Cette brève contribution suivra deux axes qui couvriront les années 1885-1926
1)Freud et la France,
2)La France, la psychanalyse et Freud (1885-1927)
Étant donné le temps imparti, je privilégierai les points les moins connus
1) Freud et la France
Nous pourrions suivre diverses lignes :
Freud et la langue française
Freud et la traduction
Freud, le féminin et la voix
Freud et le transfert d’autorité ou la relation de subordination
Freud et le transfert fraternel ; la rivalité.
Freud et les enfants
Et également
Freud et l’observation séméiologique
Freud et l’étiologie
Freud et la théorisation des processus sous-jacents
Etc.
Freud aimait les langues et bien sûr la langue française. Dès son adolescence, il utilise des mots français dans ses échanges épistolaires et il lit des écrivains en français, qu’il citera tout au long de son œuvre.
En 1885, à 29 ans, il obtient une bourse pour des recherches en histologie sur le système nerveux des enfants ; ceci afin d’accéder à un poste de neurologue à l’Institut des enfants malades à Vienne. A Paris, il sera rattaché au service du Professeur Brouardel, médecin légiste, anatomo-pathologiste à la Pitié-Salpêtrière.
Dès son arrivée à Paris, en octobre 1885, souhaitant perfectionner son français et lutter contre son « aphasie du français », il achète un livre de Charcot et d’autres de littérature (dont Victor Hugo). Il va au théâtre où il est totalement subjugué par la présence corporelle sur scène de Sarah Bernhardt : « cette façon d’enjôler, d’implorer, d’étreindre ; incroyables, les attitudes qu’elle prend et la manière dont elle se serre contre quelqu’un, sa façon de mouvoir ses membres et la moindre de ses articulations. Curieuse créature ! J’imagine qu’elle n’est pas différente dans la vie de ce qu’elle est sur scène. » L’identification hystérique bat son plein ! « Dès les premières répliques de cette voix vibrante et adorable, il m’a semblé que je la connaissais depuis toujours » (Lettre à Martha du ??????).
Ayant assisté, au théâtre, au Mariage de Figaro, il se plaint à Martha de ne pas entendre comme à l’opéra « les magnifiques mélodies ».
En janvier 1886 Freud a l’immense honneur d’être invité aux soirées culturelles de Mme Charcot. Il y rencontre Jeanne, la fille de Charcot, et de nombreux médecins célèbres comme Babinski et des artistes comme Alphonse Daudet. Sur le conseil de Mme Charcot, il se rend à la Revue d’Yvette Guilbert dont il gardera toute sa vie une photographie signée de sa main ; et il ne manquera pas d’aller l’écouter encore, sensible qu’il est à son charme et à sa voix. En 1926, pour son 70e anniversaire, il écrit qu’il a été particulièrement sensible aux vœux que lui ont adressés Einstein, Brandès, Romain Rolland et Yvette Guilbert (Freud, lettre à ????).
Dès le 20 octobre 1885, il rencontre Charcot. En moins d’un mois, il est totalement subjugué par le Maître sur lequel il fait un transfert d’autorité majeur. Freud est envoûté. Il en attend avec passion, l’adoubement.
Il utilise son goût pour les langues et la traduction, pour proposer à Charcot de devenir son traducteur ; Charcot finit par accepter. Sa méthode de traduction suit celle préconisée par Goethe dans Le Divan. Il lit un paragraphe, ferme le livre, et se pose la question : comment un Allemand dirait ce qui est dans ce paragraphe ? Il privilégie ainsi le message.
Freud gardera de Charcot la nature psychique de l’hystérie. Charcot avait changé de cap en mai 1885, et quitté la théorie de la dégénérescence au profit de la notion de « tares neuro-pathologiques familiales » en particulier dans les « familles juives » (sic). ; et il avait orienté ses travaux vers la différenciation entre les pathologies neurologiques et psychiques, ce que poursuivra Freud, et lui apportera sa première notoriété.
La notion de choc permet l’entrée dans une conception psychique ; celle d’une hystérie en deux temps (le temps 1 du trauma ; le temps 2 du symptôme, séparés par une mystérieuse période d’incubation et d’élaboration psychique) fournira la base de la conception d’un fonctionnement mental organisé selon le procès de l’après-coup. La notion de période de latence et son intérêt pour le rêve comble le vide théorique laissé par Charcot.
La vie psychisme devient un véritable pôle attracteur partagé avec Charcot. Freud continue néanmoins ses travaux de neurologie qui l’intéressent de moins en moins.
La différence entre Charcot et Freud concerne l’étiologie. Freud, identifié aux capacités d’observation et de classification de Charcot, prête une attention particulière à la signification des messages transmis par les symptômes, et aux processualités sous-jacentes à ceux-ci ; d’où ses propositions nosographiques novatrices, comme la névrose d’angoisse.
