C’est sur un fond continu de débats, de conflits, de compromis, à l’intérieur de la SPP et avec les instances internationales, que notre modèle de formation a pris forme. Je vous propose de parcourir ses étapes qui montrent que sa différenciation progressive d’avec le modèle Eitingon, le modèle de départ, tient au fait qu’une plus grande vérité analytique ne peut advenir qu’avec plus de liberté.
Bref retour en arrière.
C’est en étant analysé qu’on est analyste et on le devient en l’étant. La didactique, considérée longtemps comme la pièce maîtresse de la formation, a hérité de ces paradoxes qui l’ont mise répétitivement au centre des conflits[1].
Au cours des années 1952/1953, le petit nombre de didacticiens et le bond des demandes de formation poussent la Commission d’enseignement à réduire à 3 séances de 45 minutes les analyses de formation s’agissant de personnalités dites névrotiques. Cette dérogation est acceptée provisoirement par l’API. La supervision individuelle et l’innovation de la collective vont dans le même sens.
En même temps, lors d’un Congrès International consacré à la didactique (1953), Sacha Nacht déclare que son efficience est limitée et « devrait conduire à une seconde analyse, thérapeutique ! ». En 1959, la conscience des effets négatifs de l’ingérence de l’analyste du candidat dans la formation conduit l’Institut à renoncer à sa participation (fin du reporting).
Les titulaires devenus plus nombreux questionnent la fonction de didacticien. Après trois ans de conflits pour réduire le pouvoir des Titulaires récents et des non-médecins[2] l’égalité de droits entre Titulaires est décidée. La Commission d’enseignement s’élargit et exprime pour la première fois le besoin d’une clinique des contrôles. Parallèlement l’institut renonce à l’enseignement par année et conseille aux élèves de suivre des séminaires, des enseignements en petits groupes. La présélection s’affine, comprend la possibilité d’indiquer une analyse personnelle précédant la formation et séparée d’elle de manière étanche ; ces deux aspects seront essentiels dans notre modèle.
Ainsi, fin des années 50 - début des années 60, plus de vérité analytique et de liberté sont déjà introduites dans la formation. Ses principes devront tenir compte d’une métapsychologie enrichie des découvertes de la fonction du contre-transfert puis de celle du cadre, théorisées par les post freudiens. Entre approfondissements théoriques et pragmatisme institutionnel, à partir de pratiques qui se diversifient et rencontrent la nécessité d’une formation exigeante et unitaire, va émerger une clinique des processus de formation, centrale dans notre modèle.
À partir de 1964,
Les débats sur la formation et les structures institutionnelles adéquates occupent toutes les sociétés psychanalytiques françaises. Notre modèle évolue, influencé par l’histoire du mouvement analytique français et par les changements sociétaux qui poussent les analystes à explorer de nouveaux territoires psychiques.
En 1964, Lacan est démis de ses fonctions de formateur de la Société Française de Psychanalyse du fait de son modèle de la scansion dont certains de ses élèves se désolidarisent, sans toutefois critiquer sa théorie. De cette nouvelle scission naît l'Association Psychanalytique de France qui revient dans le giron de l’API en adoptant ses critères. Lacan crée l’École Freudienne de Paris et accentue sa visée de rupture d’avec l’API quant aux buts du traitement[3], à la théorie du processus, à la durée des séances.
Le lacanisme séduit par un discours refusant l’autorité. Il influence les pratiques qui ne se réclament pas de lui, voire marquent leur hostilité. En France, la culture du silence[4] et de l’absence d’interprétations se répand, y compris dans les analyses de formation. La confrontation avec la culture lacanienne participera au dégagement du modèle SPP. Le concept de cadre comme objet pratico-théorique émerge ; figure tierce dans la cure, s’imposant au patient comme à l’analyste, sa visée dynamique dans le processus est à transmettre, de même que le rôle des affects et de l’objet dans les transformations psychiques. Notre modèle est taxé d’orthodoxie.
