La Société psychanalytique de Paris ne s’est jamais constituée comme une société repliée sur elle-même. Elle s’est développée dès l’origine dans un dialogue constant avec d’autres sociétés et institutions psychanalytiques. Les relations internationales n’ont donc jamais été un simple décor : elles ont influencé la manière dont la psychanalyse s’est transmise, organisée et pensée, à la fois sur le plan scientifique et sur le plan institutionnel, parfois politique.
Cette intervention s’appuie sur une expérience institutionnelle directe : j’ai été Secrétaire de la FEP de 1983 à 1987 sous la présidence d’Anne-Marie Sandler, puis Vice-Président de 1987 à 1991, Président-élu de 1991 à 1995, et Président de 1995 à 1999, avant de devenir Secrétaire général de l’API sous la présidence de Daniel Widlöcher de 1999 à 2003. Cette implication institutionnelle ne relève pas d’un simple parcours personnel, mais témoigne d’un engagement collectif plus large de la SPP dans les débats internationaux. À travers ses représentants, la SPP a constamment cherché à articuler exigences scientifiques, responsabilité institutionnelle et respect de la pluralité des traditions analytiques, dans un contexte international souvent traversé par des tensions idéologiques et politiques.
- La Fédération Européenne de Psychanalyse : naissance et premiers développements
La Fédération Européenne de Psychanalyse, fondée en 1966, répondait à une situation spécifique : celle d’une Europe psychanalytique profondément fragmentée par les langues, les cultures et les traditions institutionnelles, mais désireuse de se doter d’un espace commun de réflexion et d’échanges. L’histoire de sa création, sous l’impulsion de Raymond de Saussure, premier président, avec Evelyne Kestemberg comme secrétaire, montre que la distinction entre l’API et la FEP n’était pas encore parfaitement stabilisée.
L’idée d’une organisation européenne s’est développée à partir des conférences européennes sur la formation organisées régulièrement depuis le début des années 1960. Le souci de discuter des règles souhaitables de la formation psychanalytique en Europe a contribué à faire émerger un projet d’organisation structurée, initialement proche du modèle de l’Association Psychanalytique Américaine, caractérisée par une politique de formation plus unifiée. Les sociétés européennes, soucieuses de préserver leur autonomie institutionnelle, n’ont pas suivi le projet de Raymond de Saussure d’une association européenne responsable de la formation. Elles ont finalement préféré le modèle d’une fédération de sociétés à vocation essentiellement scientifique. Les objectifs assignés à la FEP étaient de promouvoir l’unité des sociétés psychanalytiques européennes et de favoriser la communication et les échanges, sans se substituer à leur responsabilité propre en matière de formation.
À ses débuts, l’activité de la FEP est restée volontairement limitée : conférence annuelle sur la formation et, à partir de 1972, Bulletin annuel. Plusieurs décennies plus tard, la situation avait profondément changé : multiplication des rencontres scientifiques et Bulletin biannuel, Psychanalyse en Europe, de près de 120 pages, publié dans les trois langues officielles (anglais, français, allemand), devenu un lieu majeur de circulation des travaux européens.
- Expansion scientifique et réforme institutionnelle (1975–1979)
Cette montée en puissance s’est accompagnée d’une maturation scientifique et institutionnelle. Le premier Symposium de la FEP, organisé à Genève en 1970, sur « Le rôle de l’analyse d’enfant dans la formation psychanalytique », illustre cette orientation, avec des communications d’Anna Freud, d’Hanna Segal et de René Diatkine. À cette occasion, René Diatkine a défendu une conception de la psychanalyse de l’enfant non définie par la fréquence des séances, mais par l’identification progressive du clinicien à la fonction interprétative de l’analyste. Cette position a marqué durablement la réflexion européenne sur la pratique avec l’enfant.
La diversification progressive des approches cliniques a conduit la FEP à distinguer, sans rupture théorique, les réunions consacrées à l’enfant, à l’adolescent et à l’adulte, tout en maintenant une réflexion transversale sur la continuité du développement psychique. Florence Guignard a été l’un des orateurs invités à la Première conférence permanente sur l’Analyse d’enfant à Londres en 1986 avec une communication ayant pour titre : « Cadre et contretransfert en psychanalyse d’enfant ». Cette évolution scientifique s’est doublée d’une réforme institutionnelle majeure entre 1975 et 1979 : la FEP a renoncé à l’adhésion individuelle pour devenir exclusivement une fédération de sociétés, dirigée par un Conseil réunissant un Président et un Exécutif restreint. Cette réforme a clarifié son identité et affirmé sa vocation scientifique.
