En travaillant ce texte, il est apparu que la série de dates arrêtée pour le titre de ma présentation était erronée et incomplète. Mais cela ne change rien au principe qui la détermine. Les dix dates finalement retenues correspondent à des événements-clés de l’évolution de la SPP. Bien entendu, je ne vais pas me contenter de les égrener.
Cette suite est précédée de la mention : « Les après-coups ». Rappelons que le processus d’après-coup a pour fonction d’inscrire des éléments traumatiques restés en souffrance, et qui se répètent. Son destin peut prendre une inflexion élaborative ou au contraire défective, sans négliger les issues intermédiaires, symptomatiques.
La scission de 1953, étudiée lors du premier samedi du Centenaire, révèle un achoppement processuel. De quels événements internes non élaborés est-elle la répétition ? Deux épreuves avaient marqué l’époque : la seconde guerre mondiale qui a ébranlé l’humanité tout entière et, pour la communauté plus restreinte des psychanalystes, la mort du père fondateur. Mort masquée par le contexte international, et donc possiblement restée sans deuil.
À cet égard, la situation diffère des deux côtés de la Manche. Les Anglais ne subissent pas l’invasion ennemie sur leur territoire, et les psychanalystes londoniens continuent d’exercer, malgré les bombardements allemands. Après la mort de Freud exilé à Londres, la Société britannique de psychanalyse est agitée par de vives dissensions entre les partisans d’Anna Freud, sa fille, et ceux de Melanie Klein. La controverse entrainera une tripartition organisationnelle, préservant la cohésion de l’institution.
À Paris sous l’Occupation, seuls quelques psychanalystes conservent un exercice plus ou moins clandestin. D’autres s’exilent ou passent en zone libre, certains rejoignent la Résistance ou l’armée. La SPP suspend toute activité officielle. En résumé, les cendres de Freud reposent outre-Manche et la conjoncture n’est pas favorable à un travail de deuil. Ce non-deuil a-t-il joué dans la scission de 1953 ?
Si l’on se réfère aux logiques de Totem et tabou, comme Bernard Chervet nous y a invité la dernière fois, la mort de Freud s’apparente à un meurtre du père de la horde primitive. L’importance accordée par ses héritiers à l’organisation d’une nouvelle SPP, avec contestation des fonctionnements de l’entre-deux guerre, accrédite cette thèse. Mais l’absence de deuil prive les auteurs de cette opération-meurtre, du repas totémique ainsi que de ses après-coups culturels et surmoïques. Autrement dit, du meurtre comme acte psychique n’est conservé que le meurtre qui élimine au détriment du meurtre par incorporation qui préside aux identifications fondatrices. Or, pour être qualifié d’acte fondateur, un meurtre doit à la fois détruire un régime de décharge agie et fonder un régime de mentalisation et de retenue.
En cela, la scission de 1953 constitue une répétition agie d’une opération-meurtre manquée. Mais elle est aussi une nouvelle tentative d’amorcer un après-coup fondateur si les conditions d’un changement de régime sont réunies. Dans cette perspective, la liste de dates que je vais détailler sera comprise comme les étapes d’une élaboration progressive du fonctionnement de la SPP et de l’Institut. Élaboration qui procède par crises avec leur lot de déchirements, de dichotomies et de résolutions plus ou moins fécondes. Nous en avons retenu trois : une majeure en 1953 et deux répliques inégales de 1971 à 1986 puis de 2005 à 2006.
En 1953 : première crise, dans un contexte de grande affluence des étudiants en comparaison du nombre de didacticiens. Les désaccords au sein de la SPP concernent la transmission de la psychanalyse, donc de l’œuvre de Freud dans ses dimensions théoriques et de praxis. Sacha Nacht souhaite réserver la formation aux médecins ; Daniel Lagache plaide en faveur d’un enseignement universitaire. Quant à Jacques Lacan, il lui est reproché d’user de pratiques peu orthodoxes et non conformes aux exigences de l’Association Psychanalytique Internationale.
