« L’étonnant » Angelo Hesnard (1886-1969)

Il est considéré comme « le » pionnier de la psychanalyse en France puisqu’on lui doit, dès 1914, soit quelques 12 ans avant la création de la SPP, le premier ouvrage consacré aux idées freudiennes en France, La psychanalyse des névroses et des psychoses (Hesnard/Régis). Sur les conseils de son maître, Pr Régis, il se penche sur la nouvelle théorie déjà largement répandue en Europe. Il a un frère agrégé d’allemand, et peut donc lire Freud dans le texte avant les 1ères traductions qui datent de 1921. En 1912, il écrit à Freud pour s’excuser, au nom de la psychiatrie française, du « dédain » français à l’égard de son œuvre et pour, bien sûr, s’engager à y remédier, ce qu’il fera avec une certaine ambivalence. Il excelle dans l’oxymore (e.g. « l’intérêt heuristique de cette doctrine critiquable ») et ne fera jamais allégeance à l’intégralité de l’œuvre de Freud, la considérant comme une théorie parmi d’autres.
« L’étonnant Hesnard » selon la formule de Lacan, dans les Écrits, car il a une position paradoxale : tout en diffusant la pensée de Freud, il émet des réserves qui vont laisser des traces durables. Il représente à lui seul toute la complexité de la psychanalyse « à la française » et la réaction mitigée des milieux psychiatriques français aux idées freudiennes. Freud le cite d’ailleurs dans ce sens dans Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique : « MM. Régis et Hesnard (de Bordeaux) ont essayé, dans un exposé qui manque souvent de clarté et s’attaque principalement au symbolisme, de dissiper les préjugés de leurs compatriotes contre la nouvelle théorie ».
Quelques mots sur cet ouvrage princeps dont certaines critiques sont encore d’actualité.
Dès la préface, on peut lire : « en dépit de ses exagérations, de ses outrances, de ses allures mystiques, voire de ses étrangetés, cette doctrine est loin d’être sans grandeur ».
Le compte-rendu de Ferenczi (Journal International, 1915) résume bien l’ampleur des attaques :
- l’inconscient est assimilé à un subconscient ;
- la doctrine est taxée de pansexualisme ;
- les découvertes de Freud sont affiliées à la psychiatrie, française, notamment à Janet ;
- le manque de scientificité et son indémontrabilité sont dénoncés ;
- la dimension philosophique est qualifiée de mystique germanique ;
- les techniques sont considérées comme incertaines ;
- enfin, le dogmatisme symbolique « choque parfois le sens commun ».
C’est seulement en 1926 qu’Hesnard fera amende honorable en dédicaçant un de ses livres La vie et la mort des instincts : « Au Professeur S. Freud, j’offre avec le désaveu des mes injustes critiques, l’hommage de ma pure admiration ».
Pendant la 1ère guerre mondiale, Hesnard officie comme médecin militaire et il s’intéresse à la psychiatrie de guerre sans référence à la psychanalyse. Il est réputé ouvert d’esprit, et ses intérêts sont éclectiques, allant de Babinski à l’hygiène mentale dans la Marine, de Politzer à la phénoménologie. Il publie beaucoup – 230 références (pas toutes psychanalytiques), et il acquiert une certaine notoriété de son vivant.
Côté psychanalyse, fort de sa réputation de pionnier, il rencontre Laforgue et Sokolnicka en 1923 à Ste-Anne, collabore au groupe qui précède la création de la SPP et fait naturellement partie de ses 9 co-fondateurs. Il est co-rapporteur avec Laforgue au CPLF de 1930 à Paris sur les processus d’autopunition.
Mais il reste attaché à la tradition psychiatrique française. En 1925, il fonde avec Laforgue L’Evolution psychiatrique, et il est de ceux qui prônent la subordination de la psychanalyse à la médecine, contre l’analyse profane.
Il a toujours refusé de se prêter à une analyse didactique et il est connu pour avoir été en désaccord avec l’IPA qui émet des réserves sur ses qualités de didacticien (Jones). Il n’occupera d’ailleurs jamais de fonction institutionnelle au sein de la SPP.
En 1953 comme en 1964, il suit Lacan, de la SPF à l’École Freudienne de Paris. Il sera président de la SPF en 1959.
Après la guerre, il s’installe à Toulon, et crée le 1er groupe psychanalytique méditerranéen (plutôt SPF). Son ambivalence ne l’a donc pas empêché de faire école et de transmettre une « empreinte analytique » à ses élèves, « tous restés dans le champ de l’analyse » (J. Caïn).
Bibliographie
- Barande Robert et Barande Ilse (1975), Histoire de la Psychanalyse en France, Toulouse, Privat
- Bokanowski T., Brève histoire de la Société Psychanalytique de Paris, site de la SPP
- Freud S., (1912) « Lettre inédite à Angelo Hesnard » in Revue Française de Psychanalyse, 1995, 61/2, Paris, PUF
- Freud S., (1914) « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique » in OC tome XII, Paris PUF, 2005
- Hesnard A. (1923), L’inconscient, Paris, Doin
- Hesnard A. (1925), « Aperçu de l’historique du mouvement psychanalytique en France » in Evolution psychiatrique, 72/4, 2007
- Hesnard A. (1927), « Les applications de la psychanalyse à l’étude du mécanisme psychogénétique des psychoses délirantes chroniques » in Evolution psychiatrique, 2, 1927
- Hesnard A. (1928), « Un cas d’obsession de l’inceste » in Revue Française de Psychanalyse, 1928, 2/2, Paris, PUF
- Hesnard-Felix E., « Le Dr Hesnard et les débuts de la psychanalyse en France », in Europe, 52/539, 1974
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- Mijolla de A. Histoire de la psychanalyse en France, site de la SPP
- Mijolla de A. ss dir., Dictionnaire International de la Psychanalyse, Parsi Hachette, 2007
- Mijolla de A., Revue Internationale d’Histoire de la Psychanalyse, n°6, 1994
- Mordier J.-P., (1981), Les débuts de la psychanalyse en France, Paris, Maspero
- Perron R. (1988) Histoire de la Psychanalyse, Que sais-je ? N°2415, Paris, PUF, 2009
- Roudinesco E. (1986) Histoire de la Psychanalyse ne France 1885-1939, T.I et II, Paris, Points, 2023
- Turbiaux M., « Un psychiatre psychanalyste à l’ombre des épées », in Bulletin de Psychologie, 2009/6, N°504