René Laforgue : un homme et un psychanalyste complexe et controversé

Il s’installe à Paris en 1921, où il suit l'enseignement de Joseph-Jules Déjerine à la Salpêtrière et est reçu médecin des hôpitaux psychiatriques en 1922.
1923 est une année importante dans la vie de Laforgue qui entreprend une courte analyse didactique avec Eugénie Sokolnicka, (contrôlée par Otto Rank ou par Freud lui-même selon les sources) et ouvre, à l’hôpital Sainte‑Anne, dans le service du professeur Henri Claude, la première consultation de psychanalyse hospitalière en France, dispositif pionnier d’intégration de la méthode psychanalytique dans la psychiatrie publique. La même année débute une correspondance suivie entre René Laforgue et Sigmund Freud qui durera jusqu’en 1937. On y découvre un Laforgue, bien élevé qui veut plaire à celui qu’il appelle « professeur », et un brin flatteur n’hésitant pas à comparer Freud à Einstein.
Très tôt en contact direct avec le noyau freudien international, Laforgue œuvrera en faveur d’une psychanalyse profane, soutenant d’E. Sokolnicka alors malmenée par Le professeur Claude car non médecin. Il jouera aussi un rôle déterminant en convainquant Freud, pourtant très retissant, d’accepter de prendre « la princesse » en analyse.
Juin 1925
Freud :« Avec la Princesse, il semble donc qu'il n'y ait rien à faire. (…) Étant donné le nombre restreint de mes heures de travail, je ne pense pas avoir le droit de rien gaspiller pour une analyse sans but sérieux (soit didactique, soit thérapeutique).
Laforgue : « Pour ce qui est de la pratique j'ai parlé à la Princesse. C'est essentiellement pour des raisons didactiques que cette dame voudrait aller vous voir. Elle a selon moi un complexe de virilité prononcé et par ailleurs de nombreuses difficultés dans la vie, si bien que l'analyse serait de toute façon indiquée.
Juillet 1925
Laforgue remercie Freud d’avoir finalement accepté de prendre la princesse en analyse.
La relation entre les deux hommes est marquée par un respect mutuel - en décembre 1925, c’est Freud lui-même qui annonce à Laforgue qu’il a été admis à la société viennoise de psychanalyse à l’unanimité - mais aussi par des désaccords théoriques et des conflits, notamment autour des concepts avancés par Laforgue. Celui de "scotomisation" doublerait inutilement, selon Freud, celui de « déni ». Quant à la « schizonoïa », néologisme proposé par Laforgue pour désigner une organisation psychique marquée par un clivage profond du moi et par certaines formes de désagrégation de la personnalité, en lien avec des tableaux psychotiques, Freud la juge trop éloignée de la théorie psychanalytique classique. Le terme a d’ailleurs disparu, même si l’on peut penser qu’il témoignait d’un effort pour articuler la clinique psychiatrique de la psychose avec une approche dynamique des mécanismes de défense et des modes d’investissement. De façon générale, Freud reproche à Laforgue ce qu’il reproche aux français. « On n'obtient rien par des concessions à l'opinion publique ou à des préjugés régnants. Ce procédé est, de plus, tout à fait contraire à l'esprit de la psychanalyse ». Leur échange le plus célèbre concerne l'analyse d'Édouard Pichon, où Freud reproche à Laforgue des pratiques et des conceptions jugées « déviantes ».
Avec René Allendy, dont il a été l’analyste, et Édouard Pichon, il met en place les premiers « cercles freudiens » à Paris, groupes de travail destinés à l’étude des textes de Freud et à la discussion de cas cliniques. Ces cercles constituent le noyau fondateur de la Société psychanalytique de Paris, créée en 1926, dont Laforgue assume la première présidence.
Dans la foulée, il participe à la création, avec Marie Bonaparte, Hesnard, Odier et de Saussure, de la Revue Française de Psychanalyse dont il devient le premier secrétaire général, contribuant de manière décisive à l’implantation institutionnelle de la psychanalyse en France. Il joue aussi un rôle important dans l’organisation des premières conférences des psychanalystes de langue française en 1927. Il est de plus l’analyste de nombreux psychanalystes tels qu’Allendy, Jean Bergeret - lors de son séjour à Casablanca-, Françoise Dolto, Juliette Favez-Boutonier ou encore Ménie Grégoire.
La période de l'Occupation est la plus controversée de sa carrière : Laforgue, resté en France, occupe des responsabilités au sein de la SPP, laquelle continue de fonctionner sous le régime de Vichy, tandis que les sociétés allemande et autrichienne ont été dissoutes. A Paris, il entreprend des démarches, (notamment avec John Leuba) pour obtenir la reconnaissance légale de la psychanalyse par le régime, ce qui lui vaudra de vives critiques après-guerre pour collaboration intellectuelle et institutionnelle. Il participe également à la "Commission médicale franco-allemande" et est soupçonné d'avoir pris contact avec Matthias Heinrich Göring, cousin d'Hermann Göring et président de la Société Allemande de Psychothérapie nazie. Parallèlement, dans sa propriété du Var, acquise en 1928, il aurait caché communistes, juifs et évadés.
À la libération il est exclu temporairement de la SPP et traduit, en 1946 devant la section d’épuration de l’Ordre des médecins. Bien que relaxé, il reste profondément aigri et suspect aux yeux de ses confrères ; des preuves de sa culpabilité auraient, depuis, été découvertes.
Il quitte alors la France pour le Maroc et constitue une école psychanalytique à Casablanca. Il s’intéresse particulièrement aux liens entre psychanalyse et politique.
En 1953, bien que récemment réhabilité, il démissionne de la SPP pour adhérer à la nouvelle Société Française de Psychanalyse créée par Lagache et Boutonnier, avec Lacan et Dolto.
Auteur prolixe et éclectique, à la rigueur scientifique, elle aussi, controversée ; sur le plan théorique, on lui doit essentiellement la notion de « névrose d'échec », (terme qu'il introduit dans son ouvrage Psychopathologie de l'échec paru chez Payot en 1939) qui caractérise une forme particulière de névrose qui entraine l'individu, malgré lui, à sa propre déchéance, pour satisfaire à son besoin de punition et justifier son sentiment de culpabilité.
Il meurt à Paris en 1962, peu de temps après avoir publié « L'échec de Baudelaire : étude psychanalytique ».
Bibliographie
- De Mijolla , A. (1981) de Les visiteurs du moi. Fantasmes d'identification, Paris, Les Belles Lettres.
- De Mijolla, A. (2012) La France et Freud. Tome 1 : 1946-1953, Paris, PUF.
- De Mijolla, A. (2002). "René Laforgue (1894-1962) avec Freud contre Freud ?" Cliniques Méditerranéennes, 66(2), 215-231.
- Freud, S & Laforgue, R. (1995) Correspondance 1923-1937, Paris, PUF.
- Gauchet, M. & Swain, G. (1997) Le vrai Charcot. Les chemins imprévus de l'inconscient. Paris, Calmann-Lévy.
- Meyer, C. (2005). "Laforgue, René". In Dictionnaire international de la psychanalyse (dir. A. de Mijolla). Paris, Hachette Littérature.
- Roth, M.S. (1988). "Freud's, The Psychopathology of Everyday Life and Laforgue's “The Psychology of Failure”, Psychoanalysis and Contemporary Thought.
- Roudinesco, É. (1982) (1986). Histoire de la psychanalyse en France, Paris, Fayard