La SPP est à l’image de la psychanalyse toute entière : Elle évolue à l’intérieur de la société d’aujourd’hui, et en est un reflet. Elle s’appuie sur une métapsychologie pour laquelle le psychisme obéit à des impératifs internes universels. Mais bien des aspects de l’organisation du psychisme dépendent de l’ici et du maintenant : on peut citer par exemple les solutions trouvées aux conflits internes et externes ou les modalités défensives privilégiées. Les relations avec le monde extérieur et les objets vont évoluer en fonction des changements sociétaux et des traumatismes collectifs rencontrés ; tout comme le socius va évoluer en fonction de l’ensemble des organisations psychiques des individus qui le composent.
Nous l’avons vu dans tout ce qui précède, de façon magistrale.
Aujourd’hui, la SPP est bien vivante, et réagit aux situations que les patients d’aujourd’hui lui posent, par des recherches, des débats. Et il est inévitable qu’elle ait aussi à réagir à des problèmes de société, qui amènent parfois des désaccords et des remises en question. Les dernières années ne l’ont pas épargnée. Je vais tenter un survol, du plus collectif au plus individuel.
- La situation internationale ne nous laisse pas indifférents, tout neutres que nous ayons à nous manifester auprès de nos patients, qui eux-mêmes sont chahutés par les mêmes évènements. Depuis Freud, la Grande et la petite histoire se renvoient la balle. La SPP a beaucoup débattue et continue encore de débattre de la position qu’elle a à prendre en tant qu’organisme dans les conflits actuels. Je cite pour mémoire les attentats terroristes en France, la guerre en Ukraine, les conflits au Moyen-Orient... Freud a écrit, avec Einstein, « pourquoi la guerre », texte qui aujourd’hui redevient central. On pourrait tout aussi bien s’interroger sur « pourquoi la vie », tant il y a des moments où l’on se demande bien par quelle force collective elle continue de se maintenir, et la psychanalyse y apporte un éclairage majeur en pointant l’importance d’une conflictualité à la base de toute vie.
Au sein de la SPP, la discussion est la même depuis toujours, nous en avons vu des échos dans les exposés historiques : certains optent pour une neutralité, une extraterritorialité de la psychanalyse, qui n'aurait à se préoccuper que des conflits intrapsychiques des patients. D’autres font valoir que c’est l’objet même d’une société psychanalytique de poser des actes forts qui affirment que le travail de culture et de liaison doit être privilégié face à la destruction et aux attaques contre les liens ; et dans les rebondissements des quinze dernières années, ce sont ces derniers qui ont eu gain de cause. La SPP a donc, en tant qu’entité, fait connaître ses positions contre d’autres entités -jamais contre des individus, en particulier les collègues, a fortiori des patients, dans le respect de l’esprit du code d’éthique qui nous lie tous individuellement, comme elle lie la SPP au plan collectif.
- Freud nous avait prévenu : nous amenons la peste et la psychanalyse est subversive par nature. Nous savons que c’est en raison de sa capacité à accroitre la liberté interne des patients, leur capacité à se déprendre des emprises individuelles et collectives, de mettre au jour des enjeux transférentiels qui influent sur leurs relations objectales. Les dictateurs ne s’y sont jamais trompés, et l’ont toujours considérée comme dangereuse. Mais certains, tenants d’une pensée unique et d’une vision normative et éducative en ont fait leur cible. Ils tentent d’éliminer la psychanalyse des institutions, faute de pouvoir empêcher les analystes de travailler dans leurs cabinets : sont visés les institutions de soins, avec des dépôts de lois pour, soit directement l’interdire, soit imposer d’autres approches ; les universités, desquelles certaines instances tentent d’empêcher le recrutement d’analystes comme enseignants ou prônent une 6ème année d’où la psychanalyse serait exclue; est également ciblée l’ensemble de la psychiatrie de secteur qui fut fondée sur les travaux des psychanalystes qui nous ont précédés ; nous voyons apparaître des remboursements d’actes « psy » à conditions qu’ils ne soient pas psychanalytiques... Mais l’on ne doit pas oublier que si l’on est si violemment attaqué, c’est bien parce que l’on est considéré comme une menace. On oublie trop souvent de mentionner que, si nous ne pouvons pas donner de pourcentage de guérison, nombre de nos patients depuis 100 ans témoignent de leur gratitude pour les degrés de liberté qu’ils ont pu développer lors de leur cure.
La SPP s’est activement emparée de ces sujets actuels et participe à contrecarrer ces attaques, avec les armes dont elle dispose, à savoir sa théorie, sa clinique dont bénéficie les patients, et sa faculté de transmission, par tous les outils possibles : antiques comme la voix des conférenciers, moyenâgeux comme la diffusion de nos écrits, ou d’une modernité technologique de pointe, comme le site internet, la revue numérique ou l’usage à distance de la bibliothèque Sigmund Freud. N’importe qui dans le monde peut maintenant avoir accès à des conférences, des textes, des videos, qu’ils soient historiques majeurs ou expression des recherches les plus récentes de nos membres.
Nous ne sommes pas seuls psychanalystes en France, d’autres sociétés, dont nous sommes plus ou moins proches défendent certains intérêts communs avec nous principalement en ce qui concerne les conditions d’exercice de la psychanalyse. S’est ainsi formé le Groupe de Contact, lieu de rencontres informelles des principales associations de psychanalyse en France, provenant de différentes filiations. Initiées dans les années 2000, ces rencontres permettent que les analystes parlent – parfois - d’une seule voix en face des pouvoirs publics, lorsque les menaces sont particulièrement vives. Ce groupe est aujourd’hui très actif, et arrive à mener des actions en direction des parlementaires ou de l’exécutif.