En 1966/1967 la catégorie des Affiliés est créée dans l’espoir d’une meilleure représentativité à la Fédération Européenne de Psychanalyse (FEP). Ceci résout le problème d’un grand nombre de collègues ayant clôt leur cursus sans avoir écrit de mémoire pour entrer dans la Société. L’affiliation confirme seulement l’engagement dans une pratique analytique et le mémoire, reporté à l’accès au titre d’Adhérent, retrouve une valeur.
La clinique de l’admission aux contrôles se développe. Trois entretiens avec des commissaires désignés par l’Institut instaurent un processus qui permet une estimation collective des qualités personnelles et analytiques du postulant ; on apprécie l’opportunité de sa demande par rapport à son analyse, son aptitude à poursuivre son évolution. La pleine valeur accordée à l’analyse personnelle fragilise alors la position de didacticien et, sans présélection, le Titulaire est amené à engager seul une analyse de formation. La dérogation qui, exceptionnellement, permettait de reconnaitre une analyse personnelle comme didactique disparaît.
La notion de transmission, qui repose sur les processus identificatoires, remplace celle de formation.
La contestation dans le monde analytique, en France entre en résonnance avec le mouvement plus large de contestation de toute forme d’autorité de Mai 68. À la SPP candidats et titulaires ne se retrouvent plus dans l’imbroglio des réformes[5]. De plus, pendant la décennie 60-70, des affaires internes à la SPP[6] ont attisé la méfiance envers la hiérarchie. Les critiques se radicalisent, interrogent le sens des catégories, les modalités de transmission, les choix de l’Institut qui ne tiennent pas compte du pluralisme[7] théorique, les relations entre Institut et Société. La grève du Titulariat apparaît comme un refus de s’engager dans une filière où ne s’exprime que le désir de l’analyste et pas celui de l’institution envers ses jeunes membres, alors qu’en tant qu’association privée, elle ne peut fonctionner que sur la base d’une réciprocité.
Les travaux de la « Commission Cursus et Hiérarchie » s’appuient sur le paradoxe de la transmission en psychanalyse pour en faire « L’esquisse d’une critique structurale ». « La transmission d’une vérité subversive rencontre l’exigence d’une structure garante d’un ordre » écrit Jean-Luc Donnet, son rapporteur, qui souligne la fonction tierce de l’idéal dans le sentiment d’appartenance groupal et la filiation. L’Assemblée Générale de l’Institut devant laquelle ce rapport est présenté demande l’abolition de la didactique, une réflexion sur le sens des catégories, sur les fonctions du Titulaire, une réorganisation de l’Enseignement. Au slogan lacanien « L’analyste ne s’autorise que de lui-même » (amputé de « et de quelques autres »), la SPP répond par la nécessité d’une confiance réciproque entre générations et cherche, non sans ambivalence, les structures correspondantes à son établissement. Le désir entre en conflit avec le surmoi.
Le vocabulaire témoigne de ce bouleversement (règlement du cursus remplace didactique, supervision contrôle, Titulaire didacticien). Toutefois la différence entre activités de formation et activités des membres est conservée et une liste des Titulaires est toujours remise à la personne qui envisage une analyse de formation. Nouvelles revendications.
En 1969, la Commission d’Enseignement introduit dans le règlement l’article IX qui précise les conditions de l’examen des candidatures de personnes ayant entrepris une analyse avec un non-Titulaire ; cette situation cesse alors d’être une exception en même temps que disparaît la supervision d’essai pour les candidats non présélectionnés. Un dialogue s’instaure entre Institut et Société pour comprendre les pratiques institutionnelles des uns et les revendications des autres. L’API reconnait la catégorie des Affiliés comme Membres associés sans leur accorder le statut de Membre (Full-Member). Le 4e groupe est créé.
En 1971, l’APF renonce à la didactique et examine tout postulant quel que soit son divan d’origine. Le protocole des 3 séances réservé à la formation se généralise. Il devient un paramètre indiscutable du modèle français de la cure. En 1973, l'API qui fixait 4 à 5 séances comme critère pour l’analyse de formation, introduit une clause restrictive pour respecter les pratiques françaises.
L’Institut vote de nouveaux Statuts qui intègrent les trois catégories de membres dans son Assemblée Générale, adjoint au Conseil d’administration un conseil des représentants de chaque catégorie. La participation de toutes les catégories aux discussions sur la transmission clarifie les positions. Les contradictions entre processus individuel et processus institutionnel sont acceptées comme structurelles. Des formules sont cherchées pour administrer les relations entre Institut et Société.
