Adrien Borel « le latitudinaire » (1886-1966)
Adrien Borel (1886-1966) est un psychiatre qui a eu une longue carrière psychiatrique, celle psychanalytique a été plus courte mais il aura été, comme il le dit en 1929 avec fierté, « de la 1ère phalange des défenseurs » de la psychanalyse en France.
D’origine ardéchoise, il monte à Paris pour faire ses études de médecine et s’y installe. Il travaille à Ste-Anne, avec le Pr Claude, puis à Dupré, en libéral, et intervient dans des cliniques privées de banlieue auprès de toxicomanes « esthètes », des artistes et des personnalités publiques.
En homme ouvert et curieux, il s’intéresse à la psychanalyse en 1923 ; probablement aussi du fait de sa liaison avec Anne Bermann, secrétaire de Marie B. Il fait partie du groupe préalable à la SPP et participe à sa création. Il en sera Président de 1932 à 1934, et rapporteur à la 7ème CPLF en 1932 avec Michel Cénac (« L’obsession »).
Après la 2de Guerre Mondiale, il démissionne de la SPP et s’éloigne définitivement de la psychanalyse.
Représentatif de la position médicale française à l’égard des découvertes freudiennes, Borel a un rapport très ambivalent à la psychanalyse. Il étudie Freud, mène des cures dès 1926, mais il refuse l’analyse personnelle, et semble ne passer que quelques mois en psychothérapie chez son collègue Laforgue ou sur le divan de Loewenstein (selon les sources).
Son intérêt pour la psychanalyse, bien que de courte durée, est authentique. A l’occasion d’une conférence, il souligne le « grand espoir » qu’a permis la psychanalyse :« aller chercher chez nos malades les premiers refoulements afin de leur faire liquider, tardivement sans doute, mais définitivement s’il se peut, cette vie instinctive troublée qui fut la leur durant la très petite enfance ».
Comme président de la SPP, il est à l’origine de cycles de conférences à destination du grand public et des étudiants et des médecins à Ste-Anne et il demande à ses collègues de se charger d’une cure gratuite avec un projet de rapport annuel.
C’est sa pratique qui est à la marge, d’où le qualificatif de « latitudinaire » – terme théologique que l’on doit à Leiris, son ancien analysant, et qui désigne celui qui prend des libertés avec les principes de la religion, en l’espèce de la doctrine.
Son scepticisme est connu de tous. Leuba dira de lui en 1944 qu’il « travaille sans conviction parce qu’il a toujours été ambivalent, avec une forte agressivité à l’égard de la psychanalyse ».
Borel prend en effet des libertés, notamment dans la technique de la cure :
- il s’oppose à l’attitude passive alors préconisée et incite ses patients à écrire, notamment des autobiographies
- il s’adjoint des procédés chimiques comme l’éthérisation (pour obtenir un relâchement psychique chez le patient) ou l’administration de strychnine (pour le faire sortir de son indifférence et provoquer le transfert)
- ou encore, anecdote célèbre, il donne à Bataille, alors son analysant, la photo d’un supplice chinois dit « des cent morceaux ».
La particularité de Borel tient surtout à son goût pour l’art en général et pour la littérature en particulier : il fréquente les milieux artistiques, les peintres de Montmartre, les surréalistes, et jouera même dans un film de Robert Bresson en 1950 : Journal d’un curé de campagne.
Il co-signe de nombreux articles, mais ne publie qu’un seul ouvrage (avec Gilbert Robin) : Les rêveurs éveillés (1925) ; une étude des mécanismes psychiques visant à se détourner du réel pour se réfugier dans le monde du rêve, allant de la rêverie morbide des sujets délirants jusqu’à celle normale de l’intuition scientifique par exemple. On voit là une filiation avec la démarche freudienne, menant du normal au pathologique.
Son autre thème de prédilection est « l’ineffable » : celui du langage, qui ne peut tout exprimer – en particulier les émotions, seul l’art pouvant signifier ce qui échappe aux mots. On comprend donc que Borel ait été considéré comme le « spécialiste des créateurs ».
Le nom de Borel est demeuré plus célèbre en littérature qu’en psychanalyse : ses illustres patients lui ont témoigné leur reconnaissance dans des dédicaces célèbres. En 1957, Bataille écrit sur un exemplaire de l’Érotisme : « Au Dr Adrien Borel, qui autrefois me mit en état d’affronter ce que ce livre affronte, et qu’il est toujours, au fond, dangereux d’affronter. Avec les sentiments affectueux de Georges Bataille. »
Bibliographie
- Alexandrian S., Les surréalistes et le rêve, Paris, Gallimard, 1974
- Barande Robert et Barande Ilse (1975), Histoire de la Psychanalyse en France, Toulouse, Privat
- Bokanowski T., Brève histoire de la Société Psychanalytique de Paris, site de la SPP
- Borel A., « la pensée magique dans l’art » (1933), in Revue Française de Psychanalyse, 1987, 51/1, Paris, PUF
- Borel A., Cénac M., « L’obession », in Revue Française de Psychanalyse, 1932, 5/4, Paris, PUF
- Borel A., Robin G., Les rêveurs éveillés, Parsi Gallimard, 1925
- Bourgeron J.-P., « Adrien Borel (1886-1966) », in Revue Française de Psychanalyse, 1997, 61/2, Paris, PUF
- Mespoulhes N., « Alphonse, Alcide, Adrien Borel, « le latitudinaire » in Evolution psychiatrique, 57/4, 1992
- Mijolla de A. (2010) Freud et la France 1895-1945, Paris, PUF
- Mijolla de A. Histoire de la psychanalyse en France, site de la SPP
- Mijolla de A. ss dir., Dictionnaire International de la Psychanalyse, Parsi Hachette, 2007
- Mordier J.-P., (1981), Les débuts de la psychanalyse en France, Paris, Maspero
- Rabourdin D. « Georges Bataille » in Magazine littéraire n°473 « Les écrivains et la psychanalyse », 2008
- Roudinesco E. (1986) Histoire de la Psychanalyse ne France 1885-1939, T.I et II, Paris, Points, 2023