Propos introductif - Le contexte de fondation de la Spp (années 1920)
Au début des années 20, la psychanalyse est une discipline déjà solidement établie à Vienne, Berlin ou Londres, alors qu’elle est encore marginale en France, où dominent la psychiatrie organiciste, la neurologie dans un climat de méfiance envers les approches jugées « germanophones » ou spéculatives. Mais en novembre 1926, la Société psychanalytique de Paris (SPP) est fondée, suivant la création de la « Conférence des Psychanalystes de Langue Française ». Bureau : René Laforgue – Psdt ; Mme Eugénie Sokolnicka – Vice psdte ; Rudolf Loewenstein – secrétaire-trésorier. La Revue Française de Psychanalyse accompagne cette création. Premier numéro en juin 1927. Le but est de regrouper tous les médecins de langue française, en mesure de pratiquer la méthode thérapeutique freudienne. En 1928, la SPP est reconnue par l’Association psychanalytique internationale (IPA).
Une fois fondée et reconnue, on s’active pour la développer, l’organiser, et la structurer, toujours en coordination avec Freud, chacun selon sa sensibilité et son orientation. L’on n’est donc pas toujours d’accord, mais cela n’empêche pas d’avancer. Ainsi, la SPP s’installe au 137, bd St Germain, dans le 5e, proche de la Sorbonne et de nombreux instituts de médecine. C’est un local simple, mais qui offre les commodités attendues pour les différentes activités, dans un budget raisonnable, grâce au généreux financement et l’implication permanente de la princesse Marie Bonaparte. On met en place une réunion technique (admin) séparée des débats scientifiques.
Les échanges, nombreux, prennent différentes formes : correspondances, congrès, rencontres et réunions, mais également participation occasionnelle, comme par exemple lors d’un passage à Paris, la présentation de Hans Sachs (l’analyste de Rudolf Loewenstein) à la SPP, d’un cas remarquable dans lequel « 14 heures d’analyse seulement lui ont permis de comprendre le développement de la libido » !
Il est amusant de relever, dans ce tumulte de découvertes, de recherches, et d’adresse au grand public, l’élection d’un ethnologue venu de Hongrie, le Dr Géza Róheim, également psychanalyste, qui partira sur le terrain pour tenter d’invalider les théories de Bronislaw Malinowski, selon lesquelles le complexe d’Œdipe ne serait pas universel.
Parallèlement à toute cette effervescence, le travail colossal de traduction et d’édition des œuvres de Freud, mené essentiellement par la princesse et Anne Berman. Le tout aux éditions Gallimard, pour la première « fournée ».
Les choses s’étoffent, s’institutionnalisent, dans un souci de fidélité aux découvertes de Freud, et une nécessité d’adaptation au terrain français.
1- L’accueil des analystes immigrés (1920-1933/1939)
On pourrait dire qu’accueillir des immigrés, c’est l’essence même de la SPP. En effet, la psychanalyse en France, n’a pas émergé de façon « purement » française. Cela s’est fait grâce, et, par, les analystes pionniers-fondateurs, venus de, et formé à l’étranger (Allemagne, Pologne, Suisse), beaucoup d’origine juive.
Ainsi, Il y a un mouvement constitutionnel avec des immigrés pionniers-fondateurs, suivi d’un mouvement institutionnel, d’accueil des immigrés. Cependant, cette double valence d’accueil comporte en son sein une ambivalence. D’un côté, la SPP bénéficie considérablement de ces apports : ces analystes souvent mieux formés, plus expérimentés cliniquement, contribuent à construire une psychanalyse plus rigoureuse sur le plan technique. De l’autre, cela fait naître des tensions. Certaines figures fondatrices françaises craignent une domination intellectuelle étrangère, tandis que des divergences théoriques et techniques émergent (sur la neutralité, la durée des cures, la place de l’analyse didactique). Ces tensions annoncent déjà les clivages futurs de la psychanalyse française.
Dès la nomination d’Hitler au poste de chancelier du IIIe Reich en 1933, avec dans son sillage, le déploiement du processus de nazification et l’interdiction faite aux juifs de continuer de faire partie de la société allemande de psychanalyse, l’accueil d’analystes immigrés s’accentue. La SPP se positionne publiquement pour protester contre les persécutions dont Freud et sa famille sont victimes, et nomme Freud et sa fille Anna, membres d’honneur pour les protéger. Tout un temps, Freud se refuse à quitter Vienne, mais avec l’Anschluss en 1938, il note dans son carnet éphéméride : « Finis Austrae », et accepte de quitter Vienne, et l’Autriche. La société psychanalytique de Vienne est dissoute le 20 mars, et le 4 juin, Freud, âgé de 82 ans, quitte Vienne, en passant par Paris, pour rejoindre Londres, dans un sauvetage orchestré par la princesse Marie Bonaparte. La SPP met en place une politique d’accueil engagée, pour répondre à ce cataclysme humain. Cela ira jusqu’à élaborer l’idée d’une catégorie spéciale de « membres associés étrangers » afin de pouvoir assurer à ces membres une reconnaissance professionnelle, malgré le protectionnisme médical français. L’idée était d’adapter les statuts de manière à donner une pleine légitimité professionnelle à ces émigrés, alors que, par ailleurs, la loi limitait la pratique professionnelle aux médecins, et ne reconnaissait pas la profession de psychanalyste en tant que telle. Paris devient une terre d'asile temporaire, la SPP jouant un rôle de "gare de triage" et de refuge. Marie Bonaparte, grâce à ses relations internationales et sa fortune, facilite l'obtention de visas pour bon nombre de psychanalystes juifs. C’est dans ce contexte que la SPP accueille des noms prestigieux comme Heinz Hartmann ou Ernst Kris, en transit avant les Etats-Unis.
