Comme Pichon, René Allendy (1889- 1942) est mort jeune, à 53 ans, en 1942. Il n’a pas donc pas connu l’après-guerre et son histoire est marquée par les deux guerres mondiales. Il a été mobilisé en 1915, gazé en Champagne et y a contracté la tuberculose. Considéré comme perdu, il décide de survivre en s’appuyant sur les doctrines de l’école de Montpellier où le Dr Grasset pratique l’hypnotisme et insiste sur la psychogenèse de toutes les maladies organiques.
Son nom lui vient de son père, immigré de l’Ile Maurice et ne se prononce pas comme « Allende » avec qui le confondent les correcteurs d’orthographe de nos ordinateurs (ce qui ne lui aurait peut-être pas déplu puisque c’était le plus à gauche des fondateurs). Allendy n’était pas communiste, mais, de tous les membres du groupe des psychanalystes français, il est celui qui s’est le plus intéressé aux relations entre la psychanalyse et le monde social. Quelques exemples : avec un journaliste, il dénoncera les conditions de la prise en charge des mineurs délinquants au sein des « bagnes d’enfants ». Avec sa femme, il écrira Capitalisme et sexualité, livre qui interroge la crise de 1929 et les avantages et les inconvénients du communisme. En 1936, il adhèrera à un mouvement de soutien aux républicains espagnols.
Si être fondateur convoque la fécondité, Allendy en est un bon représentant : après une enfance souffreteuse, son adolescence très agitée nourrira une créativité exceptionnelle. Ses centres d’intérêt sont très larges. Il s’inscrit en médecine, mais étudie à côté le russe puis le scandinave. Dans la lignée de son désir enfantin de pratiquer la magie, il s’intéresse à l’occultisme, à l’astrologie. Plus tard, il écrira sur la criminologie, l’orientation professionnelle et l’éducation, la publicité, la littérature et les arts. Le titre de sa thèse de médecine en 1912 : L’alchimie et la médecine témoigne de l’originalité du personnage. Allendy était un médecin atypique, ce qui le prédisposait peut-être à l’accueil de la psychanalyse. Sur Wikipédia aujourd’hui, sa spécialité de médecin homéopathe vient avant sa qualité de psychanalyste.
Par son mariage avec Yvonne Nel-Dumouchel, fille de deux artistes peintres, amis de Berthe Morisot, Allendy se rapproche des milieux artistiques. Yvonne écrit des articles passionnés en faveur du cubisme, mais aussi sur les rapports entre la psychanalyse, la littérature et le cinéma. En 1922, le couple fonde à la Sorbonne le « Groupe d’études philosophiques et scientifiques pour l’examen des tendances nouvelles » qui accueillait les personnalités d’avant-garde dans tous les domaines du savoir et de la création au 46 rue Saint-Jacques, à 21 heures. Tous les membres du jeune mouvement psychanalytique français vont donner des conférences au groupe de la Sorbonne, mais aussi des artistes, peintres, poètes et musiciens dont Anthonin Artaud qui est aussi un ami de la famille et un patient d’Allendy. Le groupe de la Sorbonne est devenu une véritable institution. On peut trouver dans une lettre d’Anne Berman consacrée à l’organisation du planning de l’Institut, adressée à Marie Bonaparte qu’on ne peut pas mettre de cours le jeudi soir, ce jour « étant consacré à l’allendysme » ».
Allendy s’intéresse dès 1920, à la psychanalyse. Il rencontre René Laforgue en 1922 et va être (« à ses risques et périls » selon A. Ohayon, historienne) son premier patient. Sa cure durera trois ans, ce qui est très long pour l’époque. Avec Laforgue, Allendy sera à l’origine de toutes les institutions du jeune mouvement psychanalytique français et enseignera à l’institut jusqu’en 1939. En 1936, il co-fondera la Société de Psychologie Collective, qui réunit, sous la présidence de Pierre Janet, des psychologues, des psychanalystes et des ethnologues dont Georges Bataille, Michel Leiris et Daniel Lagache. Il fréquente par ailleurs le Collège de Sociologie.