La dichotomie médecin / non-médecin était déjà présente du vivant de Freud, mais on peut se demander si le traumatisme de sa mort n’a pas renforcé la division existante jusqu’à la fracture.
Cependant, 1952-53 voit la reconstitution de l’Institut de psychanalyse - inauguré en 1954, rue Saint-Jacques. L’Institut et la SPP sont alors deux associations indépendantes dont les liens organiques seront souvent sources de conflits. Cette séparation ne préfigure-t-elle pas le « modèle français » qui se distingue du modèle historique de Eitingon, par le cloisonnement entre l’analyse personnelle et la formation ?
La scission entraine la création de la Société Française de Psychanalyse par Daniel Lagache et quelques autres qui quittent la SPP avec lui, bientôt rejoints par Jacques Lacan. La SFP ne sera jamais reconnue par l’API. Elle est dissoute en 1963 et donne naissance d’une part à l’École Freudienne de Paris, lacanienne et d’autre part, en 1964, à l’Association Psychanalytique de France qui souhaite se conformer aux critères de l’API pour la réintégrer.
(1968) : Les répercussions des manifestations estudiantines sur le fonctionnement de la SPP ne sont pas évidentes. La nouvelle génération de membres s’oppose vivement aux plus anciens quant à la formation des psychanalystes. Bela Grunberger ou Janine Chasseguet-Smirgel s’élèvent contre ces mouvements contestataires, alors que Ilse et Robert Barande y sont plutôt favorables. Cette fois, les luttes intestines au sein de la SPP et de l’Institut ne remettent pas en cause l’unité de l’institution.
En 1971, après deux essais, l’APF abolit l’analyse didactique, bientôt suivie par la SPP. Faut-il y voir un après-coup de mai 68 ? Évelyne Kestemberg occupe la fonction de présidente, mais nul doute que les préliminaires avaient débuté avant son élection... La remarque vaut pour les autres présidents cités ci-dessous.
En 1986, sous la présidence d’Augustin Jeanneau, l’Institut de psychanalyse de Paris est intégré à la SPP, après huit tentatives des bureaux précédents. Il est statutairement défini comme organe d’enseignement et de formation de la SPP. L’autonomie de la Commission d’enseignement est garantie. Cela met un terme à presque 15 années de discussions et de crise.
En 1994, c’est la réforme de l’admission au cursus de formation, sous la présidence de Gilbert Diatkine : le « tout divan ». L’accès à la formation n’est plus réservé aux candidats ayant fait une analyse avec un titulaire formateur. Toutefois pour la SPP, l’analyste doit être membre de l’API. C’est un après-coup positif de l’abandon de l’analyse didactique, dans le sens de la simplification et de la démocratisation de la formation.
En 1997, la SPP est reconnue d’utilité publique, sous la présidence de Marilia Aisenstein. Elle s’inscrit donc officiellement dans le champ social et politique.
En 2004, l’API reconnait le « modèle français » avec ses deux critères majeurs :
- La liberté de choisir son analyste.
- Une étanchéité absolue entre l’analyse personnelle et la formation.
Le président de la SPP est alors Alain Fine, celui de l’API, Daniel Widlöcher.
En 2006, sous la présidence de Gérard Bayle : après environ 2 ans de crise, la nouvelle réforme des statuts modifie les catégories de membres :
- Les membres affiliés deviennent membres adhérents.
- Les anciens membres adhérents et les titulaires deviennent membres titulaires.
- Les membres titulaires formateurs sont élus à la fonction de formateur pour une durée limitée.
En 2014, sous la présidence de Bernard Chervet, l’acquisition des locaux rue Daviel, marque un nouveau tournant dans l’histoire de la SPP, dans le sens où ses activités seront rassemblées sur un même site. Ce projet pour devenir propriétaire d’un lieu concret s’est heurté à des oppositions diverses et variées et a mis plus de trois décennies à aboutir. Le cadre institutionnel a résisté à cette situation conflictuelle, mais on peut s’interroger sur les déterminants d’un processus d’appropriation si laborieux ?