C’est une histoire de passions, d’ambitions et de déchirures comme seule la vie intellectuelle parisienne sait en produire. Pour comprendre le séisme qui a secoué la psychanalyse française en cette année fatidique 1953, il ne faut pas imaginer une simple querelle aux résonances feutrées, mais une véritable tragédie grecque où se joue l'avenir d'une discipline encore jeune et fragile. La scène se déroule dans le Paris de l'après-guerre, une ville qui se reconstruit et où la psychanalyse, sortie de la clandestinité, cherche à gagner ses lettres de noblesse.
Tout commence par une ambition de respectabilité. La Société Psychanalytique de Paris, fondée en 1926 et qui avait dans un premier temps siégé au 137, boulevard Saint-Germain, se devait de “grandir” et d’évoluer. En 1951, elle franchit une étape décisive en recréant, pour des raisons institutionnelles, l’Institut de Psychanalyse (le premier fut créé en 1934 avec Marie Bonaparte en tant que directrice). L’IP fonctionne donc dès 1951 (Joyce McDougall s’y inscrit en 1952), même si son inauguration officielle ainsi que celle du CCTP, au 187, rue Saint-Jacques, aura lieu le 1er juin 1954. Ce lieu mythique deviendra le temple de la formation de médecins, psychologues et intellectuels, conformément aux standards internationaux de l’Association Psychanalytique Internationale. Mais en créant cet Institut, la SPP a, sans le savoir, bâti le décor de sa propre fracture. Car le pouvoir, jusqu'alors diffus, allait se concentrer entre les mains d'un seul homme, le Directeur de ce nouvel Institut, le Docteur Sacha Nacht qui a volontairement quitté (a-t-il démissionnée ?) la présidence de la SPP pour se consacrer à cette mission. (J’avais lu – de Mijolla - qu’il avait cumulé les deux fonctions et que son élection à l’IP avait été remise en cause car à mains levées ; mais pas annulée !)
Il est essentiel de se représenter le personnage pour saisir la tension de l'époque. Nacht est un homme d'ordre, un médecin, clinicien strict, pragmatique, pour qui la psychanalyse doit devenir une spécialité médicale respectée, encadrée, "scientifique". En tant que Directeur de l'Institut, il détient un réel pouvoir : il organise l'enseignement, valide les cursus, décide et soutient telle ou telle candidature. Il incarne l'orthodoxie, la règle, la sécurité, et une forme d’omnipotence.
Mais à la présidence de la SPP, malgré l’opposition de Marie Bonaparte, a été élu en janvier 1953, une figure qui est son exact opposé, tant par le style que par la pensée : Jacques Lacan, lui aussi médecin et psychiatre. Là où Nacht est exigeant et rigoureux, Lacan est flamboyant et imprévisible. Il attire à lui ceux qui trouvent la démarche de Nacht trop rigoriste et inflexible. Daniel Lagache devient son vice-président. Éminent universitaire, professeur de psychologie à la Sorbonne, c’est un homme mesuré, qui cherche à introduire plus de démocratie dans une institution qu’il juge trop “mandarinale”. Bien que médecin lui-même, il opte pour une ouverture aux non médecins.
Les divisions s’accentuent, les clans se précisent. Des personnalités se détachent, choisissent d’accorder leur soutien, changent de camp, comme Marie Bonaparte, elle-même recevant le soutien fidèle de Loewenstein (l’analyste de Lacan, et de son fils ; alors que Loewenstein est l’amant de MB !). On ne saurait sous-estimer l’influence de la princesse. Elle est l'histoire vivante de la psychanalyse. Je rappellerai que grâce à sa fortune et ses relations diplomatiques, Sigmund Freud fut sauvé des griffes des nazis en 1938 et pu s’installer à Londres. Elle est la garante morale de l'héritage freudien en France. Pour elle, l'orthodoxie n'est pas négociable. Elle voit en Lacan un danger, un histrion qui menace de dévoyer l'œuvre du Maître. Avec son soutien, Sacha Nacht se sent intouchable. Il sait qu'il a derrière lui la légitimité historique et, plus pragmatiquement, les liens avec l'instance internationale, l'API, dont elle est la vice-présidente.
