En 1949, la France est encore aux prises avec les affres de l’après-guerre. Cette période est ainsi marquée par des changements sociétaux importants dont la suppression du haut-commissariat au Ravitaillement entraînant l’abolition des tickets de rationnement alimentaire.
A la SPP, on assiste à une reprise progressive des activités scientifiques et administratives, en particulier autour de la réforme des statuts concernant la formation. En effet, au cours de ces années d’après-guerre, entre 1949 et 1952, les analystes sont de plus en plus nombreux ce qui nécessite de clarifier les règles de la formation, tant au niveau de l’analyse dite « didactique » que des supervisions, alors nommées « contrôles », et de l’enseignement théorique. Ces remaniements annoncent l’ouverture, en deux temps, du nouvel Institut de Psychanalyse de Paris dont le fonctionnement commence en 1952 alors que son officialisation aura lieu en 1954. On sait qu’un premier Institut a été créé en 1934, dirigé par Marie Bonaparte, mais ses activités ont progressivement cessé à cause de l’invasion allemande de 1940.
Cette période de « pénible renaissance », comme écrit Alain de Mijola, est marquée par l’émergence de conflits importants entre les membres, ce qui conduira progressivement à la « scission » de juin 1953 : c’est à dire à la démission passionnelle de certains membres formateurs en désaccord avec les modifications des statuts liés aux modalités de formation des analystes.
Au début des années ‘50, la Commission d’Enseignement, qui réunit une partie des titulaires formateurs, devient le lieu de centralisation du pouvoir décisionnel de ce nouveau protocole de formation.
Si la formation est l’objet passionnel brandi par les membres de la SPP de cette époque-là, d’autres raisons d’intense désaccord animent cette génération d’analystes. Parmi ces différends, l’ambivalence par rapport à la reconnaissance des psychanalystes non-médecins, conduira à de longues procédures judiciaires.
Une autre source de conflit est la forte opposition entre les analystes universitaires et les analystes non-universitaires : Daniel Lagache, très engagé dans la carrière universitaire à Paris et à Strasbourg, regroupe les défenseurs d’un modèle de formation académique, alors que Sacha Nacht défend, sans réserve, le modèle médical. Ainsi on assiste à l’opposition entre deux groupes : d’un côté les défenseurs des analystes non-médecins, souvent engagés à l’Université (représentés par Lagache, agrégé en philosophie et médecin des hôpitaux psychiatriques), et, de l’autre, les partisans d’une psychanalyse représentée exclusivement par des analystes-médecins, dont le chef de file est Nacht.
Les débats autour des appartenances politiques et religieuses sont aussi très vifs. Passionnelles sont les critiques du parti communiste français à l’égard de la psychanalyse, réputée une discipline idéologique mystique, individualiste et bourgeoise. D’un autre côté, les positions politiques antisémites de René Laforgue, et les liens qu’il a eu avec Göring pendant la guerre, sont ouvertement dénoncées. Laforgue décide alors d’émigrer au Maroc avec sa famille tout en restant en contact épistolaire avec certains membres de la SPP.
La Commission d’Enseignement, organe décisionnaire de la Société, est dans un premier temps formé seulement par les membres du bureau statutaire, puis par le Président et six membres élus. Elle est renouvelée tous les deux ans. Seuls les membres de la Commission d’Enseignement peuvent décider si l’analyse du futur analyste est reconnue comme « didactique ». A partir de là, les analystes didacticiens acquièrent de plus en plus de pouvoir.
En décembre 1949, est déléguée définitivement à la CE toute décision concernant la formation, seule la Commission d’Enseignement juge les candidats qui souhaitent devenir membres adhérents. « Ceux-ci après avoir présentés une communication scientifique, lors d’une séance de la Société et avoir envoyé une lettre à la CE, seront élus après un rapport des titulaires qui ont participé à sa formation », écrit de Mijolla (2012, p.118). Les membres titulaires sont choisis parmi les adhérents. Ils doivent adresser une lettre au Président de la SPP et, après avis favorable du bureau, ils sont élus aux trois quarts des voix minimum.
Au cours de l’année 1950 est édité un document concernant la formation : le « Règlement et doctrine de la Commission d’Enseignement déléguée par la Société Psychanalytique de Paris », dont Lacan en est, en grande partie, le promoteur.