III. Politique de développement dans les années 1980
Au début des années 1980, la FEP a engagé une politique volontariste de développement scientifique. Sous l’impulsion de Daniel Widlöcher, alors Président, et avec l’accord du Conseil, des réserves de trésorerie ont été mobilisées afin de promouvoir de nouvelles activités. Cette politique visait à offrir des espaces de travail différenciés : certains destinés aux analystes formateurs, d’autres aux membres associés récemment élus, d’autres encore à des collègues engagés dans des champs cliniques ou conceptuels spécifiques.
Parmi ces activités, il convient de mentionner les symposiums scientifiques de la FEP : un premier symposium consacré à la pulsion de mort avec la participation d’André Green (1984) ; un autre sur « Construction et reconstruction » avec Francis Pasche, Haydée Faimberg et Antonio Corel (Stockholm, 1988) ; deux autres centrés sur le concept d’objet, avec des contributions majeures d’André Green (Vienne, 1990) et de René Diatkine (Helsinki, 1992) ; ainsi qu’un symposium sur les niveaux d’interprétation avec Michel de M’Uzan (Limelette, Belgique, 1996). Il faut aussi évoquer le rôle joué par des analystes de la SPP dans les grands congrès de la FEP, notamment Paulette Letarte (Barcelone, 1987) sur le transfert négatif, et André Green (Genève, 1997) sur hystérie et cas limites. Ces rencontres ont structuré un débat théorique européen de haut niveau, faisant une place à la psychanalyse française.
- L’ouverture vers l’Europe de l’Est (années 1990)
Un enjeu majeur concerne l’ouverture vers l’Europe de l’Est. Contrairement à une idée répandue, elle n’a pas commencé avec la chute du Mur de Berlin : dès avant 1989, la FEP avait établi des contacts avec des collègues travaillant souvent dans des conditions d’isolement. La chute du Mur a toutefois agi comme un accélérateur, révélant l’ampleur des besoins et des attentes.
Il ne s’agissait pas seulement de diffuser un savoir, mais de construire des dispositifs de formation et de transmission adaptés à des situations historiques exceptionnelles, en évitant à la fois la dilution des exigences analytiques et le retrait au nom d’une pureté illusoire. Un travail conjoint s’est alors mis en place entre l’API et la FEP, associant reconnaissance institutionnelle, enseignement, supervision et formation personnelle.
L’organisation à Moscou, en 1998, de la première grande conférence psychanalytique internationale, que j’ai présidée, a marqué pour de nombreux collègues russes le renouveau institutionnel de la psychanalyse. La SPP a joué un rôle important dans cette dynamique, notamment dans la formation de futurs analystes russes à partir des années 2000, puis dans des échanges scientifiques comme le colloque sur la psychanalyse française en 2004 à Moscou avec la participation de plusieurs collègues éminents : André Green, Joyce McDougall, Janine Chasseguet-Smirgel, René Roussillon, Paul Israël. A l’occasion de ce colloque, un collègue russe, Andrey Rossokhin, et moi-même, nous avons publié, avec le soutien financier de l’Ambassade de France à Moscou, une anthologie de la psychanalyse française en russe. Cette publication a suscité chez Dana Birksted-Breen (Société Psychanalytique Britannique), alors co-directrice de l’International Journal of Psychoanalysis, l’idée de faire ensemble avec Sara Flanders (Société psychanalytique britannique) une publication analogue en anglais en 2010 sous le titre Reading French Psychoanalysis. Enfin un comité SPP-Russie, présidé par Henri Vermorel, a organisé pendant plus de dix ans des réunions scientifiques à Moscou, soutenues financièrement par le Ministère des Affaires Etrangères. Dans ces années d’ouverture de la psychanalyse en Europe de l’Est, il faut mentionner le rôle important d’autres collègues : Michel Ody en Moldavie et Diran Donabedian en Arménie.
Dans mes fonctions de Secrétaire général de l’API, j’ai contribué à la création, en 2002, de l’Institut psychanalytique pour l’Europe de l’Est. Gilbert Diatkine y a occupé la fonction de Directeur associé pour l’Europe de l’Est pendant quinze ans. Parmi les dispositifs mis en place, l’analyse-navette a permis à des collègues d’Europe de l’Est de s’engager dans une analyse personnelle en France par séjours réguliers, tout en maintenant leur activité professionnelle dans leur pays d’origine : il s’agissait moins d’exporter un modèle que d’inventer des solutions compatibles avec les principes fondamentaux de la psychanalyse.
- FEP et API : recompositions institutionnelles et formation
Au début des années 2000, la FEP a dû faire face à de nouvelles contraintes : coût croissant du Bulletin, intégration de nombreux pays d’Europe de l’Est au sein du Conseil, et, plus largement, une certaine usure liée à la multiplication des rencontres. Sous la présidence de David Tuckett, qui m’a succédé, il a été décidé de regrouper davantage les échanges au sein d’un congrès annuel et de favoriser la création de groupes de travail européens.