Si, au début de son séjour, Freud se montre très réservé envers l’ensorcellement qu’il ressent émanant de Paris, inquiet du degré de sensualité et de liberté érogène qu’il y rencontre, de cette « sexualité exhibée contagieuse », écrit-il, sa sensibilité érogène se libère au cours de son séjour ; il change d’opinion quant à la France et devient de plus en plus enthousiaste. En fait, son humeur suit des oscillations, entre déceptions sombres et euphories lumineuses, selon ce qu’il perçoit de l’attention de Charcot à son égard. Fin février 1886, il regrette de devoir quitter Paris pour Berlin où il doit poursuivre son stage ; d’autant que le poste de neurologue à Vienne l’intéresse beaucoup moins.
Le rapport de Freud à la France va se poursuivre dans toutes ces directions : son goût pour la littérature française, avec Zola que Freud dévore, sensible qu’il fut au positionnement de Zola envers l’Affaire Dreyfus, mais aussi Victor Hugo, Anatole France, etc. Sur le plan scientifique, il continue à traduire Charcot, mais aussi deux livres de Bernheim. Il se rapproche ainsi de Liébault et de l’École de Nancy, et il réunit l’hypnose, la suggestion et la méthode cathartique de Breuer. Il reconnaît sa dette envers les auteurs français en ce qui concerne la découverte de la suggestibilité, c'est-à-dire de ce qu’il dénommera plus tard l’« aptitude au transfert ».
Un autre type de lien va se poursuivre entre ces hommes, par leurs patients et leurs publications. C’est ainsi que Freud reçoit à Vienne une patiente envoyée par Charcot, Anna von Lieben, et qu’il se rend avec celle-ci à Nancy chez Bernheim afin de parfaire ses capacités d’hypnotiseur.
Cette patiente est dénommée dans les Études sur l’hystérie, Cäcilie. Elle ne fait pas partie des cinq cas présentés, mais Freud la glisse discrètement à la fin du 5ème cas. Il dira d’elle qu’elle a été une patiente précieuse, sa « maitresse » quant à la valeur symbolique des conversions corporelles, quant à leur lien aux formules langagières.
Freud retournera à Paris en 1889 au congrès de l’hypnotisme au cours duquel la rupture sera consommée entre l’école de Paris (Charcot, Janet) et l’école de Nancy (Liébeault et Bernheim).
Dans les années 1891-93, c’est surtout la rivalité avec Janet qui dominera, ainsi que le transfert fraternel, reconnaissable dans leurs publications et les critiques réciproques de leurs travaux.
La France, la psychanalyse et Freud
L’autre volet annoncé, c’est la France, la psychanalyse et Freud, c'est-à-dire l’accueil qui fut fait par les Français, à Freud et à la psycho-analyse.
Là encore, les deux champs, scientifique et artistique, vont se côtoyer et conjuguer.
C’est l’ambivalence, de bon aloi au début, venant de ses collègues français, qu’exprime Freud. Le fait que Charcot prête attention au travail de traduction de Freud, et à la diffusion de ses travaux en Allemagne, oblige ses pairs à le respecter, mais aussi à maintenir leur ambivalence.
De même, le privilège d’être accueilli dans l’hôtel particulier de Mme Charcot, où elle tenait Salon, Bd St Germain (l’actuel Maison de l’Amérique latine) fit que Freud fut assez vite pris en considération… mais toujours avec ambivalence.
Quant à l’infiltration de la psychanalyse en France, c'est-à-dire l’accueil que les Français ont pu réserver à la psychanalyse, elle s’est avérée lente, mais peut-être aussi plus assurée de ce fait ; et elle se réalisa par des voies diversifiées.
C’est par ses travaux de neurologie, en particulier sur les paralysies de l’enfant et leur différenciation avec celles hystériques, que Freud se fait remarquer du milieu scientifique. Il entre très vite dans les citations et les bibliographies des travaux français. La première thèse portant sur les travaux originaux de Freud en neuropathologie infantile, fut soutenue à Lyon par Émile Rosenthal en 1892.
L’ambivalence fut évidemment à l’origine d’injustices ; par exemple quand Janet cite les travaux de Freud et de Breuer, il parle d’eux comme étant ses héritiers et prolongateurs !
C’est par les universités de province que l’œuvre de Freud va le plus se diffuser ; ainsi à Poitiers avec Morichau-Beauchant, et à Bordeaux avec Régis et Hesnard.
