« La Société psychanalytique de Paris doit beaucoup à Mme Sokolnicka, non seulement parce qu’elle fut la première à introduire effectivement la psychanalyse en France, mais encore parce que son activité didactique a formé plusieurs d’entre nous. Tous ceux de nos lecteurs qui s’intéressent au mouvement psychanalytique, tant pour les précieuses données qu’il apporte à la psychologie que pour l’aide incomparable qu’il offre aux malheureux névrosés, s’associeront aux sentiments douloureux que nous inspire la disparition d’Eugénie Kutner-Sokolnicka, et lui garderont une place dans leur mémoire » (Pichon, 1934, p. 14).
Ainsi Édouard Pichon concluait-il la notice nécrologique parue en 1934 dans la Revue française de psychanalyse.

Eugénie Kutner naît le 14 juin 1884 à Varsovie, au sein d’une bourgeoisie polonaise cultivée, imprégnée d’idéaux patriotiques et comptant nombre d’officiers, d’avocats, de médecins et d’enseignants (Pichon, 1934, p. 3). Élevée dans un milieu où l’exigence intellectuelle et la langue française occupent une place centrale, elle obtient son baccalauréat en Pologne avant de s’installer à Paris pour y poursuivre des études de sciences et de biologie à la Sorbonne, où elle décroche une licence ès sciences. C’est dans les cours de Pierre Janet qu’elle rencontre pour la première fois la vie psychique comme objet théorique et clinique: l’enseignement janétien éveille en elle un intérêt passionné pour les troubles de l’âme et oriente durablement sa trajectoire vers la psychiatrie et la psychanalyse.
À Paris, elle rencontre celui qui deviendra son époux - dont elle conservera le nom après leur divorce - avant de retourner en Pologne pour se marier et se consacrer temporairement à la vie conjugale. Mais dès 1911, le désir de savoir la rattrape: elle reprend le chemin de la psychiatrie, toujours marquée par l’empreinte janétienne. Elle débute alors sa formation psychanalytique à Zurich auprès de Jung; deux ans plus tard, au moment de la rupture entre Jung et Freud, elle se rend à Vienne afin d’entreprendre une analyse didactique avec Freud lui-même. Achevée en 1914, cette analyse la conduit, sur recommandation du maître, à s’installer à Munich. La guerre interrompt ce projet; elle regagne Varsovie, où elle exerce. À la fin de la guerre, elle séjourne deux années à Budapest auprès de Ferenczi, dont l’enseignement la marque profondément. Dans une lettre à Freud, Ferenczi décrit sa patiente comme présentant «des traits paranoïaques», souffrant de dépression et de tendances suicidaires, la qualifiant de sujet «difficile» (Roudinesco, 2023, p. 452). Cette difficulté - ce reste non analysable - semble avoir accompagné Eugénie Sokolnicka tout au long de sa vie, comme une faille persistante dans le roc de son identification au savoir analytique. Néanmoins, Eugénie Sokolnicka restera toujours marquée par son séjours en Hongrie et sous influence des innovations de Ferenczi.
De retour à Varsovie, elle pratique en lien avec des psychiatres locaux et tente, sans succès, de constituer un groupe psychanalytique. À partir de son matériel clinique, elle écris des articles et les publie en 1920 dans L’Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse. Un de ces textes, «L’Analyse d’un cas de névrose obsessionnelle infantile», attire l’attention d’Édouard Pichon, qui le traduit en français. Il s’agit de la cure d’un garçon juif de dix ans, conduite en six semaines selon un dispositif hybride, à la fois analytique et pédagogique. Les symptômes - rituels compulsifs, évitement du contact, implication maternelle dans des cérémonials complexes - apparaissent dans le contexte traumatique de l’occupation bolchevique de Minsk. Sokolnicka met en évidence le rôle de la sexualité infantile refoulée, révélée par le «secret» partagé avec un camarade au sujet de la procréation, ainsi que le gain secondaire œdipien du symptôme: l’établissement d’un lien exclusif avec la mère, au détriment de la fonction paternelle. La cure aboutit à la disparition de ces symptômes obsessionnels et compulsifs. Pichon souligne que la rapidité du succès tient moins à la «fraîcheur» de la névrose qu’à l’efficacité du transfert positif mobilisé (Pichon, 1934, p. 5).
En septembre 1920, lors du VIe Congrès international de psychanalyse à La Haye, elle présente une communication «Le diagnostic et la symptomatologie des névroses à la lumière des doctrines psychanalytiques». Elle y critique les classifications psychiatriques pré-freudiennes et insiste sur la fonction économique du symptôme, conçu comme compromis maintenant un équilibre relatif entre les instances psychiques par la satisfaction déguisée des exigences pulsionnelles (Pichon, 6).
En 1921, après avoir échoué dans sa tentative de créer une société psychanalytique à Varsovie, elle s’installe définitivement à Paris. Freud, tout en la désignant comme sa représentante légitime en France, exprime néanmoins des réserves quant à sa personnalité: dans une lettre à Marie Bonaparte, il la décrit comme une «chatte sauvage, mal domestiquée par l’analyse, lettrée et habile, mais fort restreinte de caractère».
