Au cours de son histoire récente, l'adaptation nécessaire de l'actuel Centre Jean Favreau à de nouvelles conditions d'exercice a fait que certains de ses membres se sont intéressés à son passé.. Divers écrits ont été ainsi rassemblés par Geraldine Troian et confiés à la BSF. C''est là que j'ai puisé de quoi nourrir cet exposé, et c'est là que vous pourrez retrouver ces textes. Je rappelle seulement les auteurs que j'ai directement cités : JL Donnet, N.Gougoulis, JL Baldacci, [1] et laisse bien d'autres sous silence.
Ce qui me permet de rappeler le rôle fondamental de la conservation et la diffusion des écrits psychanalytiques dans la trajectoire que ponctue ce centenaire. Depuis le premier fonds de livres donné par Marie Bonaparte en 1926 et dispersé pendant la guerre jusqu'à l'actuelle Bibliothèque Sigmund Freud, un véritable socle s'est constitué dans tous les sens du terme puisque le meuble de la princesse, démonté et remonté au gré des déménagements (rue Saint Jacques, rue Vauquelin), se trouve maintenant rue Daviel, son contenu dans les sous-sols et sa diffusion sur la Toile..
Le Centre de Traitements et de Consultations Psychanalytiques a été créé en même temps que l'Institut de Psychanalyse, en 1953. Mais dès les débuts du premier institut, avant la guerre, la pratique analytique sous supervision avait déjà une place essentielle dans la formation à côté de l'enseignement, et l'activité clinique cherchait à s'instituer puisqu'en 1936 une polyclinique psychanalytique avait été fondée par John Leuba et Michel Cénac.
Existait donc déjà en germe ce qui va structurer le CCTP : l'ancrage dans le socius de la pratique analytique, la formation, et la recherche.
La reprise après-guerre de la création d'un Institut place de fait le CCTP comme véritable organe de la formation de la SPP. Sacha Nacht, son premier président, souligne en effet dans son discours inaugural la nécessité de compléter l'enseignement de la psychanalyse par un centre de traitements : « Nous pensons rester dans la tradition de Claude Bernard en ne séparant jamais l’expérience clinique de l’hypothèse et de la doctrine [...]. La fonction de notre Institut est donc à la fois théorique et pratique. » (Cf article de JLB)
Politiquement, le CCTP a donc pour mission d'enraciner dans la clinique l’enseignement de la psychanalyse. Il y a là un message majeur par rapport à la scission en cours, qui s'inscrit entre l'idée d'une formation psychanalytique selon un modèle médical, et le développement d'une formation psychanalytique universitaire soutenue par Daniel Lagache et Juliette Favez-Boutonnier, et déjà introduite depuis 1947 dans le cursus de formation des psychologues.
Par ailleurs, la guerre a laissé son lot de traumatismes, dont le souvenir dramatique et honteux de l'abandon des malades mentaux dans les asiles. En psychiatrie les hôpitaux s'ouvrent, la politique de secteur s'organise, et le Centre se doit de répondre à une demande croissante, dans un contexte de gratuité. La déclaration de Nacht implique donc que la psychanalyse ne soigne pas seulement des difficultés psychologiques, mais aussi de véritables troubles mentaux.
LE CCTP est inauguré en 1954, dans les locaux de la rue Saint Jacques en même temps que l'Institut.
Mais rapidement Michel Cenac, premier médecin directeur du Centre, est amené à s'affranchir aussi de la psychiatrie, les collègues ayant tendance à adresser des patients avec une indication déjà posée, sans réelle connaissance de la faisabilité d'un traitement analytique et de son processus.. Il souligne alors la double dimension de la consultation au Centre : une évaluation clinique du patient où intervient le savoir psychiatrique, et une évaluation du bien-fondé de la méthode analytique : ce moment spécifique impliquant un savoir analytique.