Mais les retombées concrètes sont beaucoup plus limitées qu’on l’aurait souhaité, du fait même de toutes les limitations imposées par les lois et les contraintes de l’époque. Certains analystes étrangers n’ont tout simplement pas pu être « officiellement reçus » en raison de ce contexte.
2- La création du premier Institut de psychanalyse (1934)
Dès 1928, la SPP comprend que pour durer, elle doit former. Sous l’impulsion de la Princesse Marie Bonaparte, véritable mécène et figure de proue, aidée par Anne Berman, l’idée d’un, centre de formation et de soin se concrétise. Et, le 10 janvier 1934 : l’Institut de Psychanalyse est inauguré. Marie Bonaparte en est la directrice, tandis que le discours d’inauguration d’Edouard Pichon annonce son rôle prépondérant dans le travail de lien avec le corps médical. Une policlinique est créée dans la foulée. Il ne s'agit plus seulement de discuter de métapsychologie, mais de codifier la formation des analystes. C’est une étape décisive dans l’institutionnalisation de la SPP. L’Institut vise à structurer une formation des analystes selon les standards de l’IPA, et l’orthodoxie des modèles berlinois et viennois : analyse personnelle obligatoire, enseignement théorique, contrôles cliniques. Par ailleurs, toute la question de l’unification en un tout cohérent, et psychanalytique, se pense et se repense, en ce qui concerne les médecins et les non-médecins.
Coup d’œil sur la première liste de ses cours : La psychanalyse de la vie quotidienne, les rêves, la théorie des instincts, les névroses obsessionnelles et hystériques, le caractère des psychoses, la sexualité et l’étude des névroses infantiles. Par la suite, les cours se verront restructuré en cycles : analyse didactique, analyse supervisée, et cours théoriques. Les premiers droits d’inscription s’élèvent à 100 francs par an, pour l’ensemble des cours.
A noter, c’est en cette année 1934, que Jacques Lacan rejoint la SPP.
3 – La SPP en suspens pendant la seconde guerre mondiale (1940-1945).
En septembre 1939, la deuxième guerre mondiale éclate. La Pologne envahie, la France lance sa déclaration de guerre à l’Allemagne. Freud décède à Londres, le 23 septembre 1939, jour de Yom-Kippur, et, la guerre « éclair » avec l’aviation allemande, mène à l’Armistice en France, en juin 1940. Après la défaite et l’invasion des nazis, la SPP entre dans sa période la plus sombre, juste après sa phase d’essor. Face à cet occupant, qui considère la psychanalyse comme une "science juive" (Judenwissenschaft), elle adopte une stratégie de survie. En tant qu'entité juridique, elle est mise en sommeil pour éviter la saisie de ses archives et la déportation de ses membres restants. Malgré cela, beaucoup de ses documents, dont ses archives, hélas, vont disparaître. L’Institut est tout simplement fermé. C’est une vie de clandestinité : la pratique se poursuit où elle peut, des réunions privées sont organisées. Et, contrairement au Goering Institut de Berlin, la psychanalyse française ne s'est pas officiellement "nazifiée" et n’a pas collaboré. Cependant, la figure de René Laforgue reste controversée : il tente de maintenir une activité psychanalytique en négociant avec les autorités allemandes (notamment avec Matthias Göring), espérant sauver la discipline au prix de compromis.
Quant aux analystes, ils adoptent des stratégies différentes (selon leur situation propre, leurs possibilités, et leur personnalité).
Toute une partie va devoir émigrer : Marie Bonaparte est exilée en Afrique du Sud, Rudolf Loewenstein part aux Etats-Unis, Raymond de Saussure, passe par Genève avant de rejoindre New-York.
Une petite partie, va continuer à pratiquer en zone libre, (parfois clandestinement comme évoqué précédemment). C’est le cas de Jean Leuba à Paris (poste de secours du XVIe arrondissement), ou Georges Parcheminez à Ste Anne.
Et puis, il y a ceux qui s’engageront carrément dans la résistance ou rejoindront les Forces Françaises Libres, comme Paul Schiff (Afrique du nord), ou Sacha Nacht (agent PI du réseau Brick des Forces Françaises Combattantes).
Pour d’autres, la situation est particulièrement dramatique : certains sont arrêtés, d’autres doivent se cacher. Sophie Morgenstern se suicide en 1940, acte tragique souvent interprété comme lié au contexte de persécution.
Cela perdure jusqu’à la capitulation des allemands, le 8 mai 1945 et ses suites …