Entre 1976 et 1981, à la SPP, huit projets de cursus et de réforme des deux institutions sont rejetés. L’API refuse en 1980 notre proposition de coexistence de deux filières de formation, une libérale et une conservatrice.
En 1986, la fusion de l’Institut et de la Société est votée à une voix. Elle préserve l’autonomie de la Commission d’Enseignement qui élit les titulaires, gère le cursus, administre l’Institut, prend uniquement l’avis consultatif du Conseil d’Administration pour modifier le Règlement du cursus.
Dans cette atmosphère conflictuelle la richesse des travaux de la Commission d'Enseignement est impressionnante. Ils portent sur la didactique, l’article IX, les non-médecins, la présélection, l’admission aux contrôles, la transmission, la formation des candidats étrangers etc. Les débats se sont amplifiés et enrichis à propos du livre de Serge Viderman « La construction de l’espace analytique » (1975). La France connaît à son tour une période de controverses avec Confrontations, espace où dialoguent les divers courants de la pensée analytique.
Dans les années 90, les conflits s’apaisent à la SPP et des tensions surgissent avec les instances internationales. La direction de l’API demande un minimum de 4 séances pour les analyses de formation. En 1992, à l’initiative d’Alain Gibeault, son Président-élu, la FEP organise une Commission d’études sur le cadre réunissant des collègues des différentes Sociétés européennes qui conclue que la validité du processus analytique ne tient pas au nombre de séances (Psychanalyse en Europe, bulletin N°39).
En 1994, la réforme du « Tout divan », renonce à l'exigence d’une analyse avec un formateur pour postuler à la formation, à condition que l’analyste soit membre de l’API.
En 2004, Daniel Widlöcher (APF), Président de l’API et Marilia Aisenstein (SPP) représentante pour l‘Europe au Conseil, obtiennent que notre protocole à 3 séances soit reconnu comme ne faisant pas obstacle à la profondeur de l’analyse personnelle et à l’appropriation de la fonction analytique. Le modèle français est voté par l’API en 2007 sans que sa cohérence interne ait fait l’objet d’une description. La potentialité d’après-coups dans la latence qu’il recèle sera théorisée quelques années plus tard par Bernard Chervet.
Ainsi, dans notre modèle, deux pouvoirs dialoguent, se heurtent : le besoin de vérité analytique qui sert l’épanouissement du candidat et la nécessité d’une autorité des instances de la Société. Au cours du cursus les facteurs analytiques (l’associativité et l’écoute en égal suspens) et les facteurs extra-analytiques (les règlements pris en charge par l’institution) cherchent à s’accorder de manière souple, sans fétichisation. Le Comité Exécutif de la Commission d’Enseignement veille au respect des fondamentaux[8]. Aux moments charnières que sont l’admission, les supervisions, la validation du cursus, l’élaboration personnelle de chacun est régulée par celle des tiers requis. Une clinique spécifique en émerge.
Un dernier mot, non des moindres, à propos du génie propre à la langue des modèles.
Heinz Wismann, philologue et philosophe, remarque que dans la langue romane la liberté ne peut se comprendre « qu'en se représentant le pater familias romain qui fait d'un esclave qu'il veut affranchir son « liber », un enfant sur le plan juridique, ce qui donne une conception verticale de la liberté »[9]. Ce fut la voie suivie par la SPP. Alors que dans la langue germanique, le radical « free » désigne l'amitié et renvoie à une relation horizontale de liberté entre pairs qui se garantissent mutuellement le non-esclavage, dans les pays anglo-saxons, ceci caractérise le modèle Eitingon orienté vers la contenance.
BIBLIOGRAPHIE
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- Chervet B, 2019, Le modèle français. Webinaire
- Chervet B, Le modèle français de la psychanalyse, Genèse, principe, protocole et fondement.
- Chervet B, 2019, Le modèle français et les cures psychanalytiques à trois séances par semaine, et l’après-coup. RFP, Vol1.p223-234.