À Paris, Sokolnicka devient rapidement une figure centrale des milieux littéraires, fréquentant notamment le cercle de la Nouvelle Revue française. Elle devient l’analyse d’André Gide, qui la portraiture sous les traits de Sophroniska, doctoresse d’origine polonaise, dans son roman Les Faux-Monnayeurs (1925). Le traitement du jeune Boris y reprend fidèlement le cas clinique publié par Sokolnicka. On peut y conclure, qu’André Gide s’est inspiré non seulement de l’image de son analyste, mais aussi de son matériel clinique. Dans ce roman, publié en 1925, on peut trouver une épisode d’une coïncidence étonnante, même mystérieuse, anticipant le destin tragique d’Eugénie Sokolnicka. Le personnage principal du roman, l’écrivain Édouard, prototype de l’auteur, sauve miraculeusement son neveu Olivier, qui a tenté de se suicider en faisant couler le gaz dans la salle de bain, après une dispute lors d’une fête organisée pour le lancement d’une revue littéraire, qui aurait pu être le soir de son triomphe. Cette anticipation fictionnelle du mode même de la mort future de Sokolnicka introduit une dimension quasi surnaturelle, comme si le texte du patient avait capté, dans le transfert, quelque chose de l’acting out de son analyste à venir.
Entre 1921 et 1923, elle brille dans les salons, donne des conférences à l’École des hautes études et contribue à faire de la psychanalyse un phénomène mondain. Cette vogue suscite toutefois la méfiance des esprits attachés à une conception strictement scientifique de la psychiatrie. En 1923, Paul Bourget présente Sokolnicka à Georges Heuyer, fondateur de la première chaire de la neuropsychiatrie infantile, suppléant du professeur Dupré à l’hôpital de Sainte-Anne, qui l’invite aussitôt y travailler, elle commence des cures, mais en est rapidement écartée par le professeur Claude pour défaut de titre médical. C’est dans ce contexte qu’elle rencontre René Laforgue et Édouard Pichon, dont elle devient l’analyste.
Pendant les années 1923-1926 le noyau français de la psychanalyse se constitue progressivement par «l’accession de plusieurs médecins de qualité et sous le bienveillants auspices de madame Marie Bonaparte» (Pichon, 9). Le 4 novembre 1926 est fondée la Société psychanalytique de Paris: Laforgue en devient le premier président, et Sokolnicka - la vice-présidente.
Eugénie Sokolnicka continue son activité clinique et scientifique, en 1929, lors de la IVe Conférence des psychanalystes de langue française, elle présente son exposé «Quelques problèmes de technique psychanalytique» qui suscite une vive discussion. Dans ce texte elle caractérise la psychanalyse comme la méthode qui peut faire entrer dans le domaine morbide des difficultés de la vie, des inadaptations, des particularités de caractère que les psychiatres d’autrefois n’auraient pas songé à aborder, tout en réaffirmant le primat de la sexualité dans l’étiologie des névroses: «La santé érotique, c’est la capacité de réunir le désir sexuel et la tendresse sur le même objet», - dit-elle. Pour en arriver là, il faut analyser la masturbation et l’inhibition au travail intellectuel. Sur la terminaison de l’analyse elle propose deux programmes: le programme minimum comporte la disparition des symptômes, et le programme maximum implique la réalisation de la capacité d’aimer et permet d’éviter la répétition. Elle insiste sur l’importance du complexe d’Œdipe et de la culpabilité inconsciente. Au contraire à Loewenstein, elle récuse l’interprétation systématique de la résistance: «J’emploie le moins possible le mot résistance si je ne connais pas au moins la source […] J’ai souvent l’impression qu’on lui donne la conviction qu’on accuse du fait que l’analyse ne progresse pas. Or ce n’est pas utile d’augmenter son sentiment de culpabilité» (Sokolnicka, p. 49).
Ce rapport nous montre la richesse et la pertinence des idées théoriques et des connaissances techniques d’Eugénie Sokolnicka. Néanmoins, Édouard Pichon dans sa notice nécrologique qualifiera cette rigueur intellectuelle de «fierté»: jamais elle n’acceptait une idée contraire sans en éprouver la validité clinique, se soumettant aux faits plutôt qu’à l’autorité (Pichon, p. 14).
Dans ses dernières années, accablée par des difficultés financières, elle recourt à des cures brèves, souvent efficaces, sans pour autant renier la valeur des analyses longues. Le 19 mai 1934, le gaz envahit son domicile. Ce passage à l’acte, dans son silence, laisse ouverte la question du point où le sujet, ayant consacré sa vie à la parole analytique, rencontre l’impossible à dire et à symboliser.
Bibliographie
- Correspondance intégrale entre Freud et Marie Bonaparte
- Gide, A. «Les Faux-monnayeurs». Édition de Pierre Masson, 2012.
- Pichon, É. «Eugénie Sokolnicka: 14 Juin 1884 - 19 Mai 1934», Revue française de psychanalyse, 1, 1934, pp. 2-14.
- Roudinesco, É. Histoire de la psychanalyse en France. V. I. (1885-1939). Éditions Points, 2023.
- Sokolnicka, É., «La technique psychanalytique». Revue française de psychanalyse, III, 1, 1929, p. 49. Comparaison avec Loewenstein.