C’est précisément là que le conflit va se muer en une impasse institutionnelle pour une génération d'étudiants. Car au-delà des querelles de personnes, il y a un point technique précis qui va prendre de l’ampleur chez ceux qui étaient dénommés à cette époque, les didacticiens et aura des conséquences sans précédent pour les élèves : la durée de la séance. Les règles de l'Association Psychanalytique Internationale sont strictes, une séance d'analyse doit durer 45 à 50 minutes, un temps fixe, immuable, qui garantit le cadre. Or, Jacques Lacan a commencé à introduire une innovation radicale, la séance à durée variable.
Pour Lacan, l'inconscient ne porte pas de montre. Il considère que l'analyste doit pouvoir ponctuer la séance, l'arrêter sur un mot, une prise de conscience, un moment fort, que cela prenne cinq, dix ou vingt minutes, c’est la pratique de la "scansion". Pour l'orthodoxie menée par Nacht et Marie Bonaparte, c'est une hérésie totale. Pire, c'est une faute professionnelle. Nacht ne mâche pas ses mots, et sa phrase résonne encore dans les mémoires : « Lacan, c’est un magicien ; il hypnotise la salle, mais après, qui paie la note ?” Il s’avèrera très vite que ce seront ses élèves !
Lacan, lui, se défend avec lyrisme, refusant que la bureaucratie dicte le temps de l'âme : « La Société veut des horloges, moi je veux des cœurs qui battent en saccades », lance-t-il, transformant le débat technique en un plaidoyer pour la liberté du sujet ; et en promettant à maintes reprises qu’il va s’aligner sur les standards ! A quel prix, puisque c’est là une façon d’aliéner les patients…
Mais pour les élèves en formation, ce débat n'a rien de poétique. Ils ont bien compris les enjeux dont ils sont l’objet. C’est une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Beaucoup d'entre eux sont en analyse didactique avec Lacan, et en supervision. En arrière fond le bruit court, amplifié à juste titre par le règlement de l'Institut : ces analyses ne sont pas valables car ne correspondent pas aux critères de l’IPA.
La rumeur enfle et devient une menace officielle : l'Institut ne validera pas les cursus de ceux qui ont été analysés par Lacan selon la méthode des séances courtes. Du jour au lendemain, de jeunes médecins et psychologues comprennent qu'ils risquent de ne jamais devenir membres de la SPP, et donc de ne pas être reconnus par l'API, de voir des années d'efforts et d'investissement financier réduites à néant. La question de la technique devient une question de survie professionnelle. C'est cette angoisse, savamment entretenue par la direction de l'Institut pour isoler Lacan, qui va paradoxalement souder ses partisans. Les élèves se révoltent contre ce qu'ils perçoivent comme un chantage odieux.
C’est probablement là que (à mon avis), la SPP a probablement fait une faute politique. Elle aurait pu proposer à cette génération d’élèves des modalités transitoires et conciliantes, tout en restant ferme pour les nouveaux élèves à venir.
Le drame se noue alors inexorablement au printemps 1953. Lacan et Lagache, forts de leur présidence, tentent de faire passer une réforme des statuts. Leur objectif pourrait être respectable, démocratiser l'institution, briser le pouvoir absolu du Directeur de l'Institut, créer des contre-pouvoirs. Nacht, soutenu par la majorité des titulaires et la toute-puissante Marie Bonaparte, refuse tout compromis. La motion de confiance est rejetée. Il ne reste plus que la rupture.
En juin 1953, l'histoire s'accélère brutalement. La séquence des événements ressemble à une chute de dominos, une implosion du pouvoir exécutif qui laissera l'institution hébétée. Désavoué par le vote du CA, Jacques Lacan démissionne de la présidence et dans la foulée (En fait, non ; après Lagache et les 3 ou 4 qui suivent Lagache ; dans un second temps : pour certains quelques heures, ou le lendemain) de la SPP dans un geste fort et théâtral.