Parallèlement, l’API a connu une réforme majeure de sa gouvernance en 2003, remplaçant les Vice‑Présidences par un Conseil de 21 représentants régionaux. Plusieurs membres de la SPP avaient précédemment joué un rôle important dans la gouvernance de l’API : tout d’abord comme Président, Serge Lebovici de 1973 à 1977, puis comme Vice-Présidents, André Green (1975-1977), Janine Chassegue-Smirgel (1983–1989, et Haydée Faimberg (1993 à 1997). Mais en 2003, l’enjeu était de favoriser davantage l’élection de représentants au Conseil de l’API afin d’assurer une meilleure liaison avec les sociétés psychanalytiques (7 par continents, les 3 continents étant l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud). Parmi les représentants européens, plusieurs collègues de la SPP ont joué un rôle actif : Marilia Aisenstein (2003-2007), Paul Denis (2007-2009), Bernard Chervet (2019-2023) et maintenant Ellen Sparer (2025-2027).
Dans le prolongement de ces transformations institutionnelles, il convient également de mentionner la création en 1975 de l’International Psychoanalytical Studies Organization (IPSO), organisation internationale des analystes en formation des sociétés affiliées à l’API. Des analystes en formation de la Société Psychanalytique de Paris ont pris part à ses activités et à ses instances dirigeantes, notamment Ellen Sparer, qui fut l'une des fondatrices de l'IPSO-Europe, Vice-Présidente-élue pour l’Europe (1993-1995), puis Vice-Présidente (1995-1997). Plus récemment, Johanna Velt a exercé les fonctions de Vice-Présidente-élue pour l’Europe (2021-2023), puis de Vice-Présidente (2023-2025), témoignant de la continuité de l’engagement des analystes en formation de la SPP dans les échanges internationaux et dans la réflexion sur la transmission de la psychanalyse.
La distinction entre la vocation scientifique de la FEP et la vocation plus explicitement politique de l’API a longtemps structuré les relations institutionnelles. Un tournant majeur a été l’adoption officielle, en 2007, par l’API, d’un modèle français de formation, reconnu aux côtés du modèle dit Eitingon et du modèle uruguayen. Ce projet, initié par Daniel Widlöcher et moi-même, puis soutenu par Marilia Aisenstein, a permis l’acceptation du pluralisme des modèles de formation à l’échelle internationale. Plus récemment, des tensions sont apparues à propos de la fréquence minimale de séances dans le cadre du modèle Eitingon, autorisant la formation à 3 séances au lieu de 4, ce qui a suscité une réaction critique des sociétés européennes utilisant ce modèle de formation et la création d’une instance de contrôle indépendante de l’API (EVP : Exchange Visit Programme). Puis ce fut l’enjeu de l’analyse à distance après le Covid : la SPP a trouvé au sein de la FEP un soutien pour défendre une politique privilégiant l’analyse en présence, l’analyse à distance devant rester une exception, une proposition finalement acceptée par l’API.
Conclusion
Il importe de souligner que ces engagements internationaux n’ont jamais été dissociés, pour la SPP, d’une réflexion critique sur ses propres modèles institutionnels et ses modalités de transmission. La participation aux instances européennes et internationales a souvent fonctionné comme un révélateur, parfois inconfortable, des tensions internes aux sociétés, mais aussi comme un levier pour penser autrement les rapports entre pouvoir, autorité, filiation et créativité théorique.
Enfin, les institutions internationales ont une fonction tierce. L’API a pu intervenir à des moments critiques de l’histoire de la SPP, notamment lors de la scission de 1953, mais aussi lors des conflits entre Société et Institut dans les années 1980, afin d’aider à résoudre des enjeux de pouvoir et des divergences sur la formation. La FEP, à travers ses Forums sur la formation, organisés depuis 2016 dans ses nouveaux locaux permanents à Bruxelles, la Maison de la FEP, a permis à des représentants de toutes les sociétés de discuter des questions générales (sélection, supervision, fin de cursus), voire de difficultés éthiques graves, dans un cadre confidentiel et structuré grâce au travail en petits groupes et la participation d’un seul analyste par société et par groupe.
Ces décennies montrent combien la psychanalyse s’est développée à travers une tension permanente entre science et politique, autonomie et standards communs, identité et ouverture. À l’occasion de ce centenaire, la SPP apparaît ainsi non seulement comme une institution de mémoire, mais surtout comme une institution de transmission, engagée dans un dialogue international qui continue de transformer la psychanalyse elle-même.