
Ce sentiment d’enfermement et cet esprit de résistance se retrouveront tout le long de la vie de Marie et explique en partie son investissement de la psychanalyse.
À l’adolescence, on lui interdit de passer son bac et de faire ses études de médecine.
Son mariage avec le prince George de Grèce ne lui apporte pas la liberté et l’épanouissement sexuel auxquels elle aspirait car si son mari est un homme gentil, il a des penchants homosexuels et entretient une sorte de passion amoureuse pour son oncle Valdemar qui durera toute sa vie. Et puis elle est prise par les obligations que lui impose son rang de princesse et par ses devoirs de mère. Marie se sent donc à nouveau prisonnière dans sa nouvelle vie.
Mais Marie ne renonce pas pour autant et c’est auprès de ces nombreux amants qu’elle va chercher le secret d’un plaisir sexuel partagé sans jamais y parvenir. Elle ne se sent plus viril que féminine, n’arrive pas jouir vaginalement ce qui l’obsédera toute sa vie et la conduire à avoir recours plusieurs fois à la chirurgie
La rencontre avec Gustave Le Bon l’auteur de « La psychologie des foules » lui ouvre par ailleurs des perspectives intellectuelles et, poussée par lui, Marie se met à écrire, des mémoires, des contes pour enfant, un essai « Guerres militaires et guerres sociales : Méditations », une étude sur la jouissance féminine sous le nom de Narjani.
En 1924 son père meurt et Gustave Le Bon et ses amants la déçoivent.
En fait Marie à 43 ans se sent triste, enfermée dans une vie qui ne lui convient pas vraiment. Elle s’intéresse alors à la psychanalyse qui débute et rencontre René Laforgue. Les entretiens avec lui apportent beaucoup de réconfort et ce dernier se sentant un peu dépassée par les difficultés de cette femme, lui conseille de faire appel à Freud.
Elle lui écrit en 1925. Ce dernier hésite à la prendre en analyse mais Marie est pugnace. Il finit par céder et la reçoit en septembre 25. Freud a alors 70 ans. Il souffre d’un cancer, se sent vieux, amoindri et c’est une vraie rencontre qui va avoir lieu, une de ces rencontres qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie. Freud est impressionné par la vivacité, la finesse intellectuelle de cette princesse, sa grande franchise et une véritable amitié va se nouer entre eux au-delà des séances d’analyse. Freud perçoit vite la fidélité de Marie à qui il est, à la psychanalyse et trouve une interlocutrice de confiance en qui il va pouvoir déléguer le soin de diffuser la psychanalyse en France qui n’en est qu’à ses débuts contrairement notamment à la Grande Bretagne.
Marie viendra ainsi à plusieurs reprises à Vienne pour des sessions d’analyse. Elle reste deux mois dans un hôtel et Freud la reçoit en séance quotidiennement. En dehors des séances, elle fréquente la famille Freud, ses intimes dans un mélange peu orthodoxe qu’aujourd’hui bannirait la déontologie mais nous sommes au tout début de la psychanalyse. Une importante correspondance va sceller ce lien.
Dès sa première session d’analyse en rentrant à Paris, elle fréquente le groupe des psychanalystes français et fonde avec eux la société de psychanalyse de Paris le 4 novembre 1926. Très vite elle occupe une place essentielle à la Société. Elle comprend l’importance de la traduction en Français des écrits de Freud qu’elle va superviser, traduisant elle-même certains textes dont le Leonard. Elle fait également partie de la commission linguistique pour le vocabulaire psychanalytique, affrontant au cours de discussions animées les points de vue opposés de ses collègues et notamment de Pichon. Une nouvelle vie s’offre à elle qu’elle aborde comme un bouleversement complet. Elle qui avait été empêchée de penser, de s’exprimer durant toute son enfance, sa vie de princesse peut enfin maitriser, décider et oser exposer ses thèses. Elle satisfait ainsi son appétit intellectuel et met toute son énergie et sa fortune dans la défense d’une cause « la psychanalyse » à laquelle elle adhère pleinement. Elle va installer les bureaux de la SPP bd st Germain et sera la chef de ce mouvement. Elle va également financer la création de la revue Française de psychanalyse.
Fidèle à Freud au point qu’on la surnommera « Freud a dit », elle aura un rôle institutionnel important : Elle va enseigner plusieurs années à l’institut de psychanalyse.
C’est grâce à elle que vont être conservées les lettres de Freud à Fliess et que Freud va pouvoir quitter l’Autriche pour se rendre en Angleterre en 1938.
Elle publiera plusieurs ouvrages et articles un peu oubliés avec comme thème centraux les meurtriers, la mère morte, la bisexualité de la femme qui font directement référence à sa vie, ce qu’on lui reprochera. Son étude sur Edgard Poe reste néanmoins une référence. Et puis elle va prendre en analyse des patients. Elle aura 5 patients au total sous le contrôle de Freud et débutera d’autres ébauches d’analyse souvent interrompues au grès des événements.
Après la mort de Freud, pendant la guerre l’institut est fermé et Marie s’exile avec sa famille en Afrique du Sud. Elle y est assez malheureuse. À son retour en France, elle relance les activités de la SPP. Mais les visages de la psychanalyse ont changé en France et de pionnière, Marie fait figure de vieille femme un peu rigide et autoritaire. Et même si son influence reste encore grande, sa grande époque à la SPP est néanmoins passée avec la mort de Freud. Elle s’éteint le 21 septembre 1962.