La question de la formation reste ainsi le pivot autour duquel s’animent les déchirements entre analystes. Le maintien de l’analyse « didactique », séparée de l’analyse personnelle ou thérapeutique, est aussi source de désaccords. Malgré ce conflit, l’analyste du candidat intervient dans la formation de celui-ci sur le choix des séminaires et d’autres décisions liées à l’exercice de la psychanalyse. Pour devenir membre, le futur analyste doit adresser un document écrit et signé à la CE s’engageant à ne pas entreprendre d’analyses et à utiliser le titre de psychanalyste uniquement après l’accord de son analyste. Seulement à la fin de deux « analyses contrôlées », (les actuelles supervisions), le futur analyste, appelé l’« étudiant » suivant le modèle universitaire, peut poser sa candidature en tant que membre adhérent après avoir rédigé un « travail original » soumis à la CE. Le futur analyste doit faire preuve de bienveillance et d’humanité et s’exprimer très correctement en français. Cette allusion à l’utilisation correcte de la langue traduit un message adressé aux analystes originaires d’autres pays et dont le français n’est pas la langue maternelle. Cette question est le réétage d’un conflit plus ancien entre Edouard Pichon et d’autres analystes qui, dans les années ’30, étaient favorables à la présence d’analystes étrangers, « même si non naturalisés. »
Dans ce nouveau règlement de formation est soulignée l’importance des connaissances cliniques du candidat et de sa pratique hospitalière, ; est valorisé surtout l’internat de psychiatrie, c’est à dire un modèle médical de formation.
La question des analyses conduites par des analystes « non-médecins » se précise progressivement. Ainsi les « non-médecins » doivent être formés sérieusement, suivre les « lois qui régissent la médecine » et peuvent recevoir exclusivement des patients adressés par des analystes-médecins.
Il est établi que les analyses didactiques ont une durée de minimum deux ans, en raison de 4 ou 5 séances par semaine. Cependant, les candidats à la formation étant de plus en plus nombreux, une pratique à 3 séances par semaine est acceptée, ouvrant vers le futur « modèle français ». En revanche, pour devenir analyste d’enfants, la durée de la formation est plus longue, sans d’autres précisions. Le premier règlement, établi en 1949 et ensuite modifié, ne spécifie pas la durée de chaque séance. On s’accorde alors sur des séances de la durée de 45 minutes, suivant ce qui est décidé oralement par Nacht, à l’époque Président. Cependant, au cours de ces années, cette règle des 45 minutes n’est pas toujours respectée et les variations individuelles restent importantes. Ainsi la Commission d’Enseignement décide que « seule la SPP, en France » pourra assurer le recrutement d’analystes qui ont effectué cette formation psychanalytique (de Mijolla, 2012, p.110).
C’est à ce moment-là que commencent les appels à la récolte de fonds, tant individuels que collectifs, pour l’acquisition d’un local suffisamment grand qui puisse accueillir l’Institut de formation, une salle de réunion, une bibliothèque, des locaux administratifs et des cabinets pour des analyses gratuites.
Au début de l’année 1950, l’IPA stipule un décret empêchant tout analyste d’appartenir aux sociétés de deux pays, visant en particulier un certain nombre de collègues suisses. Nacht et son bureau décident de créer alors la catégorie des « membres associés » (nos actuels « membres correspondants » ) afin de régulariser cette situation déjà conflictuelle. Ainsi le titre de « membre associé » ouvre la SPP à la présence d’analystes étrangers.
Nacht, encore Président, apporte des modifications des statuts, dont l’obligation de « cours destinés aux jeunes analystes ». Cependant à ce moment-là, seulement Lacan a déjà commencé un enseignement. Marie Bonaparte est alors sollicitée. Lacan commence son « séminaire » en 1950, séminaire qu’il dénommera, en 1953, le Grand Séminaire ; il a lieu tous les mercredis à l’hôpital Saint Anne à Paris et sera très suivi jusqu’en 1980.
Le groupe d’analystes, pour la plupart médecins, se retrouvent autour de la revue l’Évolution Psychiatrique. La Revue française de psychanalyse continue à paraître, mais les publications se font lentement : dans cette période d’après-guerre, les difficultés financières persistent.
Un groupe fervent d’analystes catholiques, proches de Laforgue, dont Françoise Marette Dolto et Maryse de Choisy, anime également la scène parisienne. Maryse de Choisy est directrice de Psyché, une revue qui publie des articles scientifiques particulièrement imprégnés par un discours emprunté à la morale catholique. Ces analystes critiquent violemment l’existence de la psycho-sexualité et souhaitent une psychanalyse simplifiée à des règles de la vie quotidienne où tout lien au corps et à la sexualité disparaît au profit d’une morale religieuse culpabilisante. Maryse de Choisi est une analyste très engagée, mais particulièrement passionnelle. Des critiques commencent à apparaître et un groupe d’étudiants en psychologie l’accuse auprès de la justice. Au cours du procès, Maryse Choisy se désiste. Il ne s’agit pas pour elle de défendre seulement les analystes non-médecins, mais une pensée qui s’éloigne de la psychanalyse.
Dans ces années, la renommée de Françoise Dolto en France est portée au maximum par ses émissions radiophoniques sur l’« éducation sexuelle des enfants »
En 1950, la discussion autour de l’« analyse laïque » agite encore une fois les membres de la SPP : l’ordre des médecins a déclenché un procès envers Margareth Clark-Williams, analyste d’enfants d’origine anglophone.
