L’étude des débuts de l’implication des psychanalystes (de la Société psychanalytique de Paris) dans les institutions de soins psychiatriques diffère grandement, selon que l’on considère les institutions pour enfants ou les institutions pour adultes. En effet, alors que la psychiatrie de l’adulte a déjà une histoire institutionnelle de plus d’un siècle au moment de l’apparition des premiers psychanalystes en France, la pédopsychiatrie, elle, est pratiquement inexistante, et on pourrait même considérer qu’en France, comme dans d’autres pays occidentaux, la psychanalyse joue un rôle prépondérant dans la constitution même d’une psychiatrie de l’enfant : aussi bien au niveau de l’organisation d’un savoir que de la mise en place d’institutions des soins.
Les psychanalystes en pédopsychiatrie
La première institution de soins à caractère psychanalytique pour enfants va voir le jour aux alentours de 1925, donc à une période très proche de la création même de la SPP.
Il existait en France une institution philanthropique, le « Patronage de l’enfance » (qui deviendra par la suite un réseau d’institutions), créée par le juge Henri Rollet en 1890. Au début des années 1920, cette institution s’adressera à Georges Heuyer (1884-1977), futur titulaire de la chaire de neuro-psychiatrie infantile à La Salpêtrière, qui créera en son sein une « Clinique annexe », destinée à mieux diagnostiquer et traiter les enfants qui y étaient accueillis. C’est dans la foulée de cette création qu’Heuyer confiera à Sophie Morgenstern la mise en place d’un « laboratoire de psychanalyse » destiné à développer des soins psychothérapiques pour les enfants de la clinique. Sophie Morgenstern (1875-1940) était psychiatre d’origine juive polonaise, et avait effectué son analyse avec Eugénie Sokolnicka (1884-1934), analysée par Freud et Ferenczi, l’une des fondateurs de la SPP.
Après la deuxième guerre mondiale, on assistera au développement d’une multitude d’unités pédopsychiatriques dirigées par des psychanalystes, soit sous forme d’hôpitaux de jour, soit sous forme de centres médico-psychologiques, le plus souvent de type associatif, mais également intégrées dans les secteurs de pédopsychiatrie qui commenceront à voir le jour à partir des années 1970 (la circulaire instaurant la sectorisation date de 1960). Ils ont en commun une politique de soins de proximité, en lien avec le projet d’une « psychiatrie dans la cité » qui caractérise cette époque, et travaillent souvent avec des associations de parents. Deux institutions seront pionnière dans ce domaine.
La première est le Centre psychopédagogique Claude Bernard. Ce centre verra le jour en 1946 au sein même du lycée Claude Bernard, dont il ne sera autonomisé que plus tard. Il sera dirigé à ses débuts par Juliette Favez-Boutonier, et un grand nombre de psychanalystes de l’enfant vont y travailler au fil des années (Dolto, Anzieu, Mannoni, Lebovici, Diatkine, Rouart, Luquet, Évelyne Kestemberg).
La deuxième institution sera à l’Institut Claparède, fondée en 1949 par Henri Sauguet (1913-2009), psychiatre psychanalyste à la SPP (au sein de laquelle il a créé une « section de psychanalystes d’enfants »). Bien que l’Institut porte le nom d’Édouard Claparède (1873-1940), neurologue, psychologue et psychopédagogue genevois, il sera créé en tirant les leçons de l’expérience précédente : il faut que les soins psychothérapiques dispensés soient indépendants de toute dimension pédagogique. Ainsi, l’Institut sera créé d’emblée comme une institution sanitaire (bien que dépendant du secteur social), et réunira la plupart des psychanalyste précédemment cités. On se souvient que le Centre de Consultations et de Traitements Psychanalytiques (CCTP, maintenant Centre Favreau), directement rattaché à l’Institut de psychanalyse de la SPP, sera créé, lui, dans sa première forme en 1954.