En 1913, Régis et Hesnard, publie un texte dans L’Encéphale, dans lequel ils présentent de façon très claire, et pour la première fois, les thèses freudiennes comme un ensemble cohérent destiné à rendre compte du fonctionnement psychique normal et des dysfonctionnements de la psyché humaine. La première partie, de divulgation, est suivie d’une seconde, critique.
Au même moment, la psychanalyse sort du champ spécialisé des neurologues et psychiatres. Elle devient un objet pour les philosophes (Théodule Ribot et la mémoire affective), pour les psychologues (Edouard Claparède, Charles Odier, Théodore Reik), pour les artistes (dans le Mercure de France, Blaise Cendras incite Guillaume Apollinaire à se tourner vers la psychanalyse et emploie le terme de « psycho-analyse » pour la première fois dans une presse extra-médicale ; puis Leiris, Dali, Gide, etc.).
1913 voit une explosion des références à Freud et à la psychanalyse dans tous les champs de la culture, avec la proposition de Samuel Jankélévitch de traduire les textes de Freud de façon systématique.
En 1914, au moment où se manifeste la propension des poètes et hommes de lettres à se tourner vers la psychanalyse, apparaissent les premières attaques.
En 1915, étayée sur la critique éditée par Regis et Hesnard, se déchaine une haine violente envers la psychanalyse, teintée de nationalisme et de relents antisémites ; sous la plume du Pr Yves Delage, zoologiste de renom, puis biologiste.
Le mot de « pansexualisme » apparaît, ainsi que l’idée que la psychanalyse contamine toute l’Europe ; Freud est traité d’érotomane, de dipsomane, de cocaïnomane, de morphinomane etc.
En 1916, André Breton, se tourne vers la psychiatrie, et s’intéresse tout particulièrement à Charcot, Kraepelin et à Freud ; donc bien avant de devenir le chef de file des surréalistes puisque son « Manifeste » date de 1924. Cet intérêt se confirme dans ses échanges avec Paul Valéry.
Et c’est aussi pendant la première guerre mondiale que tout un cercle assez fermé de littérateurs français commence à échanger entre eux au sujet de Freud et de la psychanalyse, avec Anatole France, Marcel Proust, Paul Claudel, Jean Cocteau, François Mauriac etc. L’ambivalence réapparaît néanmoins quand le Docteur de Vienne, initiateur d’une théorie sur le rêve et la libération des conflits, est présenté comme un juif.
Apparaît alors une autre voie d’infiltration, un compromis soutenu par Charles Baudouin et certains auteurs suisses qui se font les porte-paroles d’une énergie vitale, diffusant les conceptions de Jung pour une psychanalyse édulcorée de la sexualité, permettant aussi d’écarter l’identité juive de Freud ; d’où la création en même temps que la SPP d’une « Commission linguistique pour l’unification du vocabulaire psychanalytique français » créée à Genève et au sein de laquelle siègent Pichon et Marie Bonaparte.
Les attaques contre la psychanalyse et contre Freud se poursuivront avec cette même violence extrême depuis Yves Delage jusqu’au Livre noir de la psychanalyse à la fin du XXe siècle et aux annonces répétitives de l’extinction de l’espèce, psychanalyse.
Dans le contexte décrit ci-dessus, vont se déployer les traductions de Freud dès les années 20 avec de nombreux traducteurs : Jankélévitch, Anne Berman, Meyerson, et évidemment Marie Bonaparte.
La psychanalyse va alors s’institutionnaliser en France. La création de l’Évolution psychiatrique en 1925 permet que la SPP ne réunisse que des membres ayant suivi, au moins pendant quelques mois, une psychanalyse.
1926 sera l’année de la première Conférence des Psychanalystes de Langue Française (CPLF) (Août 1926 à Genève avec des collègues suisses), de la création de la SPP (4 novembre 1926) et du projet d’une publication, la RFP, dont le numéro 1 sortira en 1927. Le premier Institut avec sa bibliothèque, date de 1934.
Les deux voies, celle des sciences et celle des arts, vont se poursuivre. En 1930, le groupe des surréalistes, inspiré de la libre association de la psychanalyse, réunit, autour d’André Breton, Tristan Tzara, Paul Éluard, Hans Arp, Salvador Dali, Yves Tanguy, Max Ernst, René Crevel, Man Ray. Et pendant la seconde guerre mondiale, en France, des artistes luttent contre le nazisme en utilisant la psychanalyse dans leurs créations. Bien sûr, La peste (1947) de Albert Camus, mais aussi en 1941, la pièce de théâtre clandestine de Picasso, Le désir attrapé par la queue, jouée à Gassin, suite au refus de St Tropez, par la troupe de Picasso qui réunit, Jacques Lacan, Cécile Eluard, Pierre Reverdy, Louise Leiris, Zanie Aubier, Valentine Hugo, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Michel Leiris, Jean Aubier.