Selon les statuts de la Société, le Vice-Président doit assurer l'intérim. Le Professeur Daniel Lagache se retrouve, de droit, Président de la SPP. Lagache est un homme respecté, un universitaire "sérieux", qui n'a jamais pratiqué les séances courtes de Lacan. On aurait pu penser qu'il allait tenter une réconciliation, de négocier avec Nacht. Mais Lagache est aussi un homme de principes. Il est profondément déçu par les méthodes autoritaires de l'Institut et par le dogmatisme ambiant.
Lors de cette réunion, il occupe le fauteuil de Président (le temps de faire lire une motion par Juliette Favez-Boutonier ou Blanche Reverchon-Jouve ?) et d’annoncer la création de la nouvelle société qu'il va présider, la SFP. Daniel Lagache démissionne à son tour (c’est lui qui a démissionné en premier, avec Blanche Reverchon-Jouve, Juliette Favez-Boutonier, Dolto, etc. mais sans Lacan ; Lacan suivra dans la journée ou le lendemain) de la présidence et de la Société. C'est la stupéfaction. Le départ de Lacan, l'enfant terrible, était prévisible. Celui de Lagache, l'homme d'ordre, est aussi un désaveu cinglant pour Nacht.
Ce double départ (il y a 4 premiers démissionnaires, puis plus tard Lacan) agit comme un signal. C'est l'heure des choix. Les didacticiens qui refusaient le joug de Nacht claquent la porte : Françoise Dolto, Juliette Favez-Boutonier, Blanche Reverchon-Jouve et bien sûr Lacan et Lagache. Mais ce qui donne à cette scission son caractère irréversible, c'est la Fronde de certains Élèves, menée par Jenny Aubry-Roudinesco. Ils sont nombreux, brillants : Wladimir Granoff, Serge Leclaire, Jean Laplanche, Jean-Bertrand Pontalis., rejoints plus tard par D.Anzieu, M.Mannoni. Lassés par le dogmatisme médical, étouffés par une formation jugée infantilisante, et surtout solidaires de leurs analystes, ils décident de partir. C’est un pari fou : ils quittent la seule société reconnue par l'International et s'engagent dans une aventure certes risquée, mais très excitante. Ils choisissent la fidélité à leur analyste, et surtout pensent-ils, une formation humaniste, militante, dénuée de toute forme d’aliénation, au risque d’une non-reconnaissance. La SPP voit alors partir des personnalités de qualité.
Dans la foulée, ce groupe hétéroclite mais soudé par l'épreuve, rejoint immédiatement la Société Française de Psychanalyse, la SFP. C'est l'aube de la dissidence. Daniel Lagache en est naturellement élu le premier président. Sa stature de professeur à la Sorbonne est essentielle : elle offre un paravent de respectabilité académique à cette nouvelle société que l'API regarde déjà avec suspicion. Jacques Lacan, lui, reprend sa place de maître à penser, de figure tutélaire de l'enseignement, libre enfin de déployer son "Retour à Freud" sans censeurs.
Dans cette période, les échanges se multiplient entre Heinz Hartmann, président de l’IPA, Marie Bonaparte, P. Marty, sur le sens de cette scission et ses conséquences pour la psychanalyse française, et surtout sur la participation au prochain congrès de l’IPA à Londres de membres dissidents, particulièrement de Lagache qui doit intervenir. Nacht demande à M.B, alors VP de l’IPA d’intercéder auprès de Hartmann pour une non reconnaissance de la nouvelle société par l’IPA.
Le problème se posera à nouveau lors du XVIème Congrès des Psychanalystes de Langue Romane, puisque Lacan devait être l’un des rapporteurs. Il sera remplacé par Pasche. Mais le conflit ne s’arrête pas là, Lacan décide de prendre quand même la parole à Rome, invité par la Société Italienne de psychanalyse, pourtant reconnue par l’IPA. Il y vient accompagné de 63 membres de la SFP et, parallèlement au congrès officiel, il y présente son rapport dans ce qu’on appelle depuis “la Conférence de Rome”.