Les psychanalystes en psychiatrie de l’adulte
Les psychanalystes français seront en relation avec la psychiatrie dès le début des années 1920, il est d’ailleurs intéressant d’observer que deux revues, et deux sociétés, la Société psychanalytique de Paris (et sa Revue française de Psychanalytique) d’un côté, le groupe de L’Évolution psychiatrique (et la revue du même nom) de l’autre, seront pratiquement créés en même temps, et en grande partie par les mêmes personnes, entre 1925 et 1927.
Mais c’est surtout après la deuxième guerre mondiale que les psychanalystes français se trouveront fortement impliqués dans la réforme de la psychiatrie publique qui est mise en route en France, comme dans la plupart des pays occidentaux. Ils font face a une histoire complexe : l’asile historique, datant du début du 19e siècle, après avoir connu une forme de grandeur en tant que lieu d’accueil et de production d’un savoir, connaîtra sa décadence, et on pourrait même dire le déshonneur, échouant à protéger ses patients de la mort par inanition à grande échelle au cours de l’occupation.
Plusieurs dates marquent symboliquement l’implication des psychanalystes dans ce renouveau de la psychiatrie.
Le 21 février 1956, Henri Duchêne, psychiatre fortement impliqué dans la réforme de la psychiatrie, donnera une conférence à la Société psychanalytique de Paris, sur « Principes et réalisations en matière d’hygiène et de prophylaxie mentales ». Il s’agit d’un appel direct aux psychanalystes les invitant à se joindre à l’effort des quelques psychiatres qui, non sans résistances, essayaient de faire bouger les lignes dans les asiles de l’époque.
Un groupe de psychiatres, qui passera dans la postérité sous l’appellation de « groupe de Sèvres » se réunira à six reprises entre mai 1957 et avril 1959, pour débattre de la réforme de la psychiatrie. On y retrouve des psychanalystes comme Pierre Lambert (de Chambéry), Jean Kestemberg, René Diatkine (qui fait état de la création de l’Association de Santé mentale dans le 13e arrondissement de Paris, sous la houlette de Philippe Paumelle), Jean Oury. La teneur des débats de l’époque accorde une grande importance à la notion de psychothérapie, cette dernière, étant évidemment conçue comme psychanalytique, et la question qui est posée est celle de la possibilité de développer une activité thérapeutique au sein même de l’institution psychiatrique (ce qui sera appelé quelques années plus tard la « psychothérapie institutionnelle »).
Que demandent à la psychanalyse ces psychiatres formateurs ? L’histoire de cette période n’a pas encore été entièrement écrit, et beaucoup de sources restent inexploitées. Mais, avec le recul, on pourrait considérer que la psychanalyse, entre dans la réforme de la psychiatrie, sous deux formes relativement distinctes, que nous pouvons qualifier d’ « idéologique » et de « technologique ».
L’ « idéologie » psychanalytique et la réforme de l’asile
On peut considérer que, dans cette dimension idéologique, la psychanalyse est sollicitée par ces psychiatres, non seulement en tant que théorie du psychisme humain, mais aussi en tant que vision ou conception du monde. On est loin des élaborations de Freud dans sa 35e et dernière Leçon d’introduction à la psychanalyse de 1932, où il réfute l’idée que la psychanalyse pourrait représenter une « conception du monde ». Lucien Bonnafé (1912-2003), l’un des principaux ténors de la réforme, dira à plusieurs reprises que « la psychothérapie institutionnelle marche sur deux jambes : le marxisme et la psychanalyse ».
En réalité, et du point de vue de la situation des asiles de l’époque, cette contribution de la psychanalyse à la reforme apparaît comme allant de soi. Elle s’inscrit naturellement dans l’effort de l’humanisation de l’asile (la psychanalyse s’inscrivant naturellement dans un certain humanisme), elle prône le respect de la singularité de chaque vie psychique particulière, elle introduit une certaine liberté de penser et de parole, non seulement du côté des patients, mais aussi du côté d’un collectif des soins très fortement hiérarchisé. Il incarne une certaine « foi » à la créativité inhérente à l’esprit humain, même dans la maladie la plus grave.