Allendy et Laforgue écrivent ensemble La psychanalyse et les névroses en 1924. Selon la biographe d’Allendy, une de ses anciennes patientes, la lune de miel entre les deux hommes aurait abouti à une rupture à la fin de l’analyse d’Allendy, ce dernier ne supportant plus la dépendance dans laquelle Laforgue le maintenait. Rupture d’amitié, certes, mais non rupture professionnelle. Ainsi, Allendy participe à un livre dirigé par René Laforgue intitulé « Signification et interprétation des rêves » paru en 1926. René Allendy y développe plusieurs cas cliniques dont le rêve d’un patient revivant une patrouille dangereuse de 14-18. Allendy interprète ce rêve comme uniquement lié à l’infantile, rapporté à la masturbation. L’éclatement de l'obus, la tête en bouillie, la cervelle répandue sont considérés comme des symboles de l’éjaculation. La dimension traumatique est totalement absente de l’interprétation. La révision de Freud, qui envisageait que certains cauchemars de combattants puissent faire exception à sa théorie des rêves, n’est pas intégrée aux nouvelles éditions allemandes et pas non plus à la traduction française de la Traumdeutung. Dans le premier numéro de la RFP, son article sur le complexe de la dentition, reste également dans l’orthodoxie du premier Freud.
Allendy était proche des surréalistes et fut l’analyste de plusieurs écrivains et intellectuels : Robert Desnos, René Crevel mais il reste surtout connu pour ne pas avoir résisté à la séduction de sa célèbre patiente, Anaïs Nin dont on est en droit de juger que la cure est un échec si l’on considère que, quelques semaines après la fin de son analyse, Anaïs Nin consommait l’inceste avec son propre père.
Si être fondateur convoque les mythes, on peut dire qu’il y a de la tragédie dans la fin de la vie de René Allendy. Sa femme Yvonne meurt précocement et selon ses vœux, Allendy épouse sa sœur Colette, ce que Françoise Heritier qualifierait d’inceste du deuxième type même si cette appréciation est à replacer dans le contexte historique de l’époque. La seconde guerre mondiale a durement éprouvé Allendy. Après l’armistice, il s’est réfugié à Montpellier, auprès de son ami le professeur Pagès. Il ne peut pas exercer, car on lui refuse l’inscription au Conseil départemental de l’ordre des Médecins de l’Hérault à cause de la consonance juive de son nom. Il apprend alors qu’il a été « dénoncé » à la Gestapo comme juif et communiste, « une dénonciation de source française », écrit sa biographe. Allendy constate : « Ainsi, cette rumeur, venue de Paris, m’enveloppait depuis longtemps, et j’étais le seul à l’ignorer ». Sa maison d’Auteuil a été pillée et mise sous scellés et il subit toute sorte de tracasseries administratives pour prouver son ascendance aryenne. Aujourd’hui on ignore toujours qui était à l’origine de sa « dénonciation » : « un de ses collègues » écrit A. Ohayon en 2021. Je la cite : « il s’agit d’une des zones d’ombre qui pèsent encore sur l’histoire du groupe psychanalytique français ». L’historienne semble accuser Laforgue (cf . « à ses risques et périls ») mais j’ai noté qu’un des patients célèbres d’Allendy, Maurice Sachs a collaboré avec la Gestapo. Allendy continuera quand même à recevoir quelques patients en analyse, mais il est malade et ses forces déclinent. Il écrit le Journal d’un médecin malade, sous-titré Six mois de lutte avec la mort, témoignage de son agonie, où il cherche dans son enfance, les sources psychiques de sa maladie, particulièrement lors de la période du sevrage. Une lecture psychosomatique de ce Journal est parue dans la Revue Française de Psychosomatique en 2000. Une des dernières publications d’Allendy s’intitule : Aristote ou le complexe de trahison.