Je vais vous présenter Rudolph Loewenstein. C’est un portrait tout à fait personnel, d’autant que j’ai choisi Loewenstein en ne le connaissant pas du tout, hormis que c’était l’analyste de Jacques Lacan, ce qui a aiguisé ma curiosité.
Premières recherches :
Il est né à Lodz en 1898. Lodz était alors russe ; puis elle est devenue polonaise à partir de 1914. C’était une grande ville industrielle, la deuxième ville après Varsovie. 40% de la population était juive.
Loewenstein quitte Lodz à l’adolescence pour fuir l’occupation allemande et il s’installe en Suisse, à Zurich pour faire ses études secondaires. Je ne sais pas s’il est parti seul ou avec sa famille. Le climat politique était en train de changer, des pogromes commençaient à apparaître.
Quelques éléments biographiques nous sont fournis par Rudolph Loewenstein lui-même dans une lettre adressée à Paul Denis, en date du 19 juillet 1972 : Il commence ses études de médecine en Suisse. Il sera amené à refaire des études de médecine dans les différents pays où il va séjourner. Ce qui n’est pas
Rien …
C’est à Zurich qu’il découvre la psychanalyse, il dit que c’est un coup de foudre et il choisit Berlin pour se former à la psychanalyse. Il part à Berlin en 1920, il a 22 ans, il y termine ses études de médecine en 1923, Il est neurologue. Il sera analysé par Hans Sachs qui faisait partie du premier comité secret formé par Freud.
Il devient membre de l’institut psychanalytique de Berlin de 1923 à 1925. Max Eitingon, un des fondateurs de la polyclinique de Berlin, le recommande auprès de René Laforgue en 1925, afin de former les premiers psychanalystes en France. Il sera donc un des analystes formateurs avec Eugénie Sokolnicka.
Ce qui m’intéresse, c’est la question du transfert, de la transmission, des traces de la personnalité de ces fondateurs.
Il arrive à Paris en 1925 et participe à la fondation de la SPP en 1926 et à la création de la revue française de psychanalyse en 1927 dont il devient le secrétaire. Il a été l’analyste didacticien des deux premières générations d’analystes français : Michel Cénac, John Leuba, Sacha Nacht, Daniel Lagache, Pierre Mâle,
Jacques Lacan, Georges Parcheminey, Adrien Borel, Blanche Reverdon; et il était le contrôleur de Marie Bonaparte.
Elisabeth Roudinesco décrit Loewenstein comme quelqu’un d’intelligent, polyglotte, séduisant.
À propos de Lacan :
J’ai relu le texte de Lacan dans lequel il commente le livre de Marguerite Duras : le ravissement de Lol. V. Stein, et je me suis dit que ce texte contient la question du transfert et du contre-transfert, de ce que Lacan va dénommer : le désir de l’analyste et évidemment Lol V. Stein, on entend Loewenstein.
Aussi à propos de Lacan, j’ai lu une lettre de Lacan datant de 1953, au moment de la scission, adressée à Loewenstein, dans laquelle il est question d’une rencontre à Londres. Dans cette lettre, Lacan s’adresse à lui, à plusieurs reprises, en disant cher Loew… évidemment je pense qu’il y a une pointe d’humour, mais c’est quand même une lettre dans laquelle il est très aimable avec Loewenstein et dans laquelle il l’invite à venir chez lui.
Loewenstein, Lacan, je ne suis pas du tout une spécialiste, mais lorsque j’étais, à l’époque on disait « élève » de l’institut, maintenant nous disons AEF, j’avais fait un exposé dans un séminaire sur l’homme Moïse, et à la fin de cet exposé, j’avais dit que finalement on voyait bien que Freud était juif et pas Lacan.
A l’époque c’était par rapport à la question du père et de l’écrit de Lacan sur le réel, le symbolique et l’imaginaire. Mais aujourd’hui j’ai repensé à ça et je me suis dit que c’était autre chose. Lorsque je me suis intéressée à Loewenstein, très rapidement j’ai eu envie de lire son livre Psychanalyse de l’antisémitisme. C’est un livre qu’il a commencé à écrire en 1941 et qui est paru en 1952 en français. C’est un livre très touchant avec une préface de Nicolas Weill vraiment intéressante. C’est très touchant parce qu’il essaie de comprendre pourquoi les juifs sont en quelque sorte perpétuellement l’ennemi intérieur.