- Denzler B, 1992, Rapport sur la discussion entre le Conseil de la FEP et la Commission d’étude sur le setting. Bulletin de la FEP, N°39.
- Donnet J-L, 1968 Cursus et hiérarchie dans la société d’analyse. Esquisse d’une critique structurale. Études freudiennes, 1969, 1-2.
- Dufresne R, 1981, Regards sur la transmission de la psychanalyse en France.
- Gibeault A, 2024, Franchissements positifs et négatifs des frontières dans la SPP, Histoire, Questions de formation et scissions. FEP
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- Godfrind J, 1992, Rapport de la Commission sur le cadre consacré à la fréquence des séances. Psychanalyse en Europe, N°39.
- Green A, 1988, La pratique fondamentale de la psychanalyse, RFP, 3.
- Guillaumin J, 1992, Entre le dehors et le dedans, un fondement clinique pour le cadre temporel de l’analyse. Nombre et durée des séances. FEP. Budapest.
- Guillaumin J, 1992, Le dedans et le dehors, dans le travail psychique du transfert et du contre-transfert.
- Israël P, 2006, Devrait-il y avoir un statut de psychanalyste en formation ?
- Roudinesco E, 1986, Histoire de la psychanalyse en France, 1925-1985. Seuil.
- Roux M-L, 1992, Réalité interne et réalité externe dans la formation du candidat. FEP. Budapest.
[1] En 1927, un seul critère permet d’accéder à la formation : un membre (de la SPP ou de l’Association Psychanalytique internationale) assure que le candidat s’est soumis auprès de lui à une psychanalyse didactiquement suffisante, avant tout enseignement théorique pour garantir une expérience effective.
En 1934[1], (premier Institut), la formation repose sur la présélection des candidats, la didactique, les contrôles et des cours. La Commission d’Enseignement examine les postulants selon des critères non-analytiques (études, les adresse au membre de la Société qui lui semble le mieux adapté ; Commission d’enseignement et analyste dirigent sa formation. L’injonction faite au candidat de ne pas réclamer le titre d’analyste, de ne pas développer sa pratique sans y avoir été dûment autorisé ne résout rien.
En 1949, l’Institut devenu statutairement association indépendante de la Société, cette dernière lui délègue la sélection des postulants, le soin de définir une technique classique, les conditions de la formation. Alors que l’Institut doit viser l’idéal de Freud d’un enseignement large, ouvert aux non-médecins, l’orientation médicale de la formation est renforcée, sa bureaucratie et sa sévérité aussi.
[2] On redoute que les non-médecins, du fait de leurs difficultés légales à pratiquer la psychanalyse, qui ne peut s’exercer en dehors des lois, c’est-à-dire sans indication d’un médecin, fassent de l’enseignement une profession.
[3] Le désir est substitué au concept de pulsion ; il signifie le sujet. Le but de la cure est la reconnaissance d’un manque à être auquel aucun objet ne peut répondre. Le transfert est un leurre ; par la non-réponse radicale de l’analyste, le sujet reconnaît l’inanité de sa demande.
[4] Autre facteur : après-guerre la psychanalyse française est orpheline de Freud et de ses membres fondateurs morts (Sokolnicka, Morgenstern) où ayant repris le chemin de l’exil (Hartmann, Loewenstein).
[5] Nommé « Candidat » après son acceptation à la didactique, « stagiaire » après son acceptation au contrôle, « l’élève » de l’Institut termine son cursus par une invitation à rédiger un mémoire jugé par la Commission d’Enseignement et transmis à la Société, seule habilitée à reconnaître sa qualité de psychanalyste et à l’élire comme membre. Mais qui lui délivre l’autorisation de pratiquer ?
[6] Nicolas Abraham, Bela Grunberger/ Jeanine Chasseguet-Smirgel, René Major.
[7] Klein, Winnicott… L’analyse avec l’enfant, la psychosomatique, la psychose…
[8]Analyse personnelle à 3 séances pendant 3 ans minimum avant la formation, étanchéité entre analyse et formation, deux supervisions de deux ans minimum dont une collective, enseignement théorique de qualité.
[9] Heinz Wismann, 2024, Lire entre les lignes, sur les traces de l’esprit européen, p.70.