À l'origine du CCTP, les consultants qui posaient l'indication étaient des titulaires : Ceux qui conduisaient les traitements étaient les analystes en formation. Ces derniers étaient bénévoles et bénéficiaient d'une supervision gratuite pour la cure qu'ils menaient.
En 1958, après une période transitoire où la sécurité sociale rembourse les séances d'analyse, une convention est passée avec la DASS. Le Centre est alors reconnu comme une institution de soins à part entière et les analystes dans leur ensemble vont être rémunérés. La légitimité de l'analyse profane étant confirmée, l'équipe intègre aussi progressivement des non-médecins parmi les analystes comme parmi les élèves.
Parallèlement, la consultation n’est plus attachée à une personne ou une catégorie. Il n’y a plus de différenciation absolue entre analyste consultant et analyste traitant : les consultants conduisent aussi des traitements et, inversement, les analystes traitants peuvent aussi être consultants. Cette modification progressive va permettre d’aborder les demandes adressées au Centre avec plus de liberté.
Le CCTP reste bien sûr un lieu de formation où les élèves, rémunérés eux aussi, pourront mener leur cure mais seront désormais tenus de choisir un superviseur « extra muros ».
Donc, à l’origine, Institut et CCTP, tout en se différenciant, s’étayent mutuellement. Le CCTP permet à la psychanalyse d’assurer sa spécificité et son utilité dans le socius sans la confondre ni avec l’université ni avec la psychiatrie. En retour sa base théorique, déjà internationale, est légitimée par l'institut.
Mais cet équilibre est fragile. Il se crée une tension entre l'exigence formulée par l'IPP de promouvoir la cure type (relativement à la formation), et la demande des diverses institutions médicales nécessitant des prises en charge ne relevant pas nécessairement du divan. Le CCTP va prendre progressivement ses distances avec l'Institut. Ce qui permettra, par exemple, la diversification des cadres thérapeutiques analytiques, : face à face, groupes, psychodrame, tout en maintenant prévalente la pratique de la cure type.
En 1986, s'opère la fusion de l'IPP et de la SPP. Le CCTP ne dépend plus alors de l'Institut, mais du Conseil d'administration de la SPP. Bien sûr il a toujours pour vocation d'accueillir un certain nombre d'analystes en formation qui devient toutefois peu à peu minoritaire par rapport à l'effectif global des élèves qui s'accroit.
Évolution interne du Centre au cours de cette période
Depuis 1959, date à laquelle il a succédé à Michel Cenac, c'est Jean Favreau qui est médecin directeur du Centre, assisté de Robert Barande En 1983, Jean-Luc Donnet remplace ce dernier en tant qu'adjoint. Et en 1989, il prend la succession de Favreau à la direction du Centre, assisté de Monique Cournut puis de Jean-Louis Baldacci.
Tout en défendant le bien-fondé d'une pratique analytique instituée, Favreau, comme Nacht, était partisan d'offrir aux analystes du Centre, élèves ou non, un modèle aussi proche que possible de la pratique de l'analyse en privé. Au point que les contraintes administratives étaient parfois à peine respectées. L'essentiel était surtout de faire régner un climat hautement psychanalytique.
Par exemple, tout en se sentant tenu de l'appliquer, il était contre le principe de la disjonction consultation traitement, et pensait préférable qu'un patient fasse son travail avec l'analyste qu'il avait rencontré.
Dès son arrivée au Centre, et avant même de prendre sa direction, Jean-Luc Donnet va profondément modifier cette perspective : le double cadre de la pratique analytique institutionnelle est pleinement acté. Simultanément, il fait de la disjonction consultation-traitement le paradigme de la rencontre analytique, et la base d'une recherche individuelle et collective.
D'autre part sa théorisation de la notion de site analytique va favoriser une véritable mise en lien théorico-pratique de la cure type avec le psychodrame, les groupes de parole, de la relaxation analytique, pratiques demeurées jusque-là satellites dans la vie du Centre.
Ces modifications profondes n'empêchent pas son auteur de reconnaître ce qu'il doit à son prédécesseur, et à sa demande, en 1992, le CCTP prend le nom de Centre Jean Favreau.