C’est à partir de cette introduction avant tout idéologique, que l’utilisation de la psychanalyse dans les institutions psychiatriques va progressivement s’insérer dans ce qui est appelé la psychothérapie institutionnelle, pour l’enrichir avec une multitude de techniques des soins (dans les services hospitaliers, dans les hôpitaux de jour, dans les foyers et autres lieux résidentiels...), qui elle-même sera génératrice d’un enrichissement considérable de la théorie psychanalytique elle-même : un renouveau de la notion du cadre dans ces nouvelles conditions institutionnelles, la mise en évidence de l’importance du tiers dans le travail avec les patients non-névrotiques, le travail d’équipe comme lieu de synthèse des projections clivées des patients psychotiques, l’étude des phénomènes de transfert sur l’institution elle-même, et plus tard, avec la propagation des idées de Winnicott, les notions de jeu et de réalité partagée. On peut dire qu’un véritable soin psychique de qualité psychanalytique sera progressivement inventé, sur une quarantaine d’années, dans ces lieux de travail institutionnel. C’est surtout cet aspect qui est actuellement le plus attaqué, non seulement du fait du recul de l’influence de la psychanalyse en psychiatrie, mais aussi et surtout sans doute du fait du changement radical des conditions d’exercice de la psychiatrie institutionnelle.
La « technologie » psychanalytique en psychiatrie
Alors que plusieurs de ces psychiatres réformateurs se battent pour transformer l’asile en s’appuyant sur la psychanalyse, d’autres entreprennent de développer une « psychiatrie dans la cité », c’est-à-dire de mettre en place un soin psychiatrique qui se passe de toute institution et qui se base essentiellement sur le colloque singulier, dans des lieux de consultation disséminés au sein des espaces urbains et recevant des patients qui n’ont pas vocation à être hospitalisés, et qui constitueront à terme la très grande majorité des personnes qui s’adressent à la psychiatrie publique.
Or, autant l’institution avait, dans son histoire, des exemples d’utilisation thérapeutique des séjours hospitaliers (le « traitement moral » que Philippe Paumelle préconise dès le début du 19e siècle, considérant, comme son élève Etienne Esquirol, que l’asile est lui-même « instrument de soins », pour peu qu’on le pense comme tel), autant le suivi régulier d’un très grand nombre de patients par des psychiatres et des infirmiers (auxquels s’adjoindront par la suite des assistants sociaux et des psychologues) constitue une pratique qui manque totalement de repères théoriques, et que seule la psychanalyse est à mesure de lui fournir. Ainsi, nous nous trouvons en l’occurrence plutôt dans le texte de Freud prononcé au 5e congrès international de Budapest en 1918 sur les évolutions possibles de la cure psychanalytique afin de l’adapter aux besoins du plus grand nombre.
Comme dans le cas de figure précédent, cette nouvelle tâche assignée à la psychanalyse – différente de celle exigée dans des conditions institutionnelles – apportera elle aussi des innovations techniques et des développements de savoir-faire qui enrichiront non seulement la psychiatrie, mais aussi la pensée psychanalytique elle-même. C’est dans ce creuset de la rencontre individuelle qui vont se développer les consultations thérapeutiques, l’intégration des chimiothérapies psychiatriques dans une approche psychopathologique psychanalytique du patient, les thérapies bifocales, le psychodrame, le thérapies psychanalytiques corporelles, et plusieurs autres approches thérapeutiques, moins directement issues de la psychanalyse, tout en en étant plus ou moins inspirées.
Conclusions
La mise en évidence de l’implication des psychanalystes dans le champ psychiatrique nécessiterait certainement un développement beaucoup plus vaste et complexe. On peut se contenter, dans le cadre de ce bref exposé, de signaler la précocité de ces interventions en citant, et en rendant hommage, aux toutes premières expériences, et d’indiquer leur héritage en termes de techniques et de théories du soin psychique, qui continuent toujours d’irriguer la pensée et les pratiques, même là où toute référence explicite à la psychanalyse a été effacée.