
J’ai fini par me demander si Pichon n’avait pas l’art de se faire détester, contempteur inlassable de tout ce qui lui paraissait faire offense à ses « credos », organisés autour de la langue française, dans une perspective nationaliste revendiquée, qui le fera être Maurrassien et adhérer à l’Action Française.
Avec son oncle maternel Damourette, il écrira entre autres leur Essai de Grammaire de la langue Française, (Des mots à la pensée, 7 volumes). On a le sentiment que cette passion chauvine qui les lie recèle pour lui un enjeu identitaire organisateur, qui a pu jouer comme une retenue dans son appréhension de la psychanalyse.
Pourtant, que ce médecin spécialisé en pédiatrie, s’intéresse à la psychanalyse vers sa trentaine est en soi un étonnement ; En 1921, la psychanalyse lui semblait « Une théorie absconse et bizarre, assez peu digne d’intérêt ». En 1923, il coécrit avec Laforgue : « De quelques obstacles à la diffusion des méthodes psychanalytiques en France », qui leur vaudra un rappel de Freud : « On n’obtient rien par des concessions à l’opinion publique ». La même année, il s’allonge sur le divan D’E. Sokolnicka, et, fait exceptionnel pour cette génération, il y restera trois ans. « ... Voir des malades évoluer sous l’emprise de la méthode, subir même au besoin soi-même une psychanalyse pour mieux en connaître la technique et les effets psychologiques, tels sont les moyens par lesquels tout médecin consciencieux pourra comme moi se rendre compte, j’en suis sûr, de la vérité et de la vertu clinique qu’il y a dans la méthode Freudienne ». Il ajoute : « Elle ne peut être considérée comme contradictoire avec aucune religion ni aucune morale » ... Qu’on se le tienne pour dit, Pichon ne lâchera rien d’une césure totale entre ces registres, qu’il argumente d’ailleurs solidement ; il ne lâchera rien non plus de sa conviction : telle qu’elle est, la psychanalyse est allemande, peut-être bien même juive, mais il ne le dit pas comme cela, il en faut une française ! Les réunions des fondateurs voient des batailles haineuses, M. Bonaparte est horripilée par Pichon : « ... Jeune médecin qui a tendance au néologisme inutile » écrit-elle en 26 à Freud, puis hors d’elle à Laforgue : « Quoi d’étonnant qu’il ait un si minable corps et un si vilain visage ! ».
Le 4 Novembre 1926, Pichon est chargé avec Allendy d’élaborer un projet de statuts pour la SPP, il tentera d’imposer que les échanges n’aient lieu qu’en français : fureurs diverses dont celle de la Princesse... ; et il accepte (« en principe ») les fonctions de Secrétaire Général de la RFP. L’année 27 est riche : Pichon se marie avec … la fille de Pierre Janet (tuberculeuse). Janet-Freud, une fois encore il semble que Pichon se trouve sur une ligne de crête. Il préside la « Commission Linguistique pour l’Unification du Vocabulaire Psychanalytique Français » ; Il avait refusé dès 1926 l’emploi du mot Libido, qui amenait à libidineux et qu’il voulait remplacer par Aimance... Il remplace l’adjectif « oral » par « buccal », ou anérotique, le stade génital devient « érotico-copulatoire », quant à « homosexualité », mot « vicieux » écrit-il, il le remplace par « intrasexualité ». La liste est bien plus longue des néologismes de Pichon, on peut ajouter néanmoins sa francisation des prénoms, Sigmund devient Sigismond, et Marx s’appelle... Charles...
Néanmoins il serait injuste et partial d’en rester à décrire ces fixations de Pichon ; lire sa critique du livre de Laforgue sur la Réalité montre un intellectuel brillant, d’une immense culture. Il introduit avec Laforgue la notion de scotomisation, et celle de forclusion, analysant en linguiste les particularités de la négation dans la langue française. Lacan reprendra ces notions, et rendra hommage à Pichon, ce qui montre qu’il n’était pas rancunier, Pichon pouvant écrire à son sujet (en note de lecture de l’article de Lacan pour l’Encyclopédie française La famille) : « La pensée de Mr Lacan marche dans une colonne de nuées sombres, mais gravides, dont par déchirement naît et jaillit ça et là une étincelle de lumière ». Mais, deux phrases plus loin : « L’essentiel de la doctrine de Mr Lacan est vrai. [...] Nous marchons sur des chemins convergents ». (Pichon avait intercédé avec succès auprès de Loewenstein pour l’admission de Lacan, sous condition de continuer son analyse, on sait la suite).
Dans sa pratique hospitalière, Pichon était connu pour parler beaucoup à ses malades, leur expliquant l’origine de leur patronyme, de leur village comme de leur « parlure ». Faisait-il avec eux ce qu’il préconisait dans son livre, Le développement psychique de l’enfant et de l’adolescent, de 36, créant une discipline nouvelle : la psychopédeutique, au moment où Françoise Marrette (Dolto) est son élève ?
Pas organiciste pour un sou, il promeut de beaucoup parler aux bébés, de répondre par la vérité à toutes les questions que pose l’enfant, sans en éluder aucune.
Après mes recherches, puis-je répondre à ma question initiale : Qui était Pichon en 1926 ? Le « rétif » tel que le qualifie de Mijolla, le « schizophrène » comme le diagnostique Laforgue (Journal de Laforgue, 1954), le « pétillant d’intelligence, tendre, assoiffé d’affection » de Leuba ? Engoncé dans un nationalisme des plus pénibles qui le rend étriqué, c’est aussi un esprit toujours au travail, convaincu – sans doute plus qu’il ne l’aurait voulu - de la « vertu clinique » de la psychanalyse » et qui a « foi dans cette méthode thérapeutique ».
Laissons-lui le dernier mot : « Je ne suis pas un rationaliste pur. Quelque beauté, quelque utilité qu’ait la raison, il me semble que le cœur est, si j’ose ainsi parler, plus divin encore ».
Marie-Laure Léandri,
Mes remerciements à Nahil Wehbe, directrice de la BSF, pour son aide dans les recherches bibliographiques.