La recherche
Dans les premiers temps de son histoire, le Centre abritait des groupes de recherche spontanés, sur la gratuité (C. Rabenou), sur le psychodrame (Lebovici). Jean-Luc Donnet et Monique Cournut vont donner lieu et forme à une recherche collective interanalytique en créant la réunion bimensuelle du jeudi matin dit : groupe restreint, et peu après, le Colloque annuel du Centre. A noter qu'à cette époque le groupe restreint n'est ni rémunéré, ni obligatoire, et que le colloque, ouvert aux membres de la SPP et aux AEF, n'est pas publié. L'idée est de préserver une pensée associative toujours à l'œuvre, toujours naissante et en devenir, qu'une publication des actes du colloque, par exemple, risquerait de figer.
Autre lieu de partage interanalytique et d'enseignement privilégiés : la consultation publique assurée par les analystes, héritière d'une tradition psychiatrique toujours vivante.
− 1997 : Reconnaissance d’Utilité Publique de la SPP et son trépied : L'institut, la bibliothèque et le CCTP
En 2000, Jean-Louis Baldacci prend la direction du Centre, assisté de Chantal Lechartier. Et l'histoire du CCTP pourrait continuer de s'écrire à partir des titres des colloques annuels qui se succèdent… De quoi tirer vanité de ce travail fécond et parfois envié, si l'on oubliait qu'il porte en lui une désidéalisation nécessaire. C'est la remise en jeu renouvelée de son contre transfert dans l'échange interanalytique qui permet en effet à l'analyste de ne pas devenir, comme le dit Smirnoff, « un énarque de l'inconscient ».
Progressivement, les politiques d'organisation des soins tendent à la mutualisation et au regroupement des structures. Dans ce cadre, il est prévu par le code de la santé publique que chaque CMP (donc le Centre Favreau) soit administrativement rattaché à un établissement de santé.
Parallèlement les processus d'accréditation deviennent de plus en plus contraignants et chronophages. La spécificité de la psychanalyse y est à la fois reconnue et déniée.
Cette période est éprouvante : signe que la pensée analytique reste malgré tout vivante au Centre, certaines exigences des tutelles deviennent au sein du groupe restreint un objet analytique mis au travail, toujours associativement. Ainsi il est demandé de définir des critères positifs d'évolution d'une cure : pourquoi ne pas retenir la réussite culinaire d'une patiente qui a réalisé sans y penser la soupe de sa belle-mère ? Ou bien : comment concilier le consentement éclairé du patient à son traitement, expressément demandé par les tutelles, et l'opacité nécessaire du transfert en début de cure ?
En réponse aux attentes de l’ARS, un projet d'intégration est travaillé conjointement par le comité de direction du CCTP et la Direction de l’ASM 13. En 2015 Danielle Kaswin prend la direction du Centre, assistée de Bertrand Colin et de Ellen Sparer, et conduit ce lourd travail à son terme.
En janvier 2016, le CCTP est rattaché à cet organisme, tout en continuant de partager ses locaux avec la SPP. Une convention tripartite : ASM13, SPP et CCTP est créée, en particulier pour assurer la continuité de la formation et de la rémunération des AEF qui conduisent leur cure au Centre.
Le Centre rejoint et renforce le pôle psychanalytique de l'ASM13 qui regroupe déjà un certain nombre d'institutions analytiques.
Il se trouve que la même année, la SPP déménage rue Daviel. Seront alors rassemblés : la SPP, le CCTP et la B S F.
Depuis 2018, Bertrand Colin est médecin directeur et assure avec Anabelle Tuset et Kalyane Feijtö la continuité de la pensée analytique dans le changement … ou l'inverse …
[1] J;L. Baldacci Le cctp dit « centre Jean Favreau » Le Coq héron 2010-2
J.L.Donnet,et N.Gougoulis-Entretien. Le cctp Jean Favreau RFP 2006-4