En juillet 1950 sont déclarés à la Préfecture de Police la modification des statuts ainsi que le changement d’adresse de la SPP. Celle-ci, du 9 rue Miguet, déménage au 50, rue du docteur Blanche, c’est à dire au domicile de Nacht. Est également formalisée la demande de collecte de fonds pour la création de l’Institut. Rudolph Lœwenstein envoie depuis les USA un don important.
C’est vers la fin de l’année 1950 que Lagache informe les membres titulaires de la société qu’il a commencé des démarches pour la location d’un local situé à bd St Germain. Celui-ci sera bien plus grand que le précédent (situé au domicile de Nacht), doté de 9 cabinets pour des traitements destinés à des analysants « non fortunés ». L’idée du futur Centre de Consultation et de Traitement Psychanalytique (CCTP) commence à apparaitre. Ce projet de local de l’Institut suscite rapidement l’opposition entre Nacht et Lagache ce qui marque le début des conflits à venir. Ainsi le conflit autour de la formation s’élargit au conflit autour de la création de l’Institut.
Nacht souhaite fonder un « Syndicat national des médecins spécialistes », sa proposition est vite acceptée et son pouvoir s’accroit.
Lagache rentre en conflit contre la société car une candidate, qui a signé une pétition attaquant la psychanalyse et la traitant d’idéologie réactionnaire, est refusée à la formation. On apprend que d’autres analystes, comme Serge Lebovici, sont aussi signataires, mais ils préfèrent rester silencieux. Cependant Lebovici sera attaqué violemment au moment de la scission.
Nacht très hostile aux analystes non-médecins, soutient le procès de l’ordre des médecins contre Margaret Clark-Williams. La justice ne reconnaît pas la psychanalyse comme spécialité de la médecine, donc au niveau légal il n’y a pas de différence entre un analyste-médecin et un analyste non-médecin. Pourtant, des psychanalystes travaillent déjà dans des services de médecine. Lors de ce procès sont reconnus seulement les médecins-psychanalystes, dont les actes médicaux de psychanalyse sont remboursés par la Sécurité Sociale. Margaret Clark-Williams perd alors son procès. On apprendra qu’elle a été dénoncée à la police par deux médecins hostiles à la psychanalyse.
Encore en 1950, la question des traductions de Freud, et le choix de leur publication par une maison d’édition, agite les analystes. En novembre, les PUF deviennent l’éditeur de toutes les traductions de Freud.
En 1951, la Commission d’Enseignement établit un Cahier noir où est transcrit le procès-verbal de chaque réunion administrative de la société ainsi que les admissions des « étudiants » et des membres adhérents. Le futur analyste doit présenter à la CE un exemplaire d’une thèse pour devenir membre adhérent. Cette thèse est examinée par tous les membres titulaires ; deux membres de la CE, tirés au sort, et le président rédigent un rapport qu’ils présentent (ou non) à l’AG. Au mois de mars 1951, la CE décide qu’un des contrôleurs, choisis par le candidat, doit être membre, ou ancien membre, de la CE. Le contrôleur non-membre de la CE doit être titulaire depuis au moins 18 mois.
En juin 1951, Nacht évoque à la CE la promesse faite par Lacan, à la CE précédente, de régulariser ses analyses didactiques. Le cahier noir, ensuite, ne marque plus rien à ce sujet.
A la fin de l’année 1951 on apprend que les statuts de la SPP plaident, comme la justice, en faveur d’une réponse négative à l’égard du cas de Clark-Williams. Ainsi les analystes non-médecins sont encore soumis au contrôle des analystes-médecins. En décembre, l’ordre des médecins étudie l’idée du rôle des psychologues qu’il propose de nommer « auxiliaires médicaux ».
En juin 1952, l’IPP est transféré rue st Jacques. Nacht, encore une fois président, fait voter à main levée, et non à bulletin secret, les statuts de l’IPP. Il est élu Directeur de l’IPP et il nomme deux secrétaires. La mandature du comité de direction a lieu tous les 5 ans. Cette décision rapide, perçue comme particulièrement autoritaire, attise l’opposition de Lagache, suivi ensuite par Lacan.
Malheureusement au fil de cette année, les conflits entre Nacht, Lagache et Lacan s’exacerbent, deux clans s’opposent. Lagache évoque déjà son souhait de fonder une autre société de psychanalyse, séparée de la SPP. Trois personnalités dominantes sont en conflit pour le pouvoir. Et l’influence de Marie Bonaparte est fluctuante. Après avoir soutenu Lagache, elle se rallie aux propositions de Nacht.
C’est la tourmente avant la douloureuse scission de juin 1953.