Venons-en aux évolutions liées à la clinique d’aujourd’hui qui sont, comme je le mentionnais au début, en interaction constante avec les transformations sociales et sociétales. Les équilibres pulsionnels de base sont les mêmes, mais ils ne se manifestent pas de la même façon dans le psychisme de nos patients. Cela provoque quantité de discussion, de débats, de propositions théoriques et cliniques qui sont discutés lors de nos échanges. J’en citerai quelques-uns rapidement :
Tout d’abord, ce que j’appellerai le rapport au temps, temporalité interne à laquelle renvoie une temporalité toujours plus rapide de notre environnement : Nous nous trouvons à travailler avec des patients qui fonctionnent dans un temps court, alors que par définition la psychanalyse propose de développer un trajet privilégiant la voie longue, la symbolisation, voire la sublimation. Les patients limites, qui deviennent la majorité de ceux que nous rencontrons, nous mettent face à leurs passages à l’acte, à leurs réponses comportementales aux frustrations de la vie, aux addictions et autres évasions d’une réalité insupportable. La SPP travaille les évolutions des modèles métapsychologiques qui en découlent, les formes de travail psychanalytique adéquates lorsque la cure-type ne peut pas encore (?) être mise en place, la façon dont on peut, malgré ces symptômes si éloignés du cadre classique, permettre à ces patients d’accéder à un réel travail analytique.
Ce temps court est aussi celui du socius, qui privilégie depuis longtemps déjà la rapidité, l’efficacité, l’adaptation aux normes sociales. Nous nous retrouvons face à des propositions thérapeutiques alternatives laissant penser que la suppression des symptômes suffit et qu’un comportement conforme vaut normalité. Les thérapies brèves, les TCC, l’EMDR nous font concurrence.
Au sein de la SPP, nous faisons évoluer les abords spécifiques à développer avec ces cliniques particulières, depuis nos pratiques interprétatives jusqu’à d’autres formes comme le psychodrame qui se généralise pour toute une gamme de patients.
D’autres débats, aux confins de la psychanalyse et du socius, viennent aussi nous agiter : entre autres, la question du genre, terme que certains d’entre nous récusent pour ne garder que celui de sexe, de sexualité infantile, et de bisexualité psychique. Mais on ne peut pas laisser de côté un débat aussi vif autour de nous, et qui touche au plus profond de nos théories, puisqu’il remet aussi en question l’identité, voire l’inconscient lui-même. Les discussions permettent que nous puissions, chacun, nous représenter les enjeux internes et externes qui amènent certains patients à ces positions-là, compte tenu de la conflictualité issue de leur infantile, de leur sensibilité aux effets de groupe et de la pression consciente et inconsciente de leur entourage.
Dernier exemple qui reprend tout son sens à chaque actualité : celui de la violence, du passage à l’acte meurtrier, de la radicalisation. Mais aussi, celui de l’écart qui se crée entre réalité externe et réalité psychique, la question des vérités alternatives et les manipulations de masse.
Toutes ces questions se débattent dans nos différents espaces internes, mais ne doivent pas faire oublier la poursuite de la recherche théorico-clinique plus proprement psychanalytique sur les thèmes fondamentaux qui constituent notre cœur de travail : Pulsions, inconscient, métapsychologie, transfert, sexualité infantile, fantasmes, etc...
Notre vitalité s’exprime dans notre programme annuel, avec d’innombrables entrées, chaque membre apportant son regard, sa perspective, à l’intérieur de la SPP, mais aussi dans les activités proposées par nos cousins au premier, deuxième, troisième degré.
La SPP évolue aussi dans ses interactions avec les sociétés des autres pays, Alain Gibeault vient de nous en parler et nous défendons le modèle français au sein de l’Association psychanalytique internationale. Nous avons un savoir et un savoir-faire qui devrait pouvoir mieux se transmettre. Et nous faisons également face à des conflits qui touche à nos soubassements fondamentaux : notre bataille, aux côtés d’autres sociétés, pour affirmer la nécessité absolue d’un travail analytique en présence, a remporté quelques succès, mais n’est pas définitivement gagnée. Une formation, voire une analyse personnelle, uniquement à distance, se pratiquent dans certaines associations de l’IPA. Si l’expérience du Covid nous a permis d’expérimenter le travail à distance, elle nous a aussi donné la possibilité de travailler les raisons qui nous amènent à le garder pour des circonstances tout à fait particulières, impliquant une profonde modification des éléments transfero-contretransférentiels. Nous avons eu de passionnants échanges à ce sujet.
Mais, il y a un très gros mais.
Il nous faut assurer la transmission aux générations suivantes.
Et notre pyramide des âges est de plus en plus préoccupante. Le nombre de nos membres actifs s’érode. Les demandes pour entrer à l’Institut diminuent d’année en année, le nombre d’analystes en formation aussi. Mais surtout, le nombre de formateurs dégringole, nous devenons vieux, trop vieux. il n’y a pas assez d’adhérents qui deviennent titulaires, de titulaires qui demandent à avoir l’immense responsabilité -mais aussi le plaisir de travailler et de transmettre- à occuper la fonction de formateur. La destructivité serait-elle à l’œuvre dans notre institution maintenant centenaire ? en parallèle de la guerre que nous mènent nos détracteurs, y aurait-il un conflit larvé dans notre psychisme groupal inconscient que nous ne parvenons pas à dépasser, malgré bien des tentatives ? le fait qu’un mouvement similaire se retrouve dans toutes les sociétés et dans tous les pays n’est pas rassurant. Il nous appartient de relancer cette vieille dame, qui ne demande, pour une part, qu’à rajeunir.