Dans ce livre, il dit qu’il n’a pas du tout le goût pour le nomadisme. Ça éclaire, cet écrit, son goût pour ce qui va devenir l’ego-psychologie, la question de l’adaptation et la question de l’assimilation.
Évidemment ça été très décrié mais il me semble que les auteurs comme Winnicott, Bion, Green, Roussillon, tous ceux qui se sont intéressés aux troubles graves du narcissisme s’appuient quand même sur cette question de l’adaptation à la réalité.
Je pense qu’une des blessures profondes de Loewenstein, ça été sans doute déjà le départ de Lodz, peut-être que là c’est le premier coup, parce qu’il commençait à y avoir des pogromes dans sa ville natale. Berlin, c’était un choix, Paris, c’était un choix et j’imagine qu’il pensait rester en France et qu’à mon avis ça été le deuxième coup, si je puis dire, traumatique, d’être obligé de fuir aux États-Unis sur ce cargo « le Guinée » en 1942.
Rudolph Loewenstein a été naturalisé français en 1930.
Il a soutenu sa thèse de médecine en 1935.
Il a combattu comme médecin de guerre et a été décoré de La Croix de guerre.
Il y a un témoignage d’une conversation avec Marie Bonaparte en 1941, dans le midi. Loewenstein s’était réfugié à Marseille pendant l’occupation, lors de cette discussion, ils semblaient d’accord pour dire que là, ça commençait à être très difficile. En effet il y avait un projet de décret du régime de Vichy pour la déportation des juifs qui avaient été naturalisés à partir de 1927.
Donc, il part aux États Unis en 1942 où il va faire une carrière brillante :
De 1950 à 1952 : il est président du New-York Psychoanalytic Institute.
De 1957 à 1958 : il est président de l’American Psychoanalytic Association.
De 1959 à 1961: il est président de la New-York Psychoanalytic Society.
Et de 1965 à 1967 : il est vice-président de l’IPA.
C’était un organisateur. Il est décédé en 1976 à New-York.
Je ne sais pas grand-chose de sa personnalité mais j’ai trouvé la lecture de son ouvrage très intéressante et il y a un point que j’aimerai souligner : ce qu’il décrit de son séjour à Berlin et autour de la seconde guerre mondiale est tout à fait actuel. Notamment il fait un portrait des psychanalystes allemands en disant qu’il y avait deux sortes de psychanalystes : ceux qu’il appelait les étriqués et ceux qu’il appelait les cosmopolitains à tout crin. Et selon lui, lorsqu’il y a un changement de valeurs très rapide, c’est toujours inquiétant parce que du coup il y a un retour en force du nationalisme.
Voilà pour un petit portrait rapide de Rudolph Loewenstein.
Références bibliographiques :
Lacan, Jacques. Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein. Ornicar ? n°34 (juillet - septembre 1985), pp. 7-13.
Lacan, Jacques. « Lettre de Jacques Lacan à Rudolph Loewenstein, 14 juillet 1953 ». La scission de 1953. Ornicar - supplément au n°7, Paris, Lyse, 1976, pp.
120-135.
Loewenstein, Rudolph M. « Une lettre inédite sur les débuts de la Société psychanalytique de Paris ». Revue Française de Psychanalyse, vol.61. N°2, 1997, pp. 613-617.
Loewenstein, Rudolph Maurice. Psychanalyse de l’antisémitisme. Paris : Presses Universitaires de France (PUF) collection Perspectives critiques, 2e ed., 2001.
De Mijolla, Alain. Freud et la France : 1885-1945. Paris: Presses Universitaires de France (PUF), 2010.
Mordier, Jean-Pierre. Les débuts de la psychanalyse en France : 18951926. Paris : François Maspero, 1981. 274 p.; Petite collection Maspéro, n° 253.
Roudinesco, Elisabeth. Histoire de la psychanalyse en France. Tome 1: 1885-1939. Éditions Points, collection Points Essais, Paris, 25 août 2023. 720 p.
