :J. Favez-Boutonier

F. Dolto

D. Lagache. ”

“Lagache invite Mme Favez à distribuer à l’Assemblée une note ronéotée de trois pages écrite par cette dernière – (Pièce aux archives).

“Lagache invite Mâle (Membre assesseur) à prendre la présidence de l’Assemblée avant de quitter cette place, puis la salle, suivi de Mmes Favez, Dolto, et Reverchon-Jouve (cette dernière ayant signé entre-temps le texte de démission).

“Lacan, debout dans la salle, déclare à ce moment donner sa démission de la Société Psychanalytique de Paris.

“Mâle vient alors à la Présidence. Saisi par le caractère dramatique de cette séance, il propose de nommer le Doyen d’âge Parcheminey à la Présidence, en raison de l’autorité que lui confère son ancienneté.”

Georges Parcheminey – qui va mourir deux mois plus tard -, quatrième président de cette soirée mémorable, soulignera avant qu’elle ne s’achève que la démission de la Société détermine ipso facto celle de l’Institut.

Il ne songe pas à indiquer le plus important : elle entraîne également la radiation de l’I.P.A., conséquence à laquelle les scissionnaires n’ont apparemment pas paré, sans doute pour garder le secret absolu. Une telle imprudence témoigne bien du climat de passion aveugle dans lequel les derniers événements se sont dérou- [p.66] lés; de l’appui vital qu’ils ont également perdu en la personne de la princesse, car celle-ci, un soir de rage contre Nacht, aurait dit à Lacan avoir obtenu d’Anna Freud l’assurance d’une reconnaissance par l’I.P.A. si elle-même et ses amis faisaient scission.

Dès le 6 juillet, une lettre de Ruth Eissler, secrétaire du Comité exécutif de l’I.P.A. leur annonce leur exclusion des réunions du Congrès international de Londres où leur sort va être débattu, le 26 juillet. Malgré une tentative de Loewenstein, la Société française de Psychanalyse (SFP) n’est pas reconnue, à la demande de Hartmann, Marie Bonaparte, Nacht, Jones et surtout d’Anna Freud qui conclut que “leur statut est celui qu’ils ont créé eux-mêmes en démissionnant”.

C’est le début de dix années de démarches parfois humiliantes et de procédures tracassières qui, en fin de compte, aboutiront à une nouvelle scission tout aussi déchirante et passionnelle que la première.

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