Les débuts de la SFP sont modestes, presque clandestins, mais l'ambition est immense. Juliette Favez-Boutonier prophétise avec justesse lors de la première réunion : « On part en silence ; le bruit viendra tout seul, les journaux s’en chargeront. » Elle a raison. La scission de 1953 n'est pas une simple péripétie administrative, c'est l'acte de naissance de la psychanalyse française moderne, plurielle, conflictuelle et passionnante.
Cependant, il ne faudrait pas commettre l'erreur de croire que la SPP s'est effondrée telle une coquille vide après ce départ massif. Bien au contraire. L'histoire est complexe et la résilience de l'institution est remarquable. La Société Psychanalytique de Paris a vacillé, certes, mais elle est restée debout. Elle a conservé ce qui était, à l'époque, le trésor de guerre : la reconnaissance officielle de l'Association Psychanalytique Internationale. Elle est restée la gardienne du temple, la seule habilitée, aux yeux du monde, à former des analystes "légitimes".
Ceux qui sont restés n'étaient pas seulement des conservateurs arc-boutés sur leurs convictions. Il y avait parmi eux des cliniciens de grand talent, des précurseurs d’une pensée en évolution qui croyaient sincèrement à la nécessité d'un cadre rigoureux et se méfiaient des dérives prophétiques de Lacan. Autour de Sacha Nacht, qui a gardé le cap de l'Institut, et sous l'aile protectrice de Marie Bonaparte, une nouvelle génération a émergé.(Fain affirme dans la Vidéo que les AeF n’étaient en fait que peu concernés par cette querelle des membres formateurs ; il était en analyse chez Lagache et comme bcp d’autres, n’a pas suivi Lagache mais est resté à la SPP).
C'est là que réside la note positive et la véritable réussite de la SPP. Elle a su se renouveler de l'intérieur. Des figures majeures ont pris la relève, piliers de la psychanalyse en France. René Diatkine, Serge Viderman, Michel Fain, F. Pasche, M.Bouvet, P.Mâle, S.Lebovici , B.Grunberger et plus tard, André Green, Catherine Parat, Pierre Marty, Favreau, je ne citerai pas tous nos chers collègues disparus, aux fondements d’une pensée créatrice, en pleine évolution.
Ces analystes ont choisi la continuité d’une certaine façon, assortie d’une créativité stimulante. Ils ont fait le pari de faire évoluer la psychanalyse sans briser le cadre, en approfondissant la clinique et la théorie, en maintenant le dialogue avec la médecine, la psychiatrie et les sciences humaines. Ces esprits brillants et novateurs ont fait de la SPP le "fleuron" institutionnel de la psychanalyse française, un lieu de formation exigeant, reconnu internationalement, garantissant une stabilité que la SFP, emportée dans le tourbillon lacanien, aura beaucoup plus de mal à trouver.
J’étais auparavant surprise de constater que l’éparpillement des sociétés de psychanalyse ne soit pas avant tout le fruit de grandes différences théoriques. Finalement la question de la technique reste bien centrale.
Je ne suis certes pas totalement objective, mais ma pratique confirme ma formation : le cadre/protocole n’est pas une simple modalité, il renvoie principalement à la structuration de l’espace psychique de nos patients. Ce qui ressemble à une pratique désigne en fait un fondement théorique implicite.
Il est ironique de constater que cette scission a, en fait, eu des conséquences à “fronts renversés” : ainsi les critiques de l’orientation trop médicale sont ceux qui se sont rapprochés de la psychiatrie dans le cadre de Sainte-Anne, la méthode de l’IPA critiquée, est justement celle qui permet la parole thérapeutique de l’analysant défendue par Lacan dans sa Conférence de Rome !
Pour autant, la scission de 1953, malgré sa violence, a finalement accouché d'un paysage intellectuel d'une grande richesse. Elle a révélé deux manières d'être freudien : l'une, du côté de la SFP, tournée vers l'aventure théorique, la philosophie et la subversion du sujet ; l'autre, du côté de la SPP, ancrée dans la rigueur clinique, la formation rigoureuse et exigeante, et la solidité institutionnelle.
L’éclatement institutionnel qui a produit cette diversité s’est